mardi 21 mars 2017

Épisodes 1-34


Des bonbons sur le piano
Dédicace
Je dédie ce récit à ma grand-mère maternelle,
Ernestine Nadeau-Albert (1893-1982)
propriétaire de magasin général
Texte - Donald Long

Table des matières
Épisode 01 – L’accident
Épisode 02 – Mon retour à New York
Épisode 03 – Les écoliers en deuil
Épisode 04 – Le salon funéraire
Épisode 05 – Le testament
Épisode 06 -  Katherine, I’ve got a problem
Épisode 07 – La contre-attaque s’organise
Épisode 08 -  Karen conteste le testament
Épisode 09 – Changement de cap
Épisode 10 – Katherine a un doute
Épisode 11 – Un secret de famille bien gardé
Épisode 12 – Un couteau à double tranchant
Épisode 13 – Dans de beaux draps
Épisode 14 – On passe aux aveux
Épisode 15 -  La tête sur l’oreiller
Épisode 16 – Ce qui se cache sous la rumeur
Épisode 17 – Il fallait lui demander
Épisode 18 – Ça passe ou ça casse
Épisode 19 – Un virage inattendu
Épisode 20 – Entre l’écorce et l’arbre
Épisode 21 – Un choc culturel
Épisode 22 – Vol New York - Berlin
Épisode 23 – Une fenêtre sur Auschwitz
Épisode 24 – Un aveu qui bouleverse
Épisode 25 – La tournée des confiseries
Épisode 26 – Karen met cartes sur tables
Épisode 27 – La clé de voûte de notre entreprise
Épisode 28 – Une affaire de famille
Épisode 29 – Mercedes fait rêver
Épisode 30 – Un journaliste fouineur
Épisode 31 – Les médias nous envahissent
Épisode 32 – Les franchises Temptation
Épisode 33 – C’est un départ
Épisode 34 – Oui, je le veux
Épisode 35 – Le sucre, une industrie salée
Épisode 36 – Un mariage en période d’expansion fulgurante
Épisode 37 – Une assignation en justice pour plagiat
Épisode 38 – Ça s’est passé à Auschwitz
Épisode 1 – L’accident
Ashley, notre secrétaire, se glisse discrètement dans la salle de conférence, rien d’inhabituel, et me chuchote à l’oreille :
Ashley - Votre sœur vous demande au téléphone, M. Zeigler. Elle dit que c’est important.
J’hésite un instant à lui répondre. Si chacun de nous quittait la réunion pour une raison aussi banale qu’un appel téléphonique, nos dossiers feraient du surplace. Par contre, ce n’est pas dans les habitudes de ma sœur de me téléphoner au travail. En effet, ça doit être important. Mais, ce qui est important n’est pas nécessairement urgent. Et puis, notre discussion est passionnante et je crains d’en perdre le fil en retournant à mon bureau.
Moi - Dites-lui que je la rappellerai plus tard.
Ashley a l’habitude d’entrer dans  la pièce où les avocats de notre cabinet se rencontrent pour planifier les stratégies les plus appropriées aux causes que nous défendons. Quelles sont ces causes ? Pas les nôtres, mais celles de propriétaires Texans qui se disent lésés par les pétrolières qui leur ont causé des dommages préjudiciables. Bref, les pétrolières abusent des propriétaires avec qui ils ont signé un contrat et ces propriétaires souhaitent une réparation ou recherchent une compensation quelconque. En général, il s’agit de plaintes concernant des dommages  à leur propriété plus importants qu’ils s’attendaient. Comme ils savent fort bien que ces géants de l’industrie empochent des profits faramineux, les propriétaires prennent des moyens détournés pour obtenir une plus grosse part du gâteau. Ce qui leur fait surtout mal, c’est de réaliser que la flambée du prix du pétrole ne leur rapporte que des miettes. En réalité, ils sont furieux contre eux-mêmes, ayant apposé leur signature au bas d’un contrat moins lucratif qu’ils espéraient. Ils sont furieux, mais curieusement aucun d’eux ne veut déchirer son contrat. C’est un jeu auquel tout le monde se prête de bonne guerre : les propriétaires deviennent silencieux dès que les pétrolières acceptent de verser une compensation.
Nos rencontres servent à élaborer des mises en scène probables qui se dérouleront en cour plus tard. Nos clients sont exclusivement les propriétaires fonciers qui se retrouvent avec des tours de forage sur leurs terres qui entraînent des dégâts aussi inespérés qu’indésirables. Notre mission consiste à protéger ces propriétaires des boulets de l’ennemi, une stratégie aussi essentielle qu’en lancer. Ces séances de remue-méninges sont un exercice de stratégies : on se fait du muscle et l’on affûte nos couteaux en prévision de notre première journée au palais de justice. À vrai dire, ces séances au bureau sont des simulations, des mises en scène pour mieux ficeler nos dossiers.
À tour de rôle, chacun devient l’avocat du diable. Mais, l’une est plus à l’aise que les autres dans ce rôle : Katheryn Miller, la dernière avocate à faire son entrée au cabinet. Le moins que l’on puisse dire, sa prestance a même changé nos habitudes au cours des séances. Elle est arrivée dans un univers d’hommes peu soucieux des bonnes manières. Après des heures dans cette salle, les concierges ont dû être choqués de constater l’état des lieux en ouvrant la porte. Depuis son arrivée, la table n’est plus garnie de résidus de toutes sortes comme auparavant. Mais, son attitude au travail a aussi relevé le niveau de nos discussions. Bien malin celui qui oserait lancer une blague sexiste au cours de ces séances.
Un étranger qui se présenterait à l’improviste à l’une de nos séances serait berné par leur vraie nature qui reflète, en apparence, de la concertation et de la collaboration. Sous ce voile mijote de la compétition, de la rivalité féroce. Tout se passe à la manière des joueurs de poker qui font mine d’être des amis en même temps qu’ils mijotent de ne faire qu’une bouchée des autres. Certes, nous faisons tout pour aider un collègue qui présente un dossier. Ce faisant, chacun cherche à démontrer que son argumentation a plus de mordant que celle des autres.
Ce ne sont pas des discussions intenses, où l’agressivité est à l’honneur. Il n’y a jamais d’envolées intempestives. Qui oserait perdre les pédales devant ses collègues ? Il faut avant tout savoir écouter et prendre le temps de réfléchir. Il y a un prix pour l’impulsivité. C’est un exercice d’acrobatie où l’on doit se garder en équilibre entre deux pôles d’attraction : la compétition et la collaboration. Celui qui s’approche trop près de l’un de ces pôles se brûle les ailes.
Ashley retourne à son bureau communiquer ma réponse à ma sœur, Olivia. À vrai dire, je suis tellement accaparé par la discussion que, après quelques instants, j’oublie son message. Tout à coup, on entend venir quelqu’un au pas de course dans le corridor, ce qui visiblement sème de l’inquiétude chez chacun de nous. La porte s’ouvre dans un fracas assourdissant. Surpris par ce bruit, notre regard se tourne vers la porte. Ashley, oubliant nos conventions, à bout de souffle me lance:
Ethan! Martha et Jacob ont eu un accident ! Olivia dit que c’est grave. Venez vite, je vous en prie.
En un instant, tout le monde reste figé comme si un courant d’air froid les a glacés : on dirait des mannequins dans une vitrine de magasin. C’est un instant qui me semble une éternité qui n’en finit plus de s’allonger. Soudain, des souvenirs, des événements, les visages de Jacob et Martha s’entremêlent dans ma tête comme si plusieurs films étaient projetés simultanément sur un même écran.
Je suis paralysé, sidéré. Je glisse mon regard autour pour constater que l’expression sur les visages ne reflète pas de l’étonnement, mais plutôt de l’inquiétude. C’est alarmant, grave.
J’ai l’impression de tomber du haut d’une échelle : je n’arrive pas à m’accrocher pour arrêter cette chute. Je sors de ma torpeur lorsque Gordon me secoue le bras en m’invitant par une gestuelle à me rendre au téléphone. Lui aussi n’arrive pas à trouver les mots qui conviennent. Son air hébété suffit à me faire réaliser qu’il s’agit d’un drame. Je dois m’attendre au pire.
Je me rends à mon bureau d’un seul bond. Je décroche le récepteur et j’écoute Olivia en silence. En même temps que je m’efforce de saisir les détails de son message, j’essaie de m’imaginer ce qui a pu se passer. Après un moment, je vois du coin de l’œil que tout le monde s’entasse à la porte. Des visages désolés, des expressions qui traduisent la déception profonde, de la pitié à la limite : ça donne tout un coup de poing dans l’estomac. C’est la fatalité qui frappe. Je marmonne des mots de temps à autre pour signifier à Olivia que je suis toujours à l’écoute.
Les événements tragiques s’accompagnent malgré tout d’un antidote, d’un contrepoids : des collègues de travail laissent tomber les conventions superficielles qui gèrent les interactions quotidiennes pour laisser monter à la surface des sentiments insoupçonnés comme des bulles d’air. D’un seul coup, je ne suis plus un simple collègue, un avocat : je suis devenu un humain, une personne en difficulté. Dans ces grands bureaux, on se côtoie durant des années sans vraiment se connaître. Il suffit d’un événement tragique pour qu’on laisse tomber les conventions, les déguisements.
Comme une petite égratignure déclenche une mobilisation de toutes les ressources du corps, un événement tragique dans un environnement humain provoque une réaction similaire. On lâche tout pour panser la blessure, colmater la brèche.
À mesure que je parviens à glisser un mot ça et là dans la conversation avec Olivia, je vois mes collègues se tourner les uns vers les autres, fronçant les sourcils, cherchant de l’assurance chez les autres. Ils veulent comprendre ce qui s’est passé. Entre le moment où je dis à Olivia que je la rappellerai en arrivant à la maison et les quelques secondes qu’il a fallu pour pivoter ma chaise et m’asseoir, mes collègues ont déjà envahi le bureau : ils se bousculent pour se rapprocher de moi. Je suis étonné de ce geste. Les questions fusent de toutes parts. Je n’arrive pas à en saisir une en particulier au milieu de cette cacophonie. C’est comme essayer d’attraper au vol un flocon de neige. Mais, dès que j’ouvre la bouche pour parler, le silence est instantané. Je réalise qu’ils se meurent d’envie de savoir ce qui se passe. Je suis déconcerté de leur écoute. Le drame rapproche les gens plus que tout autre événement : l’empathie est plus intense et sincère suite à un drame qu’à un succès.
Moi - Martha et Jacob ont eu un accident de route. Les policiers prétendent que, en se rendant à leur chalet, vendredi, en soirée, ils ont raté l’entrée du pont, et leur voiture a basculé dans la rivière pour se retrouver les roues en l’air. C’est un pêcheur qui a fait la macabre découverte, samedi matin. Pourtant, ils ont fait ce trajet depuis des années. Il pleuvait des clous ce soir-là et la route n’est pas pavée. La pluie s’est chargée d’effacer les traces de freinage, s’il y a eu un freinage. C’est Martha qui conduisait.
J’attends une seconde rafale de questions, une rafale qui ne vient pas. Mais non! Le silence continue de plus belle. L’expression sur leurs visages est facile à décoder. Ils repassent en boucle la scène, s’imaginent l’horreur.
Katheryn se risque et me demande :
- Est-ce que ce sont tes parents, Ethan ?
J’hoche la tête pour signifier qu’ils n’étaient pas mes parents. Je n’ai pas besoin de prononcer un long discours pour leur dire que je les considérais comme mes parents ou mes grands-parents. Je vois bien que ça ne suffit pas à chasser l’expression de désarroi sur leurs visages. Je sens que je dois leur raconter ce qu’ils étaient pour moi.
À quelques reprises, j’ai parlé d’eux à Ashley. Voilà pourquoi elle a pris panique quand Olivia l’a informée de l’accident. Elle sait ce que les Schwartz représentent pour moi, l’influence qu’ils ont eu sur moi tout au long de ma vie.
Je travaille dans ce cabinet depuis à peine deux années. Dans ces grandes entreprises, les collègues de travail sont plus souvent qu’autrement des voisins comme ceux qu’on retrouve dans les grandes villes. On les observe sans s’impliquer dans leur vie. C’est la méfiance, et la compétition par surcroît, qui gère la vie dans les villes. On se méfie de l’inconnu. Pire. On évite les occasions de se connaître. Des millions de travailleurs circulent en métro et en autobus sans se parler. On se côtoie, on se tolère, mais on ne communique pas. Cet événement me démontre que toutes les occasions sont bonnes pour se rapprocher les uns des autres, pour agir comme des personnes et non comme des robots impersonnels.
Comme le silence se prolonge et que M. Marshall, le directeur du cabinet, s’accote au mur dans une position qui m’amène à déduire qu’il s’attend à un récit complet, je comprends que je dois dissiper ce nuage d’incertitude qui plane.
Dès que je mentionne que Martha était une survivante juive des camps de concentration, la réaction ne se fait pas attendre. Je dois couper court à mon récit. Certains sortent même du bureau pour revenir en trombe avec une chaise. Je viens de piquer leur intérêt au vif. Ils s’installent comme on le fait pour regarder un film. Ils ne sont plus inquiets : ils sont avides d’en savoir davantage de ce pan de ma vie. L’image de l’animatrice d’une maternelle lisant un conte aux enfants accroupis par terre me vient à l’esprit.
Je survole les principaux événements de ma vie chez les Schwartz. Personne ne me pose de questions, ce qui est surprenant pour des avocats habitués à mitrailler les témoins en cour. En tournant les pages de cette vie, je réalise aussi que j’ai vécu une vie hors du commun chez des gens qui sont maintenant caricaturés dans les films, des gens que nous croyons disparus avec leur époque. J’ai tellement entendu parler de ces camps de la mort que j’ai l’impression d’y avoir séjourné. Ce n’est pas un sujet insolite pour moi. Les survivants ont été peu nombreux et ils le sont encore moins aujourd’hui. Je leur explique comment Martha a tiré son épingle du jeu. Je vois qu’ils croient que ce drame humain s’est déroulé à une époque révolue, dans un passé lointain, et que personne n’en est sorti vivant. Il est vrai que Martha est une miraculée, car les survivants ont été peu nombreux.
Quant à Jacob, ses parents ont immigré aux États-Unis longtemps avant le déclenchement de la 2e Guerre mondiale. Il a rencontré Martha en 1947 à New York quelques jours après son arrivée. Elle cherchait un comptable pour le magasin et l’entreprise qu’elle voulait lancer, une confiserie. En arrivant, elle connaissait déjà des Allemands immigrés depuis un certain temps. En fait, ce n’était pas son premier voyage aux Etats-Unis. Elle y était venu en compagnie de ses parents avant le déclenchement de la guerre.
Au début, Jacob n’a pas pris le rêve de Martha au sérieux. Lorsqu’elle est revenue à la charge, il a finalement réalisé que Martha avait un sens aigu des affaires. Elle avait un rêve, mais elle n’était pas une rêveuse pour autant. Sa famille fabriquait des confiseries depuis près d’un siècle en Allemagne. Elle entendait continuer cette tradition en Amérique qui ne pouvait encore mettre du beurre sur son pain. Elle ne manquait pas d’audace.
Jacob se disait qu’une confiserie ne ferait pas vieux os. Il était convaincu qu’elle décrocherait vite de son projet de confiserie. Il a plutôt tenté de la convaincre d’ouvrir un magasin où elle vendrait des produits plus utiles que des friandises. Elle tenait à ce que sa confiserie avoisine une école.  Comment arrive-t-on à faire fortune sur le dos d’enfants dont les parents ne parviennent pas à joindre les deux bouts ? Voilà la question qui trottait dans la tête de Jacob au début de leur relation d’affaires.
Mon récit est sélectif, superficiel, évitant de relater des faits qui peuvent attiser davantage d’interrogations. D’ailleurs, à ma surprise, il y a une sorte d’entente tacite entre mes collègues qui se résume à écouter. Peu à peu, au fil de mon récit, je reprends contact avec le réel. Lorsque M. Marshall s’avance pour me dire que je peux quitter pour me rendre auprès de ma famille, je réalise qu’il vaut mieux mettre un terme à ce monologue. L’un après l’autre, ils sortent du bureau, en murmurant entre eux, tous sauf Katheryn qui reste pour me dire qu’elle se chargera de mes dossiers pendant mon absence.
Katheryn - J’ai compris que ce sont les circonstances qui ont initié cette relation entre toi et les Schwartz. Mais, as-tu un lien de parenté avec eux ?
Moi - Non. Ma mère travaillait pour eux avant son mariage. C’est comme ça que j’en suis venu à les connaître. Comme je passais devant la confiserie chaque jour en me rendant à l’école, j’ai fini par y passer de plus en plus de temps. Pourquoi poses-tu cette question ?
Katheryn - La communauté juive est tricotée serrée. Ils s’entraident à la manière d’un clan. En même temps, ils se protègent des intrus. Ne mange pas à leur table qui veut.
Moi - Comment sais-tu ça ?
Katheryn - Ce n’est pas un secret de Polichinelle. Même s’ils sont éparpillés, les juifs forment une société puissante. Si je peux t’aider autrement, n’hésite pas. Tu devrais savoir que les avocats sont moins attirés par les pierres que par ce qui se cache en dessous. Le  parcours de vie est de ce couple est intrigant.
Elle tourne sur les talons et repart comme un coup de vent. Sa réaction me surprend, elle qui d’habitude ne manque jamais l’occasion de me tenir tête. C’est à se demander si elle ne joue pas à un jeu avec moi, comme un chat s’amuse avec une souris avant de l’agripper. En plus, c’est la seule qui a pensé à s’occuper de mes dossiers durant mon absence. J’ose croire que les gens aiment de se sentir utiles lorsque des événements affligent la vie des autres.
Je ne sais trop comment, mais je me suis retrouvé à la maison, comme si j’avais été téléporté du bureau. J’ai l’impression d’avoir fait ce trajet les yeux fermés. Je me verse un scotch qui me suit jusqu’à la chambre où je prépare ma valise. Demain, je prends l’avion à l’aube, avion que je ne dois pas rater. Je prends soin de téléphoner à Olivia pour m’assurer qu’elle m’accueillera à l’aéroport. Pour éviter de rater l’avion, je lui demande de me téléphoner très tôt pour s’en assurer.
Épisode 2 – Mon retour à New York
Dans l’avion qui m’amène d’Houston à New York, je n’arrive pas à m’intéresser à autre chose que regarder la Terre se glisser sous mes yeux à travers le hublot. C’est drôle, mais j’ai l’impression que l’avion est stationnaire et que c’est la Terre pivote dans le sens inverse.
Le décès d’un proche nous entraîne dans une période d’interrogations, de doutes. Au fond, c’est notre mort éventuelle que nous pleurons et pas seulement celle du décédé.
Heureusement, cette période de réflexion ne dure jamais très longtemps. C’est comme une sortie dans une halte routière. On s’y arrête, mais on reprend la route peu après.
Ils sont nombreux les événements dans nos vies qui surviennent à l’improviste et dont il faut s’occuper parce qu’ils s’accaparent de nous. Ils nous forcent à délaisser notre itinéraire, à bifurquer vers  une halte. Au fond, ils ne font pas partie de notre tracé: ce sont des sortes d’accidents de parcours, des événements inusités et passagers. C’est vrai, nous suivons une trajectoire, un rêve que nous pourchassons sans jamais l’attraper. Le décès des autres ne fait pas partie intégrante de notre trajectoire. Mais, il est indissociable de la nôtre. La mortalité des autres nous désole, nous en convenons tous. Mais, change-t-elle l’orientation de notre vie ? Pas vraiment. Certes, ces pertes d’êtres chers nous bouleversent, mais ce n’est que momentané : on reprend vite notre cheminement.
Nous savons tous que nous serons, un jour ou l’autre, affectés par un drame, une tragédie, la mort d’un proche ou la maladie. Ce n’est pas parce qu’on ne pense pas chaque jour à ces événements fortuits qu’ils n’arriveront pas. Les oublier ne recule pas pour autant leur arrivée. On n’y peut rien. Et, c’est inutile de les attendre assis sur les marches du perron. Nous concentrons nos efforts sur notre rêve, notre projet de vie que nous façonnons chaque jour comme si nos chances de survie augmentaient aussi chaque jour. Nous espérons tous obtenir en bout de ligne tout ce qui nous a manqué jusque-là. Le rêve, c’est le carburant de nos vies et notre destinée.
Tout au long du trajet qui me mène à New York, je me remémore des événements que j’ai vécus auprès de Martha et Jacob. Entre autres, je me souviens des paroles de Martha, des paroles qui me laissaient, à cette époque, perplexe. Je restais bouche bée. Elle ne cherchait pas à éclairer ma chandelle non plus, comme si elle savait que plus tard j’y trouverais un sens. Elle me lançait ses messages, regardant par-dessus ses lunettes, me fixait droit dans les yeux, gardait le silence ensuite pour quelques secondes et revenait à son travail comme si rien ne s’était passé. Lors de ces occasions, je savais qu’elle ne cherchait pas à engager une discussion : elle semait en moi des graines. Avec l’âge, j’ai fini par comprendre pourquoi elle me lançait de tels messages. Elle tenait à ce que je profite de ses leçons de vie : elle voulait qu’ils me servent un jour, plus tard.
Je réalise maintenant qu’elle faisait des investissements dans ma personne comme elle le faisait dans des entreprises. D’ailleurs, elle vivait dans l’avenir, même si elle débordait d’activités et de casse-tête au quotidien, sans compter les vagues d’écoliers qui envahissaient le magasin chaque jour. J’ai toujours cru qu’elle voulait créer un avenir surdimensionné qui lui permettrait de compenser pour un passé atrophié par les cruautés de la guerre. Elle traînait avec elle de lourdes valises, des événements tragiques et inoubliables
En plein vol, je ne me doute pas que je suis à quelques heures de décoder plusieurs de ses messages enfouis dans ma mémoire. Je vais bientôt comprendre comment chacun de ses gestes après son arrivée à New York était motivé par une vision, un rêve qu’elle a poursuivi sans relâche. Les grands rêveurs se font souvent écraser par le poids de leur rêve. Au contraire des autres, Martha n’a pas été victime de sa compulsion. Une fois de plus, j’allais apprendre que Martha ne ressemblait qu’à elle-même et n’avait pas de sosie.
Ma voisine dans l’avion est une dame âgée. Elle est bien mise et serre sa sacoche contre elle, comme si elle contenait un trésor. Chaque fois que nos regards se croisent, elle me sourit, une sorte d’invitation à lui adresser la parole. Finalement, je décide de lui glisser quelques mots, politesse oblige. Elle m’intrigue aussi. Je suis habitué de longue date à interpeller les clients dans le magasin de Martha. Dans les grandes villes, on se protège contre les inconnus. Cependant, mon expérience au magasin de Martha m’a rendu plus perméable aux autres. Qui n’aime pas sentir qu’on s’intéresse à sa vie. Même les citadins les plus endurcis finissent par laisser tomber leur méfiance au bout d’une question ou deux.
Moi – C’est votre premier voyage à New York ?
Passagère – Vous voulez rire mon cher Monsieur ! J’ai des petits-enfants à New York. J’y viens aussi souvent que possible, même quand c’est impossible.
Moi – Ils doivent bien aimer vous revoir. Les grands-parents sont reconnus pour gâter leurs petits-enfants.
Passagère – Je n’ai pas l’impression de les gâter. Je vais plutôt voir ce qu’ils font de mes gênes.
Là, je m’éclate de rire. Je vois immédiatement qu’elle est taquine, espiègle et vive d’esprit.
Passagère – Tiens. Vous savez rire. Vous aviez l’air triste jusqu’ici, à moins que vous êtes un grand penseur qui réfléchit mieux à travers un hublot.
Moi – C’est vrai, je suis à la fois triste et songeur. Ce n’est pas vraiment moi. Je me rends aux funérailles de personnes qui m’étaient chères.
Passagère – S’agit-il de vos parents ?
Moi – Non. En fait, dans un sens, je les considérais comme mes parents.
Je lui explique ce qui se passe. Elle écoute avec un grand intérêt. Je lui parle de Jacob et Martha. Elle est émue, ça se voit. Parfois, elle baisse les yeux, comme pour se remémorer des souvenirs de sa vie.
Passagère – C’est un parcours de vie inusité. Martha a du mérite d’avoir survécu à cette infamie. Mais, elle en a encore plus d’avoir cru qu’elle pouvait encore rêver. Vous savez, un château, ça fait l’envie des autres. Mais, un rêve, ça fait travailler pour en avoir un. Je ne suis pas fortunée, mais je rêve toujours. Je ne rêve plus d’avoir des choses : j’en ai même de trop. Je rêve surtout d’avoir plus de temps avec ma famille.
Moi – On croit à tort que nous sommes éternels.
Passagère – À différentes périodes de la vie, on doit penser différemment. Lorsqu’on est jeune, ce n’est pas une bonne idée que de penser comme des aînés. D’abord, ce n’est pas pratique : il faut prendre des risques lorsqu’on est jeune. Ensuite, on doit vivre sa vie et non celle des autres. Vous voyez, aujourd’hui, j’apporte un cadeau à mes petits-enfants. J’aurais pu le leur donner, il y a longtemps. Mais, ils n’auraient pas compris.
Moi – Quel genre de cadeau ?
Passagère – Ce sont les lettres que mon mari m’a écrite avant notre mariage. Je ne fais plus de cadeaux fabriqués en millions de copies comme on trouve dans les magasins. Je préfère les cadeaux uniques.
Moi – Pourquoi ?
Passagère – Ce n’est pas le cadeau qui compte vraiment. C’est de se sentir privilégié par une personne. Vous comprenez maintenant que ce n’est pas une bonne chose que tous les Américains pensent comme moi : le système économique s’effondrerait. Pour la survie des magasins, il vaut mieux croire que pour montrer qu’on aime beaucoup quelqu’un, on doit acheter un cadeau et plus le cadeau coûte cher plus on est sincère. Il ne faut pas croire tout ce que je dis : je suis vieille et je radote. Ça m’arrive d’être cynique quand à nos habitudes de vie américaine.
Moi – J’ai compris votre message. Donc, j’en ai encore pour plusieurs années à offrir des cadeaux qui coûtent cher.
C’est à son tour de s’éclater de rire. La conversation continue jusqu’à ce que l’avion touche le sol. Une rencontre fortuite qui ne me laisse pas indifférent. Ça n’a pas changé ma vie, mais mon humeur s’est redressée.
En arrivant à New York, Olivia est là pour m’accueillir. En fait, elle est ma demi-sœur. Je n’ai jamais connu mon père qui est parti avant ma naissance. Il n’a jamais donné signe de vie, selon ma mère qui s’est remariée trois années plus tard avec Arthur. Il vit en Floride maintenant. Ma mère est décédée. Ma mère et mon père travaillaient tous les deux à la confiserie. C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés. Après ma naissance, ma mère a quitté la confiserie. Elle s’est remariée avec Arthur peu après.
En m’assoyant dans l’auto, Olivia ne perd pas une seconde pour me mettre au parfum concernant l’accident.
Olivia - Un enquêteur m’a dit que Martha et Jacob sont morts noyés et que l’accident était probablement survenu vendredi soir, alors qu’il pleuvait. Il ne pleuvait pas à New York lors de leur départ. Mais, dans la région du chalet, les habitants ont dit qu’il a plu tout au long de la soirée et qu’il y avait de la brume à certains endroits. Il y a eu une autre sortie de route non loin du pont. La pluie sur une route de terre battue agit comme de la glace noire l’hiver. La météo dans les montagnes est imprévisible.
Moi - Martha et Jacob ont fait ce trajet des centaines de fois. Je n’arrive pas à comprendre comment elle a pu rater l’entrée du pont. Ils se rendaient souvent au chalet tard en soirée. Ils étaient habitués à cette route.
Olivia - Martha a peut-être perdu de vue ses repères habituels dans la brume. Tu cherches une explication logique. Les accidents sont plutôt le résultat d’une défaillance quelconque, d’une erreur incompréhensible. Tu es comme Martha : tu n’es confortable que dans une situation que tu comprends. Moi, je cherche plutôt à me faufiler à travers les événements qui me laissent perplexes. J’évite les complications. Toi, c’est tout le contraire. Pas étonnant que tu sois devenu avocat.
Moi - Au fond, j’accepte mal qu’ils aient été victimes d’une erreur banale. Martha a toujours regardé loin devant elle : elle était prévenante, méfiante. J’ai besoin d’une raison. Rien n’arrive par hasard.
Olivia - Nous irons sur place après les funérailles. Tu trouveras peut-être l’explication que tu cherches. D’ici là, plusieurs membres de la famille sont déjà arrivés, mais pas tous. Les funérailles n’auront lieu que jeudi. On doit attendre ceux qui arriveront d’Europe demain. Je suis davantage préoccupée par l’avenir de l’entreprise. Papa m’a dit que c’est sûrement Karen, leur nièce, qui héritera de l’entreprise, D’ailleurs, les employés disent que personne d’autre ne connaît les rouages de l’entreprise mieux qu’elle. Tu t’imagines qu’ils craignent la fermeture ou la vente de ce commerce qui leur assure un gagne-pain. Je ne voudrais pas me retrouver dans leurs souliers.
Moi - Martha a tenu la famille à bout de bras. Maintenant qu’elle n’est plus là, je m’attends à une chamaille pour savoir qui devrait prendre charge de Temptation. Cette entreprise est comme un piano : on ne peut le séparer pour donner une partie à chacun.
Olivia - Papa m’a dit qu’on leur avait déjà offert aux Schwartz plus d’un million $ pour l’entreprise.
Moi - Pour être plus précis, il s’agissait de 1,7 millions $.
Olivia - Comment le sais-tu ? Au fait, pourquoi as-tu décidé de devenir avocat plutôt que de prendre les rênes de l’entreprise ? Tu y as passé ta jeunesse.
Moi - Martha prétendait que je n’avais plus rien à apprendre de l’entreprise, mais que j’ignorais tout du reste de la vie. Puisqu’elle payait mes études, je n’ai pas osé la contrarier. Pourtant, elle n’a pas cherché à me diriger vers une faculté de commerce. J’aurais pu opter pour une faculté d’archéologie et elle aurait endossé mon choix. Par ailleurs, je sais qu’elle a reçu plusieurs offres pour l’entreprise. Elle avait toujours la même réponse : je ne mourrai pas avant de mourir. Il n’y avait pas de vie pour elle hors de l’entreprise. Jacob, quant à lui, se serait contenté de se retraiter au chalet et de jouer au poker avec ses amis.
Olivia - Ils n’ont pas d’enfants, pas d’héritiers. Personne ne veut quitter cette Terre sans laisser une trace. Martha, plus que d’autres, était sûrement préoccupée par la continuité de son entreprise. Si Karen hérite de la confiserie, ce sera le début d’une dispute familiale à laquelle on ajoutera un nouveau chapitre tous les ans jusqu’à la fin des temps. Ce n’est pas que plusieurs la veulent : ils ne veulent pas voir quelqu’un d’autre en hériter. La famille de Jacob n’est pas différente des autres : la jalousie y existe comme ailleurs.
Moi - Les disputes familiales dérangeaient Martha. Elle m’en parlait parfois. Jacob finissait toujours la discussion en disant qu’il n’y a jamais une bonne solution à un faux problème.
Olivia - Que voulait-il dire par « faux problème »?
Moi - Je crois qu’il voulait dire que la plupart des mésententes ont comme source le désir de posséder une chose ou un contrôle sur les autres. Les Schwartz étaient davantage des jardiniers que des propriétaires fonciers. Le terrain n’était important que s’il leur permettait de cultiver. À quelques reprises, Jacob m’a mentionné qu’ils aidaient d’autres entrepreneurs. Il a bien fallu qu’il m’explique pourquoi il recevait autant de visiteurs dans son bureau. Et parfois, ça parlait fort. Chaque fois, je devais lui jurer que je n’en soufflerais pas un mot à personne. Martha cherchait à soulager la souffrance des autres. J’ai mis du temps avant de le réaliser. Alors, les disputes de famille, elle faisait tout pour les prévenir. 
Olivia – Ils étaient impliqués dans d’autres commerces. S’agit-il de commerces louches ?
Moi - Non ! Non ! C’étaient des Juifs. Ils savent comment faire de l’argent honnêtement, et surtout discrètement. L’argent n’a pas la même signification pour eux que pour nous. L’argent, c’est comme les rails d’un chemin de fer pour les Juifs. C’est un moyen et non une fin.
Olivia - Pour nous, ça se terminera avec les funérailles. Ce sera pénible pour toi qu’ils considéraient comme leur fils. Maman s’inquiétait si elle me perdait de vue pendant quelques minutes, alors qu’elle était soulagée de savoir que tu passais ton temps au magasin, sous prétexte qu’il y avait là un avenir pour toi. Elle serait déçue de savoir que tu es devenu avocat au Texas et que tu ne travailles pas chez Temptation
Moi - Les enfants ne sont pas là pour réaliser les rêves de leurs parents. L’expérience que j’ai acquise à la confiserie n’est pas perdue. Je suis ce que je suis grâce à la confiserie.
Olivia - Demain, nous passerons la journée au salon funéraire. Au fond, j’ai hâte de revoir la famille. Les funérailles sont maintenant plus fréquentes que les mariages. Ce n’est pas notre famille, mais Martha nous invitait toujours aux mariages ou tout autre événement festif qu’elle tenait au chalet. Martha aimait les mariages, les fêtes et surtout les feux d’artifice.
Moi - Tu te souviens des réceptions au chalet. C’était à ses dépens. On aurait cru appartenir à une famille de gens riches. Et le lendemain, il fallait rouler nos manches pour fabriquer des bonbons qu’on vendait pièce à pièce. Personne ne se posait la question d’où venait l’argent pour tenir de telles fêtes. À part Jacob, personne ne rouspétait parce qu’elle ne lésinait sur rien lors de ces événements. D’un mariage à l’autre, il fallait être plus original. Je me souviens pour le mariage de Kevin et de Sue, elle a embauché le groupe préféré de Sue, un groupe de Chicago. Elle aurait pu se contenter de musiciens de New York.
Olivia - Elle nous faisait rêver. Ça va nous manquer. On connaît la valeur réelle d’une chose lorsqu’on la perd.
Nous arrivons à la maison. Je m’apprête à entrer dans un univers plein de souvenirs, une maison que je connais de fond en comble. C’est comme enfiler un vieux manteau découvert au fond de sa garde-robe. Mais, c’est bien plus. Je n’ai pas vraiment quitté mon patelin. Je l’ai remisé dans une pièce de ma tête, dissimulé derrière d’autres souvenirs. J’ai éteint la lumière au plafond. Cependant, il n’a pas disparu. En l’éclairant à nouveau, comme par magie, il réapparaît.
Je me sens différent aujourd’hui. Même Olivia me fait la remarque. En traversant le seuil de la porte, elle se rend compte que mon attitude a changé. Nous passons le reste de la journée à discuter et à se préparer pour les funérailles. D’un sujet à l’autre, je ne suis pas surpris que, à un moment donné, Olivia aborde le sujet de Maggie. J’ai rencontré Maggie au cours de mes études à l’université. Nous avons demeuré ensemble durant près de trois années.
Olivia – As-tu revu Maggie depuis votre séparation ?
Moi – On ne peut pas parler d’une séparation comme dans le cas d’un divorce. Je l’ai revue. Elle a mis du temps à s’en remettre. J’ai réalisé que nous vivions dans des mondes trop différents. J’avais l’impression qu’elle ne me comprenait pas. Et, peu à peu, nos discussions sont devenues banales, rituelles.
Olivia – Tu préfères une femme qui fait suite à ton travail, comme bien des hommes qui croient que vivre, c’est travailler, se casser la tête en rêvant de s’évader en Floride à la retraite.
Moi – J’admets que mon travail est accaparant et occupe une place prépondérante dans ma vie. On dirait que je suis devenu avocat par hasard. J’étais attiré par l’espoir d’y trouver un défi insurmontable. Ce qui est facile, je le laisse à d’autres. Je suis attiré par ce qui est complexe, ce que je ne comprends pas vraiment. Maggie ne comprenait pas que je suis passionné par les situations de mes clients. Derrière l’industrie pétrolière, il y a des enjeux complexes dont les ramifications s’étendent au-delà du puits de pétrole. Chacun cherche à y trouver son compte, souvent au détriment des autres. Dans cet univers, le juste milieu n’est jamais au milieu.
Olivia – Après des années auprès de Martha, il n’est pas surprenant que tu sois toujours à l’affût de nouveaux défis. Au fond, tu n’as jamais eu le haut du pavé avec elle. Elle t’a enseigné à perdre pour que tu aies le goût de gagner. Elle a forgé ton caractère. Maman était surprise que Martha ne fasse pas des pieds et des mains pour te garder dans l’entreprise.
Moi – Je suis incapable de mesurer ce que j’ai reçu de Martha, par comparaison à l’influence que maman a eue sur moi. Je ne sais pas comment être autrement. Je suis ce que je suis, un point c’est tout. Je ne rêve pas d’être quelqu’un d’autre. Le sapin ne rêve pas de devenir un chêne.
Olivia – J’espère que tu ne cherches pas une femme qui ressemble à Martha, une femme qui comblera le vide qu’elle a laissé en toi. Tu cherches davantage une femme qui te contrarie, qui te tient tête. Tu n’as jamais été attiré par les femmes dociles, comme la plupart des hommes préfèrent.
Moi – Pour l’instant, j’ai d’autres projets qui me captivent.
Olivia - Je vais te fausser compagnie. Je suis fatiguée. Je vais me coucher. Je dois me lever tôt, demain. J’aimerais que nous arrêtions à la confiserie avant de nous rendre au salon funéraire. Qu’en penses-tu ?
Moi - Je me demande à quel des deux endroits je serai davantage hésitant avant d’entrer, au salon funéraire ou chez Temptation. L’idée me plaît. Je vais feuilleter tes albums de photos avant d’aller au lit, une idée comme ça. L’adrénaline me tient sur le qui-vive et m’empêche de dormir.
Olivia – Évite surtout de t’endormir sur le divan. Les deux prochaines journées vont être épuisantes.
Épisode 3 – Les écoliers en deuil
Le lendemain matin, je me réveille aux bruits provenant de la cuisine. C’est la façon d’Olivia de me signaler que ce n’est pas le temps de faire la grâce matinée. Olivia habite dans la maison paternelle. Elle l’a achetée de notre père lorsqu’il a décidé d’aller vivre en Floride. L’année suivante, elle a encaissé un divorce. Ce n’est pas pour des raisons sentimentales qu’elle a gardé la maison : elle marche à son travail chaque jour.
Je fais un saut dans la douche pour vraiment me remettre du scotch de la veille. Même si je me sens confortable dans la maison, je déteste vivre dans les valises.
En arrivant dans la cuisine, le déjeuner est prêt et Olivia me parle de mille et une choses. Elle énumère la liste de tout ce qui nous attend au cours de la journée. Subitement, elle s’arrête et me regarde droit dans les yeux et me dit :
Olivia – Je ne veux pas te forcer à passer chez Temptation avant d’aller au salon funéraire. Que je suis bête! Je m’excuse, Ethan. J’ai assumé que ça te ferait plaisir.
Moi - Le magasin sera sûrement fermé pour le temps des funérailles.
Olivia - Gertrude m’a dit que les portes du magasin et de l’atelier ne seront fermées que durant le jour des funérailles, soit demain. Il y a des contrats à remplir et chaque jour compte.
Moi – Elle doit bien être atterrée du décès de Jacob et Martha. Gertrude est la plus ancienne employée et la confidente de Martha en particulier.
Olivia – Je ne serais pas surpris qu’elle prenne sa retraite d’ici peu. Elle n’aime pas recevoir des ordres de Karen. Elle tolère Karen. Elle m’a déjà confié que Karen a tenté de convaincre Jacob et Martha de construire une nouvelle usine, ailleurs. On ne peut s’agrandir par l’intérieur indéfiniment : l’espace manque.  Elle n’a pas tort, à bien y penser. Martha conserve une méthode de production artisanale. Karen et Martha avaient des visions différentes. Karen gère la production, mais Martha ne voulait pas moderniser l’entreprise. Selon elle, ses confiseries sont renommées parce qu’elles sont fabriquées à la main et non par des machines.
Moi - Martha sait ce qui rend sa confiserie populaire. Elle craint que la mécanisation n’élimine sa formule magique.
Olivia – Martha marchait sur des œufs avec Karen. C’est sa nièce et elle veut éviter que ça brasse dans les coulisses de la famille. Gertrude m’a aussi dit que Karen voulait acheter l’entreprise.
Moi – On voit bien que tu passes au magasin régulièrement. Je ne sais pas de quelle banque Karen pourrait emprunter pour acheter une entreprise de cette taille. Elle ne pourrait tout de même pas emprunter de l’argent de Jacob pour acheter l’entreprise de Martha. Elle n’a pas la confiance de la communauté juive, non plus. Le pire qui pourrait se produire, c’est que personne de la famille ne soit intéressé à cette entreprise.
Olivia – Les employés ne voudraient pas Karen comme patronne, même si c’est la seule, selon eux, qui peut faire marcher l’atelier.
Moi – Ils finiraient pas s’accommoder de Karen. C’est la rivalité entre elle et Martha qui est dérangeante. Karen connaît les rouages de la production sur le bout de ses doigts. Elle a un sens de l’organisation plus aiguisé que Martha. Je suis convaincu que Martha a toujours su que l’entreprise fonctionne grâce à la contribution de chacun des employés. Elles sont rares les entreprises modernes où règne une telle conception du travail. Des employés qui font des heures supplémentaires de bon gré et qui manifestent autant de fierté dans leur travail, ça ne court plus les rues. Martha embauchait des familles au complet. Son motif sautait aux yeux : elle s’assurait de leur dépendance.
Au fil de la discussion, je déjeune. Je constate aussi que le sujet de la confiserie me passionne. J’essaie de ne pas le montrer. D’ailleurs, à quoi bon dépenser des énergies pour un rêve inatteignable ? Cet univers vient de s’effondrer comme un château de cartes. J’anticipe déjà la vente de cette entreprise. Je prévois aussi que les tiraillements dans la famille ne font que commencer. Dans un sens, il est heureux que je vive à Houston, loin de ces conflits stériles.
Olivia se lève et commence à débarrasser la table. Je fais de même. Elle est pressée d’en finir et de se mettre en route. Comme ma mère, elle ne tolère pas d’arriver en retard à un événement. En moins de deux, nous partons pour la confiserie. Chemin faisant, nous arrêtons chez la fleuriste.
En voulant tourner dans la rue de la confiserie, il y a un policier qui dirige la circulation. On voit bien que la rue est barricadée, bloquée. En passant près du policier, Olivia arrête et descend la vitre de sa portière et s’adresse à l’agent.
Olivia – Que se passe-t-il, Monsieur l’agent ?
Policier – Si vous aviez regardé la télé avant de partir, vous sauriez pourquoi la rue est fermée. Les écoliers bloquent la rue.
Olivia – Pourquoi manifestent-ils?
Policier – Ils ne manifestent pas. Ils entourent la confiserie Temptation. Les propriétaires sont décédés en fin de semaine dernière. Les écoliers ont décidé de leur rendre hommage de cette façon. C’est vraiment étonnant. La rumeur circule que la confiserie fermera ses portes. Même les enseignants les accompagnent, en plus de parents qui arrivent de partout. C’est bien la première fois que je vois une manifestation du genre. Êtes-vous des parents qui veulent les rejoindre ?
Olivia – Non, mais on prévoyait se rendre chez Temptation.
Policier – Il faudra garer votre auto plus loin et vous rendre à pied. Avancez madame : vous bloquez la circulation.
Olivia – Merci Monsieur l’agent.
Après avoir trouvé un endroit pour garer l’auto en bordure d’une rue adjacente, nous partons vers la confiserie d’un pas vif sans dire un mot. Nous sommes tous les deux stupéfaits, émus. Plus nous approchons de la confiserie, plus la foule est impressionnante. Au-delà de 1 200 élèves fréquentent l’école avoisinant la confiserie. Temptation est le rendez-vous quotidien des écoliers.
Martha a toujours embauché des écoliers pour servir la clientèle aux heures de pointe. Chaque jour, les écoliers arrivent comme un tsunami et repartent comme un coup de vent. Des employés de l’atelier venaient aussi prêter main-forte aux employés du magasin situé à l’avant de l’atelier. Martha tenait à ce que ces employés collent des visages sur ceux qui consomment leurs friandises. Les écoliers servaient aussi de cobayes. Martha écoutait chacun de leurs commentaires et ajustait ses ingrédients en conséquence. Elle n’oubliait pas non plus celui qui trouvait que l’une de ses friandises manquait d’un p’tit quelque chose. Elle finissait par le contenter.
Je crois que Martha connaissait la plupart d’entre eux. En fait, après plus de 30 années, plusieurs de leurs parents ont déjà fait partie de sa clientèle initiale. Le plus étonnant, c’est qu’elle finissait par s’immiscer dans leur vie au grand désespoir de Jacob qui la trouvait « maternelle à l’excès ». Martha ne vendait pas des bonbons : c’était un prétexte pour s’assurer d’une grande famille qui lui servait de substitut.
Arrivés sur place, nous nous faufilons parmi cette foule qui nous surprend par son silence. Personne ne semble seul. Il n’y a que des petits groupes qui se côtoient les uns les autres. Certains pleurent. Ils se consolent entre eux. Plusieurs regardent par terre, comme s’ils sont debout sur un écriteau qu’ils tentent de déchiffrer. Il est vrai que le chagrin ne donne pas le goût de regarder au ciel, au loin. Des journalistes mènent des entrevues avec quelques-uns. Quelques caméramans fixent leur objectif sur eux et circulent autour. Il y a aussi des parents, çà et là. Je ne sais pas ce qui se raconte dans ces groupes improvisés, mais on entend quelques éclats de rires qui font tourner la tête des autres dans le voisinage.
En avançant vers le magasin, j’entends quelqu’un qui me réclame à plusieurs reprises. Je la repère. Elle me fait signe d’aller la trouver. Je la reconnais. C’est une enseignante. Elle est accompagnée d’autres membres du personnel de l’école. J’en reconnais quelques-uns. Ils sont heureux de me voir. Leurs questions fusent de toutes parts. Ils se souviennent de mes années passées à la confiserie. Il n’y a pas que les écoliers qui fréquentent Temptation.
Les enseignants veulent en savoir davantage sur l’accident, sur l’avenir de la confiserie, sur les funérailles. Il est clair qu’il y a de l’inquiétude dans l’air en plus de leur désolation devant cet accident. Olivia attrape la balle au bond et leur fait part des informations obtenues des policiers. En moins de deux, elle est entourée. Je me recule en même temps que je m’adresse à des écoliers qui m’ont reconnu. Lorsque les adultes rencontraient Martha, ils l’interpellaient comme Madame Martha. Quant aux écoliers, il s’agissait de Martha tout court, sans artifices, ce qui en dit long sur la relation qu’ils entretenaient avec elle.
L’heure est aux interrogations. Olivia explique que Jacob et Martha ont probablement été surpris par des conditions climatiques inhabituelles auxquelles ils n’ont pu s’ajuster. Il est clair que le choc a été brutal et qu’ils n’auraient pas souffert. Devant un drame inexplicable, nous inventons des scénarios satisfaisants, des explications qui nous permettent de dissiper le doute, l’inconnu. C’est agaçant un doute persistant. Alors, chacun cherche à se faire une idée du drame.
Je suis soulagé de rencontrer ces enseignants sympathisants. Ils ont décidé d’accompagner leurs élèves parce que ces derniers n’arrivaient pas à reprendre leur concentration en classe depuis l’accident. Ils ont vite conclu que le seul remède était de vivre cet événement en groupe, de partager leur peine avec les autres, et pas seulement avec quelques amis. Ce genre de happening a un effet thérapeutique. La réaction du directeur de l’école, Roy Stanley, est surprenante.
M. Stanley. - Il faut des occasions comme celle-ci où les jeunes détachent leurs chaînes et prennent d’assaut une rue. Ils ont besoin d’évacuer des émotions qui les bouleversent. Il ne faut pas les contrecarrer, mais plutôt les accompagner. Ils sont surpris de constater que nous endossons cette façon d’exprimer leur peine et leur deuil. Je suis convaincu qu’ils vont ainsi revenir plus vite en classe. En réalité, nous aussi avions besoin d’évacuer cet événement. Nous connaissions les Schwartz depuis longtemps. On m’a déjà parlé de la vie de Martha avant qu’elle n’immigre aux États-Unis. Je pense déjà à souligner son immense contribution, sa générosité envers notre école. J’imagine que tu savais qu’elle avait fait d’importants dons à la bibliothèque de l’école, entre autres. J’aimerais bien te revoir à ce sujet. J’ai déjà quelques idées à cet effet.
Moi – Martha et Jacob étaient généreux pour la communauté. Je reviendrai bientôt à New York et nous en discuterons. Ils ne m’ont jamais parlé de leurs dons : je l’ai appris d’autres sources.
M. Stanley – Même si leur décès ne remonte qu’à quelques jours, déjà tout le monde se pose la même question : qu’arrivera-t-il de Temptation ?
Moi – Pour l’instant, je m’attends au pire. Ça pourrait devenir un autre drame. Je ne sais pas pourquoi on me pose cette question. Je suis moins informé que vous tous.
M. Stanley – Je ne voudrais pas m’immiscer dans vos affaires de famille, mais ils sont nombreux à dire que vous auriez dû rester dans l’entreprise. Les Schwartz n’ont pas d’enfants, donc pas d’héritiers. Je ne connais personne qui a une tirelire assez bien remplie pour acheter cette entreprise. Et qui plus est, l’acheter de qui ? C’est une entreprise familiale sans famille. Je m’excuse. Je ne voulais pas vous importuner avec mes inquiétudes.
Moi – Ce sera bien la première fois que les Schwartz n’auront pas été prévenants. Je vous reverrai aux funérailles. Je dois aller rejoindre Olivia qui s’impatiente.
Un peu plus loin, Olivia me fait signe qu’elle veut me parler.
Je ne puis m’empêcher de penser que parfois nous entretenons avec des étrangers et des voisins une relation plus intense qu’avec des membres de notre famille qu’on ne rencontre qu’à l’occasion. Chacun construit son univers significatif autour de lui-même, non pas à cause de la génétique, mais à cause de la survie, du travail, du gagne-pain. Nous connaissons mieux nos voisins que certains membres de notre famille. Et puis, ce n’est pas parce que nous appartenons à une fratrie que nous partageons ipso facto des atomes crochus avec nos frères et soeurs.
Je rejoins Olivia qui tente de me convaincre qu’il vaut mieux revenir rendre visite aux employés après les funérailles.
Olivia – Je suis entrée dans le magasin et j’ai avisé Gertrude que tu les visiterais après les funérailles. D’ailleurs, tu devines qu’ils sont débordés et inconsolables. Il vaut mieux se diriger vers le salon funéraire et rencontrer la famille.
Moi – Tu as raison. Chacune de ces rencontres gruge de notre temps. Allons-y.
Épisode 4 – Le salon funéraire
Tout au long du trajet qui mène au salon funéraire, nous ne cessons de commenter cette réaction des écoliers. Une foule, c’est toujours impressionnant. Jacob et Martha n’ont jamais eu d’enfants, mais ils se sont constitué une famille de toutes pièces, la plus grande famille dans tout le voisinage.
En entrant dans le stationnement du salon funéraire, on voit bien que nous sommes en avance. Nous sommes parmi les premiers arrivants. Olivia n’arrive jamais en retard. En ouvrant la porte, nous avons une autre surprise : on dirait un jardin botanique. Il y a des fleurs partout. Olivia est étonnée: pas moi. Je sais que Jacob et Martha entretenaient des relations d’affaires avec de nombreux entrepreneurs. De plus, même si Martha n’avait plus de famille, celle de Jacob est nombreuse.
Au fond du salon, on aperçoit les deux urnes sur une table et une seule photo. Comment faire un deuil lorsque les corps sont absents ? Je balaie des yeux le salon à la recherche d’une connaissance. Nous continuons d’avancer vers les urnes. Lorsque je vois clairement la photo, je suis envahi par un sentiment de colère. Une longue maladie laisse le temps à l’entourage pour apprivoiser la mort. Mais, un accident bête, au contraire, nous prend au dépourvu. Olivia ne bronche pas, ne dit pas un mot. Soudain, elle se risque et dit :
Olivia – Les pires souffrances, Martha les a connues dans sa jeunesse. Par après, elle n’en a connu aucune. Jacob et Martha ont été des gens heureux chaque jour de leur vie commune.
Avec un sourire en coin, je lui réponds.
Moi – Ils étaient heureux même lorsqu’ils se disputaient. Personne ne prenait ces chamailles au sérieux. C’était un jeu. Jacob aimait énormément Martha. Il avait besoin de délimiter son espace et de bien paraître devant les employés. Martha prenait beaucoup de place, toute la place. En privé, elle tenait un tout autre discours avec Jacob. Elle avait toujours besoin qu’il la rassure par rapport à ses décisions. Mais, devant les employés, elle jouait le rôle de la « dame de fer ». Lorsqu’ils montaient à l’étage, au-dessus de la confiserie, leur relation s’inversait.
Olivia – Tu n’as jamais parlé de ça auparavant. Pourquoi ?
Moi – Ça faisait partie de la culture de l’entreprise. Au fond, je ne voulais pas les trahir, car ils me vouaient une confiance qui me surprenait. Les Juifs forment une société fondée sur la confiance. Un seul mensonge et l’on déchire ta carte de membre.
En peu de temps, le salon se remplit. Je connais la plupart d’entre eux. S’ils ne sont pas de la famille de Jacob, ce sont des gens qui visitaient souvent les Schwartz. Comme je travaillais à l’atelier durant mes vacances, l’été, ça m’a permis de connaître la plupart de ceux qui sont venus leur rendre un dernier hommage.
Je faisais, pour ainsi dire, partie de la famille. Toute ma vie, j’ai dû expliquer que les Schwartz n’étaient pas mes parents ou mes grands-parents. Je dois admettre que j’avais des responsabilités qui laissaient croire aux étrangers que je bénéficiais d’une liberté d’action qu’on ne lègue pas à des employés réguliers. Par exemple, lorsque je demandais un conseil à Martha, la plupart du temps, elle me répondait sèchement : « Fais ce que tu crois qui doit être fait et tu sauras vite ce que tu aurais dû faire. Personne n’apprend des erreurs des autres. » À la longue, j’ai compris qu’on n’apprend rien à marcher dans les traces laissées par les autres : il faut oser sortir des sentiers battus.
La journée se passe à rencontrer des gens, à leur expliquer ce qui advient de ma vie, à m’informer de la leur, à revenir sur l’accident, à parler de la manifestation des écoliers et surtout de l’avenir de l’entreprise. Certains membres de la famille sont plutôt silencieux, assis au fond de leur chaise. Ils veulent vivre leur deuil en retrait.
Le salon reste ouvert en soirée afin de permettre aux employés de se recueillir et de rencontrer la famille. C’est un moment émouvant de voir entrer les employés. Quelques-uns d’entre eux sont à l’emploi de Temptation depuis les débuts de l’entreprise. Ils perdent des amis de longue date. De plus, ils craignent maintenant de perdre leur gagne-pain. À bien des occasions, les Schwartz ont sorti leurs employés de situations difficiles. Martha connaissait ses employés dont certains étaient devenus des experts qui assuraient une qualité à la fabrication. Ils étaient indispensables et Martha était prête à tout pour les garder sur la feuille de paie.
Tout à coup, quelqu’un me prend par le bras et me dit :
M. Rubenstein – Je vous ai entrevue à quelques reprises à la confiserie. Me reconnaissez-vous?
Moi – Oui, Vous êtes l’avocat des Schwartz.
M. Rubenstein – Voici John Brubeck et Harry Stapleton, deux autres avocats de notre cabinet. Nous aimerions vous rencontrer en privé dans le bureau au bout du couloir. Auriez-vous l’obligeance de nous suivre ? Ça ne prendra que quelques minutes de votre temps.
Je ne devine pas la raison de cette rencontre. Je décide de les suivre. Au passage, j’avertis Olivia que je m’absente pour un instant. Une fois que nous sommes entrés dans le bureau, M. Rubenstein prend la parole.
Me. Rubenstein – Je ne sais pas quels sont vos plans pour demain, après les funérailles, mais nous ferons la lecture du testament des Schwartz à nos bureaux. Est-ce que vous pouvez être présent ? La rencontre suivra immédiatement les funérailles de façon à ce que la famille puisse y assister et retourner chez eux avant la fin de la soirée.
Moi – Pourquoi dois-je être présent ?
Les avocats se regardent entre eux avec un sourire en coin. M. Rubenstein ne perd pas une seconde pour me répondre.
Me. Rubenstein – C’est tout simplement parce que vous êtes cités dans le testament.
Moi – Est-ce que ma sœur peut assister elle aussi ?
Me. Brubeck – D’habitude, lorsqu’on n’est pas visé par le testament, il n’y a pas de raison d’y assister. Bien sûr, les membres de la famille sont invités, qu’elles soient visées ou non par le testament. On évite ainsi des mésententes qui peuvent survenir inutilement par la suite.
Me. Rubenstein – Pourquoi tenez-vous à ce qu’elle soit présente?
Moi – Elle connaissait les Schwartz tout aussi bien que moi. Ma famille entretient une relation avec les Schwartz depuis 30 ans. Je serais mal à l’aise, si elle devait être écartée de la rencontre.
Me. Stapleton – Je propose qu’elle soit invitée plutôt que de créer un malaise dans votre famille.
Me. Rubenstein – Comment la famille de Jacob réagira-t-elle à sa présence?
Moi – Nous faisons pour ainsi dire partie des meubles depuis notre enfance.
Me. Rubenstein – La rencontre aura lieu à trois heures. Ça devrait permettre à plusieurs d’entre eux de retourner à la maison demain soir. J’accepte votre demande.
Moi – Selon vous, la lecture prendra combien de temps ?
Me. Rubenstein – À peine quelques minutes pour en faire la lecture. Pour les questions qui risquent de surgir, je n’ose faire de prédictions.
Puisqu’il se lève en même temps qu’il me répond, je déduis que la rencontre est terminée.
Je reviens au salon pour continuer mes conversations avec les employés. Ils sont vraiment désemparés et ça me touche. Ce qui me désole, c’est de n’avoir que des mots dont la coquille est vide. Ce ne sont que des cataplasmes, au mieux. Je ne peux rien pour les rassurer. Ils anticipent un effet domino dont ils pourraient être les victimes en bout de ligne. J’évite de leur donner de faux espoirs. Les employés craignent un autre drame, celui de la fermeture de la confiserie.
Ce que je crains davantage, c’est qu’un promoteur immobilier fasse l’acquisition de l’entreprise pour démolir le bâtiment et ériger un tour de bureaux et de condos. Les Schwartz ont toujours repoussé cette éventualité. Chaque fois que Jacob se laissait tenter par la vente de l’entreprise, Martha sortait de ses gonds.
Je croise Olivia qui me dit qu’elle préfère retourner à la maison. Elle se dit épuisée. Ce n’est qu’en route que je lui mentionne qu’elle pourra assister à la lecture du testament.
Olivia – Comment sais-tu que je pourrai y assister ?
Moi – J’ai rencontré les avocats au salon. Ils m’ont demandé d’y assister. J’ai insisté pour que tu sois présente, toi aussi.
Olivia – De quelle façon es-tu concerné par le testament ?
Moi – Je ne sais pas. Ils n’ont rien voulu me dire. Je le saurai demain, en même temps que la famille de Jacob. D’après Me Rubenstein, ça ne devrait prendre que quelques minutes.
Olivia – J’ai appris, au salon, que la famille de Karen s’attend à devenir les nouveaux propriétaires. Ce serait la seule façon de sauver l’entreprise. Les Jacob n’ont sûrement pas indiqué dans leur testament de vendre l’entreprise et de répartir l’argent entre les membres de la famille de Jacob. Martha ne pensait pas comme la plupart des Américains. Martha avait un enfant, et c’était Temptation. Elle a sûrement vu à ce que son entreprise survive à sa mort.
Moi -  D’une façon ou d’une autre, demain marquera le début d’une chamaille de famille qui n’aura pas de fin. La plupart des familles ordinaires s’arrachent la peau sur les os pour des souvenirs de famille qu’on trouve souvent dans les ventes de garage, des choses sans valeur mais auxquelles sont accrochés de forts sentiments. Dans ce cas-ci, les biens sont considérables, voire énormes.
Olivia – Il me reste tout juste assez d’énergie pour me rendre à mon lit. Nous avons une autre journée tumultueuse à passer. Ne passe pas la nuit debout à t’imaginer le pire. Nous traverserons le pont lorsque nous y arriverons. Il faudra se plier à la volonté des Schwartz. Demain, nous saurons à quoi s’en tenir à l’avenir. On se reverra demain matin.
Le lendemain, je me réveille avant Olivia. J’ai l’impression que je viens à peine de me coucher : j’ai mal dormi. Je me dirige à la cuisine pour me verser un café. Je le sirote sur le coin de la table. Tout à coup, j’entends Olivia me dire de faire un autre café et de mettre la table. J’en déduis qu’elle n’a pas l’intention de se lancer dans une autre discussion interminable. Les préparatifs du matin sont escamotés. Elle se demande surtout comment tout ce monde qu’on attend va entrer dans l’église, une petite église protestante.
Olivia - Si les écoliers décident de se rendre aux funérailles, ils devront rester à l’extérieur.
Moi – Qui t’a dit que les écoliers assisteraient aux funérailles ?
Olivia – Personne. J’assume simplement qu’ils voudront être présents. Enfin, on verra bien ce qui a été décidé par rapport à eux. Il y a eu, en plus, des reportages à la télé et à la radio concernant leur manifestation dans la rue.
Moi – Je doute que la direction d’école n’accepte une deuxième journée de congé aux écoliers.
Une fois arrivés à l’église, nous constatons que l’école n’a envoyé que quelques représentants accompagnés de M. Stanley, le directeur. La communauté a compris que ce dernier adieu se vivrait mieux en famille et avec ceux qui entretenaient une relation d’affaire avec les Schwartz depuis belle lurette.
Les familles arrivent l’une après l’autre. Le ciel est nuageux, sombre, ce qui ajoute à la tristesse. Olivia et moi restons à l’entrée dans l’espoir de rencontrer des amis de la famille qui nous ont échappé, hier. Jacob et Martha nous servaient de lien avec la famille de Jacob. Force est de réaliser que ce lien est rompu, comme un bateau qui se détache de son amarre au port : il dérive, s’éloigne au gré du vent. Plus rien ne sera comme auparavant. Je vois venir cet autre deuil à l’horizon et j’en fais part à Olivia.
La cérémonie s’arrête afin de permettre à Karen de faire l’éloge des Schwartz. Cette tâche lui incombe, car elle a passé au cours des dernières années plus de temps à la confiserie qu’auprès de sa propre famille. Elle nous fait passer par une gamme d’émotions, tant et si bien qu’on croit à un moment donné que Jacob et Martha sont toujours parmi nous. Mais, ce n’est qu’une illusion. Karen fait surtout le récit d’événements de la vie quotidienne de ce couple : elle en a vécu des choses avec eux. Cependant, Karen semble ignorer le passé de Martha. Aucune phrase de son texte ne souligne les horreurs de sa jeunesse : la guerre a fait d’elle une orpheline. Le reste de sa vie a été conditionné par cet événement. Pas un mot de cette période de sa vie.
Les immigrants européens espéraient, enfin, voir leurs rêves se réaliser en Amérique. En quittant l’Europe, ils y ont laissé les souvenirs qui meublaient leur vie. Il n’y avait de place dans leur baluchon que pour de l’espoir. Les Juifs surtout voulaient maintenant passer inaperçus et mettre un terme à la stigmatisation qui leur collait à la peau en sol européen. Ils ont choisi de devenir invisibles et d’opérer dans les coulisses plus souvent qu’autrement. Ils ont établi des réseaux d’entreaide discrets. Ce n’était pas une formule nouvelle, cependant. Leur omniprésence dans l’économie européenne était connue et reconnue au point qu’Hitler a fini par convaincre les Allemands que leur pauvreté était un produit dérivé de la richesse des commerçants juifs. Les Allemands dits de souche étaient convaincus qu’ils étaient victimes des Juifs. Hitler a monté tout un scénario pour, en définitive, dérober les Juifs en les montrant comme les vilains. En Amérique, les Juifs sont restés des commerçants coriaces, du moins la minorité qui a échappé au couperet allemand.
Martha était de cette génération d’immigrants Juifs qui a refusé de se recycler dans des rôles secondaires dans la société, même au risque d’y laisser sa vie. Le commerce et les finances faisaient partie intégrante de leur identité. Les Juifs sont un peuple laborieux et ingénieux qui capitalisent sur les besoins de leur environnement. Partout où ils s’installent, en peu de temps, ils contrôlent tous les maillons de la chaîne de production.
Épisode 5 – Le testament
Après les funérailles, comme convenu, Olivia m’accompagne au cabinet de Me Rubenstein pour la lecture du document. En chemin, j’écoute Olivia d’une oreille seulement. D’ailleurs, elle me le fait remarquer. Je me demande ce qui m’attend.
Olivia – On dirait que tu es déjà rendu à la rencontre. Tu m’entends, mais tu ne m’écoutes pas. Tu te demandes bien ce que les Schwartz t’ont réservé. J’admets que c’est intrigant.
Moi – Je sais des choses à propos d’eux, des choses que je n’ai jamais pu expliquer. C’est un peu comme si ces choses se passaient derrière un rideau.
Olivia – Donne-moi un exemple.
Moi – À quoi bon en parler ? Je ne sais plus faire la distinction entre la réalité et ce que mon imagination interprète. Je crois me souvenir de choses, mais, avec le temps, mon imagination les a peut-être transformées. On traite nos souvenirs comme le font les peintres : on les enjolive.
Olivia – Je connais des gens qui prétendent plutôt d’avoir eut une enfance malheureuse. Ils ne trouvent rien d’agréable à leurs souvenirs.
Moi – C’est vrai. Pour certains, le verre est à moitié plein, alors qu’il est à moitié vide pour d’autres. Je ne vois pas où est le plaisir dans une attitude pessimiste, défaitiste. Je préfère croire que le testament évitera des problèmes au lieu d’en créer.
Olivia – Moi, ce qui me préoccupe pour l’instant, c’est de dénicher un stationnement. Je n’ai pas de profondes explications pour les problèmes de ce monde, mais j’ai un esprit pratique qui te sert autant que moi.
Nous arrivons à la porte d’entrée de l’édifice en même temps que M. Stanley et des membres de la famille. M. Stanley semble embarrassé au point de nous dire qu’il a été invité sans en connaître les raisons. La conversation tourne immédiatement sur le sujet des funérailles. Il ne manque pas non plus de réitérer l’invitation qu’il m’a faite concernant un hommage quelconque aux Schwartz. Je lui signifie que j’apprécie son intention et que j’y donnerai suite dans les plus brefs délais.
Une fois dans la salle de rencontre, Olivia et moi choisissons des sièges à l’arrière comme si nous avions déjà hâte d’en sortir. La famille de Karen s’est appropriée de la première rangée. Ils se sentent visés plus que d’autres par le testament et ils brûlent d’impatience. L’ambiance a changé par comparaison au salon funéraire : l’heure n’est plus à la discussion et aux accolades. Tout le monde est sur les dents.
Chacun reste immobile sur sa chaise, comme des chandelles plantées dans un chandelier. Olivia me jette un coup d’œil de temps à autre à la recherche d’une expression qui lui permettrait de briser le silence. Les trois avocats étalent leurs documents en même temps qu’ils s’échangent quelques mots. Me Rubenstein vérifie sa montre de temps à autre et scrute l’assemblée. Visiblement, il veut s’assurer que tous les invités sont au rendez-vous.
Olivia – À vrai dire, l’atmosphère était plus détendue au salon funéraire qu’ici. Il y a de la nervosité dans l’air.
Moi – Ici, on fait face à l’inconnu.
Olivia – Ça ne t’énerve pas de savoir que tu couches sur le testament ?
Moi – Ça m’intrigue, je l’admets.
Olivia – Je parie que Martha a prévu de te donner sa collection de livres.
Moi – Je les connais tous sans les avoir lus. Martha affectionnait les biographies. Elle ne manquait pas d’en parler. Elle raffolait de lire à propos de personnages qui avaient réussi leur vie malgré un départ plutôt humble. Ça lui donnait de l’espoir, du courage.
Me Rubenstein n’a pas à demander le silence. Dès qu’il se lève, tout le monde comprend qu’il entend procéder avec la lecture du testament.
Il débute par la présentation des deux autres avocats que j’ai rencontrés au salon funéraire. Il nous explique pourquoi la lecture du testament suit d’aussi près les funérailles. Il insiste sur le fait aussi qu’il y a une entreprise en jeu et qu’il importe d’assurer une transition le plus tôt possible.
Me Rubenstein – Le dernier testament de Jacob & Martha remonte à deux ans. Nous avons une copie de tous les testaments de ce couple depuis de nombreuses années. Ces testaments ont été enregistrés à notre cabinet longtemps avant mon entrée en fonction, il y a près de 10 ans. À cause des changements dans l’entreprise, les Schwartz ont dû apporter des modifications à leur testament au fil du temps. Cependant, il s’agissait d’ajouts et non de changements majeurs dans leur volonté initiale 
D’abord, pour comprendre leur volonté, il faut remonter jusqu’à la famille de Martha Henkel en Allemagne. Le père de Martha, au début des années’30, voyant venir des temps difficiles pour les Juifs en Allemagne et craignant une dévaluation de la monnaie Allemande, a décidé de transférer ses avoirs en Amérique qu’il a visitée à quelques reprises. Martha a été du dernier voyage, je crois. Comme vous le savez, la famille Henkel produisait des confiseries reconnues en Allemagne.
Il n’a pas placé son argent dans des institutions bancaires qui ne lui inspiraient pas confiance. Il a plutôt opté pour investir dans des entreprises appartenant à des immigrants Juifs surtout. La famille Henkel prévoyait déménager en Amérique, mais a été prise au dépourvu par le déclenchement de la guerre. Vous connaissez, d’ailleurs, le sort réservé à la famille de Martha : il n’y a pas lieu d’élaborer sur ce sujet.
Mais, ce n’est pas un secret de Polichinelle que la famille Henkel a été dépouillée de tous ses biens en Europe. Martha n’a jamais retrouvé les livres de recettes de sa famille, par exemple. Heureusement, elles les connaissaient par cœur, ce qui lui a permis de continuer la tradition de sa famille en Amérique.
Elle a immigré aux États-Unis en 1947. Elle n’a pas mis de temps à retrouver les investissements de son père. Tous les documents étaient conservés par une firme d’avocats de New York. Martha n’a jamais échangé ou vendu ces actions. Martha a continué d’investir dans des entreprises comme le faisait son père. Ces actions se sont accrues en valeur, à part quelques-unes où les entreprises n’ont pas fait long feu.
Avant d’ouvrir une confiserie à New York, elle n’avait pas d’argent sonnant. Mais, grâce à Jacob et ses relations dans la communauté juive, elle a pu acheter cette propriété avoisinant l’école qu’elle a transformée en y ajoutant, avec le temps, des agrandissements, ce qui a permis d’augmenter et de diversifier la production.
Il peut sembler contradictoire de prétendre que Martha était une femme fortunée en 1947 sans avoir deux sous à frotter ensemble.
Comme vous le verrez, la fortune des Schwartz s’est accrue de manière considérable depuis l’ouverture de la confiserie. Certes, les profits de la confiserie ont contribué à cette deuxième fortune. Mais, les placements du père de Martha ont été tout aussi remarquables, parce que Martha n’a jamais voulu vendre ses actions reçues de son père.
Nous ne sommes pas en mesure de vous fournir aujourd’hui une évaluation précise de la valeur des avoirs en actions des Schwartz. La dernière évaluation date de deux années et a été faite par Jacob lui-même. Jacob était très méticuleux dans son travail et il suivait de près leurs investissements.
Je reviendrai sur l’entreprise Temptation plus tard dans ma présentation. D’abord, je vais vous faire part de la volonté des Schwartz quant à leur chalet. Jacob et Martha lèguent ce chalet à Karen Schwartz-Posner, la nièce et employée des Schwartz. Le chalet s’accompagne aussi de 50 000$, un montant qui est réservé pour les rénovations et l’entretien du chalet.
C’est tout comme si un rat venait de passer sous les chaises : les commentaires fusent de toutes parts. Me Rubenstein s’arrête tout net et balaie la salle du regard. Il réalise que plusieurs ont besoin d’évacuer de la vapeur et qu’il doit laisser le temps à l’assemblée de se calmer. Les avocats discutent entre eux pendant quelques instants. Peu à peu, le silence revient.
Me Rubenstein – Toutes les dépenses prévues au chalet devront être approuvées par notre cabinet. Il faudra, par la suite, fournir la documentation s’y rapportant. Le chalet ne pourra être vendu, mais pourra être donné à un membre de la famille qui respectera les mêmes conditions que la bénéficiaire actuelle.
Je vous demanderais, par ailleurs, de réserver vos questions et vos commentaires après la lecture complète du testament. Je comprends votre empressement et vos interrogations. 
Pour le deuxième item, je passe la parole à Me Brubeck qui s’est chargé d’évaluer les actions détenues par les Schwartz.
Me Brubeck – En accord avec la volonté des Schwartz, une partie de leurs actions sera vendue dont les recettes seront remises à l’école. Comme vous le verrez dans le testament, ces investissements qui devront être converties ont été énumérés par le couple. Il nous faudra plus de temps pour préciser leur valeur exacte, mais je puis vous assurer qu’elle se situera entre 5 à 6 millions $.  Ce montant devra servir à construire un ajout à l’école qui sera consacré à l’enseignement des sciences.
Le tonnerre serait tombé dans un coin de la salle et la réaction n’aurait pas été plus éclatante. En même temps, Olivia me demande ce que je savais de cette fortune. Je sens qu’elle soupçonne que j’en savais plus de la fortune des Schwartz que je le prétends. Même si j’avoue être aussi étonné qu’elle, elle semble en douter. Je lui explique que je comprends maintenant certaines choses que je ne pouvais m’expliquer auparavant. Les morceaux du casse-tête tombent en place. Me Rubenstein coupe court aux conversations en rappelant l’assemblée à l’ordre.
Me Brubeck – Le reste des actions restera associé à la confiserie. C’est Me Rubenstein qui va élaborer sur ce dernier item.
Me Rubenstein – Les Schwartz n’ont jamais accepté de vendre l’entreprise avant leur décès. Comme vous le constaterez, ils ne souhaitaient pas sa vente non plus après leur mort. Vu les circonstances, il est futile de connaître la valeur marchande de l’entreprise. Les actions restantes mentionnées par Me Brubeck  qui seront attachées à Temptation ont une valeur approchant les deux millions $. En plus de ces actions, il y a un fonds de roulement qu’on évalue aisément en consultant la banque. 
Nous estimons que l’ensemble de cet item du testament, c’est-à-dire la confiserie et les actions, approche la valeur de cinq millions $.
Lorsque je révise les anciens testaments, je constate que leur choix d’héritier date de plusieurs années. Ils n’ont pas changé d’idée en cours de route quant à l’héritier. Cependant, l’héritier ne pourra vendre l’entreprise avant cinq années après en avoir pris possession. Si l’héritier n’accepte pas ces conditions, la tâche nous incombera de trouver une solution qui permettra à l’entreprise de continuer ses opérations, ce qui signifierait de vendre l’entreprise à des intérêts étrangers.
L’héritier de Temptation est Ethan Ziegler.
Du coup, Karen se lève, bouillante de colère. Hystérique et d’un air menaçant, elle jure qu’elle va contester le testament. Elle est hors d’elle-même. Elle sort de la salle furieuse, sa famille sur ses talons. Je baisse les yeux à son passage. Je ne veux pas de confrontation à chaud. Elle s’arrête et sur un ton agressif me dit :
Karen – Si tu crois que j’ai tenu la confiserie à bout de bras pendant que tu t’amusais, tu te trompes. Tu recevras ma riposte comme une tonne de briques. Tu ne vas pas me soutirer Temptation sous les pieds.
Je ne bronche pas. J’ai vécu des drames similaires en cour. Curieusement, je ne suis pas inquiet outre mesure de cette crise de nerfs. D’ailleurs, si elle n’avait pas réagi de cette façon, j’aurais été déçu. Elle a le droit d’être furieuse.
Il y a aussi Olivia qui ne tient plus assise sur sa chaise et qui me dévisage des yeux. Plus les gens s’énervent autour de moi, plus je me calme. Me Rubenstein, visiblement mal à l’aise, reprend le contrôle de la situation.
Me Rubenstein – Nous avons obtenu un mandat du juge pour changer les serrures de porte de l’entreprise. Après la réunion, ce travail sera fait sans délai.
S’il devait y avoir contestation du testament à l’intérieur des limites prévues par la loi, le propriétaire devra prendre les dispositions nécessaires pour défendre ses acquis.
Les personnes concernées recevront une copie du testament des Schwartz d’ici quelques jours. S’il y a des questions, nous sommes disposés à y répondre.
Un membre de la famille a demandé si l’entreprise allait poursuivre ses activités régulières ou bien s’il fallait s’attendre à une fermeture temporaire jusqu’à ce qu’un juge entende la plainte de Karen. Sur ce, Me Rubenstein répond :
Me Rubenstein – C’est à M. Ziegler de répondre à cette question.
Du coup, tout le monde se retourne vers moi. Je suis dans mes petits souliers. Je reprends vite mes esprits. Je regarde Olivia avant de me lever.
Moi – L’entreprise ouvrira ses portes demain comme à l’habitude. La contestation du testament n’empêche ou ne restreint d’aucune façon le fonctionnement de l’entreprise.
Me Rubenstein emboîte le pas en disant qu’il mettait un terme à la rencontre. M. Stanley ne perd pas une seconde et se dirige vers moi, suivi par d’autres qui tiennent à me dire qu’ils sont surtout soulagés de savoir que la confiserie ne sera pas démantelée.
M. Stanley - Je suis heureux de vous avoir comme voisin. Si vous êtes étonné du dénouement, pour ma part, je suis stupéfait. Il est clair que les Schwartz ont reconnu la contribution des écoliers au fil des années. Ce qui me surprend, c’est qu’ils n’ont pas fait ce don pendant qu’ils étaient vivants. Ils ne seront pas là pour voir l’impact de leur générosité.
Moi – Ils croyaient sûrement avoir encore de nombreuses années devant eux.
Accompagné d’Olivia, je me dirige vers les avocats qui ramassent leurs documents tout en discutant. Ils cachent mal leur contrariété, même s’ils ont l’habitude des tiraillements que provoquent les testaments.
Me Rubenstein – Nous avions prévu une forte réaction de la part de Karen qui se voyait héritière de l’entreprise. C’est compréhensible qu’elle veuille contester le testament. Par ailleurs, nous sommes, vous le devinez, disposés à vous défendre, s’il y a lieu.
Moi – On dirait que les Schwartz avaient prévu une telle réaction de sa part et c’est pour cette raison qu’ils lui ont refilé le chalet.
Me Stapleton – C’est ce que nous assumons aussi. Mais, Karen est coincée entre l’écorce et l’arbre. Elle va sûrement alléguée qu’elle a contribué davantage que vous à l’entreprise. Vous pourriez courir au-devant des coups en lui offrant une compensation ou une place particulière dans l’entreprise, une place qu’elle occupe déjà d’ailleurs. Ses compétences sont reconnues, selon nos informations. Vous auriez avantage à la rencontrer pour entendre ses doléances. Évidemment, je vous recommande d’attendre quelques jours avant de prendre contact avec elle.
Moi – D’abord, je vais attendre pour voir si elle conteste le testament. Si tel est le cas, je prendrai les dispositions qui s’imposent. Pour le moment, j’ai besoin de réfléchir. Il n’y a pas que Karen qui est étonnée, moi aussi.
M. Stapleton – C’est un risque d’apporter cette affaire devant les tribunaux, car un juge pourrait pencher en sa faveur et reconnaître sa contribution significative à l’entreprise. N’oubliez surtout pas qu’elle fait partie de la famille : sur ces points, elle a un avantage sur vous.  La partie n’est pas gagnée à l’avance, M. Ziegler. Je pourrais sonder le terrain d’ici quelques jours et vous faire part du résultat de ma démarche.
Moi – Je ne veux pas poser un geste impulsif qui risque d’envenimer la situation. Je tiens à ce que la confiserie soit ouverte demain. Quand comptez-vous me remettre les clés?
M. Rubenstein – Le serrurier vous les remettra demain aux environs de 8 heures. Est-ce que ça vous convient? Sinon, vous pouvez vous rendre chez Temptation sans délai puisque je vous remets un trousseau pour les serrures actuelles. Nous allons lui demander de faire le travail immédiatement. Je vous remettrai en début de semaine une copie du testament et tous les autres documents qui vous reviennent. Dois-je ainsi comprendre que vous avez l’intention de gérer l’entreprise?
Moi – Oui. Nous partons sur le champ pour la confiserie. Je vous remercie de l’intérêt que vous avez manifesté envers les Schwartz et l’entreprise.
En nous rendant à l’auto, je ne manque pas de dire à Olivia qu’il faut voir à ce que Karen ne se rende pas à la confiserie pour récupérer des documents qu’elle pourrait utiliser contre moi.
Olivia – De quels documents parles-tu ?
Moi – Je n’ai aucun document particulier en tête. Il ne faut pas oublier que les Schwartz habitaient au deuxième étage du magasin et que l’accès est libre en passant par le magasin.
Olivia – Comment peux-tu changer de profession et de résidence du jour au lendemain, comme par magie ? Un jour, tu es avocat; le lendemain, tu deviens un entrepreneur millionnaire. Es-tu conscient du bouleversement que ce testament cause dans ta vie ? Il y a de quoi perdre la tête. Tu n’arrivais pas ce matin à choisir laquelle de deux chemises porter, mais tu fais un virage à 180 degrés dans ta vie sans hésiter. L’un de nous a besoin de se pincer.
Moi – Je sais fort bien ce qui m’attend. Voilà pourquoi cette nouvelle ne m’a pas bouleversé autant que toi.
Olivia – Ce qui est un rêve pour toi est un cauchemar pour Karen. Je t’avoue d’emblée que la décision de Jacob et de Martha me désoriente. Tu es absent depuis quelques années de l’entreprise. Tu es familier avec le pétrole, j’en conviens. Pour les confiseries, c’est du passé.
Moi – Nous apprenons tous à monter un vélo au cours de notre enfance. Par la suite, pendant des années, on s’en abstient. Curieusement, lorsque l’occasion se présente, au premier coup de pédale, on repart de plus belle. Cet apprentissage revient sans avoir été altéré. De même, je n’ai rien oublié de la fabrication de confiseries. Voilà pourquoi je ne suis pas bouleversé ou inquiété outre mesure.
Olivia – Te doutais-tu de l’intention des Schwartz ?
Moi – Non, mais je n’en suis guère surpris. Je comprends maintenant pourquoi ils ont agi de la sorte envers moi pendant toutes ces années. Subitement, je lis entre les lignes.
Épisode 6 – Katheryn, I’ve got a problem!
L’entrée de la confiserie est tapissée de fleurs, de cartes, de messages et d’animaux de peluche déposés par les écoliers. Nous prenons le temps de lire les messages, plusieurs messages. Malgré leur désolation, ces jeunes ont déjà une conception de la mort. Ils ont des croyances personnelles, mais pas institutionnalisées comme celles des adultes. Ils interprètent la mort comme une sorte d’extension de la vie, le dernier chapitre d’un livre. C’est ce que je déduis de leurs messages.
Olivia – Que comptes-tu faire de tout ça ?
Moi – Je pense tout laisser sur place jusqu’à lundi ou mardi. Je vais demander aux employés de monter un présentoir à l’intérieur, surtout pour étaler les cartes et les messages. Ça me fait tout drôle de penser qu’ils connaissaient Jacob et Martha aussi bien que moi.
Une fois à l’intérieur, nous faisons glisser la discussion sur des idées de rénovation et de réaménagement. Le magasin a besoin d’une cure de modernisation. Par contre, la clientèle est habituée et attachée à cette ambiance d’ancien magasin général avec les planchers de bois qui craquent. Jacob n’est jamais intervenu dans l’aménagement du magasin, car Martha l’avait aménagé pour que ça lui rappelle celui de sa famille en Allemagne. De fait, l’intérieur du magasin détonne avec les magasins américains modernes. En franchissant le seuil de porte, on entre, pour ainsi dire, dans une confiserie européenne.
Moi – Avant d’opérer des changements majeurs, il faudra analyser ce que les clients aiment de ce genre de magasin. La clientèle ne semble pas se lasser du décor.
Olivia – C’est un magasin qui fait rêver.
Moi – Que veux-tu dire?
Olivia – L’ambiance et la décoration nous transportent ailleurs, dans un autre pays, à une autre époque. Tout est différent ici. Les bonbons sont exposés comme des bijoux dans une bijouterie. Ailleurs, les chocolats sont enfermés dans des boîtes ou dans des enveloppes de plastique : l’emballage est attrayant, mais il n’attise pas la curiosité. Ici, on a envie de toucher, de goûter. L’emballage agit comme une barrière : personne n’a envie de toucher un emballage.
Moi – J’aime la distinction que tu fais entre ces deux concepts. Je me demande si Martha pensait de cette façon lorsqu’elle voyait à la présentation de ses produits.
Olivia – Martha n’a pas seulement raffiné ses recettes au fil du temps : elle a découvert petit à petit ce qui rendait ses friandises irrésistibles. Temptation est un magasin tout à fait différent des autres. Je ne comprends pas que nous soyons tous des immigrants d’Europe, mais que bien peu de choses en Amérique nous rappellent ces vieux pays.
Moi – Ton observation est intéressante, Olivia. On dirait que, une fois en Amérique, les immigrants ont tout simplifié. Ces concepts européens en confiserie ont été dénudés au profit de méthodes axées sur la production de masse qui rapporte davantage de profits. La quantité a remplacé la qualité.
Olivia - As-tu déjà remarqué que la plupart des chocolats ont le même goût, un goût qui n’a rien à voir avec ceux de Martha ?
Moi – Martha faisait de la magie, en fait. J’aimerais me rendre en Allemagne visiter de ces confiseries qui ont conservé le cachet d’antan. Je parie que ce magasin ressemble à ceux qu’on retrouve en Allemagne. Parfois, des employées du magasin changeait la présentation des produits à l’insu de Martha. Personne ne semblait comprendre pourquoi Martha préférait une façon de faire plutôt qu’une autre. J’ai déjà vu Martha être furieuse contre une employée parce qu’elle avait modifié un présentoir. Je crois que Martha tenait à une décoration qui lui rappelait celle de sa famille. 
Olivia – Est-ce que Martha écrivait ses recettes ?
Moi – Bien sûr. Je me souviens qu’elles les rangeaient dans son bureau à l’étage. Justement, viens visiter leur appartement au deuxième étage.
Olivia – Il y a belle lurette que je ne suis pas montée là-haut. Ma dernière visite date du temps où maman était vivante.
Comme on s’apprête à mettre le pied sur la première marche, la cloche d’entrée sonne. En me rendant à la porte, je vois qu’il s’agit du serrurier. En entrant, il ne me parle pas de serrures, mais plutôt de sa fille qui fréquente l’école et qui connaissait bien les Schwartz. Je suis bouche bée devant ce qu’il raconte : il en a long à dire. D’un trait, il me raconte toutes les rumeurs qui circulent au sujet de l’accident et de l’avenir de l’entreprise. Les nouvelles vont plus vite que le vent.
Je finis par couper court à sa litanie de rumeurs et par l’inviter à se mettre au travail. Il m’accompagne dans l’atelier pour faire l’inventaire de toutes les serrures à changer, même celle du bureau de Karen. Comme un loup, je délimite mon territoire.
En retournant dans le magasin, je retrouve Olivia assise dans l’escalier grignotant ses gâteries préférées.
Moi – Tu es passée vite au dessert. Il faudra commander un souper de l’extérieur. Le serrurier en aura pour quelques heures. Il a demandé à l’un de ses employés de venir l’aider.
Olivia – Justement, il y a un nouveau restaurant vietnamien tout près.
En arrivant dans l’appartement, nous réagissons de la même façon. Nous sommes figés, immobiles, silencieux. Seuls nos yeux bougent, rasent les murs. Rien n’a vraiment changé depuis ma dernière visite. J’avance à petits pas dans la cuisine. Mon regard s’arrête sur une note laissée sur la table. Olivia me rejoint. La note adressée à Karen dit simplement ceci :
« Karen. Nous ne serons pas de retour avant mardi. Martha. »
Martha a laissé cette note avant de partir pour le chalet. Nous passons en revue chacune des pièces, l’une après l’autre.
Olivia – As-tu l’intention de demeurer ici ? Ce n’est pas le magasin que tu dois rénover, mais l’appartement.
Moi – Je vais entasser dans le bureau ce que je tiens à examiner avant de décider de leur sort. Le reste, il faudra s’en débarrasser. Je vais d’abord inviter la famille de Jacob à emporter de tout ce qu’ils veulent. Je suis certain que Mabel se fera un plaisir de répartir dans la famille ces souvenirs et ces meubles. Elle saura sûrement ce que la famille aimerait conserver. Je tiens surtout à sécuriser et à conserver les documents que je scruterai au fil du temps, une tâche qui  sera longue et fastidieuse. Je me console en disant qu’il n’y a pas de grenier.
Nous entrons dans la pièce du fond où sont entreposées des boîtes bien étiquetées. Jacob était méticuleux. Il pouvait retrouver un vieux dossier en moins de deux. Cette pièce servait de grenier, d’espace de rangement.
Olivia – Je constate que la plupart des documents sont en langue allemande.
Moi – Ça ne pose pas de problème. Je suis assez familier avec la langue allemande.
Olivia – Avant de toucher à quoi que ce soit, il vaut mieux attendre pour savoir si Karen va contester le testament.
Moi – Tu as raison. Je ne peux pas agir comme si cette possibilité n’existait pas.
Olivia – Avant de consulter une décoratrice, tu devrais t’assurer des services d’un avocat. Me Rubenstein connaît bien le dossier. Il me semble être un choix logique et incontournable.
Moi – Par les commentaires qu’ils ont faits après la rencontre, j’en déduis que leur solution est de ménager le chou et la chèvre. L’un des avocats a déjà un parti pris pour Karen. Ils ne peuvent défendre le diable et le bon Dieu en même temps.
Olivia – Il y a d’autres avocats disponibles.
Moi – Je songe plutôt à téléphoner à Katheryn.
Olivia – Et qui est Katheryn ?
Moi – C’est une avocate de notre bureau. Elle est coriace.
Olivia – Comment une avocate du Texas peut-elle défendre une cause à New York ? Il y a des avocats coriaces à New York aussi.
Moi – Je n’ai pas dit que j’allais l’embaucher. Je veux juste lui demander conseil, la consulter.
Olivia – Est-ce qu’elle sait que tu ne retourneras pas travailler à Houston ?
Moi – Ce serait l’occasion de lui apprendre ? Mais, je dois communiquer avec le directeur du cabinet, M. Marshall, avant Katheryn. Je ne voudrais pas qu’il apprenne cette nouvelle d’une employée.
Olivia – Pendant le temps que tu leur téléphoneras, je vais me rendre au resto vietnamien et revenir avec le souper. 
Je téléphone à M. Marshall qui est étonné de la nouvelle. Il comprend difficilement que je puisse passer d’un cabinet d’avocats à une confiserie. Il m’offre d’y revenir si je change d’idée en cours de route. Je lui promets de me rendre à Houston dès que possible afin d’officialiser ma démission.
Je raccroche et je rejoins Katheryn. Je prends le temps de lui relater les derniers événements. Comme d’habitude, elle écoute, au point que je dois lui demander à un moment donné si elle est toujours en ligne. Comme je m’y attendais, ses commentaires me prennent au dépourvu.
Katheryn – Il y a quelques jours, j’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’une boutique de friandises. Le temps d’un clin d’œil et l’histoire à changé du tout au tout. Tu as hérité d’une confiserie, d’une usine et d’une tirelire remplie à craquer. Tu passes du statut d’avocat à celui d’un entrepreneur millionnaire. Et comme si ce n’était pas assez, tu risques de perdre tout ça au terme d’une chamaille de famille. Jusque-là ça va. Là où le bât blesse, c’est que tu demandes à une avocate spécialisée dans l’industrie pétrolière de s’immiscer dans un litige d’héritage concernant une confiserie. Je ne nie pas que ton problème soit réel. Mais, je ne comprends pas pourquoi tu me consultes. Les avocats sont légion à New York. Veux-tu que je t’envoie le bottin téléphonique de New York ? Je ne connais rien à la confiserie. Pourquoi ne pas t’entendre à l’amiable avec Karen ? Cette affaire-là risque de traîner en longueur. D’ailleurs, que sais-tu de la production de jujubes et de chocolats ?
Moi – Ce n’est pas une confiserie comme les autres.
Katheryn – Une confiserie, c’est une confiserie, Ethan.
Moi – Non, tu ne comprends pas, Katheryn. La confiserie des Schwartz n’a rien de commun avec ce que tu connais. Je tiens à ce que tu saches que je n’ai pas l’intention de m’en départir. J’ai passé la majorité de ma vie ici et j’ai l’impression de bien connaître cette industrie. J’aimerais au moins t’expliquer les tenants et aboutissants de la situation. C’est plus complexe que tu le crois.
Katheryn – Prévois-tu venir à Houston dans les jours qui viennent ?
Moi – À vrai dire, il me semble qu’il est préférable que tu visites les lieux.
Katheryn – Tu vois bien, Ethan, que ce n’est pas pratique d’embaucher une avocate du Texas pour défendre une cause à New York. Ça risque de te coûter un bras. Je vais en discuter avec M. Marshall : j’ai besoin de sa permission.
Moi – Je lui en ai déjà parlé et il est d’accord avec l’idée.
Katheryn – Je vais perdre un temps fou à voyager. Puisque c’est vendredi demain, je vais en profiter. J’ai des clients à rencontrer dès lundi. Donc, je vais prendre l’avion tôt demain. Je vais me rendre sur place. Je ne te promets rien. Ça me permettra du coup de vérifier si tu fais de la fièvre. Il y a longtemps qu’on m’a raconté un tel conte de fée : le tien est surprenant. Tu connais nos tarifs. Je ne vais pas à New York faire du bénévolat pour un collègue. Je ne veux pas te brusquer, mais tu dois comprendre que je suis loin de prendre cette histoire au sérieux.
Moi – Je te comprends. J’irai te chercher à l’aéroport.
Je descends vérifier le travail du serrurier. Peu après, Olivia revient du resto. En remontant à l’appartement, j’explique à Olivia que Katheryn arrivera demain et qu’elle veut se rendre compte de l’état des lieux avant de prendre une décision.
Olivia – Une décision par rapport à quoi ?
Moi – Je veux savoir si elle est prête à prendre en main ce dossier, du moins à me conseiller.  Si Karen conteste le testament, je saurai à quoi m’en tenir.
Olivia – Je me demande ce qui se serait passé si j’étais arrivé 30 minutes plus tard. Je m’absente quelques minutes et voilà : une avocate de Houston va venir nous régler tout ça. Je trouve que tu es vite en affaire. Ce n’est pas dans tes habitudes. Tu as déjà trouvé une avocate pour te défendre dans une cause qui n’est encore qu’un nuage à l’horizon.
Moi – Je ne veux pas être pris au dépourvu. D’ailleurs, si Karen ne se présente pas au travail lundi, je lui téléphonerai pour connaître ses projets. J’aurai besoin de ton auto, demain. Katheryn arrivera en fin de matinée.
Olivia – Jusqu’à ce que cette affaire soit résolue, tu resteras chez-moi. Ça me permettra de te tenir les deux pieds sur terre. À vrai dire, je préfère suivre cette affaire de près. Je ne veux pas crever d’anxiété. Il ne faut pas prendre panique et poser des gestes impardonnables. Je trouve qu’inviter une avocate du Texas, ça frôle la panique. Si les situations stressantes sont excitantes pour toi, dans mon cas, elles me rendent folle. En plus d’accueillir Katheryn à l’aéroport, tu devras être ici demain matin à l’ouverture du magasin. Et lundi, tu rencontreras les employés de l’atelier. Pour le reste, vas-y en douce.
Moi – J’ai déjà fait mon deuil de Karen. Personne n’est irremplaçable. J’ai l’intention de la remplacer par une nutritionniste. Je vais aussi préparer un plan d’affaire pour montrer au juge non pas ce que j’ai fait pour l’entreprise, mais ce que j’entends en faire. Je prévois que Karen se rendra en cour pour pleurer sur l’épaule du juge. Mais, auparavant, je dois convaincre Katheryn que ma cause est valable. Je veux t’avertir à l’avance qu’elle aime le rôle d’avocate du diable et qu’elle n’a pas la langue dans sa poche.
Olivia -  Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu ne fais pas plutôt confiance à un avocat des environs. J’en suis à me demander si nous avons au moins une chose en commun, toi et moi. Pour un rien, tu t’énerves, mais pour une situation bouleversante, tu affiches un calme déconcertant.
Le lendemain, Olivia et moi arrivons tôt au magasin. Les employées arrivent l’une après l’autre. Je connais la plupart d’entre elles. Je suis étonné de leur réaction : elles sont soulagées, c’est tout. J’évite de revenir sur les événements des derniers jours. C’est certain, tout le monde est déjà bien renseigné quant au testament. Je ne veux surtout pas aborder le sujet tant que je n’aurai pas de nouvelles de Karen. Je tiens encore moins à interroger les employées afin d’en savoir davantage sur les intentions de Karen 
Épisode 7 – La contre-attaque s’organise
Olivia reste à la confiserie pendant que je me rends à l’aéroport. J’ai bien fait de partir à l’avance. Il me faut faire un détour pour m’y rendre. La route est fermée à cause d’un accident. J’arrive juste à temps pour accueillir Katheryn.
Je suis surpris. J’ai l’habitude de la voir en tenue de bureau. Elle porte toujours un tailleur pour femmes. Le fait de travailler dans un cabinet où les hommes sont en majorité l’incite sûrement à ne pas porter un accoutrement décontracté. Mais, aujourd’hui, j’ai peine à la reconnaître parmi les autres passagers.
Elle doit se rendre compte que je la regarde d’un œil différent.
Katheryn – Quelque chose ne va pas avec ma tenue, Ethan ?
Moi – Ce n’est pas ta tenue habituelle. Tu portes toujours un tailleur. Sans ta tresse française, je ne t’aurais pas reconnue.
Katheryn – Je ne suis peut-être pas la femme que tu t’imagines. Peu importe ma tenue, il y a du travail qui nous attend. Aurais-tu l’obligeance d’aller cueillir ma valise, lorsque tu auras fini de me déshabiller des yeux ?
Moi – Je ne te déshabille pas des yeux. J’essaie simplement de m’habituer.
Katheryn – Tu en mets du temps à acquérir une habitude. Ça fait des mois que tu me déshabilles des yeux au bureau. Va chercher ma valise et allons visiter la maison en pain de sucre d’Hansel & Grethel. Je m’excuse : je ne voulais pas t’offenser. J’ai peine à croire que j’ai fait ce trajet pour visiter une confiserie. Tu aurais pu m’envoyer des photos, ce qui t’aurait évité des dépenses inutiles. J’espère que j’aurai du temps pour magasiner. Ce serait l’occasion de renouveler ma garde-robe.
Moi – Attends de voir le magasin avant de me donner ton opinion.
Dès qu’elle a bouclé sa ceinture dans l’auto, elle me bombarde de questions. Elle veut tout savoir à propos de Temptation et de Karen surtout. Elle veut comprendre ce qui la motiverait à contester le testament. Je réponds tant bien que mal à ses questions. Comme j’étais absent de l’entreprise ces dernières années, bien des aspects m’échappent.
En arrivant chez Temptation, elle cesse de poser des questions. Elle sort de l’auto, les yeux rivés sur le bâtiment et se dirige vers l’entrée. Visiblement, elle est anxieuse de voir l’intérieur. Lorsque nous entrons, elle ne fait que quelques pas avant de s’arrêter subitement. Je reste là, derrière elle en espérant qu’elle continue d’avancer. Rien à faire, elle reste immobile. Une employée vient à sa rencontre et lui adresse la parole. Katheryn ne semble pas l’écouter : elle regarde partout. Je vois, par l’expression sur le visage de l’employée, que quelque chose ne va pas. Et tout à coup, Katheryn se retourne vers moi. Je crois d’abord que je recevrai une rafale d’injures de sa part.
Katheryn – C’est incroyable! Ça ne ressemble en rien à ce que tu m’as décrit. Ce n’est pas un magasin : c’est un paradis de délices! On se croirait au Pays des Merveilles, Il ne manque plus qu’Alice.
Elle n’avait pas fini sa phrase qu’Olivia qui venait à sa rencontre lui a répondu :
Olivia – C’est moi Alice. C’est juste que ma robe est chez le couturier. Comme tu le constates, Ethan n’a pas vraiment de talent pour décrire une confiserie. Il n’en a pas non plus pour décrire une avocate texane : il t’a décrite comme une « avocate du diable », ce qui ne semble pas être le cas. L’ambiance du magasin est envoûtante, n’est-ce pas ? Attends de goûter à ces friandises aux saveurs célestes. En vérité, les gens ici font de la magie : ils ne viennent pas du Ciel, mais on le croirait.
Katheryn – Tu t’appelles Alice ?
Olivia – Non, non, je blaguais. Je suis Olivia, la sœur d’Ethan.
Katheryn – Moi aussi, je blaguais. Je me doutais que tu étais Olivia.
Olivia – Je ne connais pas le magasin autant qu’Ethan, mais laisse-moi te servir de guide.
Comme si je n’existais plus, les deux explorent le magasin, entourées de quelques employées qui les talonnent et qui cherchent à répondre à toutes les questions de Katheryn. Elle pige des friandises ici et là. Je l’entends s’exclamer, ce qui entraîne des rires des autres. J’en profite pour monter son porte-documents à l’appartement. Je redescends. Ensuite, j’ouvre la porte de l’atelier et je me prépare à son arrivée. Ça me permet de vérifier les serrures. J’entre dans le bureau de Karen. Elle a des effets personnels. Je ne dérange rien. Avec l’arrivée de Katheryn, je réalise que la contestation de Karen est incontournable et sérieuse.
Je suis soulagée de la réaction de Katheryn, je respire un peu mieux. Je craignais qu’elle ne retourne sur les talons en traversant le seuil de porte. Mais, rien n’est gagné : ce n’est pas une séance de dégustation qui va faire une différence dans cette affaire qui pourrait m’opposer à Karen. Elle peut se montrer intéressée, mais conclure que ce n’est pas du tout sa bouchée de pain et qu’il vaut mieux que j’embauche un avocat spécialisé dans ce domaine. Comme Katheryn et Olivia mettent du temps à se présenter à l’atelier, je retourne au magasin. J’arrête à mi-chemin. Katheryn est entourée de toutes les employées qui se consultent entre elles en même temps qu’ils s’adressent à elle. Je ne saisis pas ce dont elles discutent. Je décide de ne pas intervenir, car je finirai bien par le savoir. Je suis convaincu que Katheryn leur pose des questions concernant Karen.
Il faut admettre que Katheryn a une prestance. Elle est grande, des cheveux noirs charbon, un visage aux traits prononcés, un regard perçant qui déconcerte, déstabilise. Rien ne la définit mieux que sa posture lorsqu’elle écoute : on sent qu’elle analyse chaque mot. Ses questions sont pertinentes, brûlantes. Elle a horreur du banal et de parler de la météo. Comme de nombreuses Américaines, elle raffole du football. Mais, son sport préféré, c’est la grande descente, une discipline du ski alpin. Pourtant, elle n’est jamais montée sur une paire de skis.
Je rebrousse chemin et je retourne à l’atelier. Comme des clients sont entrés, Katheryn et Olivia se sont libérées et passent finalement à l’atelier. Katheryn ne porte que des talons hauts. On l’entend à distance. Je crois que le claquement de ses souliers lui donne une assurance. On sent la détermination dans sa démarche. Je fais mine de rien. J’attends qu’elles soient tout près de moi. En me retournant, Katheryn me dit :
Katheryn – Avons-nous droit à une visite du propriétaire ?
Je ne perds pas de temps à lui expliquer comment sont fabriquées les confiseries à chacune des stations de production. Lorsque je lui mentionne que la majorité des friandises ne renferme pas de sucre, elle réagit vivement. Elle veut savoir quel ingrédient le remplace et comment ces saveurs sont obtenues. En lui expliquant le procédé de fabrication, je vois que quelque chose lui trotte dans la tête. Je n’insiste pas sous prétexte qu’il s’agit de sa première expérience dans une confiserie de ce genre. Je continue la visite.
Katheryn – Est-ce que l’atelier est toujours propre comme aujourd’hui ? Tout brille ici.
Moi – Tu peux arriver à l’improviste à toute heure du jour et tu constateras que ça brille partout. Avant la fin de la journée, chaque employé nettoie ses instruments. Nous avons une salle réservée pour les tâches qui permettent de mélanger des substances légères qu’on dit superficielles. Plusieurs de ces ingrédients sont plus fins que de la farine régulière. Ce n’est pas parce que nous craignons les inspecteurs de la santé. Nous le faisons parce que c’est une valeur primordiale pour l’entreprise. Martha disait qu’un employé malpropre ne peut pas fabriquer des bonbons raffinés. Aussi, la gestion quotidienne de la propreté confère aux employés une discipline. Il y a des employés qui n’ont pas fait vieux os parce qu’ils n’ont pas pris au sérieux le premier avertissement de Martha. Il n’y avait pas de demi-mesure avec Martha.
Il y a une recette pour chaque friandise. Sur papier, la recette semble simple d’application. Pourtant, ce n’est qu’avec l’expérience qu’on peut la reproduire avec la même qualité. Autant dire que la qualité dépend de l’expertise des employés et non des ingrédients ou des machines. Par exemple, il y a un ordre à suivre pour introduire chaque ingrédient. Chaque confiserie est le résultat d’un enchaînement de réactions chimiques. Martha disait qu’il faut savoir faire des confitures avec la consistance idéale avant de fabriquer des confiseries. La difficulté avec les confiseries artisanales, c’est d’obtenir toujours le même résultat.
Katheryn – Est-ce que ça signifie qu’il n’est pas possible, pour vos friandises, de passer de l’atelier artisanal à la mécanisation ?
Moi – Rien n’est impossible, mais Martha préférait une production restreinte et artisanale. Plusieurs des employés ont acquis une expertise exceptionnelle. Ils ont développé des sensibilités particulières. Ils savent, par exemple, lorsque la pâte est juste de la bonne densité : toi et moi sommes incapables de sentir ces différences.
Katheryn – Donc, pour augmenter les ventes, il faut augmenter le nombre de confiseurs.
Moi – C’était l’équation de Martha. Tu sembles perplexe.
Katheryn – Karen voulait modifier les méthodes de production et se tourner vers la mécanisation, n’est-ce pas ? Du moins, c’est ce que les employées du magasin m’ont dit.
Moi – Oui. Voilà pourquoi Karen et Martha avaient parfois de vives discussions.
Katheryn – Si Karen décide de contester le testament, j’aimerais démontrer que la mécanisation dénaturerait ces friandises célestes. C’est un procédé unique basé sur le développement d’habiletés chez des employés. Autrement dit, l’entreprise permet aux employés de se spécialiser au fil du temps. Ce ne sont pas des robots. Est-ce exagéré de prétendre que l’entreprise est une sorte d’école de formation ? Avec des arguments comme celui-là, je devrais être capable de faire pleurer le juge. Mais, j’ai besoin d’autres arguments pour renforcer mon argumentation. J’entends la tailler en pièces cette Karen.
Olivia – OUF! Là, je viens de comprendre ce qu’est une avocate du diable. J’aurais dû te connaître lors de mon divorce.
Katheryn – Je reviendrai prendre en note les témoignages des employés. Je soupçonne que, dans ce type d’industrie, il y a plus en jeu qu’un salaire accroché à un emploi. Les employés s’identifient à leur emploi parce qu’ils ont développé un sentiment de fierté et d’accomplissement qui ne peut s’acquérir sur une chaîne de montage. Je m’attends de montrer Karen comme la championne de la mécanisation, celle qui réduirait le métier de maître confiseur à celui d’opérateur de malaxeur. Je vais voir à lui fournir la corde avec laquelle elle va se pendre.
Moi – Crois-tu qu’il soit nécessaire de la faire voir sous cet angle. Je ne crois pas qu’il faille l’acculer au mur ou la dénigrer.
Katheryn – J’en aurai plein les bras de me battre contre Karen. Je n’ai pas besoin que tu luttes à ses côtés contre moi. L’avocat de Karen ira jusqu’à te ridiculiser pour gagner sa cause. Il faudra démontrer que ta contribution à l’entreprise est au moins équivalente à la sienne. Je me moque de ta relation avec Karen. Tu ne m’embauches pas pour développer une entente à l’amiable entre Karen et toi.
Olivia – Karen a été payée pour ses services, mais pas Ethan. Les employeurs ne donnent pas leur entreprise aux employés parce qu’ils ont contribué à son essor. Ce n’est pas une pratique commerciale.
Katheryn – Il faut savoir pourquoi Martha croyait, advenant son décès, que l’entreprise survivrait mieux avec Ethan plutôt qu’avec Karen. Il me faudra donc l’histoire de ce couple et l’histoire de l’entreprise. Il ne faut pas oublier de scruter le testament.
Moi – Les Schwartz, d’après Me Rubenstein, ont écrit un testament, il y a longtemps, testament qu’ils ont modifié en cours de route à maintes reprises. Il me téléphonera au début de la semaine prochaine lorsque aura amassé tous les documents.
Olivia – En comparant les diverses versions, nous en apprendrons peut-être sur leurs intentions.
Katheryn – Tu dois, Ethan, calculer le temps que tu as passé ici et le genre de tâches que tu faisais. Il y a une différence entre un travail de concierge et un travail de gestion d’entreprise. Je puis t’assurer que Karen va peser de tout son poids sur les moindres gestes qu’elle a posés pour améliorer le sort de l’entreprise. Je suis convaincu que son avocat va s'évertuer à démontrer qu’elle a contribué davantage que toi à l’entreprise.
Nous tenons cette conversation en montant à l’appartement. Katheryn croit elle aussi qu’il vaut mieux ne rien déranger avant que nous soyons certains qu’il n’y aura pas de contestation. Et si Karen décide de contester le testament, il faudra attendre le jugement final. D’ailleurs, nous aurons besoin de tout le temps disponible pour préparer notre riposte. D’ici là, je vais éviter de créer des remous et tout faire pour conserver intacte la routine des employés.
Katheryn – Et si on allait au resto.  Je repartirai pour Houston, demain matin. Je compte revenir en fin de semaine prochaine si Karen conteste le testament d’ici là. J’ai besoin de prendre du recul et de définir les jalons de ma stratégie. Bien sûr, il faudra s’ajuster aux motifs de sa contestation. Je suis convaincue qu’elle plaidera une injustice à son égard. Elle martèlera aussi le fait qu’elle a des compétences supérieures aux tiennes. Je crois que, dans ce domaine, elle a une longueur d’avance sur toi, Ethan.
Olivia – Il y a un excellent resto à l’hôtel où tu vas demeurer cette nuit, Katheryn. Il est moins achalandé que les autres, mais la cuisine te plaira.
Le lendemain matin, je conduis Katheryn à l’aéroport. En route, elle me répète ce que je dois faire au cours de la semaine pour qu’elle puisse étoffer le dossier. Nous assumons que Karen contestera le testament: il vaut mieux se préparer à cette éventualité. Katheryn ne veut rien entendre d’une négociation ou d’un compromis pour acheter le silence de Karen.
J’ai surtout hâte de retourner à la confiserie pour savoir si Karen est venue chercher ses effets personnels. J’en doute.
Katheryn – Si j’avais la clé de ton appartement à Houston, je pourrais le surveiller pendant ton absence. En revenant, la semaine prochaine, je pourrais te ramener des vêtements.
Moi – Ça ferait bien mon affaire. Je communiquerai avec le propriétaire pour lui signifier que je quitterai bientôt.
Katheryn – Ne t’embête pas avec tes meubles : je les vendrai à des collègues. Le transport de ton ameublement d’Houston te coûterait plus cher que la valeur des meubles. Concentre-toi sur tes affaires à New York. Quant à Houston, je m’en occupe.
Moi – Mon assiette est pleine! J’espère que je n’aurai pas de mauvaises surprises avec les employés de l’atelier. Il se peut que certains n’acceptent pas facilement ce changement dans la direction de l’entreprise. De plus, il y a des employés de la famille de Karen qui travaillent à l'atelier.
Katheryn – Je serai probablement de retour vendredi au lieu de samedi. M. Marshall va comprendre que je ne peux monter ce dossier à distance. D’ailleurs, il est habitué à ce que je me rende sur le champ pour rencontrer les clients.
Moi – Je veux m’assurer avant que tu partes que je peux compter sur toi.
Katheryn – Tu savais fort bien que je ne refuserais pas. D’ici à ma prochaine visite, prends le temps de savoir pourquoi tu veux que je te défende contre Karen. Tu peux me mentir, si ça t’amuse, mais, tôt ou tard, tu devras cesser de jouer des jeux avec moi.
Moi – Je ne joue pas à des jeux. J’ai confiance en toi, c’est tout.
Katheryn – Si tu continues ton discours, ton nez va se rallonger, Ethan, comme dans le cas de Pinocchio.
Épisode 8 – Karen conteste le testament
En laissant Katheryn à l’aéroport, j’ai hâte de revenir à la confiserie pour savoir si Karen est revenue afin de ramasser ses effets personnels.
Dès que j’en chez Temptation, Gertrude m’informe que Me Rubenstein a téléphoné et qu’il m’attend à son bureau. Je me rends à l’atelier et je rencontre les employés. À ma surprise, tout le monde est à l’œuvre comme si rien se s’était passé au cours des derniers jours. Personne n’a vu Karen: elle n’a pas donné signe de vie. Je prends le temps de converser avec quelques employés. Je les informe que je dois quitter, mais que je reviendrai après mon rendez-vous.
Alors que je m’attendais à une pluie de questions de leur part, je constate que personne ne semble inquiet, soucieux ou mécontent. Tout le monde est triste, cependant. Je pars donc rencontrer Me Rubenstein.
En pénétrant dans son bureau, il me demande si je veux la mauvaise nouvelle avant la bonne. J’esquisse un sourire. Il comprend que je veux en finir le plus vite avec la bonne nouvelle, car la mauvaise monopolisera notre entretien.
Me Rubenstein – Vos documents sont prêts. Vous avez deviné que la mauvaise nouvelle concerne Karen. Elle est venue chercher le testament et le titre de propriété du chalet qui lui appartient maintenant en propre. Elle n’a pas manqué de me dire qu’elle embaucherait un avocat au cours de la journée en vue d’une contestation du testament.
Elle semble croire que Temptation est une entreprise familiale et qu’elle doit rester dans la famille. Or, vous ne faîtes pas partie de cette famille. C’est un argument qu’elle croit valable, mais je doute qu’un juge ait la même opinion.
Moi – Je croyais qu’elle allèguerait plutôt le fait qu’elle a contribué plus que moi au fonctionnement et à l’avancement de l’entreprise.
Me Rubenstein – Pas du tout. Elle est convaincue que Jacob l’a embauchée justement pour s’assurer que l’entreprise reste dans la famille. Elle a développé des attentes qui me paraissent justifiées. Les Schwartz n’avaient pas d’enfants. Quoi qu’il en soit, je suis toujours disposé à vous représenter dans cette cause, si ça vous convient.
Moi – Je préfère faire appel à mon propre cabinet du Texas. Mais, si les choses tournent en ma faveur, je réserverai vos services par la suite, comme vous l’avez fait pour les Schwartz. Je souhaite que cette chamaille n’affecte pas votre relation avec Temptation.
Me Rubenstein – Je comprends vos préoccupations.
Moi – Vous avez mentionné à la lecture du testament que vous possédiez les versions antécédentes.
Me Rubenstein – J’ai prévu votre question. Je les ai incluses dans l’enveloppe. Karen n’a reçu que le plus récent testament. Tenez-moi au courant de temps à autre du déroulement de cette affaire. Il faut aussi vous attendre à ce que des journalistes attrapent au vol votre litige, en plus du geste de générosité des Schwartz envers l’école. Je parie qu’ils ne mettront pas de temps à sonner à votre porte. Je vous conseille de repousser toutes les demandes d’entrevue après le jugement de la cour.
L’avocat de Karen va épier chacun de vos gestes et chacune de vos paroles surtout. Ne parlez de cette affaire qu’avec des gens de confiance. Karen a sûrement des amis dans l’entreprise qui ne demandent pas mieux que de la tenir au parfum sur vos activités. Ne communiquez pas avec elle. Si elle ne se présente pas au travail, ce que je prévois, ce geste pourrait être perçu comme une incapacité de sa part à faire face à la musique. Une fois qu’elle aura déposé sa requête, la Cour communiquera avec vous et vous demandera de comparaître à une date précise. Ne faites rien qui traduirait une panique de votre part. Maintenez une routine.
Bien que vous soyez avocat, vous avez pris la bonne décision de faire appel à un autre avocat pour vous défendre. Un chirurgien n’opère pas ses enfants.
Moi – Merci de vos conseils. Je vais tenir ma langue.
Je retourne chez Temptation avec un sentiment de confiance accru. J’ai l’habitude des procédures judiciaires et cette rencontre m’a éclairé sur la stratégie que je dois adopter jusqu’à la tenue du procès. La moindre erreur pourrait m’être coûteuse.
J’anticipe surtout de téléphoner à Katheryn, ce soir, pour l’informer de l’argumentaire probable de Karen. Il faut éviter d’attendre l’ennemi sur la gauche pour se faire surprendre sur la droite.
J’entre au magasin en même temps que des clients. J’engage la conversation avec eux. L’une d’elles me reconnaît. Elle est déjà bien informée des derniers événements, car un membre de sa famille travaille à l’atelier. Son seul souci, c’est que l’entreprise ne ferme pas. Je la rassure. Je continue d’aller à la rencontre d’autres clients, surtout des écoliers qui sont nos clients les plus fidèles. Je dois leur expliquer qui je suis, ce qui du coup suscite leur intérêt. Ils veulent en savoir davantage sur l’ajout à leur école. Ils restent perplexes lorsque je leur dis que je n’ai guère plus d’information qu’eux à ce sujet. Quelqu’un a répandu la rumeur que l’entreprise va déménager, une rumeur que je me m'empresse de nier.
Je retourne à l’atelier et je visite chacune des stations, ce qui dissipe mes inquiétudes. Les employés vaquent à leur routine habituelle et personne ne fait allusion aux rumeurs qui circulent déjà. Je m’attarde au travail de chacun d’eux, en leur avouant à quel point leur expertise est essentielle pour la continuité de l’entreprise. Je sens qu’ils s’attendent à ce que je me dépasse, que je sorte le meilleur de moi-même pour que l’entreprise perdure. J’évite surtout de leur parler de mes projets concernant l’usine, surtout qu’ils sont encore flous. Le départ des Schwartz est trop frais pour lancer à tout vent des projets ou des changements qui les insécuriseraient. Il importe avant tout de les apprivoiser, de les rassurer.
Martha pouvait se permettre d’émettre ses opinions sur divers aspects de la production sans créer de remous chez le personnel. J’entends procéder autrement. Je prévois plutôt les inciter à émettre leur opinion sur des améliorations qu’ils souhaitent. Heureusement, les employés ont appris à discuter librement avec Martha, même quand elle se montrait solidement campée dans ses convictions. Tous le monde savait que Martha finirait par avoir gain de cause. Elle connaissait tellement bien son métier que, je crois, qu’elle ne faisait pas d’erreurs.
Toute méthode de gestion est efficace en autant que tous y trouvent leur compte en bout de ligne, que le résultat soit donnant-donnant. Le pire poison dans une entreprise, c’est l’injustice, le sentiment de ne pas être considéré à sa juste valeur. Les bonis de fin d’année ne réparent pas les fiertés écorchées tout au long de l’année. Martha se faisait un plaisir de justifier ses décisions. C’était acceptable compte tenu qu’elle était compétente. Je ne pourrai pas me permettre de monopoliser ainsi le pouvoir de décision: ce serait perçu comme un abus de pouvoir de la part des employés.
Épisode 9 – Changement de cap
Olivia se présente chez Temptation après son travail. Elle vient me chercher, mais elle vient surtout prendre des nouvelles de ma première journée. Elle cache mal son inquiétude. Je la rassure. Je l’informe que Karen va sûrement demander une révision du testament. Elle est étonnée que je ne suis pas inquiet outre mesure. Je lui explique en quoi consistera sa stratégie. En verrouillant la porte derrière nous pour retourner à la maison, elle me dit :
Olivia – J’ai une suggestion pour toi. Il y a une mercerie tout près de chez-moi. Leurs spéciaux sont imbattables. Par exemple, si tu achètes trois chemises, tu peux aussi acheter trois complets, trois chandails, des souliers et des chaussettes à volonté. Deplus, tu seras surpris de leur éventail de cravates. Et ce n’est tout. Tu recevras une carte d’affaire pour le vendeur d’auto au bout de la rue.
Moi – J’ai déjà une auto à Houston et Katheryn va me ramener des vêtements en fin de semaine prochaine.
Olivia - Katheryn m’a téléphoné. Elle a trouvé un acheteur.
Moi – Elle va vendre ma voiture ?
Olivia – Oui. Elle a pris l’initiative d’écarter une source de problème de ta vie. Tu as trop à faire ici pour perdre ton temps à jongler avec des banalités.
Moi – Je ne l’ai pas embauchée pour gérer mes affaires personnelles.
Olivia – Tu caches mal ton jeu, Ethan. Ce n’était qu’un prétexte. N’essaie pas de me raconter que le plus grand des plaisirs, c’est de se contenter de regarder une chose dont on a envie. Je ne comprends pas pourquoi tu ne gères pas tes affaires personnelles comme tu le fais au travail. Tu n’hésites pas à prendre des décisions déconcertantes au travail, mais tu fais le pied de grue en amour. Tu m’as bien eu une fois de plus. J’aurais dû me douter que cette Katheryn était un volcan. Ne me raconte plus d’histoires. Ta façon de regarder cette fille-là n’a rien d’habituel. Ça se voit à l’œil nu. Je comprends maintenant pourquoi tu as perdu intérêt envers Maggie.
Moi – J’admets que Katheryn est exceptionnelle.
Olivia – Je ne te blâme pas. Je veux simplement que tu cesses d’être cachottier avec moi. Même les employées ont constaté qu’il y a quelque chose entre vous deux qui dépasse la simple relation d’affaire.
Moi – Je ne suis pas vraiment conscient que j’ai plus de considération pour elle que pour une autre femme.
Olivia – J’essaie simplement de te faire comprendre que tu as un bon œil pour les femmes racées, intelligentes, belles et qui peuvent faire pleurer d’envie un lampadaire. Tu me raconteras ton entretien avec Me Rubenstein en préparant un souper. Je suis passé à l’épicerie avant de te rejoindre.
Le souper terminé, Olivia pose le téléphone sur la table. Je comprends par son regard moqueur qu’elle veut que je téléphone à Katheryn pour lui parler de ma rencontre avec Me Rubenstein. Je déduis aussi que toute tentative de m’esquiver serait vaine. Je baisse donc pavillon et je lui téléphone.
Moi – C’est Ethan.
Katheryn – Je ne m’attendais pas à un téléphone de toi avant mercredi. Es-tu aux prises avec un autre noeud ?
Moi – J’ai rencontré Me Rubenstein. Il m’a remis tous les documents que tu verras vendredi. Il m’a aussi informé de la visite de Karen à son bureau. Selon lui, elle va effectivement contester le testament. Ce qui est problématique, c’est qu’elle prétend que l’entreprise doit rester dans la famille. Le fait que les Schwartz l’aient embauchée à la gestion démontre que c’était leur intention, selon elle.
Katheryn – Ça tient du rêve. Son avocat va sûrement l’entraîner vers une stratégie plus réaliste. Est-ce que d’autres membres de la famille de Jacob travaillent à la confiserie?
Moi – Oui, une sœur et l’un de ses cousins.
Katheryn – Ça vient de plomber royalement sa stratégie. Peut-tu m’indiquer la date du dernier testament ?
Moi – Olivia va le sortir de l’enveloppe et va trouver cette date. Olivia m’a dit que tu voulais vendre mon auto ?
Katheryn – Je vais m’occuper de tes affaires à Houston, de A à Z. Comme je connais bien mon alphabet, tu n’as pas à t’inquiéter. L’une de mes copines avait besoin d’une voiture d’occasion. Pour le reste, je m’en occupe aussi.
Moi – Olivia me dit que le dernier testament remonte à deux ans et quelques mois.
Katheryn – Je ne connais pas un avocat lucide qui va se présenter en cour pour défendre une petite fille frustrée. Elle va rencontrer son Waterloo. Nous allons être ferrés jusqu’aux oreilles. Si elle se rend en cour, son avocat va la convaincre d’un autre scénario. Karen est naïve, mais son avocat ne l’est sûrement pas.
Olivia m’écrit une note pendant la conversation qui se lit comme suit :
« Ce n’est pas l’avocat du diable : c’est LE diable! »
Moi – Je suis d’avis à ce qu’on se prépare à toutes les éventualités.
Katheryn – Il faut préciser, preuves à l’appui, pourquoi les Schwartz te vouaient une telle confiance.
Moi – Je ne me suis maintes fois posé cette question-là. Mais, qui de nous se demande chaque jour pourquoi le Soleil brille ? Même si nos vies dépendent de lui, on ne s’interroge pas sur existence. On ne questionne pas ce qui est acquis. J’ai dû accepter une situation de fait sans pouvoir vraiment l’expliquer.
Katheryn – Ta comparaison est boiteuse. Il s’agit d’une décision qu’ils ont prise et qui aurait pu être différente. Parmi un éventail d’options, ils ont choisi de te léguer l’entreprise alors que tu étais absent de cette entreprise depuis quelques années. Il y a matière à interrogation. Tu devras me convaincre, si tu veux que je te défende. As-tu rencontré les employés ? Comment les choses se sont-elles passées?
Moi – Mieux que je m’y attendais. Ils étaient surtout inquiets que l’entreprise ferme. Je les ai rassurés.
Katheryn – Maintenant que tes employés sont rassurés, prévoies-tu obtenir le même résultat avec ton avocate ? À bien y penser, Ethan, ne réponds pas à cette question. Ton nez pourrait se rallonger une fois de plus…
Moi – Je suis toujours honnête avec toi. Je ne comprends pas ce que tu insinues.
Katheryn – C’est vrai. Mais tu ne me montres qu’une petite partie de toi, comme un iceberg.
Moi – Vous, les femmes, avez des préoccupations que je considère secondaires. Je me contente de faire face aux problèmes qui se présentent et ça me suffit.
Katheryn – Et si je te dis que je ne reviendrai pas à New York en fin de semaine, comment réagiras-tu ?
Moi – Je ne vois pas pourquoi je dois répondre à cette question hypothétique, car je sais que tu reviendras vendredi. Je t’attends.
Je raccroche.
Olivia – Comment peux-tu être aussi certain qu’elle reviendra ?
Moi – Parce qu’elle sait que je veux la revoir.
Olivia – Je crois que les hommes sont plus complexes que les femmes. Vraiment, tu es aussi difficile à saisir qu’un papillon.
Épisode 10 – Katheryn a un doute
Le vendredi suivant, en débarquant de l’avion, Katheryn n’a qu’une idée en tête : passer l’appartement des Schwartz au peigne fin. Nous allons donc directement à l’appartement.
J’ai apporté les documents que m’a remis Me Rubenstein. Je ne suis pas très à l’aise avec cette fouille qu’elle entend mener. Une fois dans le bureau de Martha, elle passe en revue tous les livres et les documents de la bibliothèque. Elle s’attaque ensuite aux tiroirs du bureau. Rien ne semble retenir son attention. Elle feuillette rapidement son agenda; le repousse, puis le reprends aussitôt.
Katheryn – Martha tenait-elle toujours un agenda ?
Moi – Je crois que oui.
Katheryn – Où sont rangés les autres ?
Moi – J’assume qu’ils se trouvent dans la pièce à l’arrière où elle entreposait les documents.
Katheryn – Peux-tu les retrouver pendant que je continue ma recherche dans le bureau ?
Pendant que je cherche, elle vient me retrouver. Ensemble, nous vérifions le contenu de chacune des boîtes. Je réalise que j’ai autant besoin qu’elle de savoir ce que contiennent ces boîtes. Enfin, Katheryn trouve une boîte qui contient plusieurs agendas, d’anciens agendas. Cependant, Katheryn n’est pas déçue. Au contraire.
Katheryn – Il en manque plusieurs, mais je vais les apporter avec moi à Houston. Je veux les scruter à tête reposée. Elle tenait de la correspondance avec des Allemandes, n’est-ce pas ?
Moi – Elle s’est rendue à quelques occasions en Allemagne.
Katheryn - Est-ce que ces gens-là vivent toujours ? Il y a des lettres qui datent de plusieurs années, mais d’autres sont plutôt récentes. Es-tu certain qu’elle n’a pas de parenté en Allemagne ?
Moi – Ce sont ses amies rencontrées à Auschwitz. Elle m’a parlé souvent d’elles. C’était sa famille, en définitive.
Katheryn – Elles ne savent donc pas qu’elle est décédée.
Moi –Je pourrais examiner ces lettres et en faire un tri. Mais, que cherches-tu, au juste ?
Katheryn – J’aimerais que tu prennes leur adresse en note. Il y a une autre bibliothèque dans le salon. Allons voir.
J’indique à Katheryn qu’en ouvrant le panneau de droite, elle trouvera les albums de photos. Pendant ce temps, je sors une bouteille de vin. Les Schwartz n’en manquaient jamais. Jacob préférait le schnaps, mais pas Martha qui préférait les vins français. Les photos lui permettent de se faire une idée des Schwartz. Bon nombre de ces photos ont été prises au chalet. La famille de Jacob lui donnait souvent des photos de tout genre, incluant celles prises au chalet. Martha adorait les photos, mais n’en prenait pas. Martha était une travailleuse. Elle se rendait au chalet pour se remettre du travail, car elle travaillait dur. Jacob, quant à lui, savourait le temps passé au chalet. Il se contentait d’entretenir les invités. Rarement, ils se rendaient seuls au chalet. D’ailleurs, ce n’est pas l’espace qui manque. Le chalet est doté de cinq chambres à coucher qui ont toutes une salle de bain attenante. À lui seul, le salon peut asseoir près d’une cinquantaine de personnes. C’est toujours étonnant d’arriver à cet endroit, loin dans la forêt, et d’apercevoir cette immense construction sur le bord du lac. Le salon donne sur le lac, tout comme la chambre des maîtres au deuxième. Dans un coin du chalet, ils ont fait ériger une tour de trois étages qui fait le bonheur des enfants.
Un jour, Jacob m’a dit qu’il n’osait pas travailler au chalet. Dès qu’il mettait la main à quelque chose, Martha finissait par le faire autrement. Il a décroché, même si Martha se plaignait qu’elle devait tout faire. Lorsqu’elle tempêtait, il me regardait et ne manquait jamais de me faire un clin d’œil. C’était pour confirmer ses dires.
Katheryn continue de feuilleter les albums et à me poser diverses questions quant aux figurants et aux événements. Et tout à coup, elle me demande mon âge.
Moi - Je suis né le 15 février 1950. Donc, j’ai 28 ans.
En même temps que je réponds à sa question, quelqu’un monte l’escalier. Je m’avance, croyant qu’il s’agit d’un employé. C’est plutôt Olivia.
Olivia – J’ai fait vite avant que la confiserie ne ferme. J’ai deviné que vous seriez en train de chercher un trésor caché.
Moi – C’est plutôt Katheryn qui a besoin de se faire un portrait de la famille. Je crois que les photos lui seront plus utiles que les documents écrits.
Olivia – As-tu remis les testaments à Katheryn ?
Katheryn – C’est vrai. J’ai oublié de les regarder.
Pendant le temps que Katheryn sort les testaments de l’enveloppe, je prépare un verre de vin à Olivia. Elle me parle de sa journée et de ce qu’elle a entendu concernant le décès des Schwartz.
Olivia - Autant te dire que plusieurs trouvent que c’est une injustice par rapport à Karen. Plusieurs s’attendaient à ce qu’elle soit l’héritière.
Moi – Je n’ai pas l’intention de me sentir coupable parce que ça ne fait pas son affaire.
Katheryn – J’ai le testament de 1952. Déjà, tu figurais comme héritier à cette époque. Le savais-tu ?
Moi – Non. Qu’est-ce qui est indiqué dans les autres testaments ?
Nous scrutons chacun des testaments. Il y en a sept en tout. Dans chacun d’eux, je suis l’héritier. Dans aucun cas, je partage l’héritage avec d’autres.
Katheryn – Regarde les photos de mariage de Jacob et Martha. Ne vois-tu pas une ressemblance entre toi et Jacob ?
Je n’avais pas revu ces photos depuis belle lurette. Je jette un coup d’œil du côté d’Olivia. Elle est estomaquée, et c’est le moins que je puisse dire. Nous réalisons ce que sous-entend l’observation de Katheryn. Le silence ne se contente pas de parler : il crie à tue-tête. J’attends que Katheryn brise la glace. Ma tête va faire explosion. Je sens plutôt sa main se poser sur la mienne. Je n’ose pas encore me tourner vers elle.
Katheryn – Il y a un moyen pour savoir si tu es le fils de Jacob. Vous comprenez qu’il faudra mettre cette hypothèse à l’épreuve. Je devine que tu penses surtout au fait que ta mère a pu te mentir sur l’identité de ton père.
Olivia – Curieusement, moi, ça me soulage. Ça répond à plusieurs questions que je me posais quant à la relation d’Ethan avec les Schwartz. Plus j’y pense, plus je comprends et plus ça fait du sens. Ethan pourrait être le fils de Jacob.
Moi – Je vois que c’est une possibilité. Ça me bouleverse.
Olivia – Tu devrais voir le bénéfice de savoir, enfin, qui est ton père.
Katheryn – Votre mère a travaillé ici peu après l’ouverture de la confiserie pour quitter un peu plus tard.
Moi – Elle s’est trouvé un emploi près de notre résidence.
Katheryn – Une maison ou un appartement ?
Olivia – C’est la maison que j’habite présentement. Je vois ce que tu veux établir. Les Schwartz  auraient acheté une maison à notre mère à condition qu’elle quitte l’entreprise.
Moi – Ma mère et Martha ont toujours été en bons termes. On aurait dit qu’elles étaient des sœurs. Je crois que ton hypothèse, Katheryn ne tient pas la route.
Katheryn – Avant d’inventer des fictions, il faut trouver quelqu’un dans la famille qui a des informations à ce sujet. Ce qui signifie qu’il faudra en parler et que ça débouchera sur d’autres rumeurs.
Moi – Si Jacob est mon père, ça signifie que Karen n’a plus aucune raison de contester le testament.
Katheryn – Sa requête ne sera même pas acceptée. Elle sera déboutée avant même de mettre le pied sur la première marche de l’escalier du Palais de justice.
Moi – C’est louche cette affaire-là. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux ne rien dire à ce sujet.
Katheryn – Si ce n’est pas le cas, pourquoi Jacob et Martha tenaient à ce que tu sois leur héritier ? Il doit bien y avoir quelqu’un chez les Schwartz qui peut nous guider dans ce labyrinthe.
Olivia – Si je passe une autre semaine comme la dernière, je déménage en Chine. J’ai les nerfs à fleur de peau. Chaque jour nous apprenons une nouvelle estomaquante. J’ai besoin d’un autre verre de vin.
Moi – Dans ce cas, il vaut mieux nous rendre à la maison. Tu pourras te saouler la gueule sans crainte de rencontrer un poteau au centre de la rue. À vrai dire, je crois que j’ai autant besoin que toi de prendre un verre de plus que ma raison me dicte.
Olivia – Tu peux venir coucher à la maison, Katheryn. Tu n’as pas à craindre Ethan. Il n’est vraiment pas dangereux, pas plus qu’un ourson de peluche.
Pendant que Katheryn et Olivia se préparent pour quitter l’appartement, je continue de tourner les pages de l’un des albums, les photos qui portent sur la jeunesse de Jacob. Il n’y en a que quelques-unes. Je n’arrive pas à identifier tous les figurants sur ces photos. Comme le temps presse, je referme l’album, mais je l’apporte. C’est instinctif, un geste impulsif que remarque Olivia. Je n’ai pas d’explication à lui fournir, à part que mon intérêt pour les Schwartz a monté d’un cran.
Ce n’est que quelques jours plus tard que l’idée me vient de rendre visite à Matthew, l’aîné de la famille de Jacob. Il demeure à Hartford, Connecticut. Je décide de lui rendre visite discrètement. Il n’est pas venu aux funérailles, à cause de son âge et de sa santé fragile. Il vit chez sa fille, Elizabeth, que je parviens à rejoindre. Comme elle est au fait des événements, elle accepte volontiers ma visite. Le lendemain, au lever du soleil, je prends la route pour Hartford.
Épisode 11 – Un secret de famille bien gardé 
En route, je planifie comment je vais aborder le sujet. Je crains surtout que Karen soit mise au courant de ma visite. Il me faut éviter d'entraîner Elizabeth dans cette dispute concernant le testament. Comme j’ai apporté avec moi l’album de photos, j’espère qu’il me servira d’introduction. Je vais m’en tenir à l’interrogation qui me hante de plus en plus : pourquoi Jacob et Martha ont-ils fait de moi leur héritier ?
Liz est visiblement heureuse de ma visite. Sa famille venait à l’occasion à New York. Comme les autres Schwartz, ils passaient des vacances au chalet.
Peu après mon arrivée, Liz aborde le sujet de l’accident. Elle me pose une litanie de questions auxquelles je n’ai guère plus de réponses qu’elle. Je la laisse poser les questions qui l’intriguent, ce qui l’amène à aborder le sujet de l’entreprise. Elle était présente à la lecture du testament et elle a assisté comme nous tous à la réaction de Karen. Elle veut savoir ce qui en a découlé. Je marche sur des œufs. Je profite de l’occasion pour contourner le sujet en lui mentionnant que je suis davantage intéressé de savoir pourquoi je suis devenu l’héritier. J’évite surtout de lui mentionner que leur décision date de ma tendre enfance.
Je lui explique le but de ma visite, soit d’interroger son père, Matthew, à ce sujet. Liz allègue que Matthew n’a jamais soufflé un mot concernant ma relation avec les Schwartz. Elle doute qu’il puisse éclairer ma chandelle. Mais, puisqu’il loge dans un appartement attenant à la maison, elle m’invite à la suivre pour s’y rendre. Je lui mentionne que j’ai apporté un album de photos et que j’espère que ça lui aidera à se rappeler de souvenirs. Matthew est avancé en âge, mais il est très lucide. Il a beaucoup de peine à marcher. En entrant dans son appartement, il est assis dans son fauteuil roulant.
Il m’attendait. Liz reste avec nous pendant que Matthew tient, lui aussi, à ce que je lui relate l’accident et les funérailles. Il verse quelques larmes à l’occasion. Liz le console de temps à autre et renchérit sur mes explications, ce qui semble le réconforter.
Moi – J’ai apporté avec moi un album de photos. Ce sont des photos de ta famille que Jacob et Martha ont amassées au fil des années.
Matthew – Je me souviens que nous avions des photos à la maison. Ça fait très longtemps et je ne sais pas où elles sont passées.
Moi – Dans cet album, il y a des photos prises au chalet. Je crois te reconnaître dans quelques-unes.
Matthew – Je ne me souviens pas non plus de ces photos dont tu parles.
Matthew se rapproche pour les examiner. De fait, il se souvient de certains événements au cours desquels ces photos ont été prises. Peu à peu, Matthew prend intérêt aux photos. La mémoire lui revient. Devant certaines photos, il reste perplexe. Il reconnaît bien des membres de la famille, mais il n’a aucun souvenir des événements. Liz n’insiste pas. Je constate que l’intérêt de Liz croît d’une page à l’autre. Ils ne connaissaient pas l’existence de cet album. Matthew se contente de dire que Jacob était le seul dans la famille qui avait les moyens de s’acheter un appareil photo.
Je me recule pour les laisser discuter ensemble, voyant bien qu’ils m’ont momentanément oublié vu leur intérêt pour les photos. J’en profite pour faire le tour du salon et pour examiner les photos accrochées au mur. Je garde l’oreille ouverte.
Elizabeth – Je te reconnais sur cette photo. Et voilà Jacob, ensuite Mary. Tiens! Voilà grand-père et grand-mère. On dirait que c’est la famille au complet.
Matthew – Oui, tu as raison. Je ne me souviens pas de l’occasion, cependant. Elle n’a pas été prise au chalet. La famille se réunissait le plus souvent pour les mariages. Je ne me souviens pas de tous ces mariages, car ils étaient nombreux à cette époque.
Elizabeth – Cette photo date de 1948.
Matthew – Il manque Rachel qui est décédée pendant la Guerre.
Elizabeth – Mais, qui est celui qui est assis près de grand-mère ?
Matthew – C’est Zack.
Elizabeth – Était-il l’un de tes cousins?
Matthew – Non. Je ne veux pas en parler.
Elizabeth – Pourquoi ?
Matthew -  On ne parle pas de ça dans notre famille. Il a tellement fait souffrir nos parents qu’il vaut mieux ne pas y penser.
Elizabeth – Avais-tu un autre frère du nom de Zack ? Tu n’as jamais parlé de lui !
Matthew – Réveiller les morts, c’est de mauvaise augure. Laissez-le dormir au cimetière en paix.
Je garde une distance et j’écoute attentivement. Je suis mal à l’aise d’avoir éveillé un tel souvenir. Mais, Liz me regarde de temps à autre toute aussi étonnée que moi. Elle insiste pour en savoir davantage. Elle ne veut pas lâcher le morceau.
Elizabeth – Je ne comprends pas lorsque tu dis qu’il a fait souffrir tes parents.
Matthew – Zack était un voyou lorsqu’il était jeune. Il partait de la maison souvent pour ne revenir que plusieurs jours plus tard. Les policiers venaient parfois à la maison. Pendant un certain temps, on ne parlait que de lui dans la maison. C’est lorsqu’il a laissé l’école que ses problèmes ont débuté. Je suis sûr qu’il a fait de la prison, même si mes parents ne l’ont jamais avoué. Jacob l’a embauché à la confiserie. Il faisait les livraisons. Je ne sais pas combien de temps il a travaillé pour Jacob. Après un certain temps, nous avons oublié ses démêlés avec les policiers, car tout semblait aller pour le mieux. Un beau jour, les policiers sont venus à la maison nous annoncer qu’il était décédé lors d’une dispute entre deux gangs de rues. Dans le journal, on a appris que c’était pour une affaire de trafic de drogues. Mes parents avaient tellement honte que j’ai dû faire l’épicerie pendant des mois, suite à cet événement.
Elizabeth – Tu as gardé ce secret pendant tout ce temps.
Matthew – À vrai dire, ça n’a pas été pénible. Nous ne voulions plus en entendre parler.
Je sens que Liz veut couper court à la conversation. Elle rassure Matthew que le sujet ne reviendra pas sur le tapis et que bien d’autres familles ont eu à vivre des expériences de ce genre. Ce qui ne semble pas le consoler.
Dès que nous revenons dans la cuisine de Liz, je comprends par sa gestuelle que je ne pourrai pas éviter de parler de la possibilité que Zack soit mon père. Je lui avoue que c’était au fond le motif de ma visite. Mais, je ne m’attendais pas à un tel scénario.
Elizabeth – Tu n’es pas le seul à t’interroger sur ce sujet. Même lorsque nous étions jeunes, nous avons posé cette question maintes fois à nos parents qui se contentaient de réponses évasives. Nous en discutions entre nous, surtout au chalet lorsque tu accompagnais les Schwartz. Une fois de retour  au Connecticut, on oubliait ce sujet. Comme tu passais beaucoup de temps au chalet et que tu participais aux événements de la famille, tu étais considéré comme un membre de la famille.
 Je suis convaincue que papa en sait davantage. Avec le temps, il va dérouler le reste de l’histoire. Je te tiendrai au courant. Il va revenir sur le sujet sans que j’aie besoin d’insister. Tous les secrets de famille finissent par avoir une langue et des oreilles.
Il ne faut pas que tu crois que je m’oppose à la réaction de Karen. C’est ma cousine. Votre différend ne me concerne pas. Jacob et Martha ont été généreux pour ma famille. La justice va suivre son cours. Mais, je suis piqué au vif par cet oncle que je n’ai pas connu. À cette époque, on croyait à tort qu’il fallait cacher certains événements qui risquaient d’endommager la réputation de la famille. Personne ne réalisait que peu de familles ont échappé à des événements dévalorisants et gênants. Si on n’en parlait pas, on croyait ainsi qu’ils n’existaient donc pas. Tu as vu comme moi que papa considère le geste de Zack comme une honte. Je ne tenterai pas de le convaincre du contraire : c’est peine perdue. Mais, je ferai en sorte qu’il en reparle. Je ne vais pas lui tirer les vers du nez. Il va m’en parler de son plein gré.
Moi – Je suis sous le choc de penser que Zack pourrait être mon père. Par contre, la vérité ne fait mal qu’une fois; le soupçon fait mal tous les jours. Je veux en avoir le cœur net. C’est inconfortable de ne pas avoir connu son père, mais c’est mieux que d’endurer un père déficient toute une vie. Je n’en ai pas souffert autant que tu pourrais le croire, car je me suis identifié aux Schwartz, ce qui a littéralement changé ma vie. Même lorsqu’ils ne sont plus là, ma vie continue de s’améliorer grâce à eux.
Elizabeth – C’est renversant la confiance qu’ils avaient en toi.
Moi – Ce n’est pas une marque de confiance. Jacob et Martha m’ont plutôt mandaté pour continuer une mission. Ils plantaient des arbres à fruit. Ça ne suffira pas de me contenter de récolter les fruits de leurs arbres : je devrai planter d’autres arbres. Le testament stipule que je suis propriétaire. Au fond, je n'en suis que le locataire.
Elizabeth – Je vois pourquoi tu es leur héritier. Tu tiens un discours émouvant. Compte sur moi. Je vais t’aider, Ethan.
En retournant à New York, je sens que je vais me libérer d’un poids qui pèse lourd sur mes épaules. Fini les cachotteries! Je n’ai pas l’intention de faire une annonce publique à la radio. Non! Mais, j’ai besoin de percer ce secret de famille.
En arrivant chez Olivia, je ne lésine pas sur le sujet et je déballe mon sac. À ma surprise, elle est plus soulagée que déçue. On ne choisit pas ses parents comme elle le souligne.
Olivia – Les grands de ce monde, pour la plupart, sont issus de familles ordinaires et parfois dysfonctionnelles. Personne ne reçoit un trophée de mérite pour ce qu’il a reçu à la naissance : on ne récompense pas les gênes d’une personne. Ce qui est valorisé, c’est ce que tu parviens à réaliser avec ce que tu as reçu au départ.
Moi – Je ne sais comment Katheryn va juger le fait que j’ai rencontré Elizabeth.
Olivia – Tu dois tirer au clair ce doute que tu traînes comme un boulet au pied. Elle verra vite que si tu fais partie de la famille Schwartz, l’argumentation de Karen n’a plus sa raison d’être.
Moi – Je vais attendre qu’elle revienne à New York pour lui en parler de vive voix. Pour l’instant, je suis vidé. En même temps, je me sens d’attaque plus qu’auparavant. J’ai songé aussi à une chose en route. Aimerais-tu travailler à la confiserie ? Si tu es capable de tenir la comptabilité d’une quincaillerie, tu peux tout aussi bien le faire pour une confiserie.
Olivia – (D’un air moqueur) Katheryn a raison, tu sais. Parfois tu mets beaucoup de temps à prendre une décision. Je fais le pied de grue devant ton bureau depuis trois jours, trois longues journées ! Tu t’imagines bien que je souhaite travailler pour toi ! C’est drôle qu’un travail dans une quincaillerie ne me fait pas rêver. C’est une routine, un gagne-pain. Mais, me retrouver dans une confiserie m’excite.
Moi – La différence vient du fait que tu as de nouvelles attentes envers toi-même. Chez Temptation, nous faisons plus que de vendre : nous créons des produits. Voilà la différence entre une quincaillerie et une confiserie.
Épisode 12 – Un couteau à double tranchant
Je passe chaque soirée de la semaine à planifier les changements que je souhaite pour la confiserie: j’en prend note comme me l’a demandé Katheryn. Je ne me contente pas de laisser filer les choses. J’anticipe que Karen va justifier sa requête en alléguant que sa contribution est supérieure à la mienne, ce qui est sujet à interprétation. Ce serait une stratégie valable si ma contribution avait été nulle. Ce qui n’est pas le cas : j’ai passé beaucoup de temps dans cette entreprise depuis mon enfance.
Je crois plutôt qu’il serait approprié de présenter au juge un projet de développement, une stratégie qui vise à  faire progresser l’entreprise et à renforcer la sécurité des employés. Au contraire de Karen qui choisira de se positionner au centre de ce litige, je vais faire de l’entreprise mon centre d’intérêt. Pendant qu’elle parlera d’elle, je parlerai de l’entreprise, des intérêts supérieurs de Temptation. Ce n’est pas un individu qui est à risque, mais une entreprise qui génère des emplois, qui rend des services et qui contribue à la vitalité d’une  communauté.
Peu de gens sont conscients que Martha, en immigrant en Amérique, a transporté avec elle une méthode de production répandue en Europe, la méthode artisanale. L’Amérique est la championne incontestable de la production de masse, c’est vrai. Cette tendance a pour objectif de répondre à un besoin avec le minimum de ressources pour en tirer, du même coup, le maximum de profits. Ce réductionnisme s’accompagne de conséquences néfastes pour les employés.
Par exemple, en simplifiant un produit, on simplifie le mode de production. Ainsi, il est possible de découper la production en tâches si simples qu’il devient possible de remplacer la main humaine par une machine. Produire un bien de consommation signifie maintenant répéter une suite d’opérations afin d’en arriver à un produit uniforme. C’est le siècle de la copie, de l’imitation.
La production industrielle consiste à remplacer les humains par des machines. Le travailleur se voit réduit à une tâche d'opération de la machine. Il surveille une machine qu’il n’a pas conçue. Ceux qui ont conçu la machine ne connaissent rien du produit qu’elle servira à fabriquer. Chaque machine ne vise qu’à accomplir une tâche précise et répétitive. Lorsqu’on parle de la qualité d’un produit, on se réfère à quelques qualités de base maintenues pour chaque unité. La diversité a perdu son match aux mains de l’uniformité.
La plupart des bonbons produits mécaniquement ont le même goût. On y ajoute des ingrédients qui diversifient les saveurs, mais c’est plutôt l’emballage qui fait la différence. L’ingrédient principal de la plupart des bonbons, c’est le sucre. C’est lui le responsable de l’uniformité dans les confiseries produites en masse. La production artisanale, c’est plus qu’une manière particulière de faire les choses. La confiserie européenne est diversifiée parce qu’elle est produite à partir d’une variété de saveurs. Chaque produit confère une saveur qui lui est propre et qui n’est pas camouflée par l’action  puissante du sucre.
Si ce n’était que la seule conséquence de l’industrialisation, ce serait supportable et il serait futile de s’inquiéter outre mesure. Mais, la production de masse prive les travailleurs d’opportunités de développer leur expertise comme c’est le cas pour la production artisanale.
Une conséquence directe de l’industrialisation qui concerne la confiserie et que Martha est parvenu à éloigner, c’est la distance qui sépare les consommateurs et le fabricant. Martha s’assurait de rester à l’écoute des clients. Le temps qu’elle passait auprès d’eux servait à obtenir d’eux leur appréciation, ce qui lui permettait d’adapter ses recettes aux désirs de sa clientèle. Martha était moins intéressée par la vente que par l’opinion des clients, lorsqu’elle passait du temps dans le magasin plutôt que dans l’atelier à l'arrière.
Le réductionnisme dans la production cause un autre effet pervers : l’atrophie dans la perception des saveurs. Parce que les produits se multiplient, il ne faut pas croire pour autant qu’ils se diversifient. Les confiseries qui occupent les tablettes des magasins à grande surface trompent l’œil et le palais surtout. Elles peuvent se regrouper en quelques catégories. Tous ces bonbons semblent différents à l’œil, mais leurs saveurs ne sont pas autant distinctives.
Olivia – Qu’est-ce que tu écris?
Moi – Avant de faire un plan d’affaire, il faut préciser ce qu’on entend faire. Alors, j’essaie de définir ma conception de la confiserie, pour devenir conscient, en bout de ligne, de la conception de Martha.
Olivia – Et qu’est-ce que la conception de Martha a de spécial?
Moi – Des Américains la qualifieraient de « traditionnelle » par opposition à leur conception « moderne » qu’ils croient supérieure. Je devrai prendre un risque. Si je mécanise davantage l’atelier pour en faire une usine axée sur l’augmentation du volume de production, je risque de me faire avaler par les géants dans ce domaine. Par contre, si je maintiens une production artisanale, je devrai me dépasser pour convaincre une clientèle de découvrir des saveurs et des produits exotiques. En Europe, la course aux nouvelles saveurs remonte à quelques siècles. Ici, on n’invente pas de nouvelles recettes en cuisine : on cherche des moyens pour tout simplifier. Je dois faire le pari que les Américains vont se lasser de la standardisation dans ce domaine et qu’ils vont rechercher ce qui est différent.
Olivia – Pourquoi hésites-tu à faire un choix ?
Moi – Au fil du temps, la méthode artisanale est devenue une seconde nature pour moi. Le simple fait de vouloir surprendre les clients m’intéresse davantage que de me vanter d’avoir doubler ma production par comparaison à l’année précédente.
Olivia – D’où vient cet empressement à prendre une décision à ce sujet ?
Moi – Katheryn prétend que ma vision à long terme de l’entreprise pourrait jouer en ma faveur en Cour. Ce n’est pas du temps perdu : je ferai d’une pierre deux coups. Si Karen ne conteste pas le testament, je ne lésinerai pas avant d’apporter des changements à la production. Je croyais que, en me penchant sur l’avenir de l’entreprise, je trouverais des réponses à mes questions. Ironiquement, je trouve plutôt d’autres interrogations..
Olivia – Si tu peux démontrer ton lien de parenté avec la famille Schwartz, tu améliores tes chances. À certains égards, Karen a une longueur d’avance sur toi : elle avait les deux mains à la pâte. Elle n’était pas qu’une simple employée et je prévois qu’elle va sûrement faire appel à des employés pour le démontrer.
Moi – Karen va parler d’elle en Cour. Je vais plutôt parler de l’entreprise.
Olivia – En Amérique, la tendance est au « melting pot ». Je ne sais pas si le juge va avoir la sensibilité que tu souhaites envers le maintien d’une culture européenne transportée ici par une immigrante. S’il croit qu’il vaut mieux en finir avec les cultures marginales et ancestrales, la diversité dans les langues et les coutumes de tous et chacun, tu vas te retrouver sur le trottoir. La plupart des Américains souhaitent l’assimilation des immigrants.
Moi – Les employés vont s’aligner derrière moi parce qu’ils savent que je lutte pour eux. Voilà la différence entre moi et Karen. Avant d’annuler la volonté des Schwartz, Karen devra démontrer qu’ils avaient tort ou qu’ils étaient séniles. La côte qu’elle doit monter est drôlement abrupte. Tu ne gagnes pas une cause en justice lorsque le fondement de ton argumentation repose sur la jalousie. Je connais Katheryn et je suis assuré qu’elle va lui tendre des pièges. Elle va voir à ce qu’elle commette des erreurs sur lesquelles elle va capitaliser par la suite. Je connais bien sa façon de plaider en Cour. Elle apprend vite à identifier le talon d’Achille de son adversaire.
Olivia – Je crois qu’elle a déjà identifié le tien.
Moi – Que veux-tu dire?
Olivia -  Ce sera plus facile de te débarrasser de Karen que de Katheryn. Tu as de l’admiration pour Katheryn et tu sais fort bien l’impact que ça produit chez elle. Tu te contentes d’entretenir une relation professionnelle, simplement pour t’en approcher, mais tout en conservant une distance confortable. Tu dépenses des énergies énormes à trouver des prétextes pour lui parler, lui téléphoner, la voir, l’inviter et j’en passe. Tu pourrais remplacer tout ça par une raison. Une seule suffirait amplement.
Moi – Ton imagination fait du temps supplémentaire ces temps-ci, Olivia. J’admire Katheryn, mais il ne faut pas sauter aux conclusions trop vite.
Olivia – Tu peux continuer à jouer à l’autruche. Au lieu de faire une planification d’entreprise, tu devrais t’interroger comment tu veux orienter ta vie personnelle. Si cette femme-là ne revenait plus, tu ne t’en remettrais jamais. Ce serait pire que de perdre ton entreprise.
Je veux aussi te dire que je vais visiter Judith à Boston en fin de semaine. Je te laisse l’auto à condition que tu viennes me conduire à l’aéroport. Je serai de retour dimanche. Bien sûr, je m’attends à ce que tu viennes me chercher à mon arrivée.
Épisode 13 – Dans de beaux draps
Le jeudi, je téléphone à Katheryn.
Moi – Katheryn, je voulais savoir si tu avais l’intention de venir à New York en fin de semaine.
Katheryn – Ton appel me surprend. Comme je n’ai pas eu d’appel de toi depuis lundi, je me demandais ce qui se passait. Est-ce que Karen a donné signe de vie ?
Moi – Non. J’ai passé mes soirées à rédiger les documents dont tu as besoin.
Katheryn – Tu peux me les télécopier. De cette façon, il ne sera pas nécessaire que je me rende à New York, ce qui t’économisera un billet d’avion.
Moi – J’avais aussi une chose à discuter avec toi.
Katheryn – Vas-y, je t’écoute.
Moi – Je pense qu’il serait plus approprié d’en discuter en personne.
Katheryn - Tu veux que je me rende à New York pour discuter avec toi. Pose-moi tes questions au téléphone. Au pis-aller, il y aura d’autres occasions pour me rendre à New York. Je ne comprends pas ton empressement.
Moi – C’est vrai. Tout ça peut attendre.
Katheryn - Comment va Olivia ?
Moi – Elle se rend à Boston en fin de semaine. Elle visite une amie d’enfance.
Katheryn – Tu m’as embauché pour défendre tes intérêts, pas pour te désennuyer les fins de semaine. Cette clause ne fait pas partie du contrat. La ligne qui sépare la relation personnelle de la relation professionnelle est parfois mince. Lorsque Olivia est présente, je n’ai pas à m’inquiéter à ce sujet.
Moi – J’ai pensé que tu aimerais assister à une partie de football.
Katheryn – Es-tu en train de me dire que tu ne veux pas travailler en fin de semaine, mais que tu veux quand même que je me rende à New York ? J’ai oublié de te dire que j’ai trouvé un acheteur pour tes meubles.
Moi – Tout compte fait, il ne me reste que des miettes à Houston.
Katheryn –Il y a des autos, des chaises et des grille-pain à vendre à New York.
Moi – Ce n’était pas dans notre contrat que tu t’occupes de mes affaires poersonnelles à Houston.
Katheryn – Je vais ajouter cette clause. Dis-moi , Ethan, pourquoi veux-tu que je me rende à New York ? Au début, c’était pour discuter. Maintenant, tu m’invites à un match de football.
Moi – Que dirais-tu de magasiner un grille-pain ?
Katheryn – C’est drôle, mais je pensais justement que ce serait une bonne idée. Je dois t’avouer que c’est devenu ennuyant au bureau.
Moi – Que veux-tu dire ?
Katheryn – Je m’ennuie du gars qui me dévorait des yeux. Je ne vois plus comment souffrir peut être plaisant. Dis-moi que tu as envie de moi avant que je meure. Je le sais que tu as envie de moi. Je raffole que tu aies envie de moi.
Moi – Dans ces conditions, crois-tu que nous aurons assez de temps pour magasiner un grille-pain ?
Katheryn – D’abord, tu as besoin d’une auto. Je te vois dans une BMW. Assure-toi que le coffre de la BMW est assez spacieux pour un grille-pain. Pour le reste, je m’en occupe. Aussi, le bleu, c’est ma couleur préférée pour une auto.
Le vendredi, en fin de matinée, j'arrive à l’aéroport avec quelques minutes de retard. Katheryn attend à la porte d’entrée. Elle me paraît impatiente. Je comprends vite qu’elle s’attend à une explication valable.
Moi – Le concessionnaire a mis du temps avant de trouver une BMW bleue.
Katheryn – Tu as acheté une BMW bleue !
Moi – Je ne l’ai pas achetée. On me l’a prêtée en fin de semaine. Je me suis dit que tu changerais peut-être d’idée et que tu opterais pour une autre voiture.
Katheryn – Je ne voulais pas que tu achètes une BMW bleue. Je faisais une blague.
Moi – Tu m’as bel et bien dit que tu voulais une BMW bleue.
Katheryn – Je suis certaine d’une chose maintenant : tu es prêt à faire des folies pour moi. Pas mal pour un gros ourson que ta sœur dit inoffensif. Comment trouves-tu ma blouse ?
Moi – Je commence à m’habituer à te voir dans une tenue décontractée, mais toujours en portant des talons hauts.
Katheryn – Tu ne remarques rien de particulier à cette blouse ?
Moi – Non. Je ne vois pas.
Katheryn – Elle n’a que trois boutons, au lieu de cinq. Je ne veux pas que tu perdes du temps inutilement. Et pour le grille-pain, ce sera pour le prochain voyage. Je ne veux plus perdre de temps moi non plus. Ma patience est rendue à ses limites.
Elle s’approche de moi, se rapproche encore plus, soulève ses verres fumés, les glisse doucement vers l’arrière, les posent sur sa tête, me regarde droit dans les yeux, je n’entendais plus que mon cœur battre, passe son doigt le long de mon visage et me dit :
Katheryn -  Je ne vais pas te faire mal. Je ne veux rien t’enlever. Je veux juste que tu me fasses rêver encore, et encore, sans jamais te lasser. Je ne suis vraiment moi-même que lorsque je suis avec toi, Ethan. Tu crois que le plus grand des plaisirs, c’est celui de désirer ce qui nous échappe ? Laisse-moi te faire vivre autre chose. Serre-moi contre toi……à condition que tu me laisses conduire la BMW jusqu’à la maison…..
Elle s’installe derrière le volant. Nous partons en trombe. En route, elle passe d’un sujet à l’autre : sa semaine au bureau, mon appartement à Houston, Karen, Olivia, sans compter ses commentaires sur la voiture, et j’en passe. Je lui jette un coup d’œil de temps à autre afin de m’assurer qu’il s’agit bien d’elle et non de sa jumelle. Elle roule à fond de train, si bien que je lui dis de lever pied.
Katheryn – Comment te sens-tu?
Moi – Comme si je venais de sortir de prison après des années d’incarcération.
Katheryn – Tu étais emprisonné en toi-même. Tout ce qui te manquait jusqu’à présent, c’était une blonde qui adore la BMW.
Moi – Pourquoi aimes-tu la BMW ?
Katheryn – Son vrombissement. Elle me donne une impression de pouvoir, de force. Pourtant, je n’aime pas faire de la vitesse excessive, simplement de savoir que je suis au volant d’une voiture puissante. Elle te ressemble : tu es énergique, mais je ne cherche pas à te pousser jusqu’à tes limites. Ça me suffit de savoir que tu plus capable que tu le laisses paraître.
Moi – Les derniers événements ont brouillé mes pistes. Parfois, je ne sais plus trop qui je suis et dans quelle direction me diriger.
Katheryn – Je ne veux pas changer le cours de ta vie. Cette idée n’effleure pas mon esprit. J’irai où tu voudras, peu importe. Je veux surtout t’aider. J’ai eu des mois à y penser, des mois à attendre. Les derniers temps ont été un véritable enfer.
Moi - Qu’as-tu pensé lorsque je t’ai demandé de défendre ma cause contre Karen.
Katheryn – J’ai eu pitié de toi. J’ai compris que tu vivais une souffrance écrasante, désespérante. Je n’ai jamais vu quelqu’un inventer autant de prétextes ingénieux plutôt que d’oser simplement me dire que tu avais envie de coucher avec moi.  Ne me fais plus jamais languir de la sorte.
Moi – Il y a des risques dont les conséquences peuvent être dramatiques.
Katheryn – Il y a pire que se tromper : c’est de ne pas essayer. Je savais que je te plaisais. D’ailleurs, tout le monde s’en rendait compte au bureau. C’est tout juste si nos collègues ne pariaient pas sur notre première sortie. C’était devenu gênant. Je n’ose pas énumérer les suggestions et les blagues qu’on m’a faites à ce sujet.
Moi – Tu n’es pas facile à apprivoiser. Il y a une différence entre le chat de la voisine et le tigre dans la cage du zoo. Tu prenais beaucoup de place au bureau : ta réputation ne passait plus dans la porte. Ça m’attirait, mais ça m’intimidait à la fois.
Katheryn – Veux-tu arrêter quelques minutes chez Temptation ? Pour ma part, je veux garder contact avec les employés. Et puis, j’aime l’ambiance. J’ai l’impression d’entrer dans un livre d’histoire pour enfants, dans une maison d’épices.
Moi – J’aime cette idée d’un contexte féerique pour la confiserie. Je songe justement à lui donner une nouvelle image. Nous en reparlerons.
Katheryn – J’ai d’autres idées tout aussi captivantes. Je t’en parlerai dans un autre temps, plus tard.
Moi – Quand ?
Katheryn – Sûrement pas cette nuit.
Lorsque j’entre avec elle chez Temptation, c’est tout comme si je n’existe plus pour les employées qui s’agglutinent autour d’elle. Il y a des relations qui mettent du temps avant de fonctionner sans entraves. Il y a d’autres relations qui sont instantanées. Katheryn a un regard franc et une gestuelle invitante. Elle vous fait sentir important, le centre de son attention. L’écoute charme davantage que la parole.
Pendant que Katheryn s’entretient avec les employées, je ne peux m’empêcher de penser à Karen.  Le fait qu’elle n’a pas donné signe de vie me fait croire qu’il se trame quelque chose. Je m’attends à ce qu’elle enregistre sa requête quelques jours avant la date limite, pas avant. Elle va utiliser tout le temps disponible pour se préparer : j’ai aussi besoin de temps pour en faire autant. Je n’ai pas une minute à perdre. Je me demande où Katheryn est rendue dans sa démarche. Le moment est mal choisi pour procrastiner : ça pourrait m’être fatal.
Karen connaît de mémoire les recettes de Martha. Elle a pu en faire des copies en catimini. Sans s’empêtrer dans une paranoïa, il faudra prendre des dispositions pour faire breveter ces recettes le plus tôt possible.
Je prends le temps de rassurer les employées en leur promettant que je ne serai pas toujours absent comme c’est le cas à l’heure actuelle. J’énumère toutes les tâches qui m’entraînent à l’extérieur et qui m’empêchent de passer des journées complètes à la confiserie.
Gertrude – Dans ta liste de tâches, tu as oublié de mentionner les fins de semaine que tu dois consacrer à ton avocate. Nous sommes abasourdies des sacrifices qu’elle exige de toi.
Il n’en fallait pas plus pour déclencher un éclat de rire. Je dois me faire à l’idée que ma vie privée n’a plus de secret pour eux.
Il est surtout évident qu’ils sont préoccupés par la continuité de l’entreprise et qu’ils s’accrochent à tout ce qui peut les rassurer. Katheryn leur inspire confiance. Nulle part Katheryn ne passe inaperçue. Il est clair qu’elle tient à se tailler une place dans l'entreprise.
Une fois que Katheryn a entassé quelques confiseries dans une boîte, je comprends qu’il est temps de partir pour la maison. En mettant le pied dans la maison, elle laisse tout tomber, décolle à toute vitesse, ses souliers volent de part et d’autre. Elle s’élance dans le corridor. Je crains qu’à cette vitesse elle ne s’imprime dans le mur du fond. Elle tourne juste à temps pour la chambre. Je l’entends atterrir sur le lit comme sur une trampoline. Et puis, c’est le silence plat. Je me présente dans le cadre de la porte. Elle est étendue sur le dos, une jambe pointée vers le haut et se fait pivoter le pied comme si elle traçait un cercle.
Katheryn – Il n’y a qu’une façon d’enlever des souliers. Pour le reste, j’ose croire que tu as déjà imaginé comment tu t’y prendrais. Ne me dis surtout pas que je te prends au dépourvu.
Elle se tourne vers moi, alors que je suis en train de déboutonner ma chemise. Elle est immobile, à part un doigt qui me fait signe d’approcher. Juste comme j’allais prendre place sur le lit, elle me dit :
Katheryn – Va faire couler l’eau du bain.
Moi – Tu veux prendre un bain ?
Katheryn – Nous allons prendre un bain. On ne va tout de même pas faire l’amour dans un lit. Ça manquerait d’originalité. En revenant, sors la bouteille de champagne du frigo.
Moi – Comment sais-tu qu’il y a du champagne dans le frigo ?
Katheryn – C’est Olivia qui a vu aux préparatifs ?
Moi – Donc, c’est un coup monté, un guet-apens ?
Katheryn – Non. Je savais que tu voudrais que je vienne te voir en fin de semaine. Je ne voulais plus te voir souffrir, non plus. Ça fait des mois que tu résistes, que tu repousses une éventualité. À vrai dire, si tu ne m’avais pas téléphoné, je serais venue de mon plein gré, sans même t’avertir. C’est terminé le jeu de cache-cache. Je n’en vois plus l’utilité.
Moi – Je ne jouais pas à un jeu. Je n’arrivais pas à savoir ce que tu pensais de moi.
Katheryn – Tu avais peur de subir un refus. Je vais te dire ce que je pense de toi en même temps que je vais t’apprendre à faire des bulles de savon dans un bain. Comme je suis compétitive, je m’y suis exercé depuis un certain temps.
Épisode 14 – On passe aux aveux
Katheryn – Tu fais l’amour  comme tu traites tes dossiers.
Moi – Que veux-tu dire ?
Katheryn – Au collège, j’étais une adepte de la course, toutes les courses à l’exception du sprint. L’entraînement se faisait en équipe. Je me souviens de Peggy. Elle n’avait rien d’une athlète. Elle n’avait rien non plus pour attirer les gars. Mais, l’athlétisme, c’est une affaire de performance et non d’apparence. Je ne l’ai jamais vu perdre une compétition. Peggy était imbattable. Ce qui surprend davantage, c’était son approche. Pour gagner, elle devait partir à l’arrière de peloton.
Un jour, elle m’a expliqué que pour avoir le désir de gagner, il faut d’abord partir perdant. Il faut connaître la pauvreté pour souhaiter devenir riche. Au fil de la course, elle bâtissait ce goût de gagner. Dans les derniers mètres de la course, je l’entendais venir comme un train de marchandises. Elle générait une poussée d’énergie qui la propulsait en avant en quelques enjambées, alors que nous étions au bord de l’épuisement. On l’entendait venir et on le sentait lorsqu’elle passait en trombe, allant même jusqu’à produire du vent.
Tu lui ressembles, Ethan. Tu aimes partir loin derrière, prendre un élan au moment critique et littéralement avaler la compétition. J’adore ça. Parfois, nous pensons avoir fait le tour d’une question épineuse et voilà que, contre toute attente, tu présentes à l’improviste une conception étonnante, renversante. Je crois que tu aimes ça nous décontenancer. Tu n’es jamais le premier à mettre sur la table ta vision d’une chose. Ah! ça non! Tu laisses les autres se rendre au bout de leur rouleau. En surface, tu apparais comme un collaborateur généreux; au fond, tu es un compétiteur féroce.
Moi – C’est ma première séance sous ton microscope. Je ne me sens ni collaborateur, ni compétiteur. C’est en écoutant les autres que je parviens à mieux saisir l’enjeu. Je profite de l’analyse des autres.
Katheryn – Donc, tu te déclares profiteur…....Je te taquine, c’est tout…
Moi – Je n’apprends rien à parler aux autres. En les écoutant, oui.
Katheryn – Je ne te blâme pas pour agir ainsi, au contraire. J’adore lorsque tu prennes le temps de jongler avec mon argumentation. Tu me prends au sérieux. Tu me fais sentir comme une avocate futée.
Moi – Si tu me tordais le bras, je finirais par avouer que je ne suis pas à l’aise à l’ombre d’un plus grand que moi. J’aime autant endurer un soleil de plomb que d’admettre une faiblesse.
Katheryn – J’ai tenté à quelques reprises d’adopter la technique de Peggy. Chaque fois que j’ai débuté la course à l’arrière du peloton, j’y suis restée. En fait, Peggy avait sûrement des gênes qui lui permettaient de déclencher une montée d’adrénaline foudroyante.
Moi – Puisque tu fais allusion aux gênes, je voulais d’entretenir au sujet de ma génétique.
Katheryn – Est-ce de ce sujet dont tu voulais me parler ?
Moi – Je me suis rendu à Hartford dans le but de rencontrer Matthew.
Katheryn – Qui est Matthew?
Moi – Le frère aîné de Jacob. Il demeure chez sa fille Elizabeth connue comme Liz. Je croyais qu’il m’en apprendrait sur la relation entre Jacob et ma mère. J’ai plutôt appris autre chose, rien de joli, rien à crier sur tous les toits.
Katheryn – J’anticipe que tu as un autre casse-tête à me présenter.
Moi – Jacob avait un jeune frère qui se nommait Zack. Il a été assassiné lors d’un règlement de compte entre deux gangs de rues. Il a travaillé à la confiserie à la même époque que ma mère. D’après mes calculs, il pourrait bien être mon père. Pour éviter que sa famille soit pointée du doigt dans la communauté, Jacob aurait acheté une maison à ma mère et lui aurait trouvé un emploi ailleurs. Les parents de Jacob avaient honte de cette histoire qui a été publiée dans les journaux. On ne choisit pas ses parents : c’est dommage, car j’aurais souhaité mieux.
Katheryn – Si chacun de nous retournait dans le passé et regardait de près la vie de nos ancêtres, nous aurions des récits gênant à raconter. Qui sait ce qui a pu amener Zack à prendre un raccourci qui lui a été fatal ?
Moi – Pour l’instant, je ne cherche pas des facteurs qui pourraient l’excuser et le déresponsabiliser.
Katheryn – Es-tu en bons termes avec Liz?
Moi – Elle comprend ma situation actuelle et m’offre même de m’aider. Évidemment, il ne faut rien ébruiter. Karen est sa cousine et elle ne veut surtout pas être associée à nos démêlés.
Katheryn – Est-ce que Matthew sait qui est ton père ?
Moi – Liz m’a promis de l’interroger plus à fond à ce sujet. Mais, elle croit qu’il préfère ne plus en discuter.
Katheryn – Tu as compris que tu pourrais être le cousin de Karen.
Moi – C’est évident.
Katheryn – Il s’agirait simplement de démontrer que tu as un lien de parenté équivalent à celui de Karen. Deux forces opposées s’annulent, n’est-ce pas ?
Moi – Ton hypothèse concorde avec la mienne.
Katheryn –Tout compte fait, je pourrais m’ouvrir un bureau à New York et vivre grassement sans avoir d’autres clients que toi. Tu as une famille pour le moins divertissante. Il semble que j’ai déjà du pain sur la planche pour quelques années à l’avance.
Moi – Je suis gêné de lever le voile sur des choses humiliantes se rapportant à ma famille. J’aimerais qu’il en soit autrement.
Katheryn – Ce ne sont pas des situations que tu as créées. Il est vrai que tu en as hérité. Ce qui fait le bonheur des avocats, ce sont les malheurs des autres. À voir le nombre d’avocats dans le bottin téléphonique, tu n’es pas le seul aux prises avec des imbroglios.
Moi – Une mince consolation.
Katheryn – Ce n’est pas ce dont tu as hérité à la naissance qui est méritoire, mais ce que tu en fais par la suite. Je crois que ce processus s’appelle « vivre ».
Moi – Curieusement, c’est ce qu’Olivia m’a aussi répondu.
Katheryn - Tu n’as pas semblé saisir mon message lorsque j’ai dit que je pourrais déménager à New York. Advienne qu’il advienne de l’affaire de Karen, mon idée est irrévocable: je reste auprès de toi.
Moi – Vraiment, Katheryn, tu cours après les malheurs. Il n’y a que des déceptions dans ma vie, du moins depuis un certain temps.
Katheryn – Les choses faciles, je préfère les laisser aux autres. Je n’ai pas pris cette décision sur un coup de tête. Ce n’est pas le résultat final qui m’intéresse. J’accepte simplement de vivre ce processus-là avec toi, pour le meilleur et le pire.
Moi – Il est vrai que les roses ne poussent pas sur des plaques d’acier inoxydable. Je sais que tu recherches les défis. Nous en avons à Houston. Cependant, à 60 ans, nous n’aurons acquis qu’une réputation qui s’évanouira avec notre retraite. Nous sacrifierons nos vies pour éviter que les autres voient la leur prendre un mauvais tournant. Être avocat, c’est dépanner les autres. Il est vrai que Temptation nous offre une vie plus excitante, mais moins prévisible. Il y a des événements ces derniers jours qui me font hésiter : j’ai parfois envie de retourner à ma pratique d’avocat.
Katheryn – Nous réalisons tous les deux que, nonobstant les risques, nous optons pour l’aventure plutôt que la monotonie. Je n’ai plus de plaisir à répéter un scénario dont je connais déjà l’issue. Ça me répugne de savoir que mon travail deviendra de plus en plus facile, mais aussi de plus en plus insignifiant. J’ai besoin de m’attendre que je serai différente avec le temps. Je ne gagnerai peut-être pas plus de courses que je le faisais au collège. Il y aura toujours une Peggy qui viendra me ravir le trophée à la ligne d’arrivée. J’ai besoin de me dépasser même si le résultat pourrait être décevant.
Moi – Ce qui me touche, c’est que tu crois que je puis t’accompagner dans ce cheminement. Je n’aurais rien fait pour m’approcher davantage de toi si je n’avais pas senti que, effectivement, j’en suis capable.
Katheryn – Nous devons apprendre à protéger ce que tu possèdes déjà. Je ne connais rien à la confiserie. Au cours de la prochaine année, je vais faire mes classes à l’usine.
Moi – Tant que tu ne seras pas au fait de tous les procédés de fabrication, tu devras me laisser prendre les décisions dans ce domaine. Je ne veux pas de conflits inutiles qui rendraient notre relation stérile. Il faudra innover, mais j’attendrai que tu sois capable de voir clairement les implications de ces changements. J’entends surtout amener les employés à participer au processus de décision.
Katheryn – Qui d’autres dans la famille aurait des informations concernant Zack et sa relation avec ta mère ? C’est urgent d’avoir ces informations.
Moi – Je vais attendre quelques jours. Liz va sûrement creuser cette affaire qui l’intrigue.
Katheryn – Ça signifie que nous pouvons dormir maintenant. Je tiens à te souligner que je prends mon café noir, le matin…..
Épisode 15 – La tête sur l’oreiller
Le lendemain matin, je me réveille avant Katheryn. La fatigue a eu raison d’elle. Je n’ai pas sursauté en l’apercevant. Elle est déjà passée dans mes habitudes. Je la regarde dormir. Mon regard se balade sur son visage. Je la connais depuis longtemps, mais de nombreux détails m’ont échappé. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle ne m’a jamais parlé de ses origines. Elle n’a jamais fait allusion à sa famille. Personne n’arrive de nulle part. Katheryn Miller, où es-tu née ?
Elle me semble dormir profondément quand, sans même ouvrir les yeux, elle m’entoure de ses bras, cherche une position confortable, fait tourner une mèche de mes cheveux entre ses doigts et me dit :
Katheryn – Je n’entends pas la cafetière glouglouter. Ça fait pourtant un bon moment que tu me regardes. Tu mijotes quelque chose, mais ce n’est pas le déjeuner.
Moi – Comment savais-tu que je te regardais ? Tu avais les yeux fermés.
Katheryn – Il ne faut pas chercher à tout comprendre d’une femme.
Moi – Je me posais des questions sur tes origines.
Katheryn – Crois-tu que je veuille provoquer une discussion de cet ordre aussi tôt le matin, surtout le premier matin ? Tant que tu auras des interrogations à mon sujet, je saurai que tu t’intéresses à moi. Je veux maintenir ce côté mystérieux qui t’intrigue. Nous avons tous un grenier dans nos vies. C’est là qu’on range des choses devenues inutiles, mais auxquelles on reste attachées. Présentement, nous sommes en train de retourner dans tous les sens ton grenier. Pour le mien, ça peut attendre. Je te parlerai un autre jour de ma famille.
Moi – C’est vrai que tu m’intrigues.
Katheryn – Et toi, tu me surprends. Je savais que tu t’intéressais à moi, mais je suis déconcertée que tu aies autant envie de moi.
Moi – Le champagne m’a monté à la tête.
Katheryn – Non, ça n’a rien à voir avec le champagne et encore moins avec les bulles de savon. Tu me désirais tellement hier soir qu’à un moment donné, j’ai eu peur. Tu m’as résisté depuis plus longtemps que je l’imaginais, trop longtemps.
Moi – J’en suis devenu conscient en même temps que toi. Je te craignais autant que je t’aimais.
Katheryn – Tiens ! Tiens ! C’est la première fois que tu me dis que tu m’aimes. Ce n’était pas vraiment nécessaire. J’ai rapidement déduis que j’ai  chamboulé ta vie. Je le souhaitais, mais je n’avais pas imaginé à quel point tu étais entiché de moi.
Moi – Pendant longtemps, je me suis contenté de t’admirer. Lorsqu’on admire, on ne veut pas posséder : on regarde. Ça me permettait de te garder à distance sans pour autant te perdre de vue.
Katheryn – Je me souviens que, à certaines occasions, tu avais un regard qui me donnait des frissons, et ce n’est pas parce je percevais que tu avais de l’admiration pour moi. Je voyais bien que ton imagination n’écoutait plus ta raison.
Moi – Pour moi, aimer, ça signifie admirer.
Katheryn – J’ai eu des mois pour m’en rendre compte. Je ne sais pas comment cette idée m’est venue en tête, mais en me réveillant je pensais qu’il faudrait retrouver ton baptistère.
Moi – Je ne sais pas comment retrouver ce document.
Katheryn – J’ai besoin de ce document pour savoir sur quel pied danser. S’il démontre que tu appartiens à la famille Schwartz, le juge pourrait même refuser d’entendre la plainte de Karen, une fin de non-recevoir, en définitive. Néanmoins, je ne me limite pas à cette stratégie. Elle ne va pas me prendre au dépourvu. Je veux la faire paraître en cour comme celle qui est centrée sur elle-même, alors que, toi, tu n’es préoccupé que par le sort des employés, la clientèle des écoliers et les projets de développement de Temptation. Je vais insister sur sa déception de ne pas avoir obtenu les millions $ dont elle rêvait. Je crois que c’est l’argent qu’elle voulait avoir.
Moi – Je crois aussi que c’est une excellente stratégie. J’ai déjà préparé le document qui fait état de ma vision d’avenir pour Temptation.
Katheryn – L’avocat de Karen ne va pas te ménager. J’ai confiance que tu sauras ramener ses questions sur ton terrain : l’avenir de l’entreprise. Il ne va pas rater l’occasion de mettre l’emphase sur le fait que tu as choisi la profession d’avocat plutôt que de rester auprès des Schwartz. Ce sera l’occasion de parler du fait que Martha voulait  que tu vives des expériences autres que la fabrication de confiseries. Martha avait une expérience de vie hors du commun, ce qui l’a amené à croire qu’il faut d’abord forger son caractère pour assurer la pérennité d’une entreprise. C’est une chose de tenir le gouvernail d’un navire, mais c’est une autre paire de manches que de l’amener à bon port. Je serai étonnée si Karen aborde le passé de Martha. Pourtant, je suis convaincue que c’est déterminant dans cette affaire.
Moi – Avant que tu le soulignes, je n’avais pas saisi à quel point sa conception de vie a influencé sa gestion de Temptation. C’était difficile pour moi d’avoir une vue d’ensemble de la forêt : je me trouvais au beau milieu de cette forêt.
Katheryn – Nous sommes au même diapason concernant cette affaire. Je ne crois pas non plus que le juge va mettre en péril le don de plus de 4 000 000 $ à l’école. S’il annule le testament, il sait fort bien que Karen pourrait retenir ce montant. Je vais amener le juge à douter des intentions de Karen. Tu connais autant que moi la puissance que représente un soupçon. Ce n’est pas nécessaire pour moi de prouver que les intentions de Karen sont mal fondées : il suffit de semer un doute raisonnable. Le juge va sûrement tout faire pour ne pas empêcher l’école de mettre la main sur un tel montant : il n’a besoin que d’une seule raison pour s’éviter de subir les foudres d’une communauté entière.
Moi – Il faut une raison majeure pour annuler un testament. Le juge pourrait fort bien considérer que la contribution de Karen à l’entreprise et ses compétences suffisent. Le juge pourrait croire qu’il n’y a que Karen qui peut sauver l’entreprise du désastre. Je suis certain que son avocat va insister sur cet aspect. Rien ne prouve que Karen ne peut pas diriger Temptation.
Katheryn – C’est justement pourquoi je tiens à insister sur ta capacité à faire évoluer cette entreprise. Karen est capable de gérer l’entreprise : elle l’a prouvé au fil des années. Mais, est-elle capable de l’améliorer ?
Moi – Que projettes-tu faire aujourd’hui ?
Katheryn – J’aimerais bien passer au peigne fin l’appartement des Schwartz, une fois de plus. J’espère toujours y faire des découvertes qui pourraient nous éclairer sur leur vie.
Moi – D’accord. C’est pénible de sortir du lit. Je prépare le déjeuner.
Épisode 16 – Ce qui se cache sous la rumeur
Nous arrivons à l’appartement de Jacob et Martha. Je ne suis pas convaincu que nous y trouverons des informations significatives au point de rediriger notre stratégie. Je ne crois pas qu’un juge osera annuler le testament de deux personnes de la trempe de Jacob et Martha. Je refuse de me laisser envahir par cette idée saugrenue.
Katheryn – Je suggère de scruter tous les documents du bureau de Martha. Avant de s’y mettre tous les deux, pourquoi ne téléphonerais-tu pas à Elizabeth pour lui parler de ce que son père sait de Zack ?
Moi – Je doute que Matthew lui ait fait d’autres révélations au sujet de Zack.
Katheryn – Elle peut simplement lui expliquer qu’il s’agit pour toi de savoir si tu fais partie de sa famille. Pendant que tu lui téléphones, je vais passer à la confiserie. Ma résistance aux friandises faiblit lorsque je traverse le seuil de la porte : les odeurs finissent par avoir raison de moi.
Je téléphone à Liz et je lui explique que je souhaite aller jusqu’au bout de ce doute qui persiste dans mon esprit en obtenant des informations de Matthew. Dès que je lui en parle, je la sens désemparée. Elle me promet de lui expliquer à quel point c’est important pour moi. Je ne manque pas de lui mentionner que je suis disposé à retourner à Hartford avec Katheryn. Elle préfère plutôt le convaincre sans en faire tout un plat. Une autre visite de ma part ne ferait que durcir davantage son entêtement. Il est de plus en plus évident que je n’apprendrai rien de plus de Matthew.
Moi – J’ai communiqué avec Liz. Elle va faire le nécessaire. Mais, il est évident que Matthew ne veut rien dire au sujet de la relation entre Zack et ma mère.
Katheryn – Ne t’inquiète pas. J’ai plus d’un tour dans mon sac.
Moi – Ça signifie quoi au juste ?
Katheryn – J’ai embauché un détective privé qui va chercher ton certificat de naissance.
Moi – Tu n’y vas pas de main morte.
Katheryn – Tu sais fort bien que tu ne peux te défendre contre quelqu’un avec qui tu entretiens une relation d’amitié : tu connais Karen depuis ton enfance. Voilà pourquoi je me charge de ta défense. Aussi, j’ai besoin des registres de l’entreprise pour démontrer que Karen a été payée pour ses services. Je n’affirme rien en cour sans un document déposé en preuve.
Moi – Tous ces documents de comptabilité sont entreposés dans la pièce au bout du couloir. Jacob était méticuleux : il connaissait son rôle dans l’entreprise. Il disait souvent que Martha savait où elle allait, mais que c’est lui qui devait tracer le chemin pour s’y rendre, ce qui exacerbait Martha. Il n’en fallait pas plus pour les entendre se lancer des invectives. L’entourage s’amusait royalement à les écouter. Nous savions tous que ce n’était qu’un jeu. Jacob aimait taquiner Martha et il savait comment la provoquer.
Katheryn – J’ai épluché le carnet personnel de Martha. Je l’ai rapporté du Texas pour que tu l’entreposes dans le coffre-fort. Par ailleurs, je suis convaincu que plusieurs de ces personnes connaissaient bien Martha et qu’elles ne savent pas encore qu’elle est décédée. D’après les numéros de téléphone et les adresses, elle avait de nombreuses amies en Allemagne.
Moi – Je dois prendre des dispositions pour les aviser du décès de Martha et Jacob.
Katheryn – Ses amies en Europe, ce n’est pas urgent. Il est préférable de nous concentrer exclusivement sur les préparatifs de la Cour.
Moi – Et, si Karen décide de ne pas contester le testament, que ferons-nous ?
Katheryn – Elle va le contester, car elle n’a rien à perdre et tout à gagner. J’en ferais autant. J’ai du respect pour Karen. Elle se dit lésée dans ses droits. Si elle ne porte pas plainte, je saurai qu’elle n’est qu’une pleurnicharde sans envergure. Tu dois aussi réaliser que ces préparatifs vont te permettre de mieux définir ton entreprise par la suite : tu as du rattrapage à faire.
Moi – Sur ce point, tu as raison. Je n’ai pas travaillé ici depuis quelques années. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, je fabriquais aisément la plupart des confiseries.
Pendant près de deux heures, nous passons en revue le contenu des boîtes qui représentent un intérêt pour Katheryn. Parce que Karen fait partie de la famille Schwartz, Katheryn ne peut obtenir des informations pertinentes concernant ce secret de famille entourant Zack. En posant des questions à ce sujet à la famille Schwartz, on devinerait aisément notre stratégie. Katheryn a compris qu’il faut découvrir pourquoi Jacob et Martha ont fait de moi leur héritier. S’il existe des rumeurs à ce sujet, personne ne semble avoir une réponse définitive, une preuve irréfutable.
Comme nous allons descendre dans le magasin, Gertrude surgit subitement dans l’appartement. Visiblement, elle se sent un peu mal à l’aise d’arriver à l’improviste. En même etmps, on sent qu’elle est émue. Elle rendait souvent visite aux Schwartz. Il y avait une telle complicité entre elle et Martha qu’on aurait cru qu’elles étaient des sœurs, mais deux sœurs qui ne se chamaillent jamais, bien entendu. Leur amitié remontait à la fondation de l’entreprise. La nature de ses commentaires nous révèle vite qu’elle s’inquiète du sort de l’entreprise.
Moi – Pour l’instant, je ne prévois faire aucun changement majeur. J’ai beaucoup à faire de ces temps-ci. J’ai des projets pour Temptation, mais rien d’urgent. Je veux éviter de créer de l’insécurité chez les employés.
Gertrude – Parce que je te connais Ethan depuis ta naissance, je sais que tu te fais du mauvais sang à cause de Karen qui brouille tes cartes. Il ne faut pas tout croire ce qui se dit à ce sujet.
Katheryn – Qu’est-ce qui se dit ?
Moi – Tu n’es pas obligée de nous en parler, Gertrude.
Gertrude – Karen prétend que, en donnant autant d’argent à l’école et en donnant l’entreprise à quelqu’un en dehors de la famille, les Schwartz ont démontré qu’ils ont été influencés par leurs émotions plutôt que par leur raison. Ceux qui n’ont pas travaillé à l’entreprise ont tout reçu, tandis que ceux qui étaient responsables de la bonne marche de la confiserie n’ont rien eu.
On dit aussi que l’idée d’ajouter une aile à l’école actuelle ne fait aucun sens. C’est la famille de Karen qui alimente ces rumeurs. Jacob et Martha ont toujours été généreux envers la communauté, en plus d’avoir payé les études des enfants de la famille. Je trouve injuste ce qui se dit à propos de Martha et Jacob.
Katheryn – On veut répandre la rumeur que les Schwartz étaient séniles.
Gertrude – C’est ce que j’en déduis. Je trouve ça mesquin de la part de Karen. Je connaissais Jacob et Martha depuis plus de trente ans. S’il est vrai qu’ils étaient séniles lorsqu’ils ont rédigé leur dernier testament, je vais aller m’inscrire à l’asile dès lundi matin, car je trouve qu’ils ont eu une bonne idée. C’est gênant pour moi de vous parler de telles rumeurs. Ce serait encore pire si Karen revenait ici : la moitié du personnel quitterait l’entreprise, moi la première. Nous avons vraiment peur d’un autre drame, celui de voir Temptation s’effondrer.
Moi – Tu as du courage Gertrude de nous en parler. Sans en avoir entendu parler nous savons déjà ce qu’elle entend démontrer en Cour. Nous n’allons pas ternir sa réputation en Cour : notre stratégie est différente.
Katheryn – Je n’ajouterai rien de plus. Cependant, Karen a fort à faire pour démontrer que Jacob et Martha étaient séniles ou qu’ils ont manqué de jugement. Je chercherai surtout à démontrer qu’Ethan possède les capacités pour diriger l’entreprise et que les Schwartz en étaient conscients depuis longtemps.
Moi – Tu vois, Gertrude, pourquoi j’ai embauché Katheryn.
Gertrude – Je dois donc ajouter cette raison aux autres qui sont joliment plus évidentes, n’est-ce pas Ethan ?
Gertrude voulait surtout s’assurer de nos intentions. Elle est inquiète. Son univers a été bouleversé autant que le nôtre. Maintenant, elle voit que cette débandade est loin d’être terminée et elle en est désemparée. En même temps, Katheryn réalise à quel point sa performance en Cour sera déterminante pour les employés. C’est ce que Gertrude est venue lui dire discrètement, mais fermement.
Katheryn retourne à Houston avec le sentiment que nous n’avons pas fait de progrès cette fin de semaine-ci. Nous faisons du surplace.
Épisode 17 – Il fallait lui demander
Après le départ de Katheryn pour Houston, je passe mes journées chez Temptation. De jour en jour, je sens mon intérêt et mon implication s’intensifier. Il reste que je me sens coincé entre l’écorce et l’arbre. J’agis comme si mon avenir était tracé à l’avance, alors que je pourrais tout aussi bien me retrouver sur le pavé après un jugement de Cour. Ignorer la possibilité de tout perdre d’un seul coup ne l’efface pour autant. Mais, ruminer cette possibilité ne ferait que me paralyser.
Les employés apprécient ma présence. Je discute avec eux surtout de la tendance à la mécanisation entamée par Karen  au cours des deux dernières années. Certains y voient une planche de salut pour l’entreprise, un virage qu’il faudra faire éventuellement. Je les écoute. Cependant, je suis préoccupé par le fait qu’on ait déjà abandonné la production de certaines confiseries traditionnelles au profit d’autres pour satisfaire les besoins d’autres magasins. Certes, les profits de Temptation ont augmenté. Je suis étonné que Martha ait consenti à ce virage. Ce changement m’interpelle, me choque même. Je ne suis pas le seul non plus à m’inquiéter à ce sujet : les employés les expérimentés voient bien que leur expertise devient obsolète dans ce type de production.
Il ne me semble pas y avoir de juste milieu entre la méthode artisanale et la méthode industrielle quant à la production de confiseries : on choisit l’une aou l’autre. La production artisanale requiert des confiseurs une expertise longue à acquérir, ce qui augmente le prix des confiseries en bout de ligne. De plus, elles s’adressent à une clientèle réduite qui recherche des saveurs exotiques. Je me fixe tout de même comme objectif de voir comment nous pourrions mécaniser l’atelier afin de produire nos confiseries traditionnelles à moindre coût, ce qui me paraît utopique pour l’instant.
La clientèle pour les confiseries de masse à base de sucre est considérable, voire énorme. Cependant, les industries qui s’arrachent cette clientèle poussent comme des champignons, dont plusieurs ne vivent pas plus longtemps non plus qu’un champignon. La compétition est féroce et la marge de profit est mince pour ce type de production. C’est plutôt l’emballage et la publicité qui font la différence dans les ventes et la survie de ces usines mécanisées.
Il y a une raison fondamentale qui explique que les confiseries familiales en Europe restent de petite taille : l’intérêt pour ce type de confiseries s’est développé avec le temps au point de faire partie de la culture. Le goût pour les saveurs exotiques est bien ancré en Europe, ce qui n’est pas le cas en Amérique.
Néanmoins, l’industrialisation a fait des ravages en Europe comme partout ailleurs. Par exemple, l’avènement de boulangeries industrielles a grugé dans les profits des boulangeries de quartier. Mais, si nous avons tous besoin de pain pour se nourrir, ils sont nombreux ceux qui préfèrent le pain artisanal à cause de son goût.
Martha a toujours prétendu que la production industrielle de confiseries allait à contre-courant avec le fait que nos goûts vont de la simplicité à la complexité, et non l’inverse. Les goûts se développent et se diversifient. C’était sa conviction profonde. Il n’est donc pas étonnant qu’elle recherchait sans cesse de nouveaux extraits de plantes et de nouvelles saveurs plutôt que du sucre à meilleur prix. Elle disait même que la clientèle n’avait pas besoin d’une école pour développer de nouveaux goûts : on devient vite las des confiseries industrielles. C’est ainsi qu’on recherche des confiseries dont les saveurs sont plus hétérogènes. Les saveurs développent les goûts, alors que le sucre les atrophies.
Dans tous les domaines, les consommateurs veulent des produits plus distinctifs, uniques. Personne ne cherche à porter des vêtements identiques à ceux de son voisin. Chacun cherche à se distinguer des autres. Je crois que « identité » rime avec « diversité » et non avec « uniformité ». Il faut donc nous assurer que nos produits resteront différents des autres.
Les craintes de Gertrude n’ont pas été dissipées lors de notre rencontre quelques jours auparavant. En circulant dans la confiserie, elle demande à me rencontrer après l’heure de fermeture du magasin, ce que j’accepte sans hésiter. Je devine qu’elle veut me faire part d’autres rumeurs qui circulent. Je lui dis que je serai à l’appartement du deuxième et qu’elle n’aura qu’à y monter une fois que tous les employés auront quitté. En définitive, je préfère utiliser l’appartement plutôt que le bureau de Karen qui reste fermé depuis près de trois semaines maintenant.
Gertrude – Je dois bien vieillir. Je suis essoufflée en montant un escalier. Pourtant, je marche plusieurs kilomètres par jour dans la confiserie.
Moi – Tu n’es pas vieille, Gertrude. Tant que tu conserveras ta bonne humeur et ton humour, personne ne verra que tu avances en âge.
Gertrude – Je n’aime pas laisser paraître ma tristesse au travail. Les clients viennent chercher ici du plaisir. Je suis privilégiée de ne rencontrer que des personnes heureuses. Certes, ce n’est que du bonheur éphémère. Les médecins, par exemple, n’entendent que des plaintes de leurs patients. Personne ne va voir un médecin pour lui dire qu’il est heureux et en bonne santé. Lorsque je retourne chez-moi à la fin de la journée, je n’ai pas à ruminer les malheurs des autres comme les médecins.
Moi – Même si tu es triste présentement, es-tu heureuse, Gertrude ?
Gertrude – Tu n’as pas à t’inquiéter pour moi. Le deuil est un processus qui suit son cours. C’est comme vivre avec un voisin pas très agréable. Tu peux l’éviter, mais il continue de t’agacer.
Moi – Quelle est la raison de ta visite ?
Gertrude – L’amitié entre Martha et moi remonte au début de l’ouverture du magasin. Je ne t’apprends rien à ce sujet. J’étais même là avant que tu sois né. J’ai toujours été fidèle à Martha et Jacob. Grâce à eux, j’ai pu élever mes enfants et les faire instruire. Ce n’est pas une honte de dire que c’est Martha qui a payé pour les études de deux de mes enfants. J’ai connu d’autres personnes aussi fortunées que Martha et ils n’ont jamais manifesté une telle générosité.
Moi – Elle a payé mes études aussi.
Gertrude – La liste de ces bénéficiaires est longue.
Moi – Comment le sait-tu ?
Gertrude – Martha me disait tout. Nous n’avions pas de secret l’une envers l’autre. Je n’étais pas sa confidente, mais plutôt sa sœur. Martha manquait sa famille et elle s’en est bâti une autre. Je sais beaucoup de choses dont je n’ai jamais parlé. Elle n’est plus là, mais c’est tout comme si elle vivait toujours. J’anticipe de la rencontrer en me retournant. Parfois, je crois entendre sa voix. Je ne voudrais pas trahir sa confiance. Cependant, Martha et Jacob aussi n’avaient qu’une chose en tête : s’assurer que la confiserie allait perdurer, au-delà de leur départ. Je savais qu’ils planifiaient de t’en parler bientôt. Martha a été traumatisée par la perte de sa famille durant la Guerre. Elle n’avait plus de passé. Le compteur de sa famille a été mis à zéro. Au lieu de se laisser abattre, elle a redoublé d’énergie. Comme elle n’avait pas d’enfant, les circonstances ont fait que tu es devenu leur petit-fils.
Moi – Tu sembles insinuer que Martha était prête à tout pour que son entreprise continue après son départ ? Je ne comprends toujours pas comment son choix c’est arrêté sur moi. Il y avait d’autres neveux dans la famille de Jacob.
Gertrude – C’est de ça dont je veux te parler, en l’absence de Katheryn. Je ne sais pas ce que Katheryn connaît de ta vie, mais je crois qu’il est important que tu le saches. Les rumeurs que j’entends me dérangent. Je sais comment Martha voulait que les choses se passent. Ce n’est pas une coïncidence que tu faisais partie de la famille Schwartz : tu es un Schwartz. Tu es le neveu de Jacob, le fils de Zack qui est décédé quelques mois avant ta naissance. Il était beau garçon, mais sa vie a mal tourné. Jacob a vu à ce que ta mère accouche dans un endroit secret. Lorsque tu es né, il lui a trouvé un emploi ailleurs qu’à la confiserie, en plus de lui acheter une maison. La famille Schwartz voulait effacer cet événement. Ce sont des gens fiers et Jacob avait les moyens de cacher cet événement.
Moi – Matthew m’a raconté quelque chose de semblable la semaine dernière. Comment sais-tu que Zack était mon père ?
Gertrude – La preuve est là (pointant une photo du mariage de Jacob  et de Martha).
Moi – Je ne vois pas le lien que tu fais entre cet encadrement et mon père.
Gertrude – J’étais présente à ton baptême. Jacob était ton parrain et Martha, ta marraine.
Moi – Je ne comprends toujours pas, Gertrude.
Gertrude – Ton baptistère est derrière le cadre. Martha la caché là.
D’un bond, je me lève et je me dirige vers le cadre que je décroche du mur.
Moi – Je ne vois pas de baptistère derrière ce cadre.
Gertrude – Il est caché à l’intérieur.
Je trouve rapidement quelques outils qui me permettent d’enlever la plaquette de bois qui recouvre l’arrière du cadre. De fait, il y a un document, un baptistère signé par Jacob, Martha, ma mère, le célébrant, même Gertrude qui agissait comme porteuse. Je lis le baptistère pendant que Gertrude me parle. Elle doit se rendre compte que je tremble. C’est bien indiqué que mon père est Zachary Schwartz.
Gertrude – J’espère que Martha n’est pas fâchée contre moi. Il ne fallait pas parler de ça. Depuis que tu es jeune, ils voulaient faire de toi leur héritier. Lorsqu’ils ont réalisé que tu étais très futé, c’est là qu’ils ont vraiment commencé à te considérer comme leur fils. Ils voulaient que la confiserie reste dans la famille. Est-ce qu’ils t’ont déjà mentionné qu’ils souhaitaient te voir continuer l’entreprise ?
Moi – Non. Au contraire, Martha voulait que je complète des études universitaires.
Gertrude – Elle voulait t’en éloigner pour que tu aies le goût de revenir. Elle finissait toujours par obtenir ce qu’elle voulait. Personne n’a pu lui résister. Le premier à tomber sous son charme a été Jacob. Ce n’est pas sain de vivre avec des soupçons. Je trouve que Martha aurait dû t’en parler, il y a longtemps. Mais, elle m’a bien fait jurer de ne pas en souffler un mot. Parfois, je ne la comprenais pas. Elle avait des motifs qui m’échappaient. C’était bien là son seul défaut. En vérité, lorsqu’elle se confiait à moi, ce n’était pas pour entendre mes suggestions : elle voulait simplement que je l’écoute.
Moi – Tu as bien fait de m’en parler. Martha craignait probablement que ça m’affecte et que je devienne comme mon père.
Gertrude – J’espère que tu en parleras avec Olivia. Une fois libérés de ces doutes, vous pourrez passer à autre chose.
Moi – Je vais aussi en discuter avec Katheryn.
Gertrude – C’est une affaire de famille qui restera entre nous.
Cette découverte m’ébranle. Comment peut-il en être autrement ? Cette information change diamétralement la donne en tirant le tapis sous les pieds de Karen.
Épisode 18 – Ça passe ou ça casse
Dès le départ de Gertrude, je télécopie le baptistère à Katheryn. Je la rejoins au téléphone peu après. Elle ne cache pas son soulagement. Nous en parlons pendant quelques minutes. La discussion bifurque sur d’autres sujets.
Deux jours plus tard, je l’accueille à l’aéroport. Elle voit bien par mon allure que j’ai une nouvelle à lui annoncer : je viens tout juste de recevoir un document de la Cour stipulant que j’aurai à m’y présenter parce que Karen Schwartz demande une révision du testament. À ma surprise, Katheryn est exaltée, survoltée.
Katheryn – Enfin, une bonne nouvelle ! Je l’attends de pied ferme.
Moi – Je croyais qu’il restait d’autres aspects du dossier à compléter.
Katheryn – Ce ne sont que des détails. J’ai maintenant l’essentiel en main. Je vais lui servir une leçon dont elle se souviendra. Elle va regretter bientôt d’avoir déclencher cette guerre. As-tu l’avis de comparution ?
Moi –  Oui. J’ai deviné que tu ne pourrais pas attendre pour en prendre connaissance.
Katheryn – En arrivant à la maison, dans quoi aimerais-tu sauter ?
Moi – Explique-toi, je ne comprends pas.
Katheryn – Il faudra bien que je t’apprenne à lire entre les lignes. Allons-nous sauter dans le bain, dans le lit ou dans le dossier de Karen ?
Moi – Dans la cuisine, je meurs de faim.
Katheryn – As-tu déjà fait l’amour sur une table de cuisine ?
Moi – Non, je n’ai pas les talents d’un acrobate.
Katheryn – Moi non plus, mais, ça me tente.
Moi – Tu oublies que nous habitons chez Olivia.
Katheryn – J’ai avisé M. Marshall qu’il pouvait s’attendre à ma démission. C’est imminent.
Moi – Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir abattu.
Katheryn – Je crois qu’il ne faut pas demander à la Cour d’annuler la demande de Karen parce que vous faites partie de la même famille. Elle pourrait en profiter pour modifier les motifs de sa requête. Je préfère faire face à la musique dans les plus brefs délais. Je veux profiter de l’effet de surprise.
Moi – Comment comptes-tu la surprendre ?
Katheryn – La surprise, c’est Gertrude.
Moi – Tu prévois demander à Gertrude de témoigner ?
Katheryn – Je vais lui expliquer mes raisons et ma stratégie. Si elle refuse, je vais lui faire servir une assignation à comparaître. D’habitude, tu as du flair dans ce domaine. Tu te souviens lorsqu’elle est venue nous rencontrer à l’appartement. Comme nous n’avons pas donné suite à sa visite, elle en a demandé une autre. Et là, elle y est allée de tout son poids. En réalité, Gertrude veut remplacer Martha. Mieux encore. Gertrude est consciente qu’elle représente la mémoire de l’entreprise. Pour s’assurer de ce statut, elle veut témoigner. Elle ne laissera pas Karen détruire son rêve, son gagne-pain, son amitié pour les Schwartz et j’en passe.
Moi – Il est certain que je n’avancerai pas si je garde les deux pieds sur les freins. Je réalise maintenant que je cherche davantage à protéger des liens d’amitié plutôt que d’admettre qu’une épée de Damoclès me pend au-dessus de la tête. Si ce n’est pas elle qui doit témoigner pour démontrer mon lien de parenté avec les Schwartz, il faudra compter sur Matthew, ce qui ne me plaît pas du tout. Au pis-aller, nous pourrions obtenir son témoignage par affidavit. Plus j’y pense, plus je crois que Gertrude est ma véritable planche de salut. À cause de son amitié pour Jacob et Martha, elle représente un témoin plus crédible que Matthew.
Katheryn – Un long discours pour avouer que j’ai raison. J’en suis au point de trouver que même tes défauts sont mignons. Je ne suis plus rationnelle quand il s’agit de toi. Bref, mon jugement est biaisé en ta faveur.
Katheryn décide de rester à New York pendant la semaine, puisque la Cour entendra notre défense le vendredi suivant. Katheryn ne met pas de temps à rencontrer Gertrude. Lorsque Katheryn lui mentionne que Karen sera présente lors de son témoignage, elle refuse carrément de témoigner. Finalement, Katheryn lui dévoile le contenu de ses questions afin qu’elle n’ait pas à porter un jugement sur Karen ou à s’adresser à elle directement. Gertrude ne veut surtout pas créer un conflit avec Karen. Elle décide de venir témoigner.
Puisque le dossier de Katheryn est prêt et au lieu de se faire du mauvais sang jusqu’à vendredi, nous décidons d’analyser sous toutes ses coutures l’entreprise. Olivia participe à ces discussions et ne manque pas d’intérêt. La possibilité de joindre Temptation l’enchante, même si elle devra mettre les bouchées doubles au cours des premiers mois.
Katheryn et moi sommes déjà familiers avec ce processus de discussion en vue de pauffiner une stratégie quelconque. Mais, il y a une différence avec nos clients du Texas : il s’agit d’une entreprise dont je suis propriétaire et qui fait rêver Katheryn. Nous entretenons un attachement émotif à cette entreprise. Je crains que nos discussions quant à l’avenir de l’entreprise ne s’enflamment rapidement. Ce sera l’occasion de voir si nous pouvons travailler ensemble de façon constructive. Je ne mets pas de temps à réaliser, par exemple, qu’elle lorgne du côté de la mécanisation de l’entreprise. Nous passons donc nos soirées à justifier nos positions contraires. Il faudra plus que des discussions autour de la table de cuisine pour relancer l’entreprise. Encore faut-il démontrer que le statut quo est inacceptable.
Le vendredi matin, nous arrivons tôt au Palais de justice. Après les formalités d’usage, nous attendons à la porte de la salle. Sans nous concerter, nous anticipons le moment de voir apparaître Karen. Ces quelques minutes d’attente nous paraissent longues. Une fois dans la salle, notre anxiété se dissipe : chasser le naturel et il revient au galop. Notre expérience au Texas s’enclenche.
La Cour est présidée par le juge Alfred McCarthy. Il explique d’abord la nature de la requête de Karen. Il invite l’avocat de Karen, Me John Gordon, à renchérir, s’il le juge à propos. Il n’a rien a ajouté.
Katheryn signale au juge McCarthy la présence de Gertrude comme témoin et l’avise aussi qu’elle présentera chemin faisant des documents. Il demande ensuite à Me Gordon s’il entend interroger sa cliente. Comme il répond par l’affirmative, Karen est invitée à prendre place à la barre des témoins.
Me Gordon – Votre requête stipule que vous croyez que l’entreprise de Jacob Schwartz et Martha Henkel devrait vous être octroyée plutôt qu’à M. Ethan Ziegler. Quelles sont les raisons qui expliquent votre souhait ?
Karen – La confiserie des Schwartz est une entreprise familiale qui devrait rester dans la famille des Schwartz.
Me Gordon – Vous avez travaillé pendant près de six années à l’entreprise pour laquelle vous étiez responsable surtout de la production. Après toutes ces années, croyez-vous être capable de diriger une telle entreprise ?
Karen – En réalité, c’est moi qui gérais les affaires. Les Schwartz passaient plus de temps dans leur appartement qu’à l’usine. J’en avais conclu qu’ils me faisaient confiance et qu’ils pouvaient s’absenter plus souvent qu’auparavant. C’était bien visible qu’ils prévoyaient me donner ou me vendre l’entreprise dans un avenir rapproché. Je ne comprends pas qu’ils aient donné cette entreprise à un étranger.
Me Gordon – Jacob ou Martha vous ont-ils déjà signifié leur intention de faire de vous leur successeur ?
Karen – Non, mais c’est évident pour tout le monde. Après tout, je jouissais d’une grande liberté. Ça se voyait dans le fait qu’ils me laissaient prendre des décisions.
Me Gordon – Si vous apparteniez, demain, l’entreprise Temptation, quel serait votre premier geste ?
Karen – Je mécaniserais davantage l’entreprise pour en accroître la production.
Me Gordon – Pour l’instant, je n’ai pas d’autres questions à poser à ma cliente. Je me réserve le droit, cependant, de la ramener à la barre, surtout si vous le jugez nécessaire pour clarifier certains points.
Juge McCarthy – Me Miller, souhaitez-vous contre-interroger Mme Schwartz.
Me Miller – Je préfère vous demander de faire une entorse à la procédure habituelle pour interroger d’abord mon client, Ethan Ziegler. La raison est évidente. J’entends présenter des documents qui me serviront lors de mon interrogatoire de Mme Karen Schwartz.
Juge McCarthy – Si ça nous permet de mieux cerner la problématique, je vous accorde ce privilège, en autant que Me Gordon n’ait pas d’objections. Comme il me fait signe qu’il accepte cette modification à la procédure habituelle, faites avancer M. Ziegler.
Décidément, Katheryn ne manque jamais l’occasion de me surprendre.
Me Miller – J’ai apporté avec moi une boîte de confiseries échantillonnées à l’entreprise dont vous êtes le propriétaire depuis quelques semaines. Je crois savoir que ces confiseries portent chacun un nom distinctif. Pouvez-vous me les nommer ?
Sans hésitation, je les nomme. Je ne vois pas venir la question suivante. Je me demande pourquoi Katheryn ne m’a pas averti de ce scénario.
Katheryn explique au juge qu’elle ne m’a pas informé au préalable des questions qui vont suivre justement pour évaluer les connaissances en confiseries de mon client. Le juge McCarthy semble perplexe devant cette stratégie de Katheryn.
Me Miller – Je vais vous pointer une confiserie. Pouvez-vous, de mémoire, expliquer le mode de fabrication de cette confiserie-ci ?
Moi – Je n’en ai pas fabriqué depuis quelque temps, pour ne pas dire quelques années.
Me Miller – Puisque votre entreprise fabrique des friandises. Il est raisonnable de penser que vous êtes capable de les fabriquer.
Katheryn m’a piqué au vif. Peu à peu, la mémoire me revient. J’élabore sur ce processus de A à Z. Katheryn se tourne alors vers Karen et lui demande si ma description est conforme au processus qu’elle dit bien connaître. Karen confirme que ma description est exacte.
Me Miller – Après les funérailles et la lecture du testament, quelle était votre préoccupation principal, M. Ziegler ?
Moi – La survie de l’entreprise, le maintien des emplois et j’ai vite compris que je pouvais y apporter des améliorations significatives qui sécuriseraient son avenir.
Me Miller – M. le Juge, j’aimerais déposer, en preuve, le document produit à cet effet par mon client.
Le juge McCarthy feuillette le document pendant quelques minutes. Il permet ensuite à Katheryn de continuer son interrogation.
Me Miller – Depuis quand savez-vous fabriquer les confiseries qu’on retrouve chez Temptation ?
Moi – J’ai fréquenté la confiserie alors que j’étais tout jeune. Je me rendais à la confiserie après l’école. Durant mes vacances, j’y travaillais. Même quand je fréquentais l’université, j’y passais mes vacances.
Me Miller – Au cours de vos dernières années dans l’entreprise, quel était votre salaire ?
Moi – Je n’ai jamais reçu de salaire des Schwartz. Mais, il faut dire qu’ils ont payé mes études au complet et que je ne manquais jamais d’argent. Je n’aurais pas osé leur demander un salaire.
Me Miller – Pourquoi n’êtes-vous pas resté dans l’entreprise plutôt que de vous inscrire dans une faculté de droit ?
Moi – Martha ne voulait pas que je reste dans l’entreprise. Elle préférait que je m’instruise dans un univers différent. Elle m’avait fait comprendre que pour faire un réel choix dans la vie, il faut être confronté à au moins deux options. Elle savait que j’avais des compétences pour travailler dans l’entreprise. Mais, elle était aussi convaincue que les compétences qui me manquaient ne pouvaient s’acquérir dans l’entreprise.
Me Miller – Est-ce que vous assumez qu’elle souhaitait ça pour vous ou bien vous a-t-elle dit explicitement d’acquérir ces compétences ailleurs que dans l’entreprise ?
Moi – Elle a été claire sur ce point. Martha n’avait pas la langue dans poche.
Me Miller – Le testament stipule que près de 5 millions$ devront être donnés à l’école avoisinant la confiserie. Étiez-vous surpris de cette décision ?
Moi – Ce qui m’a surpris, c’est qu’ils avaient autant d’argent en réserve. Ils ont été très généreux tout au long de leur vie. J’ai perçu ce geste comme un retour d’ascenseur, car les écoliers ont toujours été une clientèle fidèle.
Me Miller – Vous ne voyez donc rien d’anormal dans cette décision ?
Moi – Le contraire m’aurait surpris, sinon déçu. Jacob et Martha ont été conséquents avec ceux qui ont davantage contribué au succès de Temptation.
Me Miller – M. le Juge. J’aimerais maintenant interroger Gertrude Horowitz.
Le juge consent à sa demande et Gertrude prend place à la barre des témoins.
Me Miller – Je vous présente un document. Pouvez-vous l’identifier et nous expliquer sa provenance ?
Gertrude – C’est le baptistère d’Ethan Ziegler. Il se trouvait dissimulé dans un cadre dans l’appartement de Jacob et Martha. Il y a les signatures de la mère d’Ethan, de Jacob, de Martha et la mienne aussi. Je travaillais déjà pour les Schwartz lorsque Ethan est né. On voit aussi où il est né. Est-ce que je dois parler de tout ça ici ? Je trouve ça gênant.
Juge McCarthy – Pourquoi trouvez-vous gênant de parler d’un baptistère ?
Gertrude – Les histoires de famille, il vaut mieux ne pas trop en parler. Dans ma cuisine, ça va, mais pas ici.
Me Miller – Je suis consciente de la réticence de Mme Horowitz. Mais, son témoignage est crucial dans la présente affaire qui oppose M Ziegler à Mme Schwartz.
Juge McCarthy – Prenez votre temps et dites-nous en vos mots ce que vous croyez que nous devons savoir.
Gertrude – Ethan est né à l’endroit indiqué sur le baptistère. C’était une congrégation religieuse où les filles-mère accouchaient. La mère d’Ethan travaillait à la confiserie. Elle a rencontré Zack, le frère de Jacob. Peu de temps après, sa mère est tombée enceinte, Zack  est décédé lors d’une dispute entre des gangs de rue. Les journaux mentionnaient qu’il était impliqué dans la vente de drogues. En fait, sa vie semblait aller mieux une fois qu’il a eu un emploi à la confiserie. Jacob pensait qu’un travail régulier l’éloignerait de sa gang. Ça n’a pas fonctionné.
Me Miller – Comment savez-vous que Zack est le père d’Ethan ?
Gertrude – C’est écrit sur le baptistère.
Me Miller – Comment expliquez-vous qu’Ethan était visé comme héritier alors qu’il n’avait que deux ans ?
Gertrude – Martha ne pouvait pas avoir des enfants.
Me Miller – Comment le savez-vous ?
Gertrude – M. le Juge, je préfèrerais ne pas répondre à cette question. Martha ne voudrait pas que j’en parle.
Juge McCarthy – Je ne vois pas, Me Miller, l’utilité d’en savoir davantage à ce sujet.
Me Miller – Est-ce que le don que les Schwartz ont fait à l’école vous a surpris ?
Gertrude – Tout comme Ethan, j’ignorais qu’ils avaient autant d’argent. Mais, Martha aimaient les enfants comme s’ils avaient été les siens. Les enfants ont contribué énormément à sa fortune. Je ne sais pas pourquoi ils tenaient à ce que ça soit un édifice pour l’enseignement des sciences. Ils n’ont jamais parlé de leur testament. J’étais la confidente de Martha, mais elle me disait seulement ce qu’elle jugeait approprié.
Me Miller – Vous avez travaillé avec Ethan. Croyez-vous qu’il a les compétences pour diriger cette entreprise ?
Gertrude -  Martha était plus exigeante envers lui qu’envers les autres employés. Ethan comprend très bien ce qui distingue les confiseries de Martha des autres. Ce n’est guère complexe de faire un gâteau au chocolat avec quelques ingrédients. Mais, ça n’a pas vraiment de saveur, c’est fade au goût. Les recettes de Martha sont complexes à réussir parce qu’elles comprennent des ingrédients qui sont sensibles à divers facteurs. Ce sont ces ingrédients qui leur donnent un goût exquis. Même lorsque la recette est écrite et détaillée, ça ne signifie pas que n’importe qui peut la réussir. Il faut beaucoup d’expérience pour ne pas la rater.
Martha pouvait créer de nouvelles recettes à volonté. Elle connaissait comment divers ingrédients réagissent entre eux. C’est ça qu’elle a montré à Ethan. Il y a d’autres employés qui sont aussi habiles que Martha. L’entreprise tient à la compétence de ces employés. Ethan a bien compris que les confiseries européennes n’ont rien à voir avec les bonbons sucrés populaires.
Avant que soit installé un système de climatisation, nous ne pouvions pas faire certaines confiseries qui réagissaient mal à la chaleur et à l’humidité. Certains clients se demandent pourquoi certaines confiseries ne sont pas emballées. Elles ont besoin d’une aération continue, sinon elles s’agglutinent les unes aux autres.
Me Miller – Je vous remercie de ces précieuses informations, Mme Horowitz. Je n’ai pas d’autres questions à vous poser. Du coup, j’aimerais présenter ce baptistère comme preuve du lien de parenté entre Jacob Schwartz et Ethan Ziegler. J’aimerais aussi ajouter que le frère aîné de Jacob, Matthew, habite à Hartford Connecticut. Si la Cour le juge nécessaire, il serait possible d’obtenir sa version qui, vous le devinez M. le Juge, corrobore celle de Mme Horowitz. Cependant, dans le cas de Matthew Schwartz, il ne s’agit que d’une opinion. Maintenant, j’aimerais interroger Mme Karen Schwartz.
Juge McCarthy – Je m’explique mal que M. Ziegler ne porte pas le patronyme Schwartz puisque vous prétendez qu’il est le neveu de Jacob Schwartz.
Me Miller – Ethan a pris le nom de famille de sa mère.
Juge McCarthy – Merci de cette précision, Me Miller.
Katheryn n’est pas encore consciente de l’impact du témoignage de Gertrude. Elle est en mesure de le constater lorsque Me Gordon demande au juge McCarthy une pause afin de s’entretenir avec sa cliente. Le juge refuse sa demande. Karen n’a d’autres choix que de s’amener à la barre des témoins.
Me Miller – Vous prétendez que l’entreprise doit se retrouver dans les mains d’un membre de la famille Schwartz. Est-ce que vous êtes toujours de ce dire ?
Comme Karen n’a fait qu’un signe de la tête pour signifier son approbation, le juge exige d’elle une réponse verbale.
Me Miller – Êtes-vous la seule de la famille Schwartz qui travaille à l’entreprise ?
Karen – Non. Il y en a deux autres.
Me Miller – Vous souhaitez donc que les deux autres aient leur part de l’entreprise. Est-ce le cas ?
Karen – Non. Ce sont des travailleurs réguliers. Moi, je fais de la gestion.
Me Miller – J’ai les relevés de vos salaires reçus de l’entreprise. Vous avez donc été payée pour vos services au même titre que les deux autres membres de la famille Schwartz. Pourquoi croyez-vous que les Schwartz ont été injustes envers vous, mais pas envers les deux autres travailleurs de votre famille ?
Karen – Parce que mon travail a fait beaucoup de différence depuis mon embauche.
Me Miller – Jacob et Martha vous ont donné leur chalet . Ils ont vu à ajouter 50 000$ pour ne pas que ce soit un cadeau empoisonné. À qui appartenait le chalet ?
Karen – À Jacob et Martha
Me Miller – J’ai ici une copie du titre de propriété. Le chalet appartenait à Martha Henkel. J’aimerais vous soumettre cet autre document M. le Juge.
Il est rare qu’un juge sourit en cour lorsqu’un témoin en arrache. Mais, c’est bien évident qu’il apprécie la performance de Katheryn.
Me Miller – Vous acceptez que Martha vous lègue ce bien estimé à plusieurs centaines de milliers de dollars et en même temps vous refusez que ce couple octroye leur entreprise à Ethan Ziegler. Pourquoi acceptez-vous un bien d’une femme dont le patronyme est Henkel et non Schwartz ?
Karen – Martha faisait partie de notre famille au même titre que Jacob.
Me Miller – Je respecte votre opinion. Je continue. Est-ce que Jacob et Martha vous ont déjà promis de vous léguer ou de vous vendre l’entreprise ?
Karen – Je vous l‘ai déjà dit. Je suis la seule qui sait comment fabriquer les confiseries et qui est capable de gérer Temptation.
Me Miller – Vous me donnez une réponse vague alors que je vous ai posé une question précise. Les Schwartz vous ont-ils déjà mentionné que l’entreprise vous appartiendrait un jour ou l’autre ?
Karen – Non.
Me Miller – Est-ce que mon client, selon vous, connaît bien les procédés de fabrication ?
Karen – Il se souvient de certaines recettes, mais sûrement pas toutes.
Me Miller – Comment savez-vous qu’il ne les connaît pas toutes ?
Karen – Il n’a pas travaillé à l’usine depuis quelques années.
Me Miller – Diriez-vous que vous assumez bien des choses quant à cette entreprise ?
Me Gordon – Je m’objecte à ce genre de questions, M. le Juge.
Juge McCarthy – Me Miller, évitez les questions qui vise à vous en prendre au caractère de votre témoin. Il ne s’agit pas d’un crime, mais d’un testament.
Me Miller – Quel est votre avis sur le don que les Schwartz ont fait à l’école ?
Karen – Ils auraient dû moderniser l’entreprise au lieu d’agrandir l’école.
Me Miller – Ils ont conservé pour l’entreprise un montant d’environ 2 millions$. Trouvez-vous que ce montant est suffisant pour rénover et améliorer le sort de l’entreprise ?
Karen – Ça paraît énorme. Mais, rénover une industrie, c’est dispendieux.
Me Miller – Avez-vous un plan d’affaires pour apporter des améliorations ?
Karen – Je trouve qu’il faut mécaniser l’usine parce qu’il y a trop d’employés. Les salaires rongent les profits.
Me Miller – Je comprends votre désir, mais j’en déduis que vous n’avez pas un plan d’affaires détaillé comme celui de mon client.
Karen – Personne ne m’a demandé d’en rédiger un. Ça ne veut pas dire que je ne saurais pas quoi faire si j’étais propriétaire de l’entreprise.
Me Miller – Comment expliquez-vous que les Schwartz ont amassé une fortune colossale en trente années d’opération ?
Karen – Ils auraient pu en faire davantage.
Me Miller – Avez-vous déjà discuté avec les propriétaires des améliorations que vous souhaitiez ?
Karen – À quelques reprises.
Me Miller – Et le résultat ?
Karen – Martha était réticente à voir une nouvelle machine entrer dans l’usine. Elle prétendait qu’elle ne pouvait pas produire la même qualité de confiseries avec des machines. C’est Martha qui prenait la décision finale.
Me Miller – Vous avez prétendu dans votre témoignage précédent que c’était vous qui preniez les décisions et qu’elle vous laissait le champ libre.
Karen – Elle me laissait faire ce qu’elle jugeait correct, mais elle ne voulait rien entendre pour ce qui était des améliorations.
Me Miller – Bref, la méthode artisanale disparaîtrait de l’entreprise en moins de deux si vous en aviez la possession. Est-ce le cas ?
Karen – Ce qui m’intéresse, c’est de faire des profits. Le business, c’est faire de l’argent. Les Schwartz ne voulaient pas changer leur façon de faire. Ça se voyait qu’ils avançaient en âge, parce que leurs décisions commençaient à être douteuses.
Me Miller – Vous prétendez donc que plus on est jeune dans cette industrie, meilleure sont nos idées. Je vous indique que mon client est plus jeune que vous. J’ai une autre question pour vous, Mme Schwartz. Saviez-vous que le nom d’Ethan Ziegler figurait sur les sept derniers testaments des Schwartz ? Le vôtre ne figurait que sur le dernier.
Karen – Les Schwartz ont été injustes envers moi. C’est tout ce que j’ai à dire.
Me Miller – Ce sera ma dernière question. Je ne veux pas vous importuner outre mesure. Votre requête n’est pas fondée sur votre compétence supérieure à diriger cette entreprise. Vous prétendez simplement que cette entreprise doit appartenir à un membre de la famille Schwartz. Vous savez maintenant que mon client, Ethan Ziegler est votre cousin. Pourquoi croyez-vous que l’entreprise doit vous revenir plutôt qu’à lui ? Je tiens mordicus à vous rappeler, ainsi qu’à la Cour, que votre plainte porte strictement sur un lien de sang et non sur une capacité, un rendement et encore moins sur une vision d’avenir pour l’entreprise. Prenez votre temps, Mme Schwartz, car votre réponse est cruciale pour bien comprendre l’intention derrière votre requête.
Karen regarde son avocat d’un air hébété. Karen est visiblement embarrassée. Elle réalise qu’elle vient de se faire mettre en pièces par quelques questions pointues, mais des questions qui ont porté sur l’écart entre ses aspirations personnelles et le souci d’assurer une pérennité à l’entreprise. Et que dire de son désir de voir l’entreprise passer aux mains d’un membre de la famille Schwartz.
Katheryn me regarde en attendant la réponse de Karen qui ne vient pas. Je lui faissigne de s’arrêter là, Karen étant déboutée.
On entend Karen marmonner quelques mots inaudibles. Son avocat demande au juge une pause pour s’entretenir avec sa cliente. Cette fois-ci, le juge accepte. L’attitude du juge est facile à décoder : il n’en revient tout simplement pas du manque de préparation de Karen. Son avocat n’a pas fait un travail digne de cette cause. C’est surtout lui qu’il faut blâmer. Il est de bonne guerre que, de chaque côté, la présentation soit étoffée et bien documentée. On aurait dit un géant combattant un nain.
Au retour de la pause, le juge s’adresse à Karen pour lui dire qu’il lui remettra son jugement qui n’est pas en sa faveur. Il décoche une flèche à l’endroit de son avocat, Me Gordon, en affirmant qu’il aurait apprécié que sa cliente soit davantage consciente de la nature de sa requête. Sa préparation manquait de profondeur et il ne se gêne pas pour le souligner.
Karen ne se doute pas non plus qu’elle écope de tous les frais de Cour, ce qui ajoute l’injure à l’insulte. Sans compter qu’elle a perdu son emploi. Nous avons gagné, mais Karen en est sortie amochée, alors qu’elle a contribué à l’entreprise. Ce n’est certainement pas le chalet qui lui servira de consolation.
J’ai remporté un match contre Karen, mais l’entreprise a perdu une employée irremplaçable. Je compte laisser la poussière retomber avant de licencier définitivement Karen.
Épisode 19 – Un virage inattendu
Le verdict du juge McCarthy ne plaît pas à Karen, nul doute. Je suis soulagé que Katheryn ne la pas malmenée comme je l’anticipais. Karen a sûrement réalisé que son mécontentement ne s’appuyait pas sur des arguments valables. Il y a une différence entre subir une injustice et sentir qu’on a été traité injustement. L’argumentation de Karen manquait de mordant et de réalisme.
Katheryn l’a amené à réaliser que sa frustration tire ses racines d’une attente qu’elle a imaginée sans vérifier auprès de Jacob et de Martha si ces aspirations étaient justifiées. Son attente s’est transformée en un rêve aux proportions démesurées. Elle a fini par amplifier son impact dans l’entreprise, s’attribuant un rôle plus grand que nature. Il me semble crucial qu’elle voit la réalité d’un autre œil, sinon elle reviendra à la charge ou ne s’en remettra jamais. Le rapport du juge McCarthy lui a fait comprendre qu’il faut des raisons plus sérieuses pour modifier un testament.
La validité d’un testament est difficile à contester parce qu’on accepte mal l’héritier. Il aurait fallu que Karen mette en doute la santé mentale de Jacob et Martha pour que sa requête soit prise au sérieux. Elle a choisi de mettre en doute les capacités de l’héritier. Katheryn a saisi la balle au bond et a contre-attaqué Karen sur son propre terrain, son point faible. Katheryn n’a pas eu besoin de démontrer que je possédais des qualités supérieures à celles de Karen. Il a suffi de montrer que j’avais des qualités équivalentes aux siennes.
Karen n’a pas contesté le fait qu’elle héritait du chalet. Ce qui faisait son affaire, elle voulait le conserver. Son argumentation était cousue de contradictions que son avocat aurait dû déceler avant de mettre le pied dans la salle de Cour. Il est probable que Karen n’est pas parvenu à le convaincre hors de tout doute que le testament ne lui rendait pas justice.
Katheryn s’attendait à croiser le fer avec Karen. Elle a vite perçu la faiblesse de ses arguments. Elle a compris qu’il ne s’agissait que de la faire parler pour la voir s’embourber. Karen a été victime de son égocentrisme. Aucun juge n’aurait osé renverser la décision des Schwartz et priver une école d’un donation aussi substantielle sans une litanie de motifs sérieux.
Une fois la cause entendue, la langue de plusieurs employés se délie. Nous n’en profitons pas pour nous targuer de cette victoire qui n’en est pas une, en réalité.
Sans qu’on ait besoin d’en discuter, notre déménagement définitif d’Houston à New York se présente comme la prochaine étape. Il y a une entente tacite entre nous deux. Les derniers événements ont servi à nous rapprocher. En fait, ce n’est pas simplement un rapprochement. Il s’agit plutôt d’une rencontre entre deux êtres qui partagent un rêve. Je n’accepterais pas de vivre avec Katheryn si sa vision de l’entreprise détonnait avec la mienne.
Katheryn saisit bien que la nature des confiseries de Martha découle d’une culture spécifique et qu’il reste à la faire connaître à une clientèle plus vaste. Elle  comprend que l’augmentation des ventes ne passera que difficilement par la mécanisation de l’usine. Je reste tout de même ouvert à une mécanisation partielle, pourvu qu’elle n’affecte pas la nature de nos produits. Je n’oublie pas que certains employés voient des avantages à la mécanisation. Je vais proposer à Katheryn un projet qui devrait soulever sa passion et son enthousiasme envers Temptation.
Nous déménageons. Pour ma part, il me reste que quelques effets personnels à Houston. À notre arrivée à Houston, nous rencontrons M. Marshall et nos collègues du cabinet d’avocats. Pour adoucir notre démission, Katheryn a apporté un vaste assortiment de confiseries. Leur réaction renforce ma conviction qu’il faut ouvrir d’autres confiseries. Mais, pour y arriver, j’ai une stratégie dont il faudra discuter.
Katheryn et ses amies ont déjà débarrassé les deux appartements de la plupart des meubles. Ce que nous conservons a été rangé dans des boîtes qui nous allons expédier à New York. Il ne faut que deux journées pour compléter le déménagement et remettre nos clés aux propriétaires.
Une fois sur l’avion de retour, j’en profite pour expliquer ma conception quant à la transformation de l’entreprise. Tout changement devra tenir compte de notre méthode de fabrication. En définitive, ce n’est pas une métamorphose. La nature de nos produits ne changera pas. Nous allons ajouter des franchises Temptation. La marque de commerce est déjà établie : il ne reste qu’à créer d’autres débouchés pour nos produits.
Moi – Ce qui distingue nos confiseries, c’est la méthode de fabrication. Je projette un voyage en Allemagne pour visiter sur place des confiseries comme la nôtre. Je tiens à ce que tu sois convaincue qu’il est préférable de maintenir ce type de production plutôt que de mécaniser l’usine qui permettrait de produire des friandises qui existent déjà. Tu as constaté la réaction de nos collègues lorsqu’ils se sont gavés des échantillons que tu avais apportés.
Katheryn – Je m’explique mal pourquoi personne ne vend ces friandises dans les plus grandes villes des États-Unis.
Moi – La raison est simple : la formation nécessaire pour devenir un confiseur expert est un processus de longue haleine et très exigeant.
Katheryn - Nous pourrions fabriquer les confiseries à New York et les distribuer dans des franchises Temptation.
Moi – Pour certaines confiseries, je suis de ton avis. Mais, je songe plutôt à vendre des franchises à des propriétaires qui recevraient une formation à New York.
Katheryn – Notre établissement n’offre pas l’espace requis pour un tel projet. Nous sommes déjà à l’étroit.
Moi – Je propose de transformer l’appartement et de s’en servir pour cette formation. Aussi, le bureau de l’usine, ce qui était jusqu’à récemment le bureau de Karen, serait mieux utilisé pour la fabrication.
Katheryn – Je croyais que tu voulais demeurer dans l’appartement.
Moi – Je n’ai jamais prévu y demeurer. Je n’aime pas dormir où je travaille. Un tel arrangement porterait un coup dur à notre relation. Je veux éviter cela.
Katheryn – Ne crains-tu pas que, une fois que les franchisés connaîtront nos recettes, ils vont se détacher de la chaîne ?
Moi – Bien au contraire. Lorsqu’ils constateront que le contrat rapporte plus de bénéfices que d’inconvénients, ils ne songeront pas à se dissocier. C’est utopique de penser que des locataires de boutique vont se comporter comme des propriétaires. On n’en finira plus de les remplacer. Des locataires ne se dépasseraient pas pour nous enrichir. Par contre, des propriétaires le feront chaque jour, mais à condition que ce soit pour eux-mêmes.
Katheryn – Je ne vois pas quels bénéfices nous pourrions en tirer.
Moi – Nous allons financer une partie de leurs installations, leur vendre l’équipement dont ils ont besoin et se charger d’une décoration uniforme de la boutique. Comme il existe déjà des franchises dans divers domaines, surtout dans l’alimentation, nous allons les consulter. Alors, avant de se faire une montagne avec un grain de sable, je préfère attendre le résultat de cette consultation.
Katheryn – As-tu pensé comment j’allais m’intégrer à un tel développement ? C’est excitant pour toi, mais énervant pour moi. Je ne m’y connais pas en confiseries.
Moi – J’aimerais vivre l’expérience d’ouvrir une autre boutique Temptation à New York avant de nous rendre dans des villes plus éloignées. À vrai dire, vu la taille de New York, nous pouvons ouvrir plusieurs franchises, ce qui me semble prudent.
Katheryn – Qui va leur donner cette formation ?
Moi – Nos employés. Plusieurs d’entre eux ont plus de 20 années d’expérience en confiserie. Nous pourrions les récompenser en conséquence. Je songe même à réintégrer Karen.
Katheryn – Tu blagues !!! Jamais elle n’acceptera de revenir. Sans compter qu’elle doit me détester à mort. Des idées comme celle-là, je pourrais bien m’en passer. Dès qu’elle remettra les pieds à l’usine, elle va retourner les employés contre nous. Tu sais bien qu’elle n’acceptera pas de revenir. J’ai l’impression que tu te sens coupable d’avoir hérité de Temptation. Je t’ai débarrassé d’une épine au pied et maintenant tu t’ennuies déjà d’elle.
Moi – Nous pourrions aussi lui aider à ouvrir une boutique à son compte. Mais, je préfèrerais qu’elle revienne à l’usine. Ses compétences sont précieuses, voire indispensables.
Katheryn – Karen n’endosse pas ta conception quant à la méthode de fabrication. Elle deviendrait vite un casse-pieds, un embarras.
Moi – Je vais attendre quelques semaines. Durant ce temps, elle va réaliser qu’elle ne peut se trouver un emploi aussi valorisant que celui qu’elle avait chez Temptation. Elle aime gérer du personnel et, de plus, elle connaît nos recettes à fond. Nous avons besoin de toutes les ressources disponibles. Karen emporte avec elle une expertise qui sera difficile à combler. Je ne crois pas non plus que je pourrai la remplacer à pied levé par un autre employé. Karen aime ce rôle de gérante : elle aime diriger des employés.
Katheryn – Pour l’instant, je suis réticente à cette suggestion, et c’est le moins qu’on puisse dire. Tu es imprévisible, et pas à peu près non plus.
Moi – Je préfère avoir un soldat de plus dans mes rangs que de le voir me combattre.
Katheryn – Tu devras te dépasser pour me convaincre qu’elle peut être un bon soldat. Tu sembles oublier qu’elle a voulu te tirer le tapis sous les pieds.
Moi – Ce n’est pour le moment qu’une proposition. Ça te permettrait plus de latitude pour t’intégrer à l’entreprise. Je doute que tu souhaites fabriquer de la réglisse à partir de maintenant. Je ne perds rien à rencontrer Karen.
Katheryn – Tu assumes qu’elle acceptera une rencontre. J’en serais fort étonnée.
Moi – Karen a besoin d’un salaire.
Katheryn – Parle-moi plutôt de la maison dont tu rêves.
Moi – Ce sera celle que tu choisiras.
Katheryn – Mais, j’ai déjà choisi la voiture.
Moi – J’accepte de travailler dur pourvu que tu te plaises dans cette maison.
Katheryn – Il doit bien y avoir anguille sous roche pour que tu me fasses confiance à ce point.
Moi – Je ne cherche pas à avoir le monopole des décisions. Je ne rivalise pas avec toi non plus. Je sais que tu laisses de côté une profession pour te lancer aveuglément dans un projet qui m’appartenait au départ et auquel tu n’as jamais songé. Tu prends un risque pour moi : je suis surpris de ton geste. Ma reconnaissance envers toi n’a rien d’étonnant. Mais, ne t’imagine pas que ce projet ne t’apportera que des bienfaits : ça pourrait devenir une galère.

Katheryn – Je me souviendrai longtemps du dernier mois, une séquence de montagnes russes. J’espère que le pire est derrière nous. Malgré tout, je préfère ce genre de vie à une vie ennuyante dans un cabinet d’avocat.
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Épisode 20 – Entre l’écorce et l’arbre
Près d’un mois s’est écoulé depuis que Katheryn a déménagé à New York. Ce deuxième mois ne ressemble en rien au premier, ce qui permet à Katheryn de voir plus loin que le lendemain. Le fait de se retrouver dans une maison qui l’enchante a comme effet de dissiper ses doutes, ses inquiétudes. Curieusement, elle passe la majorité de son temps chez Temptation. Elle tient à se faire la main à tous les aspects de l’entreprise : elle n’aime pas traîner de la patte et rester bouche bée lorsqu’une question pointue lui est posée. J’attends qu’elle devienne consciente de ce qui l’intéresse davantage dans l’entreprise. Je sais fort bien que la monotonie l’horripile et qu’elle carbure aux imprévus. Aussi, les situations qui l’acculent dans les câbles lui insufflent de l’énergie : avec ce projet de franchise qui plane à l’horizon, elle ne manque pas de défis. Je ne m’attends pas à ce qu’elle se campe dans un rôle secondaire et qu’elle se laisse porter par la vague : elle voudra prendre part aux décisions dans un avenir rapproché.
Mais, l’absence de Karen se fait sentir. Je n’arrive pas à combler plusieurs rôles à la fois. Avant que la situation empire, je décide d’en discuter avec Katheryn, au risque de provoquer une autre confrontation entre nous deux. J’attends le moment opportun. Je lui propose d’abord un souper en tête-à-tête sur le patio. Je fais venir le sujet en douceur, entre deux verres de vin.
Moi – Je n’ai jamais imaginé que la fabrication de confiseries t’intéresserait autant. Comment expliques-tu ton vif intérêt ?
Katheryn – Tout est nouveau. Je suis surtout étonné de la complexité qui se cache derrière un bonbon qui tient dans le creux de la main. Lorsque tu me parlais des confiseurs experts, ça me faisait sourire. Je les regarde travailler et tout semble facile, mais je n’arrive pas au même résultat qu’eux. Il faut dire que cuisiner n’a jamais été ma tasse de thé.
Moi – Donc, tu ne prévois pas te consacrer à la fabrication.
Katheryn – Pas du tout. Pour l’instant, je ne cherche qu’à comprendre tout ce que le processus de fabrication implique.
Moi – J’en déduis que la gestion de l’atelier ne te convient pas.
Katheryn – Je ne veux pas gérer le magasin non plus. Ça deviendrait une routine après une semaine.
Moi – Que comptes-tu faire ?
Katheryn – Établir des franchises. J’aimerais ça et je sens que même si ce projet t’intéresse, la nature de ce travail ne te convient pas. Nous serions ainsi complémentaires. Je veux aussi sentir que tu as besoin de moi.
Moi – C’est vrai, je préfère l’encadrement de l’usine, la production. Mais, mes nombreuses autres tâches minent ma disponibilité. Nous avons besoin d’embaucher une remplaçante de Karen.
Katheryn – As-tu arrêter ton choix sur un candidat ?
Moi – Oui. Je songe plutôt à faire une offre à Karen.
Katheryn – Je viens de comprendre pourquoi tu me verses du vin à volonté. Lorsque tu as quelque chose d’important à me demander, je te vois venir de loin. Je persiste à croire qu’elle constitue un risque. Pourquoi veux-tu lui lancer une bouée de sauvetage ?
Moi – J’ai su qu’elle n’est pas sortie de sa maison depuis un mois et qu’elle frôle la dépression. Je ne pourrai pas cumuler les fonctions de Karen, Martha et Jacob. J’aimerais lui communiquer mes conditions pour voir qu’elle est son attitude. Karen ne possède pas les qualités pour diriger une telle entreprise, mais comme gérante à l’usine, on ne trouvera pas mieux. Je ne vois pas pourquoi tu t’inquiètes à ce sujet. Je ne sens pas qu’elle peut devenir une compétitrice pour moi. Elle est excellente technicienne dans le domaine de la fabrication. Elle l’a démontré. Certes, elle s’est monté un château d’Espagne qui s’est effondré. Elle n’a pas perdu pour autant ses compétences, et j’ai besoin de ses compétences.
Katheryn – Pourquoi me consultes-tu à ce sujet, si ta décision est déjà prise ?
Moi – Il te faut apprendre, Katheryn, à prendre des décisions rationnelles plutôt qu’émotionnelles. C’est embarrassant pour moi de lui demander son aide, alors que je viens de la débouter en Cour. Karen n’est pas venu chercher ses affaires personnelles, parce que je crois qu’elle espère toujours revenir. Elle a cette entreprise à cœur. Tout ce que je souhaite, c’est qu’elle ait mieux cerné le rôle qui lui convient dans l’entreprise. Tu rêves de franchises, mais tu n’as pas réalisé qu’il nous faut plus de personnes compétentes afin que tu puisses mener ton propre rêve à bon port. Karen pourrait être l’une d’elles.
Katheryn – Elle doit bien me détester.
Moi – Je pourrai répondre à toutes ces questions lorsque je l’aurai rencontrée.
Katheryn – Si cette affaire tourne au vinaigre, tu n’auras que toi à blâmer.
J’avais prévu que Katheryn serait réticente à ma proposition. Elle ne peut être consciente de toutes les exigences auxquelles je dois faire face. Je ne peux non plus attendre qu’elle connaisse tous les recoins de l’entreprise avant de démarrer ce projet de franchisage. Le lendemain, je téléphone à Karen pour planifier une rencontre.
Moi – Karen. C’est Ethan. Avant que tu raccroches, j’aimerais que tu m’écoutes.
J’attends quelques secondes. Elle ne raccroche pas, mais ne parle pas non plus. Tout n’est pas désespéré.
Moi – Je sais que tu es très déçue de la tournure des événements concernant l’entreprise, l’héritage et le reste. Je veux apporter d’importantes transformations à la confiserie et j’aimerais que tu en fasses partie. Voilà pourquoi j’aimerais te rencontrer pour te faire part de ce que je projette pour toi. Est-ce que nous pourrions souper ensemble au resto et en discuter.
Karen – Comment penses-tu que je vais retourner là-bas après une telle humiliation ?
Moi – Je sais que je t’en demande beaucoup. Je ne prends pas toujours des décisions qui plaisent à tout le monde. Mais, si tu préférais ne pas revenir, j’aimerais te proposer d’ouvrir une franchise Temptation.
Karen – C’est quoi ce projet de franchisage ?
Moi – Je projette d’ouvrir des franchises dans la région de New York et ailleurs plus tard.
Karen – J’ai deux enfants au collège et je n’ai pas deux cennes à frotter ensemble.
Moi – Laisse-moi t’aider Karen.
Karen – Tu veux m’aider après m’avoir cogné dessus comme si j’étais un clou rouillé ? J’espère que tu n’as pas l’intention d’inviter ton avocate à ce souper.
Moi – Est-ce que ça signifie que tu acceptes mon invitation ?
Karen – J’ai perdu le goût de travailler et ce n’est plus pareil entre moi et Bill. Il faut bien que je fasse quelque chose avant que la situation ne se dégrade davantage.
Moi – Je passerai à ta maison demain à 5 heures.
Le lendemain, je suis au rendez-vous. Elle sort de la maison, tête basse. En prenant place dans l’auto, elle avait une phrase à me dire, phrase qu’elle a dû mijoter depuis hier.
Karen – Si j’avais été un homme, c’est à moi que Jacob et Martha auraient donné l’entreprise. Mais, quand un homme veut réaliser un rêve, c’est à une femme qu’il fait appel.
Je vois bien qu’elle ne m’écoutera pas tant qu’elle n’aura pas évacué sa frustration. J’en profite pour lui dire que je comprends sa déception. Tout au long du trajet, tout y passe. J’encaisse sans maugréer. Il faut bien admettre qu’elle a raison de prétendre que je suis l’enfant prodigue. On met finalement le pied dans le resto. Karen à l’habitude des situations tendues et aux conflits entre des employés. Elle sait quand s’exprimer clairement, sans retenue. Elle se calme peu à peu. Elle scrute le menu et prend une gorgée de vin, puis une deuxième. Je sens qu’elle a finalement atteint le fond de son sac et qu’elle m’a fait part de toutes frustrations.
Moi – Tu as au moins un chalet où tu peux te retirer pour te reposer et apprécier la vie.
Karen – Le chalet ? C’est un cadeau empoisonné. Lorsque je n’aurai plus d’argent pour l’entretenir, je devrai le donner à un membre de la famille. Mais, qui en voudra ? Sûrement pas mes enfants ! Ils n’auront pas terminé de rembourser leurs dettes d’études.
Moi – Le testament stipule que tu dois le donner. En fait, officiellement, tu le donnerais, mais rien n’empêche d’exiger de l’acheteur qu’il te remette un montant en catimini.
Karen – Il n’y a personne dans la famille qui acceptera une telle entente. Il n’y a personne non plus dans la famille qui veut d’un chalet ou qui peut acheter un chalet de cette taille. Là, tu jettes de l’huile sur le feu. Si tu prévois d’autres idées du genre, je préfère retourner à la maison.
Moi – Tu as oublié que je fais partie de la famille, Karen.
Karen – En plus de l’entreprise, maintenant tu veux le chalet. Ça, c’est le bouquet !
Moi – Veux-tu le vendre ?
Karen – Tu veux acheter le chalet ?
Moi – Oui, mais à condition que tu reviennes travailler pour moi.
Karen – Tu me déconcertes.
Moi – Je vais te payer le chalet le prix fixé par l’évaluation en argent comptant. Je vais te réembaucher à l’usine à ton même poste. J’ai besoin de toi, Karen. Et toi, tu as besoin d’un salaire, d’un emploi à long terme, sans compter que le chalet deviendra un boulet au pied d’ici peu.
Karen se met à pleurer. Je devine la question suivante.
Karen – Pourquoi ferais-tu ça pour moi ? Tu n’as plus besoin de moi.
Moi – Je t’ai invitée ici pour te montrer à quel point j’ai besoin de toi et à quel point tu as besoin de moi. Je tiens aussi à te dire que, si tu avais reçu l’entreprise en héritage, la situation aurait été pire pour toi. Ce n’est pas une sinécure que de maintenir à flot et de faire grandir une entreprise.
Karen – J’ai fait une folle de moi en Cour. Mon avocat m’a donné des bons conseils, mais j’ai vite perdu les pédales. J’ai reçu le rapport du juge. Il ne m’a pas dit que j’étais folle, mais quasiment. Si j’avais su que tu étais mon cousin, crois-tu que j’aurais demandé une révision du testament ?
Moi – Tu n’as pas fait une folle de toi. Cependant, tu as paru comme une personne humiliée, choquée et insultée. Tu étais furieuse contre Jacob et Martha qui ont manqué de reconnaissance envers toi.
Karen – Tu aurais dû m’informer à ce sujet avant la Cour. J’aurais retiré ma plainte. D’ailleurs, il y a toujours eu des rumeurs à ton sujet dans la famille. Plusieurs croyaient que tu étais le fils de Jacob. En tout cas, le chat est sorti du sac. Si tu avais été dans mes souliers en Cour, tu n’aurais pas fait mieux.
Moi – Katheryn a pensé de communiquer avec ton avocat avant la Cour. Elle a plutôt décidé de te confronter, parce qu’elle voulait s’assurer que tu comprennes tous les aspects de cet héritage. Ce qui était en jeu, ce n’était pas une chaise berceuse. Katheryn n’a pas été arrogante envers toi : elle t’a simplement ouvert les yeux.
Karen – Comment penses-tu que je vais retourner à l’atelier si Katheryn est là ? On m’a dit qu’elle est en train de tout contrôler.
Moi – Non. Elle veut tout apprendre de la production. Elle se chargera d’établir les franchises. Il est vrai qu’elle n’est pas d’accord à ce que tu retournes pour la raison suivante : tu souhaitais mécaniser l’entreprise. Je ne prévois pas que ce sera le cas. Nous allons plutôt ouvrir des boutiques Temptation en vendant des confiseries de la même nature que ceux qui sont fabriquées à l’atelier. La méthode de Martha va rester. Si tu tiens mordicus à ton idée de changer la nature de nos confiseries, tu devras venir chercher tes effets personnels au bureau. Je ne t’embaucherai pas, tu peux en être certaine. La balle est dans ton camp.
Karen – Ai-je vraiment le choix ? J’avais cette idée parce que je suis incapable de penser à autre chose, encore moins à des franchises.
Moi – Avant que tu prennes une décision finale, je projette de t’amener en Allemagne afin de visiter des confiseries artisanales.
Karen – Je connais toutes les recettes. Je n’ai rien de nouveau à apprendre.
Moi – Je t’offre une semaine en Allemagne avec ton mari, mais ce n’est pas pour s’amuser. Martha n’hésitait pas à s’y rendre. Tu comprendras pourquoi une fois sur place. J’ai aussi des gens à rencontrer, des amis de Martha qui ne savent pas qu’elle est décédée. Je veux leur apprendre cette nouvelle en personne.
Karen – Tu devras expliquer tout ça à mon mari. Si c’est moi qui lui explique ce que tu me racontes, il va faire ses valises en croyant que j’ai perdu la tête.
Moi – Nous allons vous inviter bientôt à la maison, d’ici quelques jours. Ce voyage en Allemagne, je le prévois dans une dizaine de jours. Par après, tu me feras part de ta décision.
Le souper terminé, je reconduis Karen à sa résidence. J’ai bon espoir qu’elle acceptera mon offre. Je ne crois pas cependant qu’elle a compris ce que j’attends d’elle suite au voyage en Allemagne. Si elle ne s’étonne de rien, je saurai qu’elle ne peut rien contribuer à l’entreprise. Le moteur de la création, c’est le rêve, la capacité de s’émouvoir.
Épisode 21 – Un choc culturel
À mon retour à la maison, je relate à Katheryn mon entretien avec Karen. Sa réaction est mi-figue, mi-raisin. C’est compréhensible. Elle saisit que je tente de réparer des pots cassés en même temps que j’élabore des stratégies pour donner l’élan voulu à notre projet.
Il y a des événements douloureux qui surgissent à l’improviste et sur lesquels nous n’avons pas de contrôle. Pour se maintenir en équilibre, faire contrepoids à ces événements qui nous heurtent de plein fouet, il faut redoubler d’effort et créer d’autres événements dont le résultat pourrait être bénéfique. Karen a encaissé sa défaite en Cour sans avoir été capable de se réinventer, ce qui était attendu vu l’importance de l’héritage pour elle. Rêver après une défaite cuisante, c’est atroce. Il faut du temps pour s’en remettre. Le temps seul n’arrange pas les choses.
Il semble exister un mécanisme inhérent aux êtres humains : nous rêvons à ce que nous pouvons atteindre, à partir de ce que nous connaissons de nous. La frustration découle de l’incapacité à atteindre l’objectif qu’on s’est fixé. Karen a encaissé une frustration parce qu’elle a raté sa cible, son objectif. Les frustrations sont des occasions pour réévaluer nos habiletés, se mettre à l’heure juste. Plus l’écart est grand entre ce dont nous rêvons et ce que nous sommes en mesure de réaliser, plus la frustration est grande. Les pauvres sont souvent plus heureux que les riches, probablement parce qu’ils savent retenir leurs rêves à portée de main de leurs capacités.
Le chalet a servi à toute une famille de se ressourcer malgré les vicissitudes de la vie. Martha et Jacob ne gaspillaient pas leurs énergies à des rêves impossibles. Ils avaient appris à la dure comment éviter les déceptions. Ils rêvaient à ce qu’ils étaient certains de réussir.
Les souvenirs les plus marquants pour la famille ont été vécus au chalet. Certes, Martha en appréciait la valeur plus que les autres. Martha est, pour ainsi dire, sortie des cendres d’Auschwitz. Mieux que quiconque elle savourait ces moments magiques au chalet. Elle ne se contentait pas de se baigner dans cette atmosphère, elle s’éclaboussait comme des enfants dans l’eau. Jamais je ne l’ai vue arborer un air triste au chalet. Au travail, c’était une autre paire de manches.
Katheryn reste toujours silencieuse lorsque je reviens sur la vie de Martha. Ça lui permet de comprendre la mienne, mes conceptions autant dans ma vie personnelle et mon attitude envers l’entreprise. Mon mentor était Martha, c’est devenu clair pour Katheryn. Je ne fais que maintenir vivante une tradition, une culture qui vient de loin dans le temps et dans l’espace. Elle le découvre jour après jour, chaque fois que je lui relate des événements qui ont marqué la vie de Martha.
Lorsque je lui mentionne que Karen et son mari viendront nous visiter, elle voit que nous éviterons de dresser des remparts entre nous et notre entourage, ce qui risquerait en bout de ligne de nous emprisonner et de nous esseuler dans une forteresse. Nos ennemis n’achètent pas nos produits, non plus.
J’explique aussi à Katheryn que j’ai fait une offre à Karen pour acquérir le chalet. Elle ne bronche pas. Elle est en droit de m’adresser une remontrance pour ne pas l’avoir consultée à ce sujet. Mais, elle me fait la remarque suivante :
Katheryn – Tu te souviens de Peggy, une athlète que j’ai connue au collège. Je t’ai souligné le fait que tu agis comme elle. Tu viens de m’en donner une preuve additionnelle. Force est de réaliser que je devrai composer avec ce trait de personnalité comme j’ai dû m’en accommoder dans les compétitions avec Peggy. Lorsqu’on croit que l’issue d’un événement est inévitable, voilà qu’Ethan change la donne au dernier instant.
Moi – Je m’attendais à une volée de bois vert de ta part.
Katheryn – Je n’ai pas l’intention de me battre contre des moulins à vent. J’ai plutôt décidé de considérer cette caractéristique comme faisant partie de ton charme. Je ne suis pas cynique en disant cela.
Moi – Puisque je suis sur une lancée, j’ajoute que je planifie une visite d’une semaine en Allemagne.
Katheryn – Qu’allons-nous faire en Allemagne ?
Moi – Visiter des confiseries avec Karen et son mari.
Katheryn – Ça, c’est le bouquet ! Nous partons en Allemagne avec Karen et son mari. Quand partons-nous ?
Moi – D’ici deux semaines.
Katheryn – Est-ce qu’il y a d’autres surprises au fond de ton sac ?
Moi – Tout ça te paraît un peu précipité. J’en conviens.
Katheryn – Ça paraît précipité, parce que ça l’est. Tes décisions me désorientent.
Moi – Je veux simplement voir si Karen peut changer son attitude envers la méthode artisanale. Je veux en avoir le cœur net avant de l’embaucher. Je prends mes précautions. C’est un voyage éducatif. Nous allons en profiter aussi pour prendre contact avec quelques amies de Martha.
Katheryn – Je me console en disant que tu es vraiment capable de faire la folie de me demander en mariage en faisant l’épicerie. Tu es vraiment imprévisible.
Moi – Je ne prends pas des décisions comme celle-là à la légère.
Katheryn – Tu considères donc qu’acheter un chalet constitue une décision à la légère.
Moi – Nous n’avons rien à perdre. Je fais d’une pierre deux coups.
Katheryn – Parfois, je me demande si tu ne fais pas tout ce cirque pour m’impressionner.
Moi – Oui. Je ne veux certainement pas te décevoir.
Katheryn – Pour l’invitation de Karen et de son mari, qu’attends-tu de moi ?
Moi – Que tu sois gênée au début, mais à l’aise peu après.
Katheryn – Demain, au réveil, je veux que tu me résumes tout ce que tu viens de me raconter. Si tu oublies quelque chose, je te fais un rendez-vous chez le médecin. Je t’avertis à l’avance. N’oublie aucune surprise de cette litanie. J’affectionne les imprévus, mais pas à la douzaine.
Nous ne sommes pas vraiment conscients des principes qui nous guident dans la vie, un peu comme on ne porte plus attention aux panneaux indicateurs qui longent les routes que nous empruntons régulièrement. Mais, lorsqu’on s’aventure dans des endroits inconnus, nous allons même jusqu’à ralentir pour bien lire chacun d’eux. Ce projet de franchisage m’amène à bifurquer sur une route inconnue, étrange. Une fois sur place en Allemagne, en terrain inconnu, je porterai sûrement attention à des indices qui me feront réaliser dans quelle direction me diriger. La confiserie est devenue un automatisme. Qui sait ce que j’apprendrai de nouveau là-bas ? Mon projet de franchisage ne fait pas l’unanimité. Ce rêve pourrait être une erreur regrettable.
Je constate le fossé qui me sépare de Katheryn quand vient le temps de prendre des décisions pertinentes à l’entreprise. J’accepte cet état de choses, pourvu qu’elle me prête sa confiance jusqu’à ce qu’elle puisse identifier les tenants et les aboutissants d’une telle entreprise. Je me croise les doigts. Elle ne perçoit que le beau côté du projet.
Karen et son mari acceptent de nous rendre visite. Je n’ai pas besoin de les supplier et je sais pourquoi. En traversant le seuil de la porte, je constate que les inquiétudes de Karen se sont évanouies. Katheryn craignait que Karen ne profite de la situation pour en découdre avec elle. Avant même que la rencontre dérape, le mari de Karen, Bill, met le focus sur ce qui le hante par-dessus tout : le chalet. Je comprends vite qu’il veut une confirmation de ma part que j’achèterai le chalet. Ma proposition est tellement inattendue qu’il a peine à y croire.
Moi – Je suis disposé à acheter le chalet en autant que Karen revienne à l’entreprise. Il ne s’agit pas d’un retour inconditionnel. Je souhaite apporter des changements à l’entreprise et j’ai besoin de savoir si Karen les endosse.
Karen –J’ai réfléchi à votre projet de franchisage. Je veux bien y croire, mais les installations actuelles ne suffiront pas à approvisionner un réseau de franchises. Nous allons vite manquer de personnel et d’espace. Tu m’as offert le choix entre ouvrir une franchise ou revenir à mon poste. Si tu peux changer de profession du jour au lendemain, ce n’est pas mon cas. Je préfère revenir à mon poste : je suis comme un pêcheur qui a besoin de ne pas perdre de vue la côte lorsqu’il est au large.
Moi – Tu as raison, Karen. Je ne veux pas penser à une relocalisation de l’entreprise avant de voir comment la première franchise va fonctionner. Nous vendons déjà des confiseries à des chocolateries et tu sais qu’elles sont courues. Il existe déjà de l’espace que nous pourrions adapter à peu de frais et sans grands efforts. Ce n’est pas là que le bât blesse.
Katheryn – La ressource dont nous avons davantage besoin, il faut la créer. Parce que nous tenons à fabriquer des confiseries qui requièrent non pas de nouvelles machines mais des experts, nous devons donc prendre des dispositions pour les former.
Moi – Pour l’instant, je crois qu’en libérant l’appartement au-dessus du magasin, ce sera suffisant pour mettre à l’épreuve cette orientation.
Karen – Qui va se charger de cette formation ?
Moi – Nous allons faire appel à quelques-uns des employés, les plus expérimentés. De plus, je prévois embaucher une nutritionniste. Tu comprends maintenant que j’ai plus besoin de toi que jamais. Tu ne feras rien de plus qu’auparavant. Mais, j’ai besoin de me fier à toi pour assurer une production uniforme et continue.
Karen – As-tu consulter les employés à cet égard ?
Katheryn – Nous le ferons au retour de l’Allemagne. Nous espérons convaincre quelques confiseurs allemands de s’établir à New York. C’est l’un des objectifs du voyage.
Bill – Est-ce vraiment nécessaire que je vous accompagne ?
Karen – Bill a la phobie des avions.
Bill – Y penser suffit à me rendre malade.
Katheryn – As-tu déjà eut une mauvaise expérience en avion ?
Bill – Non. Je n’ai jamais monté dans un avion.
Katheryn – Savais-tu que tu as plus de chances de mourir en te rendant à l’aéroport qu’en volant de New York à Berlin ?
Bill – Voilà une raison de plus pour rester à la maison.
Karen – J’ai quelques jours pour le convaincre. Une fois rendu à Berlin, il va oublier sa phobie.
Katheryn – Toutes vos dépenses seront payées.
Bill – Je ne m’inquiète pas de ces dépenses. Je suis déconcerté de votre générosité et par ce revirement de situation.
Moi – Ce n’est pas de la générosité. Il s’agit d’un investissement. L’opinion de Karen comptera beaucoup dans ma décision. Je fais le pari qu’elle constatera que les confiseries européennes peuvent être adoptées en Amérique sur une plus grande échelle. Si les Américains achètent en grande quantité des confiseries élémentaires à base de sucre surtout, c’est simplement parce qu’ils n’ont pas d’autres alternatives. Certes, il faudra du temps pour les inciter à sortir de leur zone de confort. Leurs habitudes dans ce domaine sont bien ancrées. Confiserie est synonyme de sucre : c’est indéniable. Il ne sera pas facile de changer cette croyance.
Karen – J’ai l’impression que tu me tords le bras pour que je finisse par penser comme toi, Ethan.
Moi – Nous ne pouvons pas nous permettre d’être à cheval sur deux méthodes de production. Tu lorgnes vers une production davantage mécanisée, et moi pour une production dite artisanale. Mais, je ne suis pas réticent à ton opinion sur tout aspect de la production mécanisée. Au contraire, tes commentaires pourraient s’avérer déterminants.
Katheryn – Faisons l’expérience de nous rendre en Allemagne. Au retour, nous saurons sur quel pied danser. Si l’écart se creuse entre nos visions, nous saurons à quoi nous en tenir.
Olivia arrive à l’improviste et cache mal sa surprise de voir Karen et Bill. Je ne l’ai pas informée de mon espoir de voir rKaren revenir chez Temptation. Visiblement, elle est mal à l’aise. Elle est davantage étonnée de savoir que nous planifions un voyage en Allemagne.
Bill – Une fois revenus à New York, si vous jugez que Karen ne cadre pas avec votre projet, est-ce que ça signifie que vous n’achèterez pas le chalet ?
Moi – Il n’y aurait plus de raison valable de nous en porter acquéreurs.
Bill – Vous ne demandez pas à Karen de marcher sur son orgueil, mais plutôt de sauter dessus à pieds joints. Comment osera-t-elle s’opposer à ce projet de franchisage ?
Karen – La possibilité de retourner à mon emploi m’enchante. Quant à la méthode de production, je la connais déjà. Je ne vois pas vraiment ce qui pourrait achopper. Marcher sur mon orgueil, ce n’est pas la fin du monde. J’ai passé un mois recroquevillée sur le divan du salon ce qui m’a permis de réfléchir. C’est grâce à mon salaire que nous payons les frais de scolarité de nos enfants. Sans cela, ils devront s’endetter par-dessus la tête.
Olivia – Tu reviens à ton emploi, Karen ?
Karen – Les autres options ne m’enchantent guère. Je n’ai jamais travaillé ailleurs que chez Temptation. Je ne me vois pas recommencer à zéro dans un domaine que je ne connais pas. On dirait que la confiserie est une seconde nature pour moi.
Olivia – Moi aussi, je vais me retrouver bientôt chez Temptation. Je n’ai pas accumulé une longue expérience à la quincaillerie. J’hésiterais si j’avais beaucoup à perdre en changeant d’emploi. Travailler dans une entreprise familiale me semble plus avantageux. Pour moi, le risque en vaut la chandelle.
Karen – Depuis que je sais que nous sommes des cousins, je ne vois plus les choses sous le même angle.
Karen et Bill repartent le cœur plus léger qu’à leur arrivée. Je n’ai pas besoin de consulter une tireuse de cartes pour prédire l’avenir jusqu’à notre départ pour l’Allemagne, car nous avons éliminé une source de conflit interne malsaine pour Temptation.
Olivia – Qui aura la charge de l’entreprise pendant votre absence ?
Moi – Gertrude possède l’expérience nécessaire. Elle connaît les rouages mieux que moi. Ce n’est pas une affaire de liens de famille, mais d’expertise. Si je t’embauche, Olivia, c’est avant tout parce que ton expertise en comptabilité va être utile. Je ne laisserai pas n’importe qui s’occuper de l’argent. Je dois avoir une confiance aveugle envers le comptable de l’entreprise.
Olivia – Ta décision de ramener Karen à son poste m’étonne.
Moi – Des conflits, il y en aura d’autres. Je ne tiens pas à gagner des luttes de pouvoir comme tu le crois. Il a fallu rétablir les faits concernant le testament. Je n’ai pas provoqué ce conflit. Karen avait le droit de contester. Je passe l’éponge sur cet événement parce qu’elle représente une ressource importante pour l’avenir de l’entreprise. Avant de licencier une employée expérimentée, je vais faire preuve d’imagination au nom de l’intérêt supérieur de l’entreprise. Ce n’est pas le premier conflit auquel Karen a fait face ces dernières années. Je savais qu’elle ne bouderait pas indéfiniment : elle avait trop à perdre.
Olivia – Tu engages de grosses dépenses pour visiter des confiseries qui ressemblent à la tienne.
Moi – D’abord, je veux rencontrer quelques amies de Martha. Aussi, je compte bien convaincre un confiseur ou deux à venir s’établir à New York. Ils sont nombreux en Allemagne à se chercher un emploi. Il se peut même qu’une confiserie accepte qu’un employé ou deux se libèrent pendant quelque temps. De part et d’autre, il y aurait des bénéfices. Je n’arriverai pas à faire grandir l’entreprise avec une attitude de repli sur moi-même et de méfiance. C’est lors de leurs voyages en Allemagne que Martha et Jacob ont été inspirés. Les recettes de Martha sont le résultat d’échanges, je crois. Enfin, le jour où je cesserai d’être curieux, je deviendrai un boulet au pied de l’entreprise.
Olivia – J’ai remis ma démission à la quincaillerie. Je peux quitter incessamment.
Moi – J’aimerais que tu t’occupes de sortir de l’appartement tout ce qui n’est pas utile. Tous les documents et les souvenirs devront être rangés dans la pièce qui sert déjà de rangement. Dès que tu auras terminé, nous allons procéder aux rénovations. Tous les bureaux se trouveront au-dessus du magasin. Nous aurons besoin de tout l’espace disponible dans l’atelier. Ce ne sont pas des rénovations majeures. Nous allons monter l’escalier une marche à la fois.
Épisode 23 – Vol New York - Berlin
Pendant les deux semaines qui précèdent notre voyage en Allemagne, Katheryn et moi ne chômons pas. Quant à Bill, il est évident que, pendant cette même période, il n’a fait qu’une chose : de l’anxiété. En arrivant à l’aéroport, il ne cherche pas la billetterie, mais le bar. Il est paralysé par la peur de voler au-dessus d’un océan. Nous faisons le nécessaire pour nous préparer à l’embarquement. Le moment venu, Karen l’extirpe du bar, non sans difficulté.
Son premier geste en montant dans l’avion ? Demander un scotch à l’hôtesse de l’air. Je crains qu’il ne devienne hystérique une fois l’avion dans les airs. Il n’en est rien. Bill regarde droit devant lui, sidéré. On dirait qu’il regarde un film captivant. Karen, mal à l’aise, a beau blaguer de la situation, mais rien à faire. Bill est figé. Peu à peu, il sort de sa torpeur et finit par réaliser qu’il arrivera en Allemagne en même temps que nous. Il se mêle peu à peu à nos conversations au grand soulagement de Karen.
Katheryn déroule une carte de l’Allemagne sur laquelle les endroits que nous allons visiter sont encerclés. La plupart des confiseries sont situées dans les environs de Berlin. Karen est surprise de constater que nous avons aussi planifier des rendez-vous avec deux amies Martha qui vivent dans la région de Berlin.
Karen – Comment savez-vous qu’elles sont des amies de Martha ?
Moi  – Martha a conservé toutes les lettres reçues d’elles au fil des années. Tu te souviens sûrement, Karen, de son calepin de cuir qu’elle consultait souvent. Il contenait les informations concernant ses clients et ses amies. Nous n’avons pas communiqué avec chacune de ses amies. Nous espérons que notre rencontre avec deux d’entre elles suffira à alerter les autres de son décès.
Karen – Martha est retournée en Allemagne à quelques reprises ces dernières années. Je croyais qu’elle s’y rendait par affaire seulement.
Moi – J’ai toujours su qu’il s’agissait de filles rencontrées à Auschwitz. Elle a établi avec elles des liens qui ne se sont jamais affaiblis. Lorsqu’elle parlait d’elles, à l’occasion, on aurait dit qu’elle parlait de ses sœurs. J’ai lu quelques-unes des lettres qu’elles se sont échangées. Leur amitié datait d’Auschwitz, car elles en faisaient mention dans leurs échanges.
Katheryn – Nous ne tenons pas à les rencontrer pour qu’elles nous racontent ce qu’elles ont vécu à Auschwitz. Nous voulons plutôt leur montrer que Martha ne s’est pas laissé écraser par ce traumatisme. Il se peut qu’elles sachent déjà que Martha a démontré une combativité sans relâche par la suite.
Bill – Je ne comprends vraiment pas comment le peuple Allemand de cette époque se soit laissé convaincre que tous leurs problèmes étaient causés par les Juifs.
Katheryn – Je ne connais aucune guerre qui ait été rationnelle et légitime. Il s’agit toujours du désir d’un groupe de s’imposer à un autre groupe.
Moi – Revenons aux amies de Martha. L’une des deux que nous allons visiter nous a indiqué que son fils se fera un plaisir de venir nous chercher à l’hôtel pour nous conduire chez elle.
Bill – Comptez sur moi pour vous suivre. Je ne voudrais pas me perdre dans cette ville. L’allemand, ce n’est pas ma langue maternelle.
Katheryn – Un bon nombre d’Allemands se débrouillent bien en anglais. Tu n’as pas à t’inquiéter. D’ailleurs, les européens sont familiers avec la langue des pays voisins.
Karen – Avant de partir, nous avons feuilleté des livres et des pamphlets touristiques concernant l’Allemagne.
Bill – Je m’attends à un choc même si j’ai vu de nombreuses photos. Ce qui me surprend, c’est que nous retournons à l’époque où nos ancêtres ont immigré en Amérique, alors qu’ils ne semblaient manquer de rien au 17e et au 18e siècle.
Karen – Les pamphlets touristiques montrent surtout les lieux historiques. J’ai l’impression qu’il n’y a pas de nouvelles constructions : tout est ancien. Il doit bien exister des quartiers modernes comme on en trouve aux États-Unis.
Moi – La qualité de vie en Europe à cette époque n’est pas reflétée par les anciens bâtiments qui sont toujours debout. Cette équation est trompeuse. Dans les régions rurales, la misère longeait les routes. La vie n’était guère plus reluisante dans les agglomérations. L’Amérique offrait la perspective de jours meilleurs aux pauvres. Ce ne sont pas les riches Européens qui ont peuplé l’Amérique, mais les laissés-pour-compte. En quittant l’Europe, ils avaient plus de rêves dans leur tête que de souvenirs dans leurs valises.
Katheryn – Que ce soit au niveau d’un pays, d’une ville ou d’un village, dès que l’entassement se fait sentir, l’exode s'enclenche. Nous n’avons jamais tenté de contrôler les naissances avec le résultat que nous sommes toujours en train de résoudre les problèmes liés à la surpopulation. On s’attaque au problème lorsqu’il est devenu incontrôlable. Malheur à celui qui oserait préconiser des mesures préventives dans ce domaine. Les naissances sont gérées par la religion et la surpopulation par la politique comme si ces deux phénomènes étaient indépendants.
Bill – On dirait que l’altitude nous affecte. Nous n’arrêtons pas de discuter de problèmes sérieux.
Moi – Tu as raison Bill.
Karen – Au contraire, je trouve que notre discussion est intéressante. Certes, nous n’allons pas régler les problèmes de la Planète avant d’atterrir, mais nous serons plus conscients des motifs qui ont poussé les Européens à immigrer en Amérique. Nos ancêtres ont pris un risque qui me donne le frisson. Nous avons des inquiétudes simplement parce que nous visitons un nouveau pays pour quelques jours. Nos ancêtres savaient que, en montant sur un navire qui les transporterait en Amérique, ils n’y reviendraient plus jamais.
Katheryn – Il est probable aussi qu’ils avaient une certaine hâte de se rendre en Amérique, parce qu’ils fuyaient une situation devenue intolérable. Il faut se méfier de nos rêves, car ils agissent sur notre perception de la réalité en la déguisant selon nos attentes.
Moi Tu sembles insinuer qu’il vaut mieux éviter de rêver.
Katheryn Non, mais il ne faut jamais perdre de vue la réalité. Nous allons en Allemagne en espérant y trouver des idées qui justifieront notre projet. Par ailleurs, la réalité que nous vivons actuellement n’est pas insoutenable. Notre entreprise ne vit pas une crise. Et, il faut éviter d’en créer une inutilement. Il y a un écart considérable entre la métamorphose et l’amélioration d’une entreprise existante. Pour l’instant, nous croyons que l’entreprise bénéficierait d’un changement, ce qui n’est peut-être pas le cas.
Karen – Pour ma part, j’ai bien hâte de constater de visu ce que les Allemands font de plus et de mieux que nous.
Moi – Tu pourrais être ébahie en circulant dans les rues de Berlin, Karen. Attendons d’être sur place pour porter un jugement. Si notre confiserie en Amérique n’a rien à envier aux confiseries allemandes, nous saurons, au moins, que Martha a su suivre et s’inspirer des nouveautés dans ce domaine. L’Allemagne, c’est notre critère d’évaluation et de comparaison.
Bill – Pour l’instant, je ne me prononce sur rien, pas avant d’avoir mis le pied sur le sol. Si vous êtes exaltés par le voyage, pour ma part, je suis plutôt nerveux au point de ne plus être certain de mon jugement. Je suis du même avis qu’Ethan : rendons-nous à l’hôtel d’abord. Pour le reste, je garde l’esprit ouvert et tant mieux si Berlin nous éblouie.
Karen – Si Bill souhaite se rendre à l’hôtel d’abord, moi, je préfère m’y rendre après avoir atterri à l’aéroport…
La nervosité stimule la production de blagues qui sont toujours plus drôles dans de telles circonstances. Ça permet d’évacuer des tensions qui alimentent notre quiétude.
Le reste du trajet donne lieu à d’autres discussions sans aborder le testament et le jugement de la Cour. Je crains que Karen ne profite de l’occasion pour nous décocher quelques flèches à ce sujet : motus et bouche cousue ! Bill, las de nos discussions et quelque peu intoxiqué par l’alcool, s’endort à mi-trajet. En fait, Karen le secoue quelques minutes avant que l’avion ne se pose sur la piste. En mettant le pied dans l’aéroport, Bill reprend sa personnalité qu’il a laissée à New York, au grand soulagement de nous tous. Vraiment, nous espérons vivre une belle expérience à Berlin. Il semble réaliser qu’il ne peut se permettre le loisir de devenir un casse-pieds pour ses compagnons de voyage.
Dans le taxi qui nous conduit à l’hôtel, il est visible que Bill est stupéfait des beautés de cette ville. Son air hébété ne le quitte pas tout au long du trajet, surtout en pénétrant dans le centre historique de Berlin. Je l’entends murmurer un seul commentaire.
Bill – J’ai pourtant vu des photos de cette ville, mais la voir en réalité, c’est encore plus impressionnant.
Il n’est pas le seul à s’étonner de cette ville : nous le sommes autant que lui. Bill est plus expressif que nous. S’il aime beaucoup une chose, il ne s’en cache pas. Il a raison d’affirmer que les photos ne rendent pas justice à la réalité. Un bâtiment historique produit un effet différent qu’un bâtiment caractérisé par sa hauteur comme  on voit à New York. Ils sont des témoins de la longue histoire d’un peuple.
Berlin serait une ville encore plus stupéfiante n’eut pas été de la destruction occasionnée par la 2e Guerre mondiale. Elle est devenue une ville où se côtoient des édifices qui transpirent l’histoire et d’autres d’architecture moderne. On longe des parcs, des espaces verts qui adoucissent le paysage habituel d’une ville dont les édifices sont faits de pierres. Heureusement, leur sévérité est atténuée par les arches, les courbes et les travaux de sculpture. C’est remarquable. Des édifices massifs qui dégagent de la finesse, de la légèreté. Les nombreux monuments suffisent à nous faire oublier la froideur de la pierre. Les trottoirs bondés de piétons qui déambulent la rendent encore plus chaleureuse.
En débarquant du taxi, je constate que Bill et Karen sont déjà convaincus qu’ils vont vivre une expérience inoubliable en Allemagne. Sans cette ouverture d’esprit en arrivant, ils risquent de se replier sur eux-mêmes et de ne pas attraper les occasions d’inspiration qui pourraient se présenter. Bref, pour voir, on doit d’abord s’ouvrir les yeux.
Épisode 24 – Une fenêtre sur Auschwitz
À peine sommes-nous arrivés à l’hôtel que nous avons le goût de circuler dans les alentours et profiter du climat favorable pour s’asseoir à une terrasse et déguster des mets allemands. En même temps, Katheryn explique à Karen et Bill qu’il est préférable pour elle et moi de rencontrer dès demain les deux amies de Martha, Wilma Hoffmann et Ingrid Gottlieb. Nous devons aussi fixer un rendez-vous avec la directrice de l’Institut de formation en confiseries. Nous voulons les informer que nous sommes à la recherche de confiseurs qui accepteraient de déménager en Amérique pour pratiquer leur métier.
Karen saisie vite l’importance d’établir des relations de ce genre si nous voulons agrandir notre contingent de main-d’œuvre spécialisée. Une fois ces rendez-vous critiques remplis, nous serons tous plus à l’aide de faire la tournée des confiseries où il est indispensable que Karen nous accompagne. Par conséquent, sans qu’ils se sentent brusqués, Katheryn tâte le terrain auprès de Karen et Bill.
Katheryn – Nous croyons que vous pouvez passer la journée seuls à magasiner ou à visiter les nombreux sites historiques autour, sans trop vous éloigner. Ce n’est guère inquiétant puisque Karen est familière avec la langue allemande. Et puis, les Berlinois ont l’habitude des touristes américains.
Karen – Ça tombe bien, l’hôtel offre des tours d’autobus pour les touristes qui veulent visiter la ville avant de s’y aventurer. J’aimerais ça. Par après, nous visiterons les environs et nous ferons du lèche-vitrines. Et puis, même si on s’égare en visitant, nous prendrons un taxi pour revenir.
Bill – Je trouve que c’est une bonne idée de mieux connaître la ville en participant à un tour d’autobus. Lorsque j’ai les pieds sur terre, plus rien ne m’inquiète. Si je suis capable de circuler allègrement à New York, je peux en faire autant ici.
Karen – On en profitera pour magasiner des souvenirs aux enfants.
Bill – Je ne suis pas certain que nous dénicherons des cadeaux originaux dans une ville où tout me semble d’une autre époque. Les enfants préfèrent des cadeaux à la mode, plutôt modernes.
Moi – Nous verrons bien à la fin du voyage si ta perception de l’Europe aura changé.
Katheryn – Ça peut vous sembler brusque qu’on se sépare dès notre arrivée. Mais, nous aurons le reste de la semaine pour visiter les confiseries et bien d’autres endroits à l’impromptu. Mais, les affaires d’abord.
Bill – Je vois ça comme une lune de miel.
Karen – Pas moi. Je n’ai pas envie de passer trois jours dans un lit. J’ai vécu ça une fois, et ça me suffit amplement.
Bill – Ce n’est pas à ça auquel je pensais.
Nous avons à peine passé quelques heures en compagnie de Karen et Bill et déjà je sens que nous sommes capables de nous entendre. Comme me le souligne Karen, si nous n’avons pas d’atomes crochus, nous avons mieux, des liens de parenté. C’est flatteur, mais je ne veux pas m’emballer trop vite. Je tiens surtout à prendre le pouls de son attitude lorsqu’elle visitera les confiseries. Avant de quitter l’Allemagne, je veux être capable de répondre à la question suivante : les nouveautés en confiserie l’inspirent-elle ? Si elle est rébarbative au changement, si elle ne voit aucune lueur de changement dans notre confiserie, je mettrai un terme à notre entente. Je ne m’attends pas qu’elle revienne à son emploi et qu’elle se contente de reprendre sa routine. J’espère qu’elle aura envie de se dépasser, de devenir créative. D’ici là, je me croise les doigts.
Le lendemain matin, je prends contact avec Ingrid. Sur le champ, elle envoie son fils, Helmut, à l’hôtel pour nous ramener chez-elle. Entre temps, Wilma est avisée par Ingrid de notre arrivée. D’habitude, rien ne m’énerve. Mais, ce matin, j’ai des papillons dans l’estomac tout au long du trajet qui nous mène chez Ingrid.
À ma surprise, Helmut connaissait Martha qu’il a rencontrée lors de ses visites en Allemagne. Il nous explique que sa mère est désolée du décès de Martha. Depuis qu’elle a appris la nouvelle, elle est devenue songeuse et déprimée. Il espère que notre visite va lui redonner le goût de vivre. Il nous apprend que Martha n’est pas la première de ce groupe à disparaître et que, d’un deuil à l’autre, Ingrid démontre de moins en moins de résilience, de combativité.
Sur le coup, je ne saisis pas comment se définit ce groupe. Helmut en parle comme d’une équipe de sportifs, d’un club quelconque. Puisque je dois traduire notre entretien pour Katheryn, je ne porte pas une attention particulière à cette appellation. Que veut-il dire par « groupe » ? Comme nous venons à peine de plonger dans un univers tellement différent du nôtre, cette expression n’a rien d’alarmant. Lorsqu’il nous informe que sa mère habite chez-lui, je comprends pourquoi il n’a pas mis de temps à se rendre à l’hôtel.
Je m’attends à rencontrer une femme âgée, menue et frêle : je ne sais pas pourquoi je l’imagine sous cette apparence. Elle n’est rien de tout cela. Il est vrai qu’elle a une longue chevelure blanche ondulée et quelques rides, mais sa peau est lisse. Elle est souriante et radieuse. Elle affiche une stature imposante et porte surtout un complet, à la manière de Katheryn. Elle ne semble pas déprimée. Au contraire, elle est emballée de notre présence. Je réalise vite qu’elle me connaît comme une tante connaît un neveu. Comme elle parle sans arrêt, à elle aussi je dois demander de me laisser le temps de traduire pour le bénéfice de Katheryn.
Si j’avais lu toutes les lettres qu’elle a échangées avec Martha, je n’aurais pas été étonné de ses propos. De mon côté, je n’arrive pas à me souvenir que Martha m’a déjà parlé d’elle en particulier. Bien sûr, Martha parlait souvent de ses amies d’Allemagne, mais sans mentionner leur nom. Je suis un peu mal à l’aise de ne pas pouvoir lui dire que Martha m’a souvent parlé d’elle. J’ai appris son nom en lisant l’une de ses lettres.
Nous passons un bon moment dans le salon. En même temps qu’elle me partage tout ce que Martha lui a dit à mon sujet, elle nous invite à nous rendre dans la salle à dîner. Une surprise nous attend. Et s’en fut tout une. Sur la table, il y a un album et d’autres documents bien rangés. Entre autres, il y a un vieil album dont les pages sont retenues par un lacet. Nous prenons place à ses côtés. À ce moment-là, Helmut nous fausse compagnie, car il doit retourner à son travail.
Par sa gestuelle, nous comprenons qu’Ingrid entend nous montrer des photos qui lui sont chères et qui sont reliées à Martha d’une quelconque façon. Nous le devinons. Je lui répète avant qu’elle commence à tourner les pages de me laisser le temps de traduire. Elle me signale que je peux prendre le temps qu’il faut et s’excuse auprès de Katheryn d’être aussi surexcitée. Nous comprenons vite son excitation dès les premières photos qui nous font voir Martha à l’âge de l’adolescence.
Moi – Comment as-tu obtenues ces photos alors que tous les biens de sa famille ont été confisqués ?
Ingrid – Martha et moi vivions dans le même quartier. Nous avons été élevées ensemble. Nous avons conservé cet album parce que ma mère l’avait caché dans le sous-sol de la maison que nous habitions. Après la guerre, je me suis arrangé pour le subtiliser aux nouveaux propriétaires. Je n’étais pas motivée par la vengeance, mais, curieusement, j’étais fière de mon arnaque. En temps de guerre, la moralité n’existe plus. C’est étonnant ce que nous sommes capables de faire lorsque notre survivance est en jeu. On se surprend à faire des choses rocambolesques qui sont, en temps normal, des crimes. Mais, je ne ressens aucun sentiment de culpabilité d’avoir voler un album de famille qui m’appartenait. Voler un voleur, ce n’est pas un crime.
Moi – Je devine que tu as déjà montré ces photos à Martha.
Ingrid – Je n’ai jamais eu besoin de les lui montrer. En arrivant ici, c’était son premier geste, feuilleter mon album de photos. Je la laissais seule pendant ce moment. Je m’affairais à autre chose pendant qu’elle semblait se plonger dans des souvenirs, retourner dans le passé. Parfois, elle touchait les photos comme si elle espérait ramener toutes ces personnes à la vie. Elle versait des larmes. C’était un moment intime qu’elle répétait à chacune de ses visites. Je la comprenais. Moi aussi, j’ai perdu des membres de ma famille.
Katheryn – Est-ce que toutes ces personnes sur les photos font partie de la famille de Martha ?
Ingrid – Bien sûr que non. Martha ne figure que sur quelques-unes. Mais, Martha connaissait la plupart d’entre eux. Il s’agit de ma famille et des voisins de notre quartier. La majorité n’ont pas survécu à la guerre. C’est un miracle que Martha et moi sommes toujours là pour témoigner de ces atrocités.
Ingrid ne manque pas de pointer une photo prise à l’entrée de la confiserie de la famille Henkel. Katheryn a sauté sur l’occasion pour lui demander s’il lui serait possible d’en obtenir une copie.
Ingrid – Je vais vous prêter toutes les photos que vous désirez. Vous me les retournerez une fois à New York. Les dernières photos vous surprendront.
Il y avait deux pleines pages de photos de moi prises au chalet des Schwartz lorsque j’étais encore tout jeune. Mieux encore, on y voit ma mère.
Moi – Je n’ai jamais vu ces photos.
Ingrid – Je n’en suis guère surprise. Lorsqu’on prend une photo, on ne pense pas sur le coup de faire des copies. Ce n’est que plus tard qu’on regrette de ne pas avoir eu cette présence d'esprit. Martha m’en envoyé ces photos à différentes périodes de ta vie. Martha t’adorait. Elle savait qu’elle n’aurait jamais d’enfants. En fait, non seulement Martha a perdu sa famille, mais aussi la possibilité d’avoir des enfants.
Moi – Comment sais-tu qu’elle ne pouvait avoir d’enfants ?
Ingrid – Je vois que Martha ne t’as pas soufflé un mot à ce sujet. Pourtant, elle m’avait promis de te dire la vérité.
Katheryn – De quelle vérité s’agit-il ?
Ingrid – Vraiment, je ne m’attendais pas à vous parler de ce sujet. Si Martha ne t’en a pas soufflé mot, j’imagine qu’elle a jugé qu’il n’était pas nécessaire que tu connaisses cette portion de sa vie.
Moi – Tu peux me révéler les pires secrets au sujet de Martha, mais rien ne changera ce que je pense d’elle. Elle m’a souvent parlé de la Guerre et des camps d’extermination.
Ingrid – La guerre provoque le meilleur et le pire des êtres humains. Lorsque la mort te regarde droit dans les yeux chaque matin, tu balances par-dessus bord tout ce qui t’a guidé jusque-là : la seule morale que nous respectons, c’est celle qui nous permet de se mettre quelque chose sous la dent et de voir le soleil se coucher en fin de journée.
En même temps que les juifs étaient amenés par train de partout en Europe et étaient entassés dans les camps de concentration, un contingent de soldats, des SS surtout, géraient ces camps. Ils séparaient les vieillards, les mères, les enfants, les femmes et les hommes. Ce n’est que plus tard que ce triage a servi à isoler celles et ceux en état de travailler dans quelques usines des environs.
Ces crapules ciblaient une autre catégorie, des jeunes filles, pour la plupart des adolescentes. Elles étaient choisies pour leur innocence et leur beauté. Ces filles avaient comme rôle de les divertir, de voir à leurs besoins de toutes sortes et satisfaire leurs fantasmes sordides. Ces filles étaient d’abord et avant tout des esclaves sexuelles. Ils leur faisaient subir les pires sévices. C’était l’enfer sur terre.
Au début, ces filles avaient une peur bleue de mourir. Plus tard, elles le souhaitaient. Quelques-unes du groupe se sont suicidées ou ont été fusillées parce qu’elles refusaient d’obtempérer aux volontés des SS. Après la Guerre, d’autres filles sont décédées dans des circonstances nébuleuses : les remords ont finalement eu raison d’elles. La résilience n’est pas égale pour tous les humains.
Parmi ce groupe de filles, il y avait Martha, Wilma, moi  et des dizaines d’autres.
Martha a attrapé une maladie vénérienne. Elle a été sauvée par Wilma dont le père était pharmacien en Pologne. Elle possédait des notions de base de ces maladies. Lorsque Martha a contracté cette maladie dont je n’ai jamais su le nom, Wilma a obtenu que les SS trouvent un médicament dans un village non loin d’Auschwitz.
Katheryn – Pourquoi les SS ont-ils accepté de sauver Martha ?
Ingrid – Je vois que Martha n’a pas été loquace sur ses exploits. Martha s’est mise à fabriquer des confiseries pour ses bourreaux. Comme la demande augmentait de jour en jour, elle a convaincu les SS de lui octroyer de la main-d’œuvre sur une base continue. Chaque jour, Martha s’évertuait à obtenir de petites concessions de ces meurtriers, si bien que Martha a fini par détenir un pouvoir incontesté dans le mess des gardes, un bâtiment éloigné du camp.
Il y avait une raison pourquoi le mess des gardes était éloigné du camp : l’odeur qui se dégageait des fours était insoutenable. En fait, les gardes ne pouvaient travailler que quelques heures à la fois. Il n’était pas rare de voir des gardes vomir. Parce qu’ils souffraient d’un haut-le-coeur continuel, ils étaient souvent remplacés pour de nouveaux venus. Mais, peu à peu, les substituts se faisaient rares. On manquait de soldats sur les champs de bataille.
À mesure que la guerre se prolongeait, nous étions aussi à court de matières de base pour les confiseries. Martha était tout de même parvenu à protéger un groupe de filles que les gardes évitaient de molester. D’ailleurs, ils s’intéressaient davantage aux nouvelles venues qui arrivaient jour après jour. Ils s’arrachaient les plus jeunes, les filles vierges.
Martha faisait des pieds et des mains pour inventer de nouvelles recettes avec un éventail d’ingrédients de plus en plus réduit. Wilma connaissait un détaillant dans son village qui vendait des herbes exotiques et des extraits de plantes. En moins de deux, nous en avons reçu de pleines caisses. Martha savait comment intégrer des extraits à ses confiseries, mais plusieurs de ces extraits lui étaient inconnus.
Les premières expériences furent un désastre. Les choses se sont vite améliorées. Les gardes ne se mettaient pas le nez dans la cuisine, heureusement. Tout ce qui importait pour eux, c’était de profiter d’un approvisionnement continu et généreux de confiseries et de bonbons qui étaient étalés sur le piano. Chacun à notre tour, nous allions vérifier si la réserve était suffisante. C’était une question de vie ou de mort. Nous étions terrifiées à la seule pensée qu’un garde n’ait plus rien à se mettre sous la dent. Ces gardes avaient des accès de rage qu’ils apaisaient en fusillant le premier venu. C’était un prétexte pour semer la peur, la frayeur.
Nous avions une sorte d’usine qui ronronnait. Les choses ont pris une autre allure le jour où Martha à créer une sorte de bonbon qui avait des propriétés miraculeuses. Les gardes qui en consommaient pouvaient demeurer des heures dans le camp sans ressentir les symptômes habituels causés par les fortes odeurs des fours à crémation et des cadavres empilés qu’ils n’arriveraient plus à enterrer. Dès qu’ils ont constaté l’effet de ce bonbon, le pouvoir de Martha s’est accru à un niveau insoupçonné. Nous avons même reçu de la visite des hauts gradués qui voyaient dans ce bonbon un moyen de réduire les effectifs. Par la suite, nous n’avons cessé d’encaisser les représailles des gardes SS. Martha nous a, pour ainsi dire, sauvé la vie en érigeant un rempart entre nous et ces gardes à l’esprit malicieux.
Moi – Quelle sorte de bonbon était-ce ?
Ingrid – Je ne me souviens pas. Mais, Wilma pourrait t’informer à ce sujet. Elle devrait arriver bientôt. Inutile de vous dire que notre réserve de cet ingrédient a été assurée par la suite. Quelques mois plus tard, nous avons été libérées.
Bien que je suis fier d’en savoir davantage sur le rôle de Martha à Auschwitz, je laisse paraître une tristesse que note Ingrid. Je m’interroge surtout quant à sa résilience après sa libération. Comment a-t-elle pu recommencer sa vie à zéro, trouver en elle une lueur d’espoir après avoir dormi si longtemps et si près du Diable ? D’autres filles de ce groupe ne sont pas parvenues à surmonter ces atrocités : leurs blessures ne se sont jamais cicatrisées. Encore plus surprenant, pourquoi n’a-t-elle pas ruminé ces événements et développé de la vengeance contre le peuple allemand ? Le fait de déménager en Amérique a sûrement contribué à faciliter ce revirement, cette volte-face. En restant en Allemagne, elle aurait peut-être sombré dans une dépression qui l’aurait avalée avec le temps et l’usure.
La discussion continue dans la cuisine en même temps qu’Ingrid nous prépare son mets favori. Katheryn change le cours de notre entretien en lui posant des questions sur ses activités après la guerre. Helmut se joint à nous pour le dîner. Quelques minutes plus tard, Wilma arrive. Elle a compris qu’Ingrid nous a mis au parfum quant à leur séjour à Auschwitz. Personne ne voulait revenir sur ce sujet.
Wilma s’est remariée après la guerre avec un pharmacien Allemand, ce qui est étonnant. En fait, Wilma Hoffmann est un nom d’emprunt qu’elle porte depuis 1945. Son mari n’a su qu’elle était juive que longtemps après leur mariage, lorsqu’elle a été assurée qu’elle ne serait pas stigmatisée par son entourage. Wilma et son mari sont propriétaires d’une pharmacie qu’ils vont léguer à l’une de leurs filles, pharmacienne elle aussi.
Lorsque je parle de la possibilité d’embaucher quelques confiseurs allemands, Wilma se montre fort intéressée par ce projet. Les confiseurs sont nombreux et tous ne tirent pas l’épingle du jeu. Elle me parle d’une famille dans la banlieue où elle demeure qui pourrait être intéressée par un déménagement à New York. Katheryn prend en note l’adresse de leur confiserie dans l’espoir qu’on s’y rende au cours de notre tournée.
Helmut nous ramène à l’hôtel en retournant à son travail. Comme Karen et Bill ne sont pas encore rentrés, nous déambulons dans les rues autour. J’ai besoin de me remettre de cette rencontre qui m’ébranle.
Épisode 25 – Un aveu qui bouleverse
Katheryn et moi sirotons une bière au restaurant de l’hôtel, espérant, bien entendu, apercevoir Karen et Bill lors de leur retour. Katheryn repasse l’itinéraire que nous suivrons demain. D’abord, il faudra louer une voiture. Ensuite, nous communiquerons avec l’Institut de confiserie pour confirmer un rendez-vous, ce qui pourrait modifier notre planification.
Katheryn réalise que je ne l’écoute que d’une oreille. De temps à autre, elle revient sur notre rencontre avec Ingrid et Wilma. Elle comprend mon désarroi.
Katheryn – J’ai lu au sujet de ces camps de concentration, mais ça me semblait loin dans le temps, surtout que ça s’est produit sur un autre continent. Lorsque Ingrid décrivait la vie dans ces camps, je n’arriverais pas à trouver un seul mot pour lui démontrer ma sympathie. C’était tellement horrible : un drame humain révoltant.
Moi – Martha est une héroïne de guerre, non pas parce qu’elle a abattu des soldats dans le camp adverse, mais parce qu’elle a sauvé des vies par son ingéniosité et sa volonté de vivre.
Katheryn – Mieux encore. Elle a tenu en échec un contingent de bourreaux sans scrupule.
Moi – Parfois, je surprenais Martha dans son appartement, un verre de vin à la main, accotée au cadre de fenêtre, regardant dehors, loin. C’était inutile de l’interpeller : elle ne répondait pas. Je m’y suis habitué, car Jacob m’a expliqué qu’elle regardait, mais ne voyait pas vraiment ce qu’il y avait dehors. Selon lui, elle regardait dans son passé, dans ses souvenirs d’enfance. Elle vivait des moments empreints de nostalgie, d’ennui et de peine profonde. Elle vivait une sorte de transe qui pouvait durer une journée complète. Je vois maintenant ce qui la faisait glisser dans un état apparenté à la méditation. Je ne trouve pas un qualificatif qui décrit bien ce qu’elle vivait.
Katheryn – Vois-tu une ressemblance quelconque entre Martha, Wilma et Ingrid ?
Moi – Tu es perspicace de faire cette comparaison. Cet événement a forgé le caractère de ces filles. Celles qui ont survécu sont devenues coriaces, déterminées et efficaces dans tous les domaines de leur vie.
Katheryn – Wilma a même osé marier un Allemand et changer son nom. Elles ont été énergisées par une source intarissable, alors que d’autres filles du groupe ont plutôt été asséchées. C’est à n’y rien comprendre.
Moi – Tous ces drames ont été vécus par des populations entières parce qu’une poignée d’hommes égocentriques n’acceptaient pas que leur orgueil en prenne pour leur rhume.
Katheryn – Le plus étonnant et décevant, c’est que tout un peuple s’est laissé convaincre que les Juifs étaient la source de leur misère. Ce n’était pas seulement l’affaire d’une poignée d’éberlués autour d’un psychotique trop lâche pour se suicider.
Il fallait un événement pour nous ramener dans la réalité. Voici Karen et Bill qui arrivent à l'hôtel. Je me précipite pour les avertir de notre présence. Grande est ma surprise en les voyant les bras chargés de sacs. Visiblement, ils ont magasiné. Je n’ai pas le temps de leur adresser un seul mot que les deux cherchent à obtenir mon attention. Ils sont excités comme des enfants. Ils vont même jusqu’à déposer leurs sacs par terre pour me montrer leurs achats.
Bill est davantage ébahi. Il n’en revient pas de la marchandise trouvée dans les magasins. Il n’arrête pas de me dire qu’il n’y a rien de semblable à New York. Ça m’a fait un grand bien de les voir heureux à ce point. Ils sont à peine arrivés en Allemagne qu’ils projettent déjà d’y revenir avec leurs enfants. Leur excitation est à son comble. Je les invite à nous rejoindre au restaurant pour le souper.
Katheryn tient, elle aussi, à retourner à la chambre pour une sieste. Je l’avise que nous aurons une nouvelle chambre pour le reste de la semaine, en lui expliquant que je préfère une chambre avec une vue sur la ville. Elle se rend à la réception de l’hôtel afin d’échanger sa clé. En catimini, j’ai loué une chambre avec des facilités inouïes et un décor luxueux. Nous montons à la chambre. En ouvrant la porte, elle s’exclame devant la beauté des lieux. Le décor est rehaussé de beaux meubles antiques qui nous ramènent dans un lointain passé. Pourtant, on y trouve toutes les facilités modernes dont on peut rêver. Après avoir exploré les lieux, Katheryn revient me rejoindre, me fixe droit dans les yeux, esquisse un sourire moqueur et me dit :
Katheryn – Maintenant, je veux que tu me dises pourquoi tu fais de telles folies pour moi. Cette fois-ci, je veux une réponse. Fini les échappatoires.
Moi – D’accord, je vais te le dire, puisque tu insistes. C’est simple pourtant : je ne sais pas pourquoi. J’ai simplement besoin de le faire. Lorsque j’ai soif, je bois sans me poser de questions. Je n’ai pas l’intention d’écrire une thèse de doctorat sur mes motivations.
Katheryn – Et d’où vient ce besoin de me plaire ?
Moi – Même si je savais pourquoi j’agis ainsi, je poserais le même geste.
Katheryn – Tu es comme un savon dans l’eau. En passant, le bain tourbillon dans la chambre me donne une envie irrésistible.
Moi – Je ne peux t’expliquer une chose que j’ignore.
Katheryn – As-tu déjà fait des extravagances de la sorte avec une autre femme ?
Moi – Non. Il faut admettre que je n’ai pas connu un grand nombre de femmes et que, à cette époque, je n’étais pas millionnaire.
Katheryn – Je conclus que tu en ferais autant pour n’importe quelle autre femme parce que tu es riche.
Moi – Je ne ferais pas ça pour une autre femme que toi et je n’ai pas l’intention de le faire pour une deuxième femme non plus.
D’un coup sec, Katheryn est devenue blême. Sa mâchoire a décroché. Son sourire s’est métamorphosé en une expression d’hébétude comme si elle venait de voir un accident se dérouler devant ses yeux.
Katheryn – Qu’es-tu en train de me dire, Ethan ? Je veux des mots, sinon je porte plainte pour torture mentale. Assez, c’est assez. Tu me lances des phrases qui me laissent sur ma faim.
Moi – Je ne pourrai plus jamais voir ma vie sans toi. Je suis vraiment convaincu de ça. Pour le reste, il faudrait bien que je feuillette un dictionnaire pour trouver des mots appropriés. Je ne sais pas trop comment décrire mes émotions.
Katheryn se met à pleurer. Au même moment, Karen et Bill font leur apparition à notre chambre.
Katheryn – Ce n’est pas ce que vous croyez. Entrez. Finalement, Ethan à trouver quelques mots à me dire qui me touchent. Je pleure parce que je suis contente.
Bill – C’est correct Katheryn. Je sais depuis longtemps qu’il ne faut pas chercher à comprendre les femmes. Il faut leur demander pourquoi elles font une chose avant d’en assumer la raison. Sinon, tu risques de te retrouver penaud.
Karen – Je ne suis pas si compliquée que tu le prétends.
Bill – C’est vrai que tu n’es pas compliquée, mais diantre que tu es imprévisible.
Karen – Préfèrerais-tu une femme prévisible qui deviendrait ennuyante à la longue ?
Bill – Je ne sous-entends pas que je préfèrerais que tu sois différente. Je dis simplement que je ne peux pas toujours prédire tes réactions, même après plus de 20 ans de vie commune. Par contre, je ne voudrais pas que tu es une personnalité différente.
Karen – Tu sais, Katheryn, il faudrait visiter l’Allemagne une fois par année au moins, afin d’avoir l’heure juste de ces deux hommes. À la maison, ce sont de vrais tombeaux. Il faut travailler fort pour savoir ce qu’ils pensent de nous.
Moi – Il vaut mieux changer de sujet de discussion, Bill, car le match est perdu à l’avance pour nous deux. Demain, nous visiterons deux confiseries que Katheryn a ciblées. Rien ne nous empêchera de visiter d’autres endroits au passage. Ce n’est pas une course contre la montre. Nous ne savons pas encore quand aura lieu notre entretien à l’Institut de confiserie, ce qui pourrait chambarder notre itinéraire au cours de l’une de nos journées cette semaine. Par conséquent, ne soyez pas surpris si nous devons ajuster notre planification en fonction d’un imprévu comme celui-là.
Katheryn – J’aimerais bien que nous puissions inviter Ingrid et Wilma à un souper avant notre départ.
Moi – Je trouve l’idée géniale. Je suis convaincu qu’elles seront touchées par ce geste. Il ne faut pas les perdre de vue. Nous aurons peut-être besoin d’elles dans l’avenir. Déjà, Wilma m’a suggéré de rencontrer une famille de confiseurs non loin de son domicile. Nous les visiterons au cours de la semaine.
Karen – Il y a tellement de belles choses ici que je crains de défoncer mon budget.
Bill – Nous avons déjà fait les principaux achats. Je ne m’inquiète pas. Au cours des années, nous avons été tentés souvent de dépenser au-delà de nos moyens, mais nous sommes finalement revenus sur notre décision. Il n’y a pas de malheur à perdre ce qu’on ne possède pas.
Karen – Nous avons pensé à vous acheter quelque chose d’original en guise de remerciement pour ce voyage. 
Moi Pour ma part, les choses ne me font pas aussi plaisir que vous l’imaginez. Il me suffit de savoir que vous êtes déjà emballés de votre présence à Berlin. Je comprends votre sentiment et votre désir de me montrer votre gratitude. J’en ferais autant si j’étais votre invité. Avant de quitter l’Allemagne, je vous dirai ce que j’apprécierais comme cadeau de votre part.
Bill – Ça sera dans quelle fourchette de prix ?
Katheryn – Je devine que c’est un cadeau qui ne s’achète pas.
Bill – À tous les égards, Ethan, tu es surprenant.
Katheryn – Je suis aux premières loges pour le constater. Je ne fais pas allusion à la sexualité ici. Je pense plutôt à sa manière d’aborder les situations. Il est déconcertant. Mais, il faut s’habituer à ce qu’il vous analyse longtemps avant d’intervenir ou de faire une suggestion. Il attend toujours que les autres sentent que la solution leur échappe. C’est à ce moment que Monsieur Ethan Ziegler arrive en scène. J’y suis déjà habituée : c’est son modus operandi.
Bill – Je suis encore sous le choc de cette opportunité unique dans ma vie. Personne ne m’a jamais offert un tel cadeau. Tu peux être assuré, Ethan, que je trouverai bien une occasion pour te montrer ma reconnaissance.
Moi – J’espère seulement qu’un jour tu réalises qu’il est davantage plaisant de donner que de recevoir. Ne m’achète surtout pas une cravate pour Noël, encore moins deux cravates.
Après le souper, nous avons visité les environs en se baladant d’une rue à l’autre. L’atmosphère est différente en soirée, car la plupart des piétons sont des touristes qui avancent au pas de tortue. Il y a tellement de différences avec nos villes modernes qu’il est difficile de faire quelques pas sans être étonné par un détail quelconque.
Épisode 26 – La tournée des confiseries
Au déjeuner, le lendemain matin, nous sommes fébriles. Katheryn donne le ton, car elle entend diriger les opérations. Elle nous explique l’itinéraire que nous devrons suivre pour nous rendre à la première confiserie. Savoir où elle se situe, c’est une chose, mais s’y rendre, ce sera à nos risques et périls. Bill ne se fait pas prier pour conduire l’auto. On sent qu’il ne veut pas être laissé pour compte durant cette semaine. Chacun se définit un rôle selon ce qu’il se sent capable de réussir.
De fait, nous cherchons tous à nous valoriser aux yeux des autres. Personne ne prend des dispositions pour paraître malhabile. Déjà, il se développe une complicité entre Katheryn et Bill, le pilote et le copilote. Bill, une brioche et le volant dans une main et l’autre qui glisse sur la carte routière, tente déjà de prévoir un raccourci qui lui permettrait d’éviter les grandes artères achalandées.
Ça m’est bien égal qu’on se retrouve dans un cul-de-sac, parce que nous ne sommes attendus nulle part. Puisque nous avons convenu de vivre une aventure à l’aveuglette, on doit donc s’attendre à des mésaventures. Je me console en me disant que ce que nous apprendrons aujourd’hui nous servira demain.
Puisque cette première confiserie n’est pas située très loin de notre hôtel, le trajet est sans encombre, au grand soulagement de Bill. Quant à la visite, elle est décevante. Cette confiserie ressemble étrangement aux chocolateries qu’on retrouve en Amérique. On n’y trouve pas cette atmosphère chaleureuse qui se dégage chez Temptation. Karen résume bien l’ambiance en disant qu’on se croirait dans un magasin de souliers.
Katheryn – Il fallait mettre le pied en Allemagne pour réaliser à quel point la présentation des produits est cruciale dans une confiserie. Pour avoir envie de goûter, nos yeux doivent être éblouis. Un décor aux couleurs neutres dégage une ambiance froide.
Karen – La plupart de leurs produits sont présentés dans des contenants fermés. Dès que le client décide d’arrêter son choix sur une boîte, il décide ipso facto de quitter les lieux. Par contre, lorsque les produits sont présentés en vrac, le client passe davantage de temps dans le magasin. La disposition des produits doit inviter les clients à explorer toute la surface du magasin.
Moi – Martha a développé une façon de présenter ses confiseries pour permettre aux écoliers peu fortunés d’acheter ses confiseries à la pièce. Il se peut qu’elle n’ait jamais voulu créer cette ambiance que nous retrouvons chez Temptation.
Bill – Ici, on dirait un magasin pour des adultes. Temptation, c’est un magasin pour des enfants.
Katheryn – Je cherche toujours à savoir ce qui attire et retient les clients dans une confiserie.
Bill – Vous faites tout un plat avec le décor, l’ambiance et les couleurs. Pour moi, j’achète des confiseries chez Temptation à cause de leur goût. Vraiment, vous cherchez midi à quatorze heures.
Moi – Cette confiserie-ci contraste avec la nôtre. Pour ma part, ce style de confiserie moderne ne me convient pas. Je préfère nettement le caractère artisanal d’une confiserie. J’espère que la prochaine que nous visiterons aura conservé l’ambiance d’antan dont Martha parlait et qui se dégage des photos que nous avons vues.
En nous rendant à la prochaine confiserie, je constate que le résultat final de cette tournée est imprévisible et qu’il vaut mieux nous contenter de profiter de la vague sans viser des objectifs précis. Nous venons de réaliser ce que nous ne voulons pas adopter pour nos franchises Temptation. Après une seule visite, déjà nous remanions nos convictions et nos croyances quant à l’ambiance générale d’une confiserie. Nous ne serons convaincus d’un style convenable de magasin qu’en comparant divers styles. Pour nous distinguer des autres, il est impératif de connaître des confiseries de styles différents.
Nous arrivons à la prochaine confiserie. Katheryn croit que nous avons fait fausse route, car ce quartier n’a rien d’un quartier d’affaires. À Berlin, certains quartiers paraissent tomber en désuétude tellement les bâtiments sont âgés. Par contre, c’est justement ce qui confère à la ville son titre de ville historique. Les touristes qui vivent dans des villes modernes ne cherchent pas à retrouver une familiarité: ils recherchent l’insolite, un endroit témoin d’un passé où leurs ancêtres ont vécu. C’est intrigant de retourner dans le passé, de revenir à une époque révolue. Il est bien évident qu’un grand nombre de ces touristes sont des descendants d’immigrants et qu’ils visitent l’Allemagne dans l’espoir d’atteindre les racines de leur culture, de revivre la vie de  leurs ancêtres avant qu’ils ne quittent le sol européen pour l'Amérique.
Finalement, Katheryn propose de stationner la voiture et de continuer l’exploration à pied, ce qui nous permettra de s’informer auprès de piétons où est située cette confiserie que nous cherchons. Un passant nous indique comment se rendre à cette confiserie. Une fois arrivés sur place, nous hésitons avant d’y mettre le pied. Il n’y a rien d’invitant à l’extérieur, à part une affiche défraîchie au-dessus de la porte.
Bill – Voulez-vous vraiment y entrer ? Ça ne ressemble en rien à une confiserie.
Karen – Comment font-ils pour fabriquer des confiseries dans un tel bâtiment ?
Pendant que nous discutons sur le trottoir, des clients en sortent et d’autres y entrent. Katheryn emboîte le pas et se dirige vers la porte : nous la suivons. Une fois dans le magasin, nous réagissons de la même façon : c’est le silence complet. Nous sommes stupéfaits, à court de mots. Katheryn me regarde comme si elle veut s’assurer que je suis aussi étonné qu’elle. Au même moment, une vendeuse s’approche de nous et nous demande quelles confiseries nous recherchons. Je saisis la balle au bond pour lui expliquer le but de notre visite. Elle n’est pas étonnée de savoir que nous venons des États-Unis, car les touristes Américains représentent une forte proportion de leur clientèle.
Karen – Vous visiterez les autres confiseries, mais moi je veux passer la semaine ici. Je n’en crois pas mes yeux.
Bill – Je ne comprends pas comment les touristes font pour découvrir où se trouve cette confiserie à Berlin.
Moi – Les confiseries en Europe se font connaître par la nature de leurs produits et non par la façade de leur magasin.
Karen – Est-ce que nous avons le droit de prendre des photos de ces confiseries ? Demande à la vendeuse si nous pouvons rencontrer les confiseurs dans l’atelier ?
Katheryn – On doit trouver le moyen d’acheter leurs recettes.
Moi – Vous allez vite en affaire. Je parie que nous serons tout aussi ébahis dans les autres confiseries.
Karen – Je commence à croire qu’une telle confiserie ferait tout un tabac à Manhattan.
Katheryn – Les habitudes des gens sont coriaces, bien ancrées. Ce n’est pas une sinécure de les apprivoiser et de les amener à adopter d’autres comportements en consommation. Les gens évitent de s’éloigner hors de leur zone de confort. Ce n’est pas parce qu’un nouveau magasin ouvre dans son quartier que l’on s’y rue.
Moi – Je comprends pourquoi Martha a établi son magasin dans le voisinage d’une école. Les enfants sont plus curieux que les adultes. Elle s’est servi des enfants pour apprivoiser leurs parents.
La vendeuse comprend que nous sommes des clients différents et que nous souhaitons mieux connaître leurs produits. Je la rassure que nous n’avons pas l’intention de copier leurs produits sans autorisation, mais que nous pourrions peut-être acheter quelques recettes. Je constate par son regard qu’elle est méfiante. Elle consent à en informer le propriétaire qui me rejoint quelques minutes plus tard pendant que les autres vont d’un comptoir à l’autre. Par la nature de ses questions, je constate que nous ne sommes pas les premiers à vouloir en savoir davantage sur leur mode de fabrication. Comme Karen comprend l’allemand, elle vient nous rejoindre.
Lorsque je l’informe que je suis propriétaire de la confiserie Temptation, le ton de la discussion change du tout au tout. Il connaît Temptation. Là, je tombe en bas de mes jambes et Karen s’éclate de rires. Le propriétaire de cette confiserie, Ulrich Klein, connaissait Martha. Je lui apprends que Martha est décédée et que j’ai hérité de son entreprise.
Selon Ulrich, sa confiserie est fort similaire à celle des parents de Martha. C’est une entreprise familiale qui remonte loin dans le temps. Parce qu’ils sont des Allemands, leur entreprise a repris vie après la 2e Guerre mondiale. Je crois rêver en écoutant Ulrich raconter l’histoire de sa confiserie.
Ulrich – Je comprends que tu veuilles étendre ce genre de produits en Amérique. En Allemagne, on ne songe pas à une production industrielle parce que les confiseries artisanales sont nombreuses. Il existe des multinationales en Allemagne, mais elles ne parviennent pas à reproduire nos confiseries à un coût moindre que le nôtre. Il n’est donc pas étonnant qu’elles produisent des confiseries moins coûteuses afin de rejoindre une clientèle plus large. Ce faisant, nous conservons la main mise sur une clientèle réduite, mais fidèle. Nos clients réguliers achètent nos confiseries pour leur saveur unique, et non pour leur bas prix.
Moi – Je vise à établir des franchises dans le cœur des grandes villes américaines parce que je suis convaincu qu’il y a un marché pour nos confiseries.
Ulrich – C’est une bonne idée. En Amérique, il y a surtout des centres d’achats qui sont achalandés et qui sont fréquentés par une forte clientèle régulière. J’estime que ce sont les deux endroits qui offrent le meilleur potentiel de développement. Ce genre de confiseries n’est pas connu aux États-Unis, ce qui m’a toujours surpris. Martha n’avait pas ce rêve de production industrielle : elle préférait s’en tenir à la production artisanale, à petite échelle. Je crois qu’elle aimait l’ambiance de son atelier, une atmosphère plutôt familiale et personnelle. C’est comme ça dans notre confiserie aussi. Ça fait partie de notre culture.
Moi – As-tu déjà songé à t’établir ailleurs, plus près du centre de Berlin, pour profiter de l’achalandage des touristes ?
Ulrich – C’est certain que cette idée revient dans nos discussions à l’occasion. Il nous faudrait augmenter la production qui dépend du nombre de confiseurs disponibles. Il faut compter quelques années avant qu’un confiseur ne développe une expertise. La confiserie artisanale n’a rien à voir avec la production de masse.
Karen – Il existe donc des multinationales qui monopolisent le marché présentement.
Ulrich – Tout à fait. Elles fabriquent des confiseries de base qu’on retrouve dans la plupart des pays.
Karen – Je suis surpris que vos produits soient aussi différents des nôtres.
Ulrich – C’est un trompe-l’œil : il faut y goûter pour savoir si elles sont vraiment différentes. Martha et moi avons collaboré a diverses recettes. La même confiserie peut sembler différente, mais le goût peut être le même. L’une de mes filles a fréquenté l’Institut de confiserie où l’on met l’accent sur la présentation, l’allure de la confiserie. Avec les années, on a fini par cerner l’éventail complet des saveurs. Il y a un plafond au nombre de saveurs appréciées par la clientèle. Par conséquent, la fabrication de la confiserie de base n’a pas tellement changé, mais la présentation a évolué grandement. Ma fille développe surtout le côté artistique de la confiserie. Prenez le temps de goûter et vous réaliserez que vos confiseries ne se différencient des nôtres que par leur aspect.
Moi – Je suis encore sous le choc de savoir que vous connaissiez Martha.
Ulrich – La famille Henkel était très réputée dans le domaine de la confiserie. Ma mère connaissait les parents de Martha. Les confiseurs artisanaux ne craignaient pas de s’entraider. De nos jours, il faut plutôt se méfier des espions envoyés par les grandes entreprises.
Moi – Tu sembles croire que d’établir des franchises dans ce domaine, c’est une aventure risquée.
Ulrich – Ce serait risqué en Allemagne, mais moins en Amérique parce que la compétition à ce niveau est moins forte. Dans une telle franchise, il ne serait pas nécessaire de fabriquer des friandises qui exigent beaucoup de doigté des confiseurs. Vous savez qu’il y a plusieurs recettes qui sont faciles à réaliser et qui donnent un produit final prisé par les consommateurs. Pour y arriver, il vous faudrait absolument introduire des appareils afin de mécaniser certaines phases de la production.
Karen – Tu vois, Ethan, j’avais raison de vouloir mécaniser l’entreprise.
Moi – Je commence à voir le lien entre la mécanisation et notre projet de franchisage. Il reste que nous manquons d’experts pour opérer ces machines qui ne peuvent à elles seules assurer une production de confiseries aussi complexes que les nôtres.
Karen – La question la plus épineuse reste celle de savoir comment former ces experts. Ethan aimerait convaincre des confiseurs allemands de déménager à New York, mais ce ne sera pas suffisant.
Ulrich – Dans ce domaine, il y a une formule éprouvée : les mentors. Les apprentis reçoivent leur formation de mentors, d’experts. Certes, cette formation peut être écourtée avec un programme d’enseignement comme celui de l’Institut que ma fille a fréquenté. Vraiment, vous devriez y faire un saut. Ce mentorat a toujours existé chez les artistes tels que les peintres, les potiers, les forgerons et bien d’autres.
Moi – Justement nous prévoyons y faire une visite cette semaine.
Ulrich – Je vais vous épargner bien des soucis. Ma fille se fera un plaisir de planifier ce rendez-vous et de vous accompagner. Je consens à vous aider à la condition que vous ne tenterez pas de convaincre ma fille de déménager à New York.
Moi – J’apprécie ton geste, Ulrich.
Ulrich – Martha visitait aussi une autre confiserie, celle d’Olof Bauer. Ma fille se chargera aussi de vous y conduire. Il ne sait pas que Martha est décédée, j’en suis sûr. Je vais l’aviser avant votre visite.
Pendant qu’il tourne sur les talons et va à la recherche de sa fille, je rejoins Katheryn et je lui rends compte de l’essentiel de notre entretien avec Ulrich.
Katheryn – Ses commentaires sont enrichissants, mais ils sèment aussi le doute.
Moi – Je m’inquiète moins d’avoir des doutes que de fausses certitudes. Tu sais bien que nous allons examiner ce projet sous toutes ses coutures avant de se lancer tête première.
Karen – J’aimerais bien visiter l’atelier où l’on fabrique des confiseries.
Moi – Je préfère attendre qu’il se sente assez en confiance pour nous inviter.
Karen – Je suis déjà familière avec la fabrication. Il a raison de prétendre qu’il y a une limite dans la variété de confiseries que nous pouvons produire et qu’il n’est pas nécessaire, pour fabriquer des produits artistiques, que leur prix soit exhorbitant exorbitant. À vrai dire, je n’aurais pas de difficulté à faire une sélection de base de ces confiseries qui sont à la fois populaires, peu coûteuses à produire et surtout qui n’exigent pas des années de formation pour les réaliser. Mais, il faudrait des appareils dont j’ignore l’existence. Ce n’est pas aux États-Unis que nous allons en trouver.
Bill – Les constructeurs d’automobiles peuvent fabriquer une voiture qui dure 50 ans, mais la majorité d’entre nous serait incapable d’en payer le prix. À quoi bon rêver de fabriquer une voiture inaccessible ? Vous voulez produire des confiseries exotiques et dispendieuses. N’est-ce pas un peu utopique ?
Avant que Bill n’ait terminé son commentaire, je vois venir Ulrich accompagné de sa fille. C’est l’occasion de faire les présentations. Sa fille se nomme Gretchen et elle est enchantée de nous servir de guide à l’Institut. Elle connaît la plupart des professeurs qui seront disponibles pour nous dresser un portrait de leur institution.
En quelques minutes, Gretchen a déjà établi un contact avec l’Institut et le rendez-vous aura lieu demain au début de l’après-midi. L’un des professeurs sera à notre disposition. Avant cette rencontre, nous passerons cueillir Gretchen et nous rendrons visite à Olof Bauer.
Karen – J’aimerais bien visiter votre atelier.
Gretchen – Suivez-moi et nous allons faire le tour du magasin d’abord, ce qui vous permettra de goûter à nos confiseries. Par après, nous irons à l’atelier puisque vous êtes déjà compétents dans ce domaine. C’est rare de voir des gens qui veulent savoir comment nous fabriquons des confiseries. J’ai même proposé à mon père de tenir un kiosque à l’avant du magasin ou un artisan fabriquerait des confiseries.
Karen – Quelle merveilleuse idée ! Ethan, je ne retourne pas à New York sans que tu me promettes que nous allons tenter cette expérience.
Moi – L’idée m’enchante aussi. Qu’en penses-tu, Katheryn ?
Katheryn – Une idée géniale ! Je verrais un artisan installé dans la vitrine de la confiserie. Ça pourrait devenir notre marque de commerce. Quoi de mieux pour attirer l’attention de piétons indifférents ?
Moi – On dirait que nous venons de poser la première brique de notre projet.
Karen – Je ne sais pas où tu puises ton énergie pour te lancer dans une aventure aussi périlleuse. J’en ai la chair de poule.
Katheryn – Rien n’est décidé encore. La route sera longue. Mais, d’un jour à l’autre, nous saurons si le projet est viable ou non. Nous ne savons pas plus que toi, Karen, quelle forme prendra cette transformation d’entreprise. Il se peut même que nous décidions d’un projet sur une plus petite échelle. Rien n’est coulé dans le béton. Ce qui nous semble évident, c’est que nous devons faire part de ce projet à ces confiseurs qui, pour la plupart, ont déjà mijoté des projets similaires en Allemagne. Ils vont nous mettre au parfum sur plusieurs aspects qui peuvent constituer des pierres d’achoppement. Leurs commentaires valent leur poids d’or.
Bill – Je ne connais rien aux commerces de ce genre, même si Karen a beaucoup d’expertise dans ce domaine. Elle parle souvent de son travail, mais ça ne fait pas de moi un confiseur ou un gérant de personnel. J’écoute, mais je n’apprends pas vraiment. Cependant, il me semble évident qu’il faudrait débuter par une seule franchise. Forts de cette expérience, vous sauriez à quoi vous en tenir. Encore de nos jours, on grimpe dans une échelle, une marche à la fois. Mon commentaire peut vous paraître simpliste, mais la prudence me semble de mise.
Katheryn – J’endosse ton commentaire. Ce qui risque de ralentir la progression d’un tel projet, c’est la formation des confiseurs. Je ne connais rien à la confiserie moi non plus, Bill. Mais, je perçois déjà qu’il s’agit bel et bien du nœud de notre problématique. Ne devient pas confiseur qui le veut, et sûrement pas du jour au lendemain.
Nous passons près de deux heures à explorer le magasin et l’atelier de fabrication. Karen est comme un poisson dans l’eau. Ce n’est pas tellement qu’elle apprend de nouvelles techniques de fabrication, mais elle réalise que les siennes sont à la fine pointe et que Martha était une experte reconnue en Europe, alors qu’elle pratiquait son métier en Amérique.
Nous devrons maintenir ces canaux de communication avec l’Europe. Je m’empresse de faire savoir à Ulrich et Gretchen que nous sommes disposés à partager toutes les informations qui pourraient être pertinentes pour eux. Je ne manque pas l’occasion d’inviter Gretchen à venir à New York et passer quelques semaines à notre entreprise. À partir de cette expérience, j’entrevois des bénéfices de part et d’autre. J’offre à Gretchen de lui payer son salaire régulier, de défrayer ses dépenses de voyage et d’hébergement. Je rassure son père, Ulrich, que mon intention n’est pas du tout de convaincre Gretchen de rester en Amérique par la suite. La proposition est bien accueillie. En temps et lieu, nous y donnerons suite.
Nous retournons à l’hôtel, à la fois surexcités et épuisés. Karen a été la plus ébranlée par cette visite. Je sens un regain de confiance en elle-même, comme si elle voyait pour la première fois l’ampleur de son expertise dans le domaine. Nous décidons de se revoir au restaurant plus tard, le temps de nous reposer. Nous avons goûté à tellement de confiseries que personne ne ressent la faim.
En arrivant dans la chambre, Katheryn n’avait qu’une chose à me faire part.
Katheryn – Lorsque tu as suggéré de prendre quelques heures de répit, à quoi pensais-tu vraiment ? Songes-tu à la piscine de l’hôtel ou au bain tourbillon ?
Moi – Le bain tourbillon.
Katheryn – Je te voyais ça dans les yeux. Je sais quand tu as besoin de te retrouver seul avec moi. Je le vois à ta façon de me regarder.
Moi – Tu t’en rends compte parce que je veux bien que tu t’en rendes compte.
Katheryn – Que nous soyons riches ou pauvres, sans ce jeu entre nous deux, rien n’est possible. Si je m’intéresse à toi, ce n’est pas parce que tu es riche ou que ton projet me permettra de réaliser des rêves qui m’ont échappé jusqu’à présent. Je me sens plus importante en ta présence.
Moi – Il me semble que je ne fais rien d’inhabituel pour toi. J’agis comme je l’ai toujours fait.
Katheryn -  Je suis encore étonné de la façon que tu as ramené Karen dans l’entreprise. Karen est surexcitée par ce projet.
Moi – La survie de l’entreprise passe avant mon orgueil.
Katheryn – Je suis assurée maintenant que tu seras patiente à mon égard, car je ne suis pas née dans une famille de commerçants. Ils sont rares les hommes qui font confiance aux femmes en affaires, pourtant la majorité d’entre elles gèrent le budget de famille alors que leur mari ne s’en soucie guère. Il y a là une contradiction gênante pour les hommes.
Moi – Les hommes n’aiment pas partager le pouvoir de décision. J’ai appris à faire fie de mes sentiments en affaires. Encore aujourd’hui, je dois réfléchir avant de poser un geste qui ne sera pas une manifestation de pouvoir. Ce n’est pas étonnant que je ne sache pas te dire pourquoi je m’intéresse à toi. Cependant, on croit à tort que l’amour n’est qu’une réaction émotionnelle: c’est une décision rationnelle avant tout, selon moi. Il faut le savoir avant de le vouloir.

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Épisode 27 – Karen met cartes sur table
Katheryn – Je te téléphone, Karen, afin de savoir si vous voulez descendre souper au restaurant.
Karen – Oui, la faim me ronge. Mais, je devrai réveiller Bill, car il s’est endormi peu après notre arrivée. Je ne sais pas ce qui se passe avec lui, mais il ne dort jamais à cette heure-ci de la journée.
Katheryn – C’est sûrement une conséquence du décalage horaire.
Karen – J’ajoute que la journée a pu être plus stressante pour lui que pour nous. Faire ce voyage le rendait nerveux. Les deux dernières semaines ont été épuisantes pour lui : ce voyage le rendait anxieux avant de partir.
Katheryn – Nous allons nous rendre au restaurant et vous attendre. Rien ne presse.
Je me sens plus à l’écoute de Katheryn, plus attentif à d’autres de ses qualités humaines que je décèle peu à peu. La perception que j’ai d’elle s’élargit. Je réalise que je jouais un rôle avec elle en tentant de me faire voir d’une façon sélective, ce qui me démontre que je cherchais à m’en approcher, à l’apprivoiser, mais sans subir une déception en bout de ligne. Elle a raison de soutenir que je me mentais à moi-même et que je protégeais avant tout ma fierté, mon amour-propre. Que de détours inutiles j’ai pris pour la séduire ! Il s’en est fallu de peu pour qu’elle lâche prise. Ce qui a permis que notre relation progresse, c’est notre admiration mutuelle. Ce n’est pas tellement ce que je vois avec mes yeux qui me donne de l’espoir, mais ce que je prévoie qu’elle peut devenir. Ce n’est donc pas surprenant que j’aie autant envie de lancer un projet dont le résultat final importe moins que le processus qui permettra de nous rapprocher.
Je ne crains plus de lui faire part de ce que je pense. Je suis assuré qu’elle ne décrochera pas au moindre pépin, à ma prochaine bévue, car j’agis parfois de manière maladroite avec elle, parfois. Comment peut-on entretenir et préserver une relation de couple si on cache des cartes dans sa manche ? Ce qui empoisonne une relation de couple, ce n’est pas la dureté de la vie réelle, mais le doute, l’incertitude qui finit par embrouiller cette réalité. Lorsqu’on est contraint de s’imaginer ce que l’autre pense et ressent, ça signifie que le doute gagne du terrain sur la franchise. Peu après, la méfiance en profite pour remplir ce vide malsain. N’est-ce pas que, au moindre signe d’affaiblissement du système immunitaire, les virus jusque-là inoffensifs se lancent à l’attaque ?
En nous rendant au restaurant, Katheryn revient sur les commentaires d’Ulrich en me disant que nous devons maintenir une relation avec lui de la même façon que Martha le faisait. Elle est consciente que notre production s’apparente à celles des Allemands et que nous devons raffermir ce lien avec eux. La confiserie artisanale est une culture européenne dont les racines sont profondes. Nous ne pouvons nous passer de l’expérience acquise par ces artisans.
Par ses commentaires, je vois qu’elle cherche une façon d’arriver à fabriquer nos confiseries sans faire appel à une main-d’œuvre spécialisée. Plus les coûts de production augmentent, plus la clientèle potentielle diminue : une équation qui s’applique à tous les commerces. Elle essaie de trouver un juste milieu entre la fabrication artisanale et la production de masse comme si les deux se trouvaient sur un même continuum. J’ai mes doutes à ce sujet. Je ne vois pas pour l’instant comment nous pouvons relier ces deux types de production. Il est vrai que Katheryn n’est pas assez consciente de la véritable nature de nos confiseries. Lorsqu’elle mettra la main à la pâte et tentera de cuisiner une confiserie, elle comprendra qu’il s’agit d’une synthèse physico-chimique sensible à des facteurs instables. Contrôler un amalgame d’ingrédients n’est pas une sinécure. Mais, il se peut que, en modifiant les recettes pour en mécaniser la production, nous pourrions obtenir un résultat satisfaisant.
Karen – J’espère que notre retard ne vous a pas causé des désagréments.
Katheryn – Pas du tout. Les sujets de discussion ne manquent pas après les événements des deux derniers jours.
Bill – Je croyais qu’il n’y avait que le travail qui pouvait avoir raison de moi. Force est de conclure que les vacances peuvent aussi être épuisantes.
Karen – C’est plutôt le changement dans notre routine qui nous affecte.
Moi – La journée de demain s’annonce tout aussi chargée que celle d’aujourd’hui. Par après, nous verrons à lever le pied. À ma surprise, je ne ressens aucune fatigue.
Katheryn – Tu as une réserve d’adrénaline plus importante que la nôtre. À notre retour à New York, tu décrocheras, j’en suis certaine. Pour l’instant, tu repousses la fatigue qui t’envahira une fois arrivé à la maison.
Moi – Je me demande comment Olivia et Gertrude vivent l’expérience de gérer l’entreprise. Je n’ose pas téléphoner pour leur faire sentir que je n’ai pas confiance en elles.
Bill – Même si on s’inquiétait de leur sort, on ne pourrait leur venir en aide.
Moi – C’est l’occasion pour Gertrude surtout de se sentir plus indispensable qu’elle le croit.
Karen – Je connais Gertrude. Elle fonctionne bien lorsque quelqu’un d’autre lui trace une ligne de conduite claire. Martha l’a habitué à suivre des directives. Je ne crois pas qu’elle souhaitait chausser les souliers de Martha. Il y avait une complicité entre les deux parce qu’elles étaient complémentaires. D’ailleurs, Martha n’aimait pas qu’on critique ses décisions. Lorsque je l’ai fait, j’en ai payé le prix.
Moi – C’était évident que tu avais des attentes différentes de celles de Gertrude.
Karen – Comment pouvait-il en être autrement : Martha et moi partagions certaines fonctions. Pour de nombreuses tâches, nous avions toutes les deux les mains sur le volant.
Moi – Quelle vision à long terme avais-tu pour l’entreprise ?
Karen – Je voulais plutôt diminuer les coûts de production par la mécanisation. Ce n’est pas étonnant qu’il y avait parfois des conflits entre Martha et moi. En visitant des confiseries depuis hier, je vois pourquoi Martha tenait à la production artisanale. Je vois aussi que ta vision est proche de celle de Martha.
Katheryn – Donc, en revenant à l’atelier, tu anticipes des conflits avec Ethan.
Bill – Je me demande s’il ne serait pas mieux de glisser ce sujet de discussion sous le tapis et de le reprendre une fois à New York.
Karen – Non, pas du tout. Je ne veux pas créer de conflits avec Ethan, au contraire. Certes, j’espérais appartenir la confiserie. Maintenant, ce désir m’a quitté. Je réalise que, d’abord, je n’ai pas la compétence pour la diriger et, ensuite, qu’Ethan me surprend par ses capacités à le faire. Je vois aussi que ce projet de transformation est devenu nécessaire et qu’il ne faut pas nous contenter de simplement se laisser voguer au gré des vagues.
Katherine – En remettant les pieds chez Temptation, comment comptes-tu agir ?
Karen – Je sens qu’Ethan veut exiger de moi que je sois plus inventive quant aux produits. Ça n’arrivera pas. Je me vois toujours dans le rôle de gérante de production. Je n’ai pas la créativité dont souhaite Ethan. Je me sens capable de diriger un orchestre, mais je n’ai aucun talent pour composer de la musique. Ma force réside dans l’exécution et la gestion de ressources humaines.
Moi – Tu ne vois donc pas d’objection à ce que nous embauchions des confiseurs qui se chargeraient de modifier les recettes et d’enseigner la confiserie.
Karen – Ne me demande pas de faire ce dont je suis incapable. Par ailleurs, je sais mieux que toi que tu auras besoin de moi.
Katheryn – Ethan ne se cache pas pour affirmer qu’il a besoin de toi s’il veut que ce projet aille de l’avant.
Karen – J’ai réalisé qu’il valait mieux que je ne sois pas propriétaire lorsque Katheryn m’a interrogé en Cour. Jusque-là, je me voyais l’héritière. Je n’avais pas réalisé tout ce que Martha contribuait à cette entreprise. J’ai fait une folle de moi en Cour.
Katheryn – Tu n’as pas paru ridicule en Cour. Tu étais simplement naïve. Lorsque j’ai réalisé que tu n’avais pas une vision complète de la situation, je n’ai pas tenté de t’acculer au mur ou de te ridiculiser. J’ai vite compris que tu devais remanier tes attentes et qu’il ne fallait surtout pas que je me moque de tes incompétences en gestion.
Bill – J’aimerais que tu nous expliques, Ethan, pourquoi, après tous ces événements, tu souhaites que Karen revienne chez Temptation.
Moi – Karen était surprise de ne pas hériter de l’entreprise, alors que moi j’étais surpris du choix de Jacob et Martha. Certes, j’ai compris que c’était leur vœu depuis belle lurette. En toute franchise, je m’attendais qu’ils m’invitent, un jour ou l’autre, à les remplacer aux commandes. Je ne savais pas non plus qu’ils étaient aussi fortunés.
Bill – Aurais-tu accepté l’héritage, s’il n’avait pas été accompagné d’autant d’argent liquide ?
Moi – J’aurais certainement hésité plus longuement avant d’accepter. Les Schwartz savaient que j’utiliserais ces ressources pour faire grandir l’entreprise. Cet héritage s’accompagne d’une responsabilité, d’un devoir. Ce n’est pas comme remporter la loterie. Jacob et Martha n’ont jamais cessé de m’apprendre les rudiments du métier. J’ai toujours su qu’ils avaient des attentes envers moi. Les Schwartz n’avaient pas incorporé leur mort prématurée dans cette équation. Je crois qu’ils avaient plutôt prévu ma réintégration à l’entreprise de leur vivant alors qu’ils auraient été très avancés en âge. Martha n’aurait sûrement pas décroché de son entreprise du jour au lendemain.
Karen – Ton raisonnement fait du sens. Martha aurait assurément gardé une main sur le volant.
Katheryn – Ce que nous craignons, Karen, c’est que les changements dans l’entreprise aillent à l’encontre de ceux qui tu prévoies.
Karen – Si je suis assurée que ces changements seront bénéfiques, je les adopterai sans maugréer. Je ne veux pas faire des crises d’affirmation à la moindre occasion. Comme Gertrude, je veux travailler dans un environnement où je n’ai pas à m’inquiéter pour mon avenir. En visitant la confiserie d’Ulrich, j’ai compris que j’ai des compétences et que j’ai envie de reprendre mon poste pour les mettre en application. J’ai besoin de sentir que je suis efficace et indispensable. Il me faudrait des années de labeur et de sueurs pour acquérir autant de compétence dans un autre domaine. Je ne veux pas te supplier, Ethan, mais je tiens à revenir à mon travail.
Moi – Je ne veux surtout pas que tu me supplies. Tu n’as pas besoin de me convaincre du rôle indispensable que tu peux jouer dans l’entreprise. Je croyais que tu aimerais maintenant consacrer ton temps à créer et à modifier des recettes.
Karen – Au lieu de t’imaginer ce qu’un employé souhaite, demande-lui ce qu’il désire.
Katheryn – Je crois, Ethan, que Karen vient de nous donner une bonne leçon qu’il ne faut pas oublier en revenant à la maison. D’ailleurs, Ethan prévoyait de rencontrer les employés et de former des équipes autour de certains types de confiseries. Ce serait aussi une façon d’y intégrer des franchisés qui veulent apprendre les rudiments de la fabrication.
Karen – Je vois des avantages à cette approche. Mais, les employés vont vite être débordés.
Moi – Que proposes-tu ?
Karen – Des confiseurs attitrés exclusivement à l’enseignement. Si tu veux obtenir plus de rendement à l’usine, il faut plus d’employés. Quelques-uns d’entre eux apprécieraient enseigner plutôt que d’être affectés à la production. Je les connais tous. Ajouter une fonction d’enseignement à un employé qui ne suffit déjà pas à sa tâche régulière, c’est une utopie.
Bill – Je suis soulagé que vous soyez capables de discuter avec autant de franchise. Nous ne voulons pas vous nuire, mais vous aider. Nous avons commis une erreur, mais qui aurait pu deviner qu’Ethan fait partie de la famille de Karen ?
Karen – Il y a eu bien des rumeurs à ce sujet. Nous venons d’apprendre qu’il n’y a jamais de fumée sans feu. Maintenant que nous le savons, ça nous permet de nous ajuster.
Moi – Ne t’imagine pas Karen que tout ce que je pense est correct. Je réalise de jour en jour que mes conceptions changent. C’est justement pourquoi je tenais à ce que nous venions en Allemagne : nous mettre au diapason concernant cette industrie.
Karen – Pourvu que je sente que je peux être franche avec toi, je peux t’assurer que je serai vieille lorsque je quitterai l’entreprise.
Bill – Je vois mieux maintenant à quel point tu as une tâche difficile, celle d’améliorer une entreprise sans trop savoir comment y arriver.
Moi – J’ai surtout compris que je n’y arriverais pas seul.
Katheryn – Rien nous laisse croire jusqu’à présent que notre projet de franchisage est la meilleure solution.
Épisode 28 – La clé de voûte de notre entreprise
Au déjeuner du lendemain matin, on sent que nos relations sont davantage tricotées serrées. Les questions laissées en suspens depuis le jugement de la Cour ont été répondues. Nous avions hâte de faire monter Gretchen afin de visiter l’Institut de confiserie. Je suis loin de m’attendre que cette visite changera ma vision des choses.
En arrivant à l’Institut, une professeur, Conrad, nous attend les bras ouverts. Nous sommes, cependant, sur le qui-vive parce que nous ne savons pas à quoi nous attendre. Il ne faut que quelques minutes pour constater qu’on y trouve des appareils en plus grand nombre que nous l’avons anticipé. D’un local à l’autre, Conrad ne nous donne que des informations sommaires, au point que Karen me le souligne, car tous ces nouveaux appareils ne manquent pas de l’intriguer elle aussi. Conrad ne réalise pas que cette mécanisation nous surprend.
Après cette visite rapide, il nous invite dans une salle de conférence et nous demande ce qui nous intéresserait davantage d’approfondir. Je prends l’initiative de lui décrire notre projet. D’abord, je ne manque pas de souligner que nous prévoyons un volet de formation des employés et que, suite à cette visite, nous espérons être capables de mieux concevoir ce volet du projet. Ensuite, je ne manque pas de lui mentionner que nous sommes surpris des appareils qui servent à la formation des confiseurs.
La plupart de leurs appareils que nous avons vus n’existent pas en Amérique. Nous comprenons vite l’impact qu’ils pourraient avoir dans notre atelier. Il est évident qu’ils ne sont pas seulement utiles pour l’enseignement et la formation des confiseurs. Ils ne remplacent pas l’expertise du confiseur, mais ils accroissent et facilite la production. L’étudiant qui a appris le métier de confiseur avec un appareil est plus efficace lorsqu’il obtient un emploi régulier dans un atelier où cet appareil sert à la production. Le passage du laboratoire de l’école de formation à l’atelier de production s’opère sans heurt. Cette notion, nous la saisissons rapidement.
C’est un jeu d’enfants pour Karen de préciser lesquels de ces appareils sont indispensables pour notre projet. Conrad comprend que nous ne sommes pas des touristes, mais des gens d’affaires qui mesurent ses commentaires au compte-goutte. Il est surpris de la pertinence de nos questions. Comme Gretchen vient tout juste d’obtenir son diplôme, elle renchérit sur plusieurs observations de Conrad.
Personne n’est autant excité de cette visite que moi, parce que je vois qu’il existe un éventail d’appareils qui offrent des bienfaits inestimables pour les employés et la production. Je vois bien par l’attitude de Katheryn que je dois tenir compte surtout de l’opinion de Karen parce qu’elle est capable de prédire avec précision l’impact de chacun de ces appareils dans notre entreprise. L’objectif de notre voyage en Allemagne consistait à modifier leur conception envers l’industrie de la confiserie, alors que c’est plutôt la mienne qui a été remise en question.
Je dois faire un virage à 180 degrés et mettre l’accent sur une approche pédagogique de la confiserie appuyée d’une mécanisation moderne. Des recettes, nous en avons un nombre incalculable. Quelques-unes de plus n’ajouteraient rien à la viabilité de notre entreprise : ce n’est pas une faiblesse qu’il faut renforcer. Il est maintenant clair qu’il faudra introduire dans notre usine une mécanisation accrue et qu’elle devra faire partie intégrante de la formation que nous entendons donner devra. Voilà la clé de voûte de notre nouvelle entreprise.
Constatant notre emballement pour tous ces appareils, Conrad nous demande de s’absenter tout en nous invitant à nous rendre à la cafétéria où il viendra nous joindre. Cette pause permet de traduire à Katheryn et Bill des informations fournies par Conrad. Notre intérêt pour les appareils de production a été compris par Conrad qui est allé nous chercher des informations qui nous permettrons de prendre contact avec les fabricants. Il ne nous reste qu’à préciser lesquels sont indispensables. Conrad est disposé à recevoir une employée de notre usine qui souhaiterait recevoir une formation accélérée sur le fonctionnement de ces appareils. Mais, d’après Karen, nul besoin d’un doctorat pour en comprendre le fonctionnement.
Gonflés à bloc, nous quittons l’Institut et Gretchen est heureuse de notre réaction. Tout son apprentissage s’est fait avec ces appareils. Si son père juge qu’ils ne sont pas nécessaires parce que le volume de leur production ne l’exige pas, Gretchen connaît bien l’impact de ces appareils sur une production à fort volume. Elle ne manque pas de s’offrir pour donner une formation à nos employés à New York, si cette alternative nous enchante.
En arrivant à la confiserie de sa famille, nous faisons fait part à son père du résultat de notre visite à l’Institut, ce qui l’enchante autant que nous. Quant à la venue de Gretchen à New York, il montre une certaine ouverture. Encore une fois, je dois le rassurer sur mes intentions. En m’entretenant avec lui, les autres suivent Gretchen à l’atelier. Je les retrouve plus tard autour d’un employé qui fabrique une confiserie. Je ne suis guère surpris d’entendre Karen le bombarder de questions. Gretchen tient à lui montrer une nouvelle technique de fabrication et Karen est visiblement piquée au vif.
Durant toutes ces visites, Katheryn pose peu de questions : elle écoute et regarde attentivement. Je m’informe donc de ce qu’elle pense de nos visites jusqu’à date.
Katheryn – Certes, je ne comprends pas tout ce qui se dit. Pendant le temps que vous discutez, je réfléchis à distinguer ce qui me semble essentiel pour une franchise de ce qui est facultatif. Il faut penser surtout à l’espace qu’occupe un appareil. Ces appareils que nous avons vus ne peuvent faire partie des franchises : ils sont conçus pour la production en usine. De plus, plusieurs de ces franchises pourraient ne disposer que de locaux restreints. Ce qui me fait croire que les franchisés devront s’approvisionner auprès d’une usine. Il est inutile de donner une formation à des franchisés en faisant appel à des appareils dont ils ne disposeront pas dans leurs locaux.
Moi – C’est de plus en plus évident qu’il n’existe pas un juste milieu entre la production artisanale et la production mécanisée. Ton observation est appropriée.
Katherine – J’ai aussi compris que je trouve la fabrication intéressante, mais ce n’est pas ma tasse de thé. J’ai nettement un intérêt pour structurer la nature et l’allure d’une franchise.
Moi – J’ai fait des conditions alléchantes à Karen pour m’assurer de son retour à Temptation. Nous devrons discuter des tiennes.
Katheryn – J’espère que je n’aurai pas à faire appel à un avocat pour négocier mon contrat.
Moi – Je pense à une entente globale plutôt qu’à un contrat spécifique.
Katheryn – Ne t’imagine pas que je serai plus conciliante parce que je couche avec toi.
Moi – Attends de connaître les détails de l’entente avant de grimper dans les rideaux.
Cette visite à l’Institut a même changé la planification initiale de nos visites. Certes, nous allons visiter d’autres confiseries d’ici notre départ, mais pas à la même cadence. La raison est simple : notre projet ne nécessite plus autant de visites que nous l’avions prévues..
Je comprends Karen lorsqu’elle mentionne que cette tournée des confiseries allemandes aurait dû avoir lieu quelques années auparavant. Je crois que Martha préférait ne pas mécaniser à outrance l’entreprise parce que ce geste aurait fait perdre des emplois à des employés fidèles. Martha a choisi d’engranger moins de profits afin de s’assurer d’une main-d’œuvre fiable à long terme. Elle dirigeait une entreprise, mais menait une bataille sociale qui lui tenait à cœur. Malgré tout, Karen comprend le dilemme auquel faisait face Martha. La mécanisation de Temptation n’a de sens que si nous souhaitons lancer un projet de franchisage. Autrement, ça n’a pas sa raison d’être, et Martha le savait mieux que quiconque.

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Épisode 29 – Une affaire de famille
Parmi les autres visites que nous faisons à des confiseries après celle de l’Institut, il y a celle que Wilma nous a suggérée. Comme la plupart des confiseries artisanales, il s’agit d’une entreprise familiale. Cette confiserie marie deux vocations : la boulangerie et la confiserie. À cet endroit, on ne peut pas compter uniquement sur les touristes pour survivre. L’ajout de la boulangerie permet un revenu décent.
À prime abord, nous ne sommes pas emballés par ce genre de confiserie. Je persiste tout de même à discuter avec la femme du propriétaire qui n’est pas loquace. Elle fait la navette entre moi et les clients qui entrent à la queue leu leu. Sa priorité porte sur ses clients et elle ne semble pas apprécier que je l’interroge sur le fonctionnement de son commerce. L’idée me vient de lui mentionner que Wilma Hoffmann m’a suggéré de visiter sa confiserie. Du coup, je deviens le centre de son attention.
Katheryn, Karen et Bill ont tôt fait de faire le tour de la confiserie. Comme il y a quelques tables où les clients peuvent prendre le temps de déguster leurs produits, ils s’y installent pendant que mon entretien avec la propriétaire s’intensifie. Je lui fais part de mon intérêt à trouver des confiseurs qui accepteraient de travailler à New York dans notre confiserie. Dès qu’elle entend le mot « New York », elle passe de la langue allemande à la langue anglaise, ce qui crée une dynamique différente entre nous tous. Katheryn vient nous rejoindre. Lorsque le propriétaire s’amène pour se joindre à la discussion lui aussi, je constate qu’il est aussi fluide en anglais que son épouse.
L’Allemagne est située au cœur de l’Europe où se côtoient plusieurs langues. Il n’est pas rare de rencontrer des Allemands qui se débrouillent bien dans d’autres langues. Nous sommes surpris de constater à quel point la langue anglaise est répandue. Jusqu’à leur rencontre, mon espoir d’intéresser des confiseurs allemands à s’établir aux États-Unis n’était qu’une lueur. Katheryn n’est pas chaude à l’idée d’inviter une famille complète à déménager à New York.
Au fil de nos visites, Katheryn perçoit une distinction nette entre fabriquer des friandises et enseigner cette science dont elle perçoit maintenant la complexité et les difficultés. Je suis en mesure de constater ce qui préoccupe davantage Katheryn par la nature de ses questions. Mais, son intérêt ses préoccupations diminuent lorsque Hubert nous informe que sa femme, Rachel, était enseignante à l’Institut de confiserie.
Rachel ne manque pas d’honnêteté. Elle avoue que les confiseurs compétents et diplômés sont nombreux en Allemagne. Plusieurs d’entre eux rêvent de se rendre aux États-Unis ou dans d’autres pays pour pratiquer leur métier. L’Institut a formé un trop grand nombre de confiseurs, ce qui a augmenté la compétition entre eux et diminué les opportunités d’emploi. Le plus décevant, c’est que les multinationales de la confiserie n’embauchent qu’un petit nombre des diplômés de l’Institut. L’Institut axe sa formation sur les confiseries traditionnelles, artisanales, tandis que les multinationales développent dans leurs propres laboratoires où l’on développe de nouvelles confiseries peu coûteuses et surtout à base de sucre.
Rachel – Les produits des multinationales sont inspirés par la confiserie artisanale. À l’instar de ceux qui prétendent que ces grandes entreprises finiront par éliminer les confiseries artisanales, je crois qu’elles vont plutôt assurer notre survivance. Voici pourquoi. Elles visent le profit plutôt que le développement des goûts des consommateurs en agrandissant l’éventail des saveurs de leurs produits. En voulant simplifier la production et diminuer les coûts, leurs produits deviennent homogènes. Les consommateurs ne sont pas dupes, surtout les Européens. Leurs efforts portent davantage sur la présentation et sur l’emballage que sur la saveur du produit. Nous savons tous que le sucre sert à remplacer une multitude d’autres saveurs. À court terme, c’est profitable de capitaliser sur le sucre, car tout le monde aime la saveur sucrée. Depuis le Moyen-Âge, les friandises sucrées ont la cote parmi toutes les friandises.
Katheryn – Si c’est le cas, pourquoi faites-vous autant d’effort pour convaincre les consommateurs d’adopter d’autres saveurs ? Vous allez à contre-courant.
Rachel – Ce n’est pas un caprice de notre part de vouloir offrir des alternatives aux consommateurs. Dans tous les domaines, nous savons que les goûts des consommateurs évoluent. Personne ne conduit la première voiture qu’on a inventée. Mais, dans plusieurs domaines, après une période d’évolution, nous atteignons un plateau, un nombre limite de besoins différents qui existent vraiment. En confiserie, nous savons qu’il existe des familles de confiseries et que chacune d’elles est basée non pas sur l’apparence du produit, mais sur un goût que le consommateur est capable de percevoir. Nous pouvons produire des milliers de teintes de couleurs. Cependant, elles seront toutes issues d’une combinaison des trois couleurs primaires que nous connaissons : le rouge, le jaune et le bleu. En confiserie, il y a un consensus autour de quatre goûts : le sucré, le salé, l’acidité et l’amer. Mais, nous produisons de nombreuses autres saveurs à partir d’extraits de plantes ou à partir de produits synthétiques développés dans des laboratoires modernes.
Moi – Dans mon entreprise, nous faisons usage surtout d’extraits de fruits et d’autres plantes exotiques.
Rachel – Cette approche est la plus répandue chez les confiseurs européens.
Katheryn – Nous avons comme projet de former des confiseurs à New York. Nous croyons qu’il est possible de former ces confiseurs qui ouvriront une franchise chapeautée par notre entreprise-mère. Qu’en penses-tu Rachel ? Parfois, j’ai des doutes quant à notre capacité de former des confiseurs.
Rachel – Il y a des éléments communs à la fabrication de confiseries, du pain, du vin, du fromage, des confitures, et j’en passe. Dans tous ces cas, il s’agit de faire entrer dans une séquence particulière et précise des ingrédients. Pour s’assurer d’obtenir un résultat à chaque tentative, nous suivons une recette éprouvée.
Moi – Tu sembles dire que n’importe qui peut se targuer du titre de confiseur en appliquant une recette.
Rachel – Il suffit de savoir lire pour appliquer une recette. Le confiseur aguerri possède un avantage sur le confiseur amateur : il connaît l’influence de chaque ingrédient sur la recette. Il est en mesure de savoir pourquoi un produit final est différent des autres précédents. Il faut donc une connaissance sur la chimie des ingrédients. C’est la raison d’être des écoles de confiserie.
Katheryn – Nous voulons mettre sur le marché des produits différents. Parce que je ne connais rien à la confiserie, je me pose deux questions précises. D’abord, quel type de formation nous pouvons offrir dans un court laps de temps à des franchisés ? Ensuite, cette formation sera-t-elle suffisante pour opérer une franchise ?
Rachel – N’essayez surtout pas de fabriquer des confiseries aussi sophistiquées que les nôtres. J’opterais pour une sélection de confiseries faciles à produire et qui risquent de trouver preneur dans vos magasins. Avec le temps, cet éventail de produits va se diversifier. Certaines confiseries sont plus populaires que d’autres, nonobstant le pays. De plus, pour les magasins à proximité de votre usine, ils pourraient se procurer certaines friandises produites en grande quantité à cette usine. La production de certaines confiseries doit être mécanisée pour devenir rentable. Il faut savoir lesquelles.
Katheryn – Les confiseurs que nous visitons savent ce qu’il faut faire pour améliorer la rentabilité de leur entreprise. Pourquoi les confiseurs restent-ils cramponnés à la production artisanale ?
Rachel – Vendre dans son quartier, c’est une chose ; vendre à la grandeur d’un pays comporte des exigences et des risques que je ne suis pas prête à courir. Nous ne pouvons pas produire nos confiseries sur une grande échelle. Par contre, avec une mécanisation appropriée, nous pourrions produire des confiseries similaires. Puisqu’il existe déjà de nombreuses confiseries traditionnelles en Europe, nous ne pourrions tenir tête à une aussi forte compétition. En Amérique, la compétition dans ce type de confiseries est presque inexistante, ce qui vous avantage.
Moi – Nous ne prévoyons pas lancer plusieurs franchises dès le départ : une seule suffira.
Katheryn – Accepteriez-vous de passer quelques mois à New York et nous aider à mettre sur pied cette première franchise ?
Rachel – Ma famille et le commerce ne peuvent se passer de moi pendant même une courte période de temps. Comment puis-je vous aider à New York en sachant que ma propre entreprise s’écroule pendant mon absence ? Mes clients viennent chaque jour acheter du pain chaud, par exemple. C’est moi qui fait le pain chaud. Sans la boulangerie, nous ne pourrions tenir le coup.
Moi – C’est bien visible que tu ne peux quitter les lieux pendant des semaines. Je pense plutôt à embaucher ta famille au complet à mon usine.
Rachel – Certes, bien des Européens rêvent de déménager aux États-Unis. L’immigration d’Allemands en Amérique ne date pas d’hier. Mais, j’ai 43 ans et trois enfants. Je doute fort qu’ils acceptent de recommencer leur vie dans un autre pays.
Moi – Je te laisse mes coordonnées de l’hôtel où nous demeurons. Avant de repartir, dimanche, j’aimerais que tu m’informes de la réaction de ta famille à ce sujet. Je peux assurer un emploi à chaque membre de ta famille. Il faudra que tu consentes à rester à notre emploi pendant trois années. Par la suite, si tu veux ouvrir ta propre franchise, tu en auras la liberté.
Rachel – Ne te fais pas d’illusions. Déraciner un arbre à maturité signifie signer son arrêt de mort. Je te promets d’en discuter avec eux. Mon fils aîné ne voudra certainement pas laisser son amie de cœur derrière lui. Quant à mes deux filles, je sonderai le terrain. Je m’attends à un refus catégorique.
Karen – Quelle expérience as-tu avec les appareils que nous avons vus à l’Institut ?
Rachel – J’ai quitté l’Institut, il y a déjà quelques années. On y a sûrement introduit de nouveaux appareils. Ça ne m’embête pas. D’ailleurs, les nouveaux appareils sont sûrement plus performants et plus faciles à opérer.  Les outils de base du confiseur n’ont pas tellement changé depuis quelques décennies. Les confiseurs de profession connaissent la fonction de chaque appareil et surtout son utilité dans une usine par comparaison à l’atelier d’une confiserie traditionnelle. On achète un appareil pour augmenter la production et non pour améliorer la recette. Voilà pourquoi les confiseries artisanales font fie de la mécanisation.
Cet entretien avec Rachel alimente notre discussion en retournant à l’hôtel, en soupant à l’hôtel et dans notre chambre d’hôtel pendant la soirée. À cause de nos niveaux d’expérience dans ce domaine, nos opinions diffèrent, ce qui donne lieu à des discussions intenses. Rien ne presse, pourtant. Nous prévoyons transformer notre entreprise, mais ce n’est pas demain la veille que nous ferons tomber des murs. Cependant, nous ne pouvons mettre en place deux visions différentes, opposées. Nous garderons le statut quo ou nous adopterons le franchisage.
Je suis surtout convaincu que, en invitant à la discussion des gens aux compétences incontestables, nous diminuerons le niveau de risque attaché présentement au projet. En Amérique, nous fabriquons des autos, des grille-pain et des crayons à mine. Nous devrions être capables d’y produire une nouvelle catégorie de friandises.
J’ai souvent constaté que lorsque nous avons un rêve en tête, nous ne trouvons que les facteurs qui justifient ce rêve et nous ne consultons que ceux qui sont aptes à nous encourager. Ce danger me guette. L’antidote consiste à rencontrer des gens que se sont brûlés les doigts en voulant réaliser un rêve semblable.
Épisode 30 – La Cadillac fait rêver
Nos derniers jours en Allemagne sont consacrés à la visite d’autres confiseries, même si on sent que ces dernières visites n’ajoutent pas autant à nos connaissances que les premières. Katheryn écrit de plus en plus. Elle ne va nulle part sans sa tablette et prend des notes n’importe où et n’importe quand. Pourtant, elle ne perd jamais le fil de nos conversations. Cette tablette est plus qu’un aide-mémoire : elle rédige sa conception d’une franchise. Elle veut apposer sa signature sur le projet, y faire une contribution significative. Je sais qu’elle ne veut pas se contenter de regarder le spectacle de l’arrière-scène : elle veut être du spectacle !
Katheryn est perspicace : voilà sa principale qualité. Elle l’est tellement que Karen lui a demandé  lors d’une discussion si ses parents tiennent un commerce. J’ai vu dans le regard de Karen qu’elle était déconcertée par la pertinence de ses questions. Elle ne laisse rien au hasard, ne prends rien pour acquis et a une réplique déroutante. Personne n’ose lui faire de reproches parce que, au fond, tout le monde apprécie qu’on prenne au sérieux ce qu’elle dit. Elle n’accepte surtout pas une réponse bidon à sa question. Elle a horreur des généralisations. Ceux qui se sont permis de lancer à tout vent une affirmation gratuite en sont sortis amochés. Autant elle prend la vie publique au sérieux, autant elle est taquine, coquette, aguichante et séductrice en privé. Je ne m’en plains pas.
La nature de nos questions porte sur le « comment » des choses. La nature des questions de Katheryn porte sur le « pourquoi » des choses. Elle n’est guère préoccupée par la façon de réussir une confiserie. Elle s’interroge sur les raisons qui justifient son existence et sa popularité. C’est ce qui la distingue de Karen. Je vois déjà qu’elles joueront des rôles complémentaires dans l’entreprise : chacune aura sa plate-bande.
L’idée de visiter l’Allemagne ne tient pas du hasard. Il me fallait lancer un projet d’innovation, mais comment convaincre des gens qui se sentent confortables avec leur routine et qui ont cessé de s’interroger sur l’avenir de l’entreprise. J’ai fait le pari que pour les amener à s’interroger, il me fallait semer le doute.
Lorsqu’on doute, on remet en question nos soi-disant certitudes. Ensuite, on cherche et, plus souvent qu’autrement, on trouve finalement une ou plusieurs réponses à nos interrogations initiales. Personne n’aime vivre dans un climat d’incertitude, d’insécurité.
Sans l’exprimer, je vivais des doutes insupportables. Pourtant, tous pensent que je suis convaincu de la réussite de ce projet. Il n’en est rien ! Ces visites m’ont amené à revoir ma conception générale surtout en ce qui a trait à la mécanisation et à la formation des confiseurs et des franchisés.
Dès nos premières visites, j’ai compris que Karen a aussi été déstabilisée. Elle est vite retombée sur ses pieds en proposant des solutions autant valables qu’inattendues vu son expérience. Je compte sur elle pour améliorer divers aspects de la production. Ces visites l’ont rendue plus perméable aux nouveautés dans un domaine qu’elle croyait connaître à fond. Si elle a des suggestions constructives, ça signifie aussi qu’elle endosse le projet et qu’elle voit un avenir pour elle chez Temptation. Ce projet me fait penser à un train. D’une gare à l’autre, j’observe qui monte, qui veut être du voyage.
Durant la soirée qui précède notre départ, je reçois un appel de Rachel. D’ailleurs, elle m’avait promis de me rendre compte de la discussion avec sa famille avant notre retour à New York. Mon offre a fait son chemin, il semble. Certes, elle est étonnée de la réaction de sa famille. Elle ne s’y attendait guère.
Ses filles montrent un vif intérêt envers un déménagement à New York. Son mari, Hubert, a besoin d’y réfléchir avant de donner son aval, ce qui n’a rien de surprenant. Par ailleurs, son fils ne veut pas quitter l’Allemagne, mais il propose d’acheter leur commerce, facilitant ainsi leur immigration. Il lui faudra quelques semaines de réflexion avant de prendre une décision finale, ce qui me convient, car notre cheminement ne fait que commencer. Nous convenons de nous informer mutuellement du résultat de nos démarches pendant cette période.
Rachel a un vif intérêt pour notre projet, car elle réalise que sa vie est maintenant réduite à la production de friandises et qu’elle devient de moins en moins créative. Son travail est devenu répétitif. En ouvrant ce commerce après avoir consacré plusieurs années à l’enseignement, elle a vite réalisé qu’elle devait s’assujettir à une routine qui rend sa vie de plus en plus monotone. Pour le moment, si elle déménage à New York, ce n’est pas dans l’espoir d’y ouvrir une franchise, mais pour se consacrer à l’enseignement de la confiserie.
Même avant de monter dans l’avion, le lendemain, la possibilité que Rachel se charge de la formation des franchisés monopolise notre discussion. Karen ne cache pas son soulagement : elle ne peut concevoir une telle formation sans l’ajout d’un personnel qualifié dans ce domaine. Les employés affectés à la production ne peuvent porter deux chapeaux.
Nous avons quelques mois devant nous pour préciser les concepts qui feront partie intégrante de cette formation. Force est de réaliser qu’il faut en même temps préciser ce qui définira une franchise Temptation. Au terme de cette réflexion, il nous faudra répondre à la question suivante : qu’est-ce que les franchisés devront maîtriser pour ouvrir une franchise ?
Henry Ford n’a pas inventé l’automobile. Il l’a rendue accessible à la population générale. Pour y parvenir, il a fragmenté le processus de production de manière à ce qu’un employé puisse exécuter une tâche précise de ce processus sans même posséder une formation en mécanique. Ce faisant, il a diminué les coûts de production de manière radicale. Cependant, puisque les autos à la sortie de la chaîne de montage étaient identiques, la clientèle a été privée de  diversité. Il fabriquait un produit homogène pour une clientèle hétérogène. Pour répondre aux besoins insatisfaits d’une clientèle, des compétiteurs ont émergé. Par conséquent, Henry Ford a engendré d’autres constructeurs d’automobiles qui ont grugé sa clientèle qu’il croyait acquise et fidèle. Ce qui démontre que les goûts se développent de la simplicité à la complexité, et non l’inverse.
Je ne peux me permettre de lancer un produit de confiserie qui s’adresse à une large clientèle en ne me souciant pas de la diversité de leurs goûts. Au fil du temps, le marketing associé à l’industrialisation a amené les consommateurs à s’attendre et à attendre des nouveautés. La publicité est orientée de manière à ce que la réussite sociale est définie par l’acquisition d’un produit neuf qui comporte un avantage sur celui de l’année dernière. La valeur d’un produit ne tient plus à sa durabilité, mais à sa nouveauté.
Posséder une vieille voiture dont la mécanique est robuste n’a pas autant de valeur sociale qu’une voiture neuve, même si elle est plus frêle. Et plus elle est bordée de chrome rutilant, plus son propriétaire grimpe dans l’échelle sociale. Cet exemple est caricaturé, mais il n’est pas loin de la réalité en Amérique. Le nouveau est synonyme de succès.
Il n’est guère étonnant que nos franchises devront représenter une nouveauté, un concept d’avant-garde. Les Américains trouvent intéressant de regarder le mode de vie de leurs grands-parents dans leur rétroviseur, mais ne veulent pas retourner vivre à cette époque révolue. Et, leur offrir des produits qui ne détonnent pas avec ceux de leur présente réalité n’attirera pas leur attention : ils veulent du nouveau.
Nos produits devront se distinguer fortement des autres dont ils ont l’habitude. Il faut être naïf de penser que les Américains auront une envie irrésistible pour un produit similaire à ce qu’ils connaissent déjà, une friandise destinée à la masse. Nos produits devront être prisés d’abord par les classes sociales qui cherchent à se définir par la possession de choses qui se distinguent de produits populaires et répandus. Peu de gens ont une Cadillac dans leur garage, mais la plupart en rêve.
Bientôt, Katherine définira sa conception d’une franchise. Je ne fais rien pour influencer sa démarche. Elle jouit d’une latitude à cet égard. Je ne m’attends pas à ce que son idée originale soit acceptée intégralement. J’entends aussi faire appel à des experts dans ce domaine qui savent comment définir une image de marque. Ils savent surtout ce qu’il faut éviter pour ne pas commettre des erreurs bêtes et coûteuses.
À bord de l’avion, Katheryn prend place dans le siège voisin à celui de Karen, parce qu’elle tient à profiter de ce temps de traversée pour l’interroger sur divers aspects de la confiserie. Katheryn a constaté au cours de notre tournée des confiseries à quel point Karen maîtrisait les rudiments de la confiserie.
Je passe plutôt ce temps à diverses lectures, alors que Bill en profite pour dormir. J’en déduis que son approche au stress, c’est de dormir. C’est aussi un prétexte pour s’assurer de sa dose régulière d’alcool, ce qui préoccupe de plus en plus Karen. Faut-il être surpris que Karen tienne autant à réussir dans son travail ? Elle refait le plein d’énergie chaque jour qu’elle passe à l’atelier. C’est là qu’elle se libère de ses inquiétudes et qu’elle acquiert de la confiance en elle-même. Son travail chez Temptation sert de gagne-pain, mais aussi à façonner notre identité. Le travail a parfois un effet libérateur.
Épisode 31 – Un journaliste fouineur
En mettant le pied sur la piste de l’aéroport de New York, Olivia nous attend. Nous fonçons vers la maison de Bill et Karen. En route, Olivia nous met au parfum concernant les activités de la dernière semaine chez Temptation.
D’abord, Olivia a endommagé notre voiture dans un stationnement. Les réparations ne devraient pas tarder. Ensuite, il y a un achalandage sans précédent au magasin. Un journaliste a écrit au sujet du don fait par les Schwartz à l’école. Le bruit court que les autorités scolaires auraient préféré que ce montant soit consacré à la rénovation du gymnase et d’autres installations sportives. On parle même de s’adresser aux tribunaux pour modifier cette décision. Le directeur et le personnel de l’école respectent la décision de Jacob et Martha. D’autres journalistes veulent m’interviewer. Un bras de fer est à prévoir au conseil municipal à ce sujet. Enfin, la famille de Jacob s’est chargée de sortir et de distribuer tout ce qui se trouvait dans l’appartement au-dessus du magasin, ce qui me soulage.
Une fois à la maison, nous prenons le temps de partager notre expérience avec Olivia.
Olivia – Je suis soulagée de vous voir de retour. Les employés ont mis les bouchées doubles pour ne pas accuser du retard dans la production. Mais, Gertrude est épuisée, non pas parce qu’elle a mis des heures supplémentaires, mais parce qu’elle était nerveuse. Elle n’est pas habituée à prendre des décisions. Personne n’a osé l’embêter avec des problématiques complexes.
Moi – Je prévois une rencontre avec tous les employés d’ici peu. Il est temps que je leur explique la nature de notre projet.
Katheryn – Tu ne peux leur en parler tant que cette idée ne sera pas claire pour nous.
Moi – Tu aurais raison si nous devions débuter le projet bientôt, ce qui n’est pas le cas. Ce projet est en incubation. Je tiens à les informer afin qu’ils y réfléchissent eux aussi. Ils se doutent déjà que j’entends rénover l’entreprise d’une quelconque façon. Si je tarde trop longtemps à en discuter avec eux, l’atmosphère va s’empoisonner. Ça me paraît indispensable qu’ils participent à ce processus de réflexion.
Olivia – Tu ne réussiras jamais ce projet sans leur participation. Il vaut mieux savoir le plus tôt possible ce qu’ils en pensent. Tu ne peux tout de même pas leur imposer un tel changement sans les avoir consultés au préalable.
Katheryn – Et si ma façon de voir le projet diffère de la tienne, Ethan, comment réagiras-tu ?
Moi – Je n’en ferai pas tout un plat. Nous allons l’étudier au même titre que les autres idées. Tant mieux si ta conception reçoit l’aval de tout le monde.
Katheryn – J’ai besoin de deux autres journées pour coucher sur papier ma vision des choses. Je suis consciente que je n’ai pas d’expertise dans cette industrie. Par contre, je crois avoir quelques idées valables.
Moi – J’aimerais bien que tu sois présente lors de ma rencontre avec le journaliste en question.
Olivia – Cette histoire fait des vagues dans plusieurs médias de New York. Il y a eu des reportages à la télé. La plupart des commentaires dans ces médias montrent à quel point les gens sont stupéfaits de ce don. Ce n’est guère surprenant que des gens viennent de partout visiter Temptation.
Katheryn – C’est un coup de publicité inestimable. Sans dépenser un sou, la popularité de Temptation augmente. Profitons-en.
Moi –Une fois l’ajout construit à cette école, il faudra y consacrer de l’argent supplémentaire pour son entretien, ce qui n’enchante pas certains administrateurs qui ont horreur des déficits. Je suis convaincu que c’est la raison de leur réticence.
Olivia – Est-ce qu’un tribunal peut changer la décision de Jacob et Martha ?
Katheryn – Je ne sais pas. Mais, nous n’allons pas dépenser un sou pour défendre ce choix des Schwartz.
Moi – J’endosse ton opinion à ce sujet. À vrai dire, ça ne nous concerne pas. Cette somme a été placée en fiducie et elle est gérée par l’avocat Rubenstein. Son rôle n’est pas de défendre la décision des Schwartz, mais de l’exécuter. Si un tribunal juge que le montant doit servir à une autre cause, il devra s’appuyer sur un ensemble de motifs pour justifier son jugement.
Katheryn – Les autorités scolaires veulent peut-être qu’une partie de ce montant soit affectée au fonctionnement et non seulement à la construction du bâtiment.
Olivia – J’ai oublié de te mentionner que le directeur, M. Stanley, prépare une cérémonie en hommage aux Schwartz.
Moi – Je crois plutôt que cette cérémonie doit coïncider avec la levée de la première pelletée de terre. Une cérémonie dans les jours qui viennent ne ferait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Je communiquerai avec lui afin de m’informer sur la nature de cette cérémonie.
Katheryn – Il faudra être prudent avec ce journaliste qui veut te tirer les vers du nez.
Olivia – Je dois vous dire qu’il s’agit de plusieurs journalistes qui s’intéressent à cette affaire. J’ai pris en note leurs coordonnées.
Moi – Je ne vais tout de même pas donner une conférence de presse à ce sujet. Je communiquerai avec celui qui a écrit l’article dans le journal et ça devrait suffire.
Le lendemain, je me rends très tôt chez Temptation. J’en profite pour inspecter les lieux. Certes, l’appartement me paraît maintenant beaucoup plus spacieux, une fois vidé de son contenu. L’un après l’autre, les employés arrivent. Tout le monde m’interroge au sujet de notre voyage. J’en profite pour qu’ils sachent Karen reprend son poste aujourd’hui même. Je crois qu’ils sont heureux de cette décision parce que c’est une reconnaissance de ma part qu’on ne balance pas par-dessus bord une employée avec autant d’expérience et d’expertise.
Je les avise du coup que je tiendrai une assemblée générale jeudi, en soirée. Dans mon for intérieur, je souhaite que Katheryn ait terminé la rédaction de son document.
Les employées du magasin veulent savoir ce qu’il advient de Katheryn. À leur soulagement, je les avise qu’elle va se pointer le nez en fin de matinée.
Je prends contact avec le journaliste dont m’a parlé Olivia. Il est empressé de me rencontrer au cours de l’après-midi. Je passe du temps avec Gertrude qui m’informe de diverses situations qui se sont produites durant notre absence. Je ris dans ma barbe en l’écoutant m’expliquer qu’elle a agi comme Martha lui a enseigné.
J’ai des employés soucieux et responsables. Mais, la plupart craignent de prendre une décision, une tendance que je souhaite changer avec le temps. Les employés ont été charmés par la venue de caméras de télévision et par la publicité dans les journaux. Gertrude ne manque pas de me parler de la rumeur qui court concernant la réticence de certains administrateurs scolaires à ajouter un bâtiment pour enseigner les sciences à l’école. Selon elle, les élèves se disent prêts à sauter dans la mêlée pour que ce projet se réalise. Ils sont furieux. Plusieurs ont été interviewés par les médias. Je prends le temps de lui expliquer ma position dans ce différend. Elle comprend qu’il vaut mieux s’en éloigner et c’est le message que j’entends livrer au journaliste qui suit cette affaire de près.
L’arrivée de Katheryn au magasin cause un remous. Décidément, elle jouit d’une réputation enviable. Elle en a long à dire concernant les confiseries d’Allemagne. D’ici quelques jours, elle leur apportera un album de photos complet, ce qui attise leur curiosité. Déjà, elle établit des comparaisons entre Temptation et ces confiseries d’Allemagne que nous avons visitées.
Au cours de l’après-midi, le journaliste, Roy Kennedy, se présente pour notre entretien. Je le laisse d’abord m’expliquer le but de sa visite. C’est clair, il veut connaître mon opinion à propos de l’opposition de certains administrateurs scolaires concernant la construction de l’ajout à l’école. Katheryn est présente et ne le lâche pas des yeux.
Roy – Si le tribunal apporte un changement à la volonté des Schwartz, allez-vous accepter cette décision ?
Moi – Je n’entends pas intervenir dans cette affaire, parce que ça ne me concerne pas.
Roy – Mais, si les élèves se mêlent de la partie, allez-vous les appuyer.
Moi – Les élèves sont visés par cette décision des Schwartz. J’estime qu’ils ont raison de réagir. Le don de Jacob et Martha a été tiré de leur compte en banque et non du mien.
Roy – On dit que vous allez déménager l’usine ailleurs parce que vous manquez d’espace.
Katheryn – S’il fallait faire la liste des rumeurs qui courent à notre sujet, elle serait longue.
Moi – Nous espérons apporter des changements, mais rien n’est encore définitif. Nous comptons rencontrer les employés bientôt afin d’obtenir leurs suggestions.
Roy – Êtes-vous au courant que des autorités fédérales et des chercheurs parlent de plus en plus des effets nocifs du sucre sur la santé ?
Moi – Cette notion est au cœur de notre projet d’avenir. D’ailleurs la majorité de nos confiseries ne contiennent pas de sucre. Martha favorisait davantage des saveurs différentes que le sucré, comme dans la plupart des confiseries allemandes.
Roy – Vous faites des confiseries sans sucre. Comment les écoliers peuvent-ils aimer vos confiseries si elles ne contiennent pas de sucre ?
Moi – C’est la principale caractéristique de nos produits. L’action du sucre dans une confiserie empêche toutes les autres saveurs de se manifester. Certes, tout le monde aime le goût du sucre. Les Européens savent depuis longtemps qu’il existe d’innombrables autres saveurs agréables. Les enfants raffolent de nouvelles saveurs. C’est ainsi que Martha n’a jamais cessé de chercher de nouvelles saveurs, surtout à partir d’extraits de plantes exotiques.
Roy – Vos saveurs proviennent d’extraits de plantes ? Comment savez-vous que ces extraits sont bienfaisants pour la santé ?
Moi - Ce sont des produits naturels courants en Europe. Nous arrivons tout juste d’une tournée à travers plusieurs confiseries allemandes.
Roy – J’ai visité votre magasin Temptation. Il n’y a rien de semblable dans tous les autres magasins que j’ai connus depuis mon enfance. Pourquoi vos produits ne sont pas disponibles dans les autres magasins ?
Moi – C’est à cause du prix de nos produits. Les magasins et les dépanneurs veulent des friandises à bon marché parce qu’ils en vendent plus et que leur marge de profit est plus grande. La santé de leur clientèle n’est pas leur première préoccupation. Mais, Temptation approvisionnent déjà des magasins avec certaines confiseries.
Katheryn – Nous espérons trouver le moyen de rendre nos produits plus accessibles tout en diminuant leur prix.
Nous l’invitons, tout en discutant, à faire le tour du magasin et de l’atelier. Roy prend des notes, pose des questions pointues et prends quelques clichés. Katheryn prend soin de lui préparer une boîte pleine d’échantillons de nos produits. Il quitte sans nous imaginer ce qu’il découlera de cette interview. À vrai dire, nous sommes soulagés qu’il n’ait pas trop insisté sur le conflit qui se dessine à l’horizon concernant le bâtiment scolaire. Il croyait que nous avions l’intention de nous battre bec et ongle pour faire respecter la volonté des Schwartz.

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Épisode 32 – Les médias nous envahissent
Quelques heures avant notre rencontre avec les employés, Katheryn me remet sa vision des franchises que nous souhaitons créer. Je suis agréablement surpris de sa conception. Tout est mis en œuvre pour valoriser les caractéristiques distinctives de nos produits. Je note aussi qu’elle tient compte des méfaits du sucre sur la santé. Tout ce qu’elle propose pivote autour de l’image que Temptation doit véhiculer.
Moi – En lisant ton document, je constate que tu cherches à dissocier Temptation des produits à base de sucre pour l’associer plutôt à un produit alimentaire aussi naturel que le sont les fruits et les légumes. Tu as compris à quel point les friandises conventionnelles sont liées au sucre. Ce préjugé favorable envers le sucre est très répandu dans la population et sera coriace à déloger.
Katheryn – L’avantage de nos produits réside dans leur différence avec les sucreries conventionnelles. Mais, cette distinction n’est pas comprise et acceptée par l’ensemble des consommateurs. Ce sera notre cheval de bataille. Je propose des mesures énergiques et permanentes pour lutter contre cette croyance bien enracinée.
Moi – Je préfère attendre le résultat de notre rencontre avec les employés pour voir à quel point il sera possible d’appliquer ta vision des franchises Temptation. Il y a loin de la coupe aux lèvres. Je n’ose pas m’enthousiasmer outre mesure de crainte d’encaisser une déception. Leur opinion va compter dans notre décision.
Katheryn – Je ne propose rien quant à la formation des confiseurs. J’ai réalisé en Allemagne à quel point la confiserie est complexe et que j’ai tout à apprendre dans ce domaine. Par contre, il n’est pas nécessaire d’être un ingénieur mécanique pour vendre des autos.
Moi – Je suis conscient des exigences de la confiserie. Ce que nous devons savoir pour lancer une franchise, c’est de cibler des friandises précises qui seront populaires sans exiger une grande expertise à produire. Je compte sur les employés et des gens expérimentés pour dresser cette liste de produits. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Par contre, cette remise en question débouchera sur des connaissances et des convictions qui nous serviront même si on décide en bout de ligne de ne pas mettre ce projet en pratique.
Katheryn – Depuis cet événement tragique du décès de Jacob et Martha, nos vies virevoltent dans un tourbillon tel que j’ai parfois l’impression de rêver. Si je parais convaincue de mes décisions, je ne le suis pas toujours. J’aime vivre des aventures, mais celle-ci comporte des conséquences incalculables pour nos vies.
Moi – Je ne voudrais pas que tu essuies des revers qui affectent ta vie de façon irrémédiable. Je prends des risques en toute connaissance de cause. Ce qui me rassure c’est de savoir que si je perds tout dans cette aventure, tu resteras à mes côtés.
Katheryn – Je n’ai pas l’intention de sauter hors du navire parce que la tempête fait rage. Tu me fais sentir plus utile et efficace ici que lorsque j’oeuvrais dans le cabinet d’avocats à Houston. Pourtant, lorsque j’y travaillais, je croyais avoir atteint le bout de mes rêves. Il n’y a rien de routinier ici. Les jours se suivent, mais ne se ressemblent guère. C’est insécurisant de composer avec des imprévus, mais rien ne surpasse le plaisir de se sentir de plus en plus apte à résoudre des problématiques.
Moi – Tu es libre de retourner à la pratique du droit, si le commerce ne t’intéresse pas. J’accepterais ta décision, mais à condition que ton adresse postale reste la même que la mienne.
Katheryn – Je m’attends à ce que tu définisses mon rôle précis dans l’entreprise.
Moi – C’est plutôt à toi de trouver ce qui te convient davantage. Je me contente de créer des défis dans mon environnement dans l’espoir que quelqu’un osera s’y attaquer. Ces mises en situation peuvent n’intéresser personne et tomber à plat. Je préfère qu’un employé accouche de son propre défi.
Comme prévu, la réunion avec les employés a lieu. Alors que je m’attendais à une pluie de suggestions, je reçois plutôt un orage d’interrogations. Certes, il y a de l’intérêt pour transformer l’entreprise. Je réalise vite que j’aurais dû leur présenter un plan davantage défini. Je leur ai fait part d’un projet vague, flou, ce qui a soulevé leurs inquiétudes. Katheryn a saisi la balle au bond pour les rassurer en disant que le projet n’était qu’à l’état embryonnaire et que rien ne changera dans leurs habitudes sans leur consentement. C’est un projet à l’étude qui pourrait prendre plusieurs mois à se concrétiser. J’emboîte le pas pour les informer que nous ne savons toujours pas si le projet est viable ou non et que rien ne se produira contre leur gré.
Au cours de la rencontre, plusieurs manifestent leur intérêt en avançant des arguments intéressants. Les confiseurs les plus expérimentés sont les plus sceptiques. Par contre, leurs arguments sont mieux fondés. Ils sont capables de prévoir les difficultés auxquelles nous ferons face en cours de route : il me faut surtout être tout oreilles envers ces derniers.
C’est clair pour la majorité que la formation de confiseurs n’est pas de tout repos et que ce facteur à lui seul exige une réflexion profonde. Une seule idée débouche sur un large consensus : faire l’expérience avec une seule franchise.
Quelques-uns semblent intéressés à devenir propriétaire d’une franchise, une alternative qui mérite de la considération. Karen ne manque pas l’occasion pour nous donner son avis, ce qui permet aussi de dissiper les rumeurs entourant sa relation avec moi.
Karen - Avant de partir pour l’Allemagne, je ne croyais pas qu’un tel projet était viable. Maintenant, je suis convaincue que c’est possible même si j’entrevois des difficultés dont certaines me semblent insurmontables pour l’instant. Ces franchises n’auront jamais l’allure de notre magasin et il est utopique d’en rêver, ce qui ne signifie pas que ces franchises ne seraient que de vulgaires imitations.
Katheryn - Il faut plutôt penser à un type de magasin différent, mais qui conviendra à divers environnements. Les franchises n’auront pas une usine de 10 employés à leur disposition sur place : ce seront davantage des dépositaires que nous alimenterons à partir d’ici. Nous ne savons pas, à ce jour, quelles sont les friandises qui seront communes à ces franchises. Plusieurs de ces friandises devront être produites dans notre usine et acheminées à chacune de ces franchises.
Nous savons déjà que les franchisés n’auront pas l’expertise et l’outillage indispensables pour fabriquer la plupart de nos produits. Karen a une opinion bien arrêtée sur la nature de la formation des franchisés : nous savons déjà ce qu’ils doivent savoir pour fabriquer chacune des friandises que nous vendons. Dès que nous saurons ce qu’ils vendront, nous saurons quelles habiletés ils devront développer.
Cette rencontre alimente, dans les jours suivants, la discussion entre les employés qui ne ratent pas l’occasion de me faire part de leurs idées à ce sujet. Tout se déroule comme prévu. Je ne sens plus cette inquiétude parmi les employés qui réalisent que leur routine reprend son cours et que ce projet reste à définir. Le fait qu’ils soient mis au courant des tenants et des aboutissants du projet les rassure. Tout rentre dans l’ordre jusqu’à ce que le téléphone se mette à sonner sans arrêt.
Nous réalisons vite ce qui entraîne cette avalanche d’appels. La journée précédente, le journaliste Roy Kennedy a publié un article dans le journal qui vante les mérites de nos produits. Les appels sont de toutes sortes. Certains désirent devenir franchisés ; d’autres proposent des entrevues à la radio, à la télé ; d’autres cherchent des informations sur nos recettes ; d’autres journalistes de la presse écrite veulent des interviews, et j’en passe. Nous sommes vite débordés par cet engouement subit.
Ma réaction est de laisser passer cette frénésie parce que nous ne pouvons acquiescer aux demandes qui nous sont faites. Nous ne pouvons mettre sur pied une franchise du jour au lendemain. Il me semble inutile de donner suite aux demandes d’entrevue qui ne serviraient que de faire languir les consommateurs en quête de nouvelles confiseries. Mais, Katheryn ne voit pas la situation du même œil.
Plutôt que de se retrouver dans un cul-de-sac à la suite d’une vive discussion, je lui demande d’embaucher sur le champ une firme spécialisée dans le franchisage et de leur faire part de sa conception. Quelques jours plus tard, l’équipe vient nous visiter. J’invite à la rencontre quelques employés dont Karen. À partir des informations reçues de Katheryn, ils ont développé un concept qui pique mon intérêt, mais qui déroge de mon idée originale.
Épisode 33 – La croisée des chemins
Katheryn a gagné son pari. Franchise & Brokerage Co. (FBC) a retenu plusieurs de ses suggestions, sinon la plupart. Par contre, le concept suggéré évacue l’élément que me semblait jusqu’alors prioritaire et incontournable : la formation des confiseurs. Il est plutôt proposé d’ouvrir des franchises dont les produits seront fabriqués à une usine centrale pour être distribués à chacune d’elles par la suite. Cet élément du projet m’agace.
Rien n’empêche de mettre sur pied un institut de formation pour les franchisés qui voudront fabriquer des confiseries en s’inspirant de nos recettes.
Cette suggestion ne me sourit guère. Tout compte fait, ces franchises ne seront pas des entreprises indépendantes comme je le prévoyais. La proposition de FBC comporte deux phases : (1) À court terme, ouvrir autant de franchises que le permet la production de l’usine centrale. (2) À moyen terme, offrir une formation aux franchisés qui en feraient la demande. Une conséquence immédiate de ce concept de franchise est d’agrandir l’usine et de la mécaniser au maximum. Comme l’espace manque déjà, il faut établir cette nouvelle usine ailleurs.
Ce concept déroge du mien au point que je n’ose présenter des arguments qui feraient dérailler la conception de FBC. Je ne veux surtout pas attiser les tensions entre les participants et me retrouver nez à nez avec Katheryn et Karen, entre autres. Les franchises ne seraient que des dépositaires. Je décide donc de me contenter d’écouter.
Katheryn a suggéré aussi à FBC de publier nos recettes et de les vendre aux clients intéressés. Cette idée a plu à l’équipe pour diverses raisons. D’abord, parce que nous vantons les mérites de nos produits sans sucre, le fait de publier nos recettes démontre que nous n’avons rien à cacher. Ensuite, parce que nos ingrédients sont naturels, ces recettes trouveront preneur. Ce serait une manière de dissiper le scepticisme qui risque de nuire à nos ventes : qui croira que nos confiseries sans sucre sont savoureuses ?
Les confiseries américaines sont synonymes de sucre. Elles continueront de plaire : nul doute ! Nos confiseries représentent une alternative aux consommateurs qui veulent diminuer leur consommation de sucre tout en étant capables d’apprécier les plaisirs engendrés par les confiseries.
L’endroit que l’équipe privilégie pour établir une franchise, c’est le centre commercial. Ensuite, vient le centre ville. Pour l’instant, il faut éviter d’ouvrir une franchise dans les localités moins populeuses : une proposition qui n’a rien de génial, à mon humble avis. Les confiseries ne sont pas des aliments au même titre que le pain. Il s’agit d’un produit consommé à l’occasion, surtout que le prix de ces confiseries ne convient pas à toutes les bourses.
Temptation vend déjà des produits à des chocolateries dans les environs de New York. La proposition de FBC et de Katheryn consiste, grosso mode, à étendre cette pratique établie à d’autres régions.
Peu à peu je réalise que je suis un tenant de la confiserie artisanale, mais qu’il est utopique de songer à en créer d’autres dans un court laps de temps. L’expertise en confiserie ne s’acquiert qu’au fil des années, ce qui explique que ces commerces soient rares en Amérique. Karen soutient qu’il faudra déployer des moyens extraordinaires pour s’assurer de former des confiseurs en nombre suffisant pour l’usine centrale. Elle ne peut imaginer qu’il faudra y ajouter un contingent de franchisés qui recevront eux aussi une formation. Elle endosse l’idée d’une école de formation en confiseries. Les finissants de cette école ne deviendront pas des franchisés, mais des employés à notre usine. Son opinion pèse lourd. Elle croit donc que mon idée originale n’est pas réaliste et qu’exiger une formation des franchisés ralentirait la prolifération des franchises.
Katheryn et FBC soutiennent que le consommateur n’est pas attiré par la méthode de fabrication d’un produit, mais par la nature intrinsèque du produit, le bienfait qu’il espère en retirer. Le consommateur est de plus en plus soucieux de l’effet de son alimentation sur sa santé. Ça leur importe peu qu’un aliment découle d’une tradition européenne ou américaine ou qu’il est été produit sur place ou dans une usine ailleurs.
FBC a aussi retenu la préoccupation de Katheryn quant à l’accessibilité de nos produits. Ces consultants proposent une hiérarchie de prix afin d’élargir la clientèle potentielle. Il faut viser la population générale et non seulement une élite fortunée. Chaque classe de la société se reconnaît à travers l’apparence d’un produit. Il en est ainsi pour l’âge, par exemple. Les parents n’achètent pas des bonbons qui ont la forme d’un ourson, un format qui attire, par contre, leurs enfants. Les souhaits de Katheryn sont louables, mais plus elle en rajoute plus le processus de fabrication augmente en complexité. Nos dissensions sont telles que ce n’est pas demain la veille que nous allons célébrer l’ouverture d’une première franchise.
FBC nous laisse réfléchir à leur proposition qui ajoute des incertitudes aux nôtres. Cependant, leur approche diverge tellement de la mienne qu’elle me force à faire un virage prononcé. Je prends conscience que j’ambitionne de recréer ailleurs l’ambiance dans laquelle j’ai baigné dans la confiserie des Schwartz. Devrai-je faire mon deuil de mon idée originale ?
En retournant à la maison ce soir-là, je m’attends à ce que cette rencontre revienne sur le tapis. Je ne sens pas d’agressivité chez Katheryn, non plus de désir d’en découdre avec moi. Mais, le sujet sera inévitable et le plus tôt que nous l’aborderons, le mieux ce sera. Je lui offre de préparer le repas avec elle. Pendant ce temps, nous effleurons plusieurs sujets banals sans y donner suite pour éviter les douleurs du silence. Peu à peu, le vin a réchauffé nos esprits et Katheryn décide de prendre le taureau par les cornes.
Katheryn – Es-tu froissé que mon concept de franchise soit préféré au tien ?
Moi – Je ne suis pas en compétition avec toi. Une formule ou l’autre me conviendrait si je pouvais être assuré qu’elle est applicable.
Katheryn – Je suis surpris que tu n’aies pas vu que nous ne pouvons créer des confiseries artisanales à volonté.
Moi – Je dois admettre que ma conception était irréaliste.
Katheryn – Ton but est de multiplier la confiserie des Schwartz. Ce genre de commerce ne peut exister que dans des conditions particulières. Je ne doute pas que nous pouvons en établir une autre, mais pas des dizaines de notre vivant.
Moi – J’ai compris au cours de cette rencontre qu’il faut modifier notre méthode de production en fonction de franchises qui s’alimenteront d’une usine centrale.
Katheryn – Notre choix est simple. Nous allons continuer la tradition de confiserie artisanale en maintenant le statut quo ou bien nous allons réorganiser l’entreprise pour permettre une production davantage mécanisée et axée sur la prolifération accélérée de franchises. Par exemple, les détaillants de vêtements partout dans le monde ne fabriquent pas sur place les vêtements qu’ils vendent.
Moi – En procédant ainsi, on ne pourra pas diversifier autant notre production, car les franchisés n’auront pas bénéficié d’une formation qui leur permettra d’en fabriquer et de devenir moins dépendants de notre usine centrale. Si nos exigences à l’égard des franchisés sont basses, ce sera trop facile de dénicher des franchisés dont la plupart lâcheront prise en moins de deux années d’opération. Il faut resserrer nos critères en exigeant qu’ils suivent une formation. Je veux faire d’eux des confiseurs et pas seulement des vendeurs.
Katheryn – C’est sur ce point que nos conceptions divergent.
Moi – J’ai besoin d’y repenser et d’en discuter avec les employés. Cet élément mis de côté, qu’est-ce que tu proposes quant à nos produits de base ?
Katheryn – Ce n’est pas nécessaire d’offrir un éventail illimité de nos produits. Je propose un assortiment de base au départ. Par la suite, régulièrement nous ajouterons des nouveautés. Certes, du même coup, nous devrons abandonner certains produits. Ce n’est pas nécessairement parce qu’il y a plus de produits d’étaler que les clients achètent plus. Je crois plutôt qu’ils sont davantage incités à consommer en présence de nouveautés.
Moi – Tu marques un point.
Katheryn – Me fais-tu confiance pour diriger ce projet de franchisage ?
Moi – La décision n’a pas encore été prise de poser la première brique.
Katheryn – Qu’est-ce qui te manque pour donner l’aval au projet ?
Moi – Un consensus parmi toutes les personnes de l’entreprise qui sont concernées par ce projet. Je ne cherche pas à imposer mon idée, mais plutôt à concrétiser une formule qui sera jugée acceptable par tous les intervenants. Je n’ai surtout envie de faire une gaffe dont je serai le seul responsable.
Katheryn – Tu n’obtiendras pas le consentement de personne tant que tu ne présenteras pas un plan clair, un concept précis. Présentement, il s’agit d’un remue-méninges. Mais, ce processus de réflexion ne doit pas traîner en longueur. Justement, est-ce que je peux faire des choix et prendre des décisions ? Je veux savoir quel rôle tu préfères que je joue dans l’entreprise ? Suis-je une employée au même titre que les autres ?
Moi – Je m’attendais à ce que tu introduises cette préoccupation. Je ne veux pas te considérer comme une employée, mais comme une partenaire. Je suis convaincu que tu es capable de changer la vocation de l’entreprise. Ce rôle n’incombe pas à une employée, mais à un partenaire. Depuis le début, je te considère comme une partenaire.
Katheryn – Ça va se traduire comment ton élan de générosité envers moi ?
Moi – Il faudra consulter des experts pour trouver une formule légale acceptable. J’aimerais aussi donner la chance aux employés d’acheter des actions de cette entreprise. Je songe même à être plus généreux envers Karen.
Katheryn – Karen n’est qu’une employée.
Moi – Je considère aussi Karen comme une partenaire parce qu’elle jouera un rôle déterminant dans ce processus de franchisage. Je ne vais pas la presser comme un citron et la considérer comme une employée régulière. D’ailleurs, si elle montre autant d’enthousiasme, ça signifie qu’elle s’attend à être récompensée en conséquence.
Katheryn – Est-ce que mon salaire sera en fonction du rendement des franchises ?
Moi – Comment peut-il en être autrement, puisque tu seras mon partenaire. Mieux tu vas réussir, plus ton salaire va augmenter. Mais, il faut protéger l’entreprise contre tous les imprévus inimaginables. Tu ne peux réclamer la moitié de l’entreprise dans quelques mois parce que nous vivons ensemble. Il faut voir l’entreprise comme une tierce personne. Il y a des risques insoupçonnés à mélanger l’amour et le commerce.
Katheryn – Je ne me contenterai pas de belles paroles et de promesses. J’ai laissé une profession à mes risques et périls. Je connais ma responsabilité à cet égard. J’ai accepté de vivre avec toi pour le meilleur et le pire. Par contre, mes conditions de travail devront refléter mon statut de partenaire.
Moi – Je ne peux rien te promettre avant d’avoir un avis légal à ce sujet. Cette entente concerne des biens qui valent plusieurs millions, incluant le chalet et la maison.
Katheryn – Je ne serai pas plus conciliante quant à mes conditions salariales parce que je bénéficie d’un chalet que nous fréquentons les fins de semaine. On peut en dire autant de la maison. Ça ne devrait pas compter dans l’équation.
Moi – Ça ne compterait pas dans l’équation si tu en avais payé la moitié. Présentement, tous ces biens m’appartiennent en propre. Il n’y a qu’une entente légale qui peut nous satisfaire tous les deux.
Katheryn – Je ne doute pas, Ethan, que tu veuilles être généreux envers moi. Mais, tu mets toujours du temps à prendre des décisions. C’est de la procrastination.
Moi – Moi, je considère ma lenteur à prendre des décisions comme de la prudence. C’est excitant pour toi de mettre en branle ce projet le plus tôt possible. Pas moi ! Plus j’attends, moins que j’ai de chances de faire des erreurs impardonnables. Ne t’imagines surtout pas que je sais comment tout faire avec perfection. Je navigue parmi les doutes comme s’ils étaient des icebergs. J’apprends sur le tas avec vous tous. Ceux qui souhaitent avoir un héritage au cours de leur vie ne s’imaginent pas qu’un tel événement peut ne pas être réjouissant. Il y a de ces jours où je souhaiterais me contenter d’être un salarié plutôt qu’un propriétaire de commerce.
Katheryn – Qu’attends-tu de moi à partir de maintenant ?
Moi – Que tu en arrives à un concept définitif. Tu as l’opportunité d’apposer ton empreinte sur ce projet. Tu disposes de toutes les ressources nécessaires pour préciser ce concept. Je te donne carte blanche pour consulter qui tu veux. Puisque tu n’as pas d’expérience dans le commerce, je te suggère de continuer de faire appel à des consultants pour combler ce vide. D’ailleurs, je procèderais de la même façon, si c’était ma tâche. Dans ton prochain document, je ne veux pas de zones floues. Apporte des réponses et non d’autres interrogations.
Katheryn – Comment vas-tu réagir si ma proposition s’éloigne du concept de confiserie artisanale ? Tu tiens mordicus à reproduire le commerce des Schwartz. Pourquoi tiens-tu autant à ce genre de confiserie ?
Moi – Le peuple juif a failli être exterminé par les Allemands dits de souche au cours de la 2e Guerre mondiale. Martha a survécu et est parvenue à se doter d’une nouvelle identité. Elle a fait plus que de monter un commerce en Amérique : elle a redonné vie à sa tradition familiale. Si je laisse tomber cette tradition, j’aurai l’impression d’avoir participé à cette extermination. Tu ne peux accorder autant d’importance au commerce de Martha parce que tu n’es pas consciente des souffrances du peuple juif.
Katheryn – Les Juifs n’ont pas le monopole de la souffrance. C’est vrai qu’ils ont été victimes d’un drame humain atroce. Mais, ça ne signifie pas que les autres peuples sont incapables d’en saisir l’ampleur. J’ai évité jusqu’à maintenant de t’informer au sujet de mes origines, craignant ta réaction. Je ne suis pas juive, mais je comprends à ma façon les souffrances des Juifs. Mes propres ancêtres ont dû changer leur patronyme en arrivant en Amérique afin de ne pas être repérés et pour s’assurer d’avoir un emploi. À cette époque, l’Amérique était britannique.
Moi – Tes ancêtres n’étaient pas des Miller d’Angleterre.
Katheryn – Mes ancêtres ne sont pas des Miller d’Angleterre, mais des Müller d’Allemagne.
Moi – Tu es d’origine allemande ? Pourquoi m’as-tu caché cela ?
Katheryn – Parce que tu ne portes pas les Allemands dans ton cœur. Mes ancêtres ont immigré d’Allemagne au 19e siècle et ont vécu en Pennsylvanie. Mon grand-père s’est rendu au Texas au début du 20e siècle lorsqu’on a trouvé du pétrole à cet endroit. Depuis ce temps, ma famille a toujours été impliquée dans l’industrie du pétrole. L’expertise de mon père était d’installer les tours de forage.
Moi – Je comprends que tes ancêtres n’ont pas eu la vie facile, mais changer son patronyme ne fait pas le poids avec perdre sa famille dans des fours crématoires.
Katheryn – Je ne prétends pas que nous avons souffert autant que les Juifs. Je veux simplement que tu saches que nous sommes capables d’évaluer cette tragédie humaine. Depuis ce drame, c’est gênant de parler de mes origines allemandes : j’ai honte.
Moi – Avec le temps, je crains que les efforts de Martha ne laissent pas de traces et que tout ça passe dans l’oubli.
Katheryn – Le fait que l’idée originale de Martha évolue sous une autre forme ne signifie pas qu’elle sera oubliée. Au contraire ! En améliorant sa formule de départ, nous reconnaissons ainsi sa valeur. La plupart des choses dont nous profitons au moment présent ne sont pas des inventions originales, mais découlent d’une série d’améliorations qui visent à les adapter. Je suis convaincu que la confiserie de Martha ne peut être reproduite intégralement sur une grande échelle. Mais, elle peut servir d’inspiration pour une confiserie mieux adaptée à nos besoins actuels.
Moi – Comme Jacob faisait confiance à Martha, je devrai te faire confiance aveuglément sans vraiment être convaincu de ta conception.
Katheryn – Je ne m’attends pas à ce que tu fasses fie de tes croyances profondes dans ce domaine. L’univers que je connais bien est celui de l’industrie du pétrole. Ma vision dans ce domaine diffère de la tienne. Mon père disait que ce n’est pas du sang qui coule dans nos veines, mais du pétrole. Les autres familles parlaient de football en soupant, alors que nous discutions de pétrole. Je connais ce domaine à travers la vision de mes parents et de mes grands-parents. Mais, j’ai aussi adopté leurs préjugés à ce sujet. Certes, au cabinet où nous avons tous les deux travaillé, j’ai constaté que je connaissais des aspects de cette industrie que les autres avocats ignoraient. J’ai aussi constaté que cette industrie avait évolué au cours des dernières années. Souvent, j’ai dû me retenir lors de discussions parce que je n’étais plus tout à fait certaine que mes notions étaient appropriées.
Moi – Je comprends maintenant pourquoi tu croisais le fer souvent avec d’autres avocats.
Katheryn – L’industrie du pétrole est un monde d’hommes. Les femmes qui osent y mettre leur nez doivent faire preuve de détermination et se comporter comme les hommes qui préfèrent s’entêter que d’avouer une erreur.
Moi – Tu prétends donc que je suis entêté.
Katheryn – Oui, tu es entêté à démontrer que tu as raison. Je veux tout de même que tu tiennes ton bout de la corde. Mais, il y a pire que ton entêtement. Tu préfères décrocher tout net, ne pas contribuer à cette définition plutôt que de remanier ta conception. Bref, tu te retires dans le coin pour bouder. Et si je ne réussis pas, tu profiteras de mes erreurs pour te péter les bretelles, me blâmer et prétendre que tu aurais fait mieux. Comme réaction enfantine, on ne pourrait trouver mieux.
Moi – Comment veux-tu que je réagisse autrement. Depuis ton arrivée, tu me dames le pion. D’un côté, ça fait l’affaire de l’entreprise, mais d’un autre, j’hésite avant de faire des propositions qui pourraient être balayées par les tiennes.
Katheryn – Nous sommes des Américains et toutes les occasions sont bonnes pour rivaliser entre nous comme si la vie était un match de football. Ce n’est pas un jeu auquel nous jouons. C’est une entreprise que nous voulons rebâtir. La contribution de chacun doit s’additionner à celle des autres et non pas les annuler. Si tu ne comprends pas cette dynamique, tu ne deviendras jamais un excellent gérant d’entreprise. Je n’ai pas l’intention de te couper l’herbe sous les pieds et de te soutirer ton siège d’administrateur. Mais, si tu tiens à monopoliser les décisions, je fais mes valises et je retourne au Texas sans aucun regret.
Moi – Inutile de te fâcher. Ce n’est pas parce que je suis à la tête d’une entreprise que j’ai les réponses à toutes les questions.
Katheryn – Nous n’arriverons jamais à transformer ce commerce si tu ne changes pas ton attitude envers ceux qui veulent collaborer à ce changement. Tu changes facilement les serrures de portes, mais pas tes préjugés. Je n’ai pas d’énergies à dépenser dans des luttes pour l’obtention d’un pouvoir de décision. Je m’intéresse à l’efficacité et non au pouvoir. Voilà la différence entre une femme et un homme. J’ai vécu ça au Texas et ça se répète ici.
Moi – Qu’est-ce que tu suggères pour créer ces franchises ?
Katheryn – Je suis du même avis que toi concernant la création d’un comité formé par les employés qui apporteront des suggestions valables, ce qui diminuera nos risques. Mais, tu dois l’admettre, ils ont été entraînés à suivre des ordres, des directives. Maintenant, nous devons les écouter, car ils ont acquis une expertise que nous ne pouvons pas ignorer. Tu as tout à fait raison sur ce point, car je réalise aussi que leurs expertise dépasse celle de la simple fabrication. Les employés ont une vue globale du processus. Leurs arguments ne sont pas banals. C’est vrai qu’ils ne peuvent être écartés du processus de décision.
Épisode 34 – C’est un départ
Katheryn a raison : pour transformer l’entreprise, je dois, au préalable, modifier mon attitude et laisser tomber l’idée de transmettre intégralement une culture familiale pour l’adapter plutôt à une réalité contextuelle indéniable. Katheryn accepte de s’inspirer de mon idée originale, mais refuse de l’appliquer telle quelle. Ses arguments, appuyés de ceux des employés, me convainquent que je dois me résigner à opter pour une entreprise adaptée aux consommateurs américains de mon époque.
Les mois qui suivent nous entraînent dans un tourbillon d’événements qui mettent nos caractères et notre détermination à rude épreuve. Nous devons faire pieds et mains pour ne pas perdre de vue notre objectif ultime. Ce qui nous permet de survivre à des situations décourageantes et décevantes, c’est en partie grâce à l’expertise de nos consultants. Pour embaucher des consultants, on doit admettre notre ignorance de tous les aspects d’un tel projet. Ces consultants nous servent de garde-fou et nous évitent de nous retrouver dans des imbroglios indéchiffrables.
Katheryn me fait réaliser que le rêve constitue le fondement de notre évolution. Pour aspirer à vivre autre chose que la routine du quotidien, on doit d’abord ressentir une insatisfaction de notre état actuel : on ne rêve pas à un banquet le ventre plein. Le rêve émerge d’une carence, d’un vide que nous espérons combler. Mais, si bien de nos rêves ne mènent à rien ou tournent au cauchemar, c’est que notre imagination déforme la réalité. Nombreux sont nos rêves qui ne se rendent pas à l’éclosion, à la réalisation.
Mon rêve s’accompagne d’une caractéristique casse-gueule : je m’identifie à mon rêve. Non seulement je mise tout ce que je possède, mais je mise tout ce que je suis. Réussir ce projet signifie de réussir comme personne. Katheryn me montre que la réussite dans une entreprise ne représente qu’une partie de la personne et non sa totalité. Comment sait-on que notre rêve n’est pas voué à l’échec ?
Le commerce est une profession dite traditionnelle chez les hommes : c’est la chasse gardée des hommes. Réussir dans ce domaine gonfle l’ego à bloc. Faillir dans un commerce n’a donc pas la même signification pour les hommes que pour les femmes. Je me demande si les femmes ne sont pas plus astucieuses et prévenantes en étalant leurs aspirations dans plusieurs activités, en ne mettant pas tous leurs œufs dans le même panier. Autant les hommes que les femmes, sommes-nous victimes de stéréotypes, de croyances qui nous imposent des limites ?
Pendant plusieurs semaines, j’observe la réaction des employés et des consultants que nous rencontrons chaque semaine. Je développe peu à peu une admiration pour l’approche des femmes envers une situation ambiguë. Elles ne s’acharnent pas sur leur première intuition autant que les hommes qui se cramponnent souvent à une solution comme s’ils sont incapables de se tromper.
Katheryn est parvenue à me convaincre qu’un dirigeant d’entreprise n’est pas excellent parce qu’il tient mordicus à affirmer son pouvoir, mais plutôt parce qu’il recherche avant tout le consensus dans son entourage. J’en ai pleins les bras à transformer l’entreprise et je dois me remettre en question par surcroît. Ce qui me permet de rester à flot pendant cette période déstabilisante, c’est ma tendance naturelle à écouter, à m’intéresser à ce que disent les autres.
Katheryn met des gants blancs chaque fois qu’elle aborde ce sujet. Elle sait que je mène un combat intérieur contre mes travers, mon éducation biaisée. Elle est prudente, car elle craint que je ne m’éloigne d’elle, que j’érige un mur entre nous deux. Ce branle-bas intérieur a eu l’effet contraire. J’attends le moment propice pour le lui démontrer, lui en donner une preuve, à mes risques et périls.
Ma relation avec Katheryn change en même temps que nous établissons les fondements de notre projet. Nous y sommes affairés depuis plusieurs mois. Par la force des choses, c’est Katheryn qui mène ce projet. Ma contribution porte surtout sur le comité des employés qui voient à cibler les produits de base qui seront acheminés aux franchises et à établir le programme de formation des franchisés. Katheryn concentre ses efforts surtout auprès des consultants qui voient à définir l’image que devra projeter notre entreprise auprès des consommateurs.
L’agence FBC endosse sa proposition que la façade et l’intérieur des franchises Temptation devront refléter un caractère européen, un style qui se distinguera de tous les autres magasins américains. De plus, nous vendrons l’ameublement aux franchisés de manière à conserver une uniformité entre toutes les confiseries Temptation. Une équipe verra à dessiner les plans d’aménagement de chaque confiserie. En revanche, nous leur assurerons une publicité dans les grands médias. Comme il existe déjà des franchises dans divers domaines, nous bénéficions de leurs expériences par le biais des consultants de FBC.
Nous prévoyons déjà l’embauche d’une firme qui se chargera de la présentation des produits dès que nous aurons précisé lesquelles confiseries seront communes à toutes les franchises. J’estime qu’il s’agit d’un aspect crucial de notre projet. Nos produits doivent se distinguer des autres en dégageant une couleur européenne. Les consommateurs achèteront une confiserie qui montrera un travail exceptionnel de fabrication, qui est colorée au point de la rendre irrésistible et qui surprend par sa saveur singulière. C’est la clé de voûte de notre entreprise.
Au fil des semaines et des mois, nous obtenons un consensus autour d’une idée : présenter des confiseries fort différentes de celles auxquelles les Américains sont habitués. Comme de plus en plus de recherches démontrent que la surconsommation de sucre nuit à la santé, notre publicité ne manquera pas d’y faire allusion.
Dès qu’il est décidé de mettre en branle ce projet de franchisage, nous cherchons un bâtiment dans un parc industriel qui convient à nos exigences. Le fait d’en trouver un qui remplit nos exigences se traduit par une motivation accrue autant chez les employés que chez nos consultants. Du coup, le projet nous apparaît plus réel, plus concret. Les employés réalisent qu’ils travailleront bientôt dans de nouvelles installations. Deux mois sont nécessaires pour rénover et aménager le bâtiment.
Le jour où Katheryn publie une annonce dans les journaux de New York qui stipule que nous sommes à la recherche de personnes intéressées à établir une franchise Temptation, nous comprenons qu’il faut tout mettre en œuvre le plus tôt possible pour concrétiser le projet. Suite à cette publication, nous sommes littéralement inondés de demandes et pas seulement de la région de New York. Maintenant, il ne s’agit plus de savoir si le projet doit se réaliser ou non, mais plutôt de savoir comment le définir.
Malgré notre empressement, nous savons que le développement de ces franchises sera toujours freiné par un facteur inhérent à la confiserie : la formation des confiseurs. Tous les franchisés devront acquérir des notions de base dans ce domaine : c’est une condition sine qua non à la réussite du projet.
Parmi ceux qui souhaitent devenir des franchisés, certains souhaitent acquérir une formation plus approfondie en confiserie. On devine que, en bout de ligne, ceux-là entendent fabriquer leurs confiseries dès qu’ils en seront capables. Notre objectif n’est pas de tenir les franchisés dans l’ignorance pour éviter qu’ils deviennent des compétiteurs. Nous voulons plutôt les rendre autonomes et compétents. Nous alimenterons les franchises de produits de base. Au fil du temps, nous prévoyons que chacune d’elles offrira des produits uniques en sus de l’éventail de confiseries communes. Cette diversité est souhaitable et nous ne ménagerons rien pour satisfaire la clientèle dont les goûts évolueront.
Après des mois d’attente, je reçois une lettre de Rachel à qui j’ai proposé de joindre notre entreprise de New York. Lorsque nous l’avons visitée en Allemagne, je souhaitais voir sa famille au complet à notre emploi. Elle m’offre plutôt de venir seule pendant quelques mois afin de savoir si ce changement lui conviendra. Leur plan consiste à vendre leur confiserie à leur fils qui veut rester en Allemagne. Ses deux filles, par contre, sont emballées par cette perspective de devenir citoyennes américaines. Son mari, Hubert, voit aussi d’un bon œil ce déménagement. Sa lettre me réconforte, surtout que je prévois me rendre en Allemagne afin d’y acheter les appareils que nous avons choisis. Je compte m’y rendre avec Karen et rencontrer à nouveau Conrad, professeur à l’Institut de confiserie. Lors d’une communication téléphonique, Rachel me promet de se charger de tous ces rendez-vous. Maintenant que je sais que Rachel est vivement intéressée par la formation des franchisés, nous ne perdons pas de temps pour nous rendre en Allemagne.
Une fois sur place, je lui clarifie ses conditions de travail. Dès lors, je sais que son apport à l’entreprise sera déterminant. Notre visite à l’Institut est tout aussi fructueuse. Quelques étudiants expriment le désir de faire un stage à notre usine qui sera bientôt en fonction. Ce sera aisé pour eux d’obtenir un visa qui facilite la venue d’étudiants aux États-Unis. Nous convenons avec l’Institut une entente qui facilitera cette collaboration, ce qui évitera à l’Institut de réduire davantage leur contingentement : les confiseries actuelles en Allemagne n’arrivent plus à embaucher les finissants.
Il est évident qu’au cours des trois prochaines années, je pourrai embaucher un bon nombre de ces finissants qui n’arrivent pas à dénicher un emploi à la fin de leurs études. L’Institut va inscrire à son programme régulier un cours de familiarisation en langue anglaise pour éviter que la langue constitue une pierre d’achoppement pour plusieurs d’entre eux. À notre surprise, les étudiants que nous rencontrons sont capables de converser assez bien en anglais.
Après quelques jours en Allemagne, Karen et moi retournons à New York. Les appareils achetés arriveront au cours du prochain mois. Rachel m’avisera de sa venue dès qu’elle aura obtenu un visa qui lui permettra de travailler aux États-Unis. Pour l’instant, la formation des franchisés dépendra de nos employés actuels dont plusieurs ont plus de 20 années d’expérience dans la fabrication de confiseries. Lorsque tout le personnel se retrouvera sous le même chapiteau, j’ai confiance que nos premiers franchisés termineront leur session de formation avec les dispositions requises pour gérer leur franchise. À partir de cette première expérience, nous saurons sur quel pied danser pour les autres.