Des bonbons sur le piano
Dédicace
Je
dédie ce récit à ma grand-mère maternelle,
Ernestine
Nadeau-Albert (1893-1982)
propriétaire
de magasin général
Texte - Donald Long
Table des matières
Épisode 01 – L’accident
Épisode 02 – Mon retour à New York
Épisode 03 – Les écoliers en deuil
Épisode 04 – Le salon funéraire
Épisode 05 – Le testament
Épisode 06 - Katherine, I’ve got a
problem
Épisode 07 – La contre-attaque s’organise
Épisode 08 - Karen conteste le testament
Épisode 09 – Changement de cap
Épisode 10 – Katherine a un doute
Épisode 11 – Un secret de famille bien gardé
Épisode 12 – Un couteau à double tranchant
Épisode 13 – Dans de beaux draps
Épisode 14 – On passe aux aveux
Épisode 15 - La tête sur l’oreiller
Épisode 16 – Ce qui se cache sous la rumeur
Épisode 17 – Il fallait lui demander
Épisode 18 – Ça passe ou ça casse
Épisode 19 – Un virage inattendu
Épisode 20 – Entre l’écorce et l’arbre
Épisode 21 – Un choc culturel
Épisode 22 – Vol New York - Berlin
Épisode 23 – Une fenêtre sur Auschwitz
Épisode 24 – Un aveu qui bouleverse
Épisode 25 – La tournée des confiseries
Épisode 26 – Karen met cartes sur tables
Épisode 27 – La clé de voûte de notre
entreprise
Épisode 28 – Une affaire de famille
Épisode 29 – Mercedes fait rêver
Épisode 30 – Un journaliste fouineur
Épisode 31 – Les médias nous envahissent
Épisode 32 – Les franchises Temptation
Épisode 33 – C’est un départ
Épisode 34 – Oui, je le veux
Épisode 35 – Le sucre, une industrie salée
Épisode 36 – Un mariage en période d’expansion
fulgurante
Épisode 37 – Une assignation en justice pour
plagiat
Épisode 38 – Ça s’est passé à Auschwitz
Épisode 1 – L’accident
Ashley, notre secrétaire, se glisse
discrètement dans la salle de conférence, rien d’inhabituel, et me chuchote à
l’oreille :
Ashley - Votre sœur vous demande au
téléphone, M. Zeigler. Elle dit que c’est important.
J’hésite un instant à lui répondre. Si chacun
de nous quittait la réunion pour une raison aussi banale qu’un appel
téléphonique, nos dossiers feraient du surplace. Par contre, ce n’est pas dans
les habitudes de ma sœur de me téléphoner au travail. En effet, ça doit être
important. Mais, ce qui est important n’est pas nécessairement urgent. Et puis,
notre discussion est passionnante et je crains d’en perdre le fil en retournant
à mon bureau.
Moi - Dites-lui que je la rappellerai plus
tard.
Ashley a l’habitude d’entrer dans la
pièce où les avocats de notre cabinet se rencontrent pour planifier les
stratégies les plus appropriées aux causes que nous défendons. Quelles sont ces
causes ? Pas les nôtres, mais celles de propriétaires Texans qui se disent
lésés par les pétrolières qui leur ont causé des dommages préjudiciables. Bref,
les pétrolières abusent des propriétaires avec qui ils ont signé un contrat et
ces propriétaires souhaitent une réparation ou recherchent une compensation
quelconque. En général, il s’agit de plaintes concernant des dommages à
leur propriété plus importants qu’ils s’attendaient. Comme ils savent fort bien
que ces géants de l’industrie empochent des profits faramineux, les
propriétaires prennent des moyens détournés pour obtenir une plus grosse part
du gâteau. Ce qui leur fait surtout mal, c’est de réaliser que la flambée du
prix du pétrole ne leur rapporte que des miettes. En réalité, ils sont furieux
contre eux-mêmes, ayant apposé leur signature au bas d’un contrat moins
lucratif qu’ils espéraient. Ils sont furieux, mais curieusement aucun d’eux ne
veut déchirer son contrat. C’est un jeu auquel tout le monde se prête de bonne
guerre : les propriétaires deviennent silencieux dès que les pétrolières
acceptent de verser une compensation.
Nos rencontres servent à élaborer des mises en
scène probables qui se dérouleront en cour plus tard. Nos clients sont
exclusivement les propriétaires fonciers qui se retrouvent avec des tours de
forage sur leurs terres qui entraînent des dégâts aussi inespérés
qu’indésirables. Notre mission consiste à protéger ces propriétaires des
boulets de l’ennemi, une stratégie aussi essentielle qu’en lancer. Ces séances
de remue-méninges sont un exercice de stratégies : on se fait du muscle et
l’on affûte nos couteaux en prévision de notre première journée au palais de
justice. À vrai dire, ces séances au bureau sont des simulations, des mises en
scène pour mieux ficeler nos dossiers.
À tour de rôle, chacun devient l’avocat du
diable. Mais, l’une est plus à l’aise que les autres dans ce rôle :
Katheryn Miller, la dernière avocate à faire son entrée au cabinet. Le moins
que l’on puisse dire, sa prestance a même changé nos habitudes au cours des
séances. Elle est arrivée dans un univers d’hommes peu soucieux des bonnes
manières. Après des heures dans cette salle, les concierges ont dû être choqués
de constater l’état des lieux en ouvrant la porte. Depuis son arrivée, la table
n’est plus garnie de résidus de toutes sortes comme auparavant. Mais, son
attitude au travail a aussi relevé le niveau de nos discussions. Bien malin
celui qui oserait lancer une blague sexiste au cours de ces séances.
Un étranger qui se présenterait à l’improviste
à l’une de nos séances serait berné par leur vraie nature qui reflète, en
apparence, de la concertation et de la collaboration. Sous ce voile mijote de
la compétition, de la rivalité féroce. Tout se passe à la manière des joueurs
de poker qui font mine d’être des amis en même temps qu’ils mijotent de ne
faire qu’une bouchée des autres. Certes, nous faisons tout pour aider un
collègue qui présente un dossier. Ce faisant, chacun cherche à démontrer que
son argumentation a plus de mordant que celle des autres.
Ce ne sont pas des discussions intenses, où
l’agressivité est à l’honneur. Il n’y a jamais d’envolées intempestives. Qui
oserait perdre les pédales devant ses collègues ? Il faut avant tout savoir
écouter et prendre le temps de réfléchir. Il y a un prix pour l’impulsivité.
C’est un exercice d’acrobatie où l’on doit se garder en équilibre entre deux
pôles d’attraction : la compétition et la collaboration. Celui qui
s’approche trop près de l’un de ces pôles se brûle les ailes.
Ashley retourne à son bureau communiquer ma
réponse à ma sœur, Olivia. À vrai dire, je suis tellement accaparé par la
discussion que, après quelques instants, j’oublie son message. Tout à coup, on
entend venir quelqu’un au pas de course dans le corridor, ce qui visiblement
sème de l’inquiétude chez chacun de nous. La porte s’ouvre dans un fracas
assourdissant. Surpris par ce bruit, notre regard se tourne vers la porte.
Ashley, oubliant nos conventions, à bout de souffle me lance:
Ethan! Martha et Jacob ont eu un
accident ! Olivia dit que c’est grave. Venez
vite, je vous en prie.
En un instant, tout le monde reste figé comme
si un courant d’air froid les a glacés : on dirait des mannequins dans une
vitrine de magasin. C’est un instant qui me semble une éternité qui n’en finit
plus de s’allonger. Soudain, des souvenirs, des événements, les visages de
Jacob et Martha s’entremêlent dans ma tête comme si plusieurs films étaient
projetés simultanément sur un même écran.
Je suis paralysé, sidéré. Je glisse mon regard
autour pour constater que l’expression sur les visages ne reflète pas de
l’étonnement, mais plutôt de l’inquiétude. C’est alarmant, grave.
J’ai l’impression de tomber du haut d’une
échelle : je n’arrive pas à m’accrocher pour arrêter cette chute. Je sors
de ma torpeur lorsque Gordon me secoue le bras en m’invitant par une gestuelle
à me rendre au téléphone. Lui aussi n’arrive pas à trouver les mots qui
conviennent. Son air hébété suffit à me faire réaliser qu’il s’agit d’un
drame. Je dois m’attendre au pire.
Je me rends à mon bureau d’un seul bond. Je
décroche le récepteur et j’écoute Olivia en silence. En même temps que je
m’efforce de saisir les détails de son message, j’essaie de m’imaginer ce qui a
pu se passer. Après un moment, je vois du coin de l’œil que tout le monde
s’entasse à la porte. Des visages désolés, des expressions qui traduisent la
déception profonde, de la pitié à la limite : ça donne tout un coup de
poing dans l’estomac. C’est la fatalité qui frappe. Je marmonne des mots de
temps à autre pour signifier à Olivia que je suis toujours à l’écoute.
Les événements tragiques s’accompagnent malgré
tout d’un antidote, d’un contrepoids : des collègues de travail laissent tomber
les conventions superficielles qui gèrent les interactions quotidiennes pour
laisser monter à la surface des sentiments insoupçonnés comme des bulles d’air.
D’un seul coup, je ne suis plus un simple collègue, un avocat : je suis
devenu un humain, une personne en difficulté. Dans ces grands bureaux, on se
côtoie durant des années sans vraiment se connaître. Il suffit d’un événement
tragique pour qu’on laisse tomber les conventions, les déguisements.
Comme une petite égratignure déclenche une
mobilisation de toutes les ressources du corps, un événement tragique dans un
environnement humain provoque une réaction similaire. On lâche tout pour panser
la blessure, colmater la brèche.
À mesure que je parviens à glisser un mot ça
et là dans la conversation avec Olivia, je vois mes collègues se tourner les
uns vers les autres, fronçant les sourcils, cherchant de l’assurance chez les
autres. Ils veulent comprendre ce qui s’est passé. Entre le moment où je dis à
Olivia que je la rappellerai en arrivant à la maison et les quelques secondes
qu’il a fallu pour pivoter ma chaise et m’asseoir, mes collègues ont déjà
envahi le bureau : ils se bousculent pour se rapprocher de moi. Je suis
étonné de ce geste. Les questions fusent de toutes parts. Je n’arrive pas à en
saisir une en particulier au milieu de cette cacophonie. C’est comme essayer
d’attraper au vol un flocon de neige. Mais, dès que j’ouvre la bouche pour
parler, le silence est instantané. Je réalise qu’ils se meurent d’envie de
savoir ce qui se passe. Je suis déconcerté de leur écoute. Le drame rapproche
les gens plus que tout autre événement : l’empathie est plus intense et
sincère suite à un drame qu’à un succès.
Moi - Martha et Jacob ont eu un accident de
route. Les policiers prétendent que, en se rendant à leur chalet, vendredi, en
soirée, ils ont raté l’entrée du pont, et leur voiture a basculé dans la
rivière pour se retrouver les roues en l’air. C’est un pêcheur qui a fait la
macabre découverte, samedi matin. Pourtant, ils ont fait ce trajet depuis des
années. Il pleuvait des clous ce soir-là et la route n’est pas pavée. La pluie
s’est chargée d’effacer les traces de freinage, s’il y a eu un freinage. C’est
Martha qui conduisait.
J’attends une seconde rafale de questions, une
rafale qui ne vient pas. Mais non! Le silence continue de plus belle.
L’expression sur leurs visages est facile à décoder. Ils repassent en boucle la
scène, s’imaginent l’horreur.
Katheryn se risque et me demande :
- Est-ce que ce sont tes parents, Ethan ?
J’hoche la tête pour signifier qu’ils
n’étaient pas mes parents. Je n’ai pas besoin de prononcer un long discours
pour leur dire que je les considérais comme mes parents ou mes grands-parents.
Je vois bien que ça ne suffit pas à chasser l’expression de désarroi sur leurs
visages. Je sens que je dois leur raconter ce qu’ils étaient pour moi.
À quelques reprises, j’ai parlé d’eux à
Ashley. Voilà pourquoi elle a pris panique quand Olivia l’a informée de
l’accident. Elle sait ce que les Schwartz représentent pour moi, l’influence
qu’ils ont eu sur moi tout au long de ma vie.
Je travaille dans ce cabinet depuis à peine
deux années. Dans ces grandes entreprises, les collègues de travail sont plus
souvent qu’autrement des voisins comme ceux qu’on retrouve dans les grandes
villes. On les observe sans s’impliquer dans leur vie. C’est la méfiance, et la
compétition par surcroît, qui gère la vie dans les villes. On se méfie de l’inconnu.
Pire. On évite les occasions de se connaître. Des millions de travailleurs
circulent en métro et en autobus sans se parler. On se côtoie, on se tolère,
mais on ne communique pas. Cet événement me démontre que toutes les occasions
sont bonnes pour se rapprocher les uns des autres, pour agir comme des
personnes et non comme des robots impersonnels.
Comme le silence se prolonge et que M.
Marshall, le directeur du cabinet, s’accote au mur dans une position qui
m’amène à déduire qu’il s’attend à un récit complet, je comprends que je dois
dissiper ce nuage d’incertitude qui plane.
Dès que je mentionne que Martha était une
survivante juive des camps de concentration, la réaction ne se fait pas
attendre. Je dois couper court à mon récit. Certains sortent même du bureau
pour revenir en trombe avec une chaise. Je viens de piquer leur intérêt au vif.
Ils s’installent comme on le fait pour regarder un film. Ils ne sont plus
inquiets : ils sont avides d’en savoir davantage de ce pan de ma vie.
L’image de l’animatrice d’une maternelle lisant un conte aux enfants accroupis
par terre me vient à l’esprit.
Je survole les principaux événements de ma vie
chez les Schwartz. Personne ne me pose de questions, ce qui est surprenant pour
des avocats habitués à mitrailler les témoins en cour. En tournant les pages de
cette vie, je réalise aussi que j’ai vécu une vie hors du commun chez des gens
qui sont maintenant caricaturés dans les films, des gens que nous croyons
disparus avec leur époque. J’ai tellement entendu parler de ces camps de la
mort que j’ai l’impression d’y avoir séjourné. Ce n’est pas un sujet insolite
pour moi. Les survivants ont été peu nombreux et ils le sont encore moins
aujourd’hui. Je leur explique comment Martha a tiré son épingle du jeu. Je vois
qu’ils croient que ce drame humain s’est déroulé à une époque révolue, dans un
passé lointain, et que personne n’en est sorti vivant. Il est vrai que Martha
est une miraculée, car les survivants ont été peu nombreux.
Quant à Jacob, ses parents ont immigré aux États-Unis
longtemps avant le déclenchement de la 2e
Guerre mondiale. Il a rencontré Martha en 1947 à New York quelques jours après
son arrivée. Elle cherchait un comptable pour le magasin et l’entreprise
qu’elle voulait lancer, une confiserie. En arrivant, elle connaissait déjà des
Allemands immigrés depuis un certain temps. En fait, ce n’était pas son premier
voyage aux Etats-Unis. Elle y était venu en compagnie de ses parents avant le
déclenchement de la guerre.
Au début, Jacob n’a pas pris le rêve de Martha
au sérieux. Lorsqu’elle est revenue à la charge, il a finalement réalisé que
Martha avait un sens aigu des affaires. Elle avait un rêve, mais elle n’était
pas une rêveuse pour autant. Sa famille fabriquait des confiseries depuis près
d’un siècle en Allemagne. Elle entendait continuer cette tradition en Amérique
qui ne pouvait encore mettre du beurre sur son pain. Elle ne manquait pas
d’audace.
Jacob se disait qu’une confiserie ne ferait
pas vieux os. Il était convaincu qu’elle décrocherait vite de son projet de
confiserie. Il a plutôt tenté de la convaincre d’ouvrir un magasin où elle
vendrait des produits plus utiles que des friandises. Elle tenait à ce que sa
confiserie avoisine une école. Comment arrive-t-on à faire fortune sur le
dos d’enfants dont les parents ne parviennent pas à joindre les deux
bouts ? Voilà la question qui trottait dans la tête de Jacob au début de
leur relation d’affaires.
Mon récit est sélectif, superficiel, évitant
de relater des faits qui peuvent attiser davantage d’interrogations.
D’ailleurs, à ma surprise, il y a une sorte d’entente tacite entre mes
collègues qui se résume à écouter. Peu à peu, au fil de mon récit, je reprends
contact avec le réel. Lorsque M. Marshall s’avance pour me dire que je peux
quitter pour me rendre auprès de ma famille, je réalise qu’il vaut mieux mettre
un terme à ce monologue. L’un après l’autre, ils sortent du bureau, en
murmurant entre eux, tous sauf Katheryn qui reste pour me dire qu’elle se
chargera de mes dossiers pendant mon absence.
Katheryn - J’ai compris que ce sont les
circonstances qui ont initié cette relation entre toi et les Schwartz. Mais,
as-tu un lien de parenté avec eux ?
Moi - Non. Ma mère travaillait pour eux
avant son mariage. C’est comme ça que j’en suis venu à les connaître. Comme je
passais devant la confiserie chaque jour en me rendant à l’école, j’ai fini par
y passer de plus en plus de temps. Pourquoi poses-tu cette question ?
Katheryn - La communauté juive est tricotée
serrée. Ils s’entraident à la manière d’un clan. En même temps, ils se
protègent des intrus. Ne mange pas à leur table qui veut.
Moi - Comment sais-tu ça ?
Katheryn - Ce n’est pas un secret de
Polichinelle. Même s’ils sont éparpillés, les juifs forment une société
puissante. Si je peux t’aider autrement, n’hésite pas.
Tu devrais savoir que les avocats sont moins attirés par les pierres que par
ce qui se cache en dessous. Le parcours de vie est de ce couple est
intrigant.
Elle tourne sur les talons et repart comme un
coup de vent. Sa réaction me surprend, elle qui d’habitude ne manque jamais
l’occasion de me tenir tête. C’est à se demander si elle ne joue pas à un jeu
avec moi, comme un chat s’amuse avec une souris avant de l’agripper. En plus,
c’est la seule qui a pensé à s’occuper de mes dossiers durant mon absence.
J’ose croire que les gens aiment de se sentir utiles lorsque des événements
affligent la vie des autres.
Je ne sais trop comment, mais je me suis
retrouvé à la maison, comme si j’avais été téléporté du bureau. J’ai
l’impression d’avoir fait ce trajet les yeux fermés. Je me verse un scotch qui
me suit jusqu’à la chambre où je prépare ma valise. Demain, je prends l’avion à
l’aube, avion que je ne dois pas rater. Je prends soin de téléphoner à Olivia
pour m’assurer qu’elle m’accueillera à l’aéroport. Pour éviter de rater
l’avion, je lui demande de me téléphoner très tôt pour s’en assurer.
Épisode 2 – Mon retour à New York
Dans l’avion qui m’amène d’Houston à New York,
je n’arrive pas à m’intéresser à autre chose que regarder la Terre se glisser
sous mes yeux à travers le hublot. C’est drôle, mais j’ai l’impression que
l’avion est stationnaire et que c’est la Terre pivote dans le sens inverse.
Le décès d’un proche nous entraîne dans une
période d’interrogations, de doutes. Au fond, c’est notre mort éventuelle que
nous pleurons et pas seulement celle du décédé.
Heureusement, cette période de réflexion ne
dure jamais très longtemps. C’est comme une sortie dans une halte routière. On
s’y arrête, mais on reprend la route peu après.
Ils sont nombreux les événements dans nos vies
qui surviennent à l’improviste et dont il faut s’occuper parce qu’ils
s’accaparent de nous. Ils nous forcent à délaisser notre itinéraire, à
bifurquer vers une halte. Au fond, ils ne font pas partie de notre tracé:
ce sont des sortes d’accidents de parcours, des événements inusités et
passagers. C’est vrai, nous suivons une trajectoire, un rêve que nous
pourchassons sans jamais l’attraper. Le décès des autres ne fait pas partie
intégrante de notre trajectoire. Mais, il est indissociable de la nôtre. La
mortalité des autres nous désole, nous en convenons tous. Mais, change-t-elle
l’orientation de notre vie ? Pas vraiment. Certes, ces pertes d’êtres chers
nous bouleversent, mais ce n’est que momentané : on reprend vite notre
cheminement.
Nous savons tous que nous serons, un jour ou
l’autre, affectés par un drame, une tragédie, la mort d’un proche ou la
maladie. Ce n’est pas parce qu’on ne pense pas chaque jour à ces événements
fortuits qu’ils n’arriveront pas. Les oublier ne recule pas pour autant leur
arrivée. On n’y peut rien. Et, c’est inutile de les attendre assis sur les
marches du perron. Nous concentrons nos efforts sur notre rêve, notre projet de
vie que nous façonnons chaque jour comme si nos chances de survie augmentaient
aussi chaque jour. Nous espérons tous obtenir en bout de ligne tout ce qui nous
a manqué jusque-là. Le rêve, c’est le carburant de nos vies et notre destinée.
Tout au long du trajet qui me mène à New York,
je me remémore des événements que j’ai vécus auprès de Martha et Jacob. Entre
autres, je me souviens des paroles de Martha, des paroles qui me laissaient, à
cette époque, perplexe. Je restais bouche bée. Elle ne cherchait pas à éclairer
ma chandelle non plus, comme si elle savait que plus tard j’y trouverais un
sens. Elle me lançait ses messages, regardant par-dessus ses lunettes, me
fixait droit dans les yeux, gardait le silence ensuite pour quelques secondes
et revenait à son travail comme si rien ne s’était passé. Lors de ces
occasions, je savais qu’elle ne cherchait pas à engager une discussion :
elle semait en moi des graines. Avec l’âge, j’ai fini par comprendre pourquoi
elle me lançait de tels messages. Elle tenait à ce que je profite de ses leçons
de vie : elle voulait qu’ils me servent un jour, plus tard.
Je réalise maintenant qu’elle faisait des
investissements dans ma personne comme elle le faisait dans des entreprises.
D’ailleurs, elle vivait dans l’avenir, même si elle débordait d’activités et de
casse-tête au quotidien, sans compter les vagues d’écoliers qui envahissaient
le magasin chaque jour. J’ai toujours cru qu’elle voulait créer un avenir
surdimensionné qui lui permettrait de compenser pour un passé atrophié par les
cruautés de la guerre. Elle traînait avec elle de lourdes valises, des
événements tragiques et inoubliables
En plein vol, je ne me doute pas que je suis à
quelques heures de décoder plusieurs de ses messages enfouis dans ma mémoire.
Je vais bientôt comprendre comment chacun de ses gestes après son arrivée à New
York était motivé par une vision, un rêve qu’elle a poursuivi sans relâche. Les
grands rêveurs se font souvent écraser par le poids de leur rêve. Au contraire
des autres, Martha n’a pas été victime de sa compulsion. Une fois de plus,
j’allais apprendre que Martha ne ressemblait qu’à elle-même et n’avait pas de
sosie.
Ma voisine dans l’avion est une dame âgée.
Elle est bien mise et serre sa sacoche contre elle, comme si elle contenait un trésor.
Chaque fois que nos regards se croisent, elle me sourit, une sorte d’invitation
à lui adresser la parole. Finalement, je décide de lui glisser quelques mots,
politesse oblige. Elle m’intrigue aussi. Je suis habitué de longue date à
interpeller les clients dans le magasin de Martha. Dans les grandes villes, on
se protège contre les inconnus. Cependant, mon expérience au magasin de Martha
m’a rendu plus perméable aux autres. Qui n’aime pas sentir qu’on s’intéresse à
sa vie. Même les citadins les plus endurcis finissent par laisser tomber leur
méfiance au bout d’une question ou deux.
Moi – C’est votre premier voyage à New York
?
Passagère – Vous voulez rire mon cher
Monsieur ! J’ai des petits-enfants à New York. J’y viens aussi souvent que
possible, même quand c’est impossible.
Moi – Ils doivent bien aimer vous revoir.
Les grands-parents sont reconnus pour gâter leurs petits-enfants.
Passagère – Je n’ai pas l’impression de les
gâter. Je vais plutôt voir ce qu’ils font de mes gênes.
Là, je m’éclate de rire. Je vois immédiatement
qu’elle est taquine, espiègle et vive d’esprit.
Passagère – Tiens. Vous savez rire. Vous
aviez l’air triste jusqu’ici, à moins que vous êtes un grand penseur qui
réfléchit mieux à travers un hublot.
Moi – C’est vrai, je suis à la fois triste
et songeur. Ce n’est pas vraiment moi. Je me rends aux funérailles de personnes
qui m’étaient chères.
Passagère – S’agit-il de vos parents ?
Moi – Non. En fait, dans un sens, je les
considérais comme mes parents.
Je lui explique ce qui se passe. Elle écoute
avec un grand intérêt. Je lui parle de Jacob et Martha. Elle est émue, ça se
voit. Parfois, elle baisse les yeux, comme pour se remémorer des souvenirs de
sa vie.
Passagère – C’est un parcours de vie
inusité. Martha a du mérite d’avoir survécu à cette infamie. Mais, elle en a
encore plus d’avoir cru qu’elle pouvait encore rêver. Vous savez, un château,
ça fait l’envie des autres. Mais, un rêve, ça fait travailler pour en avoir un.
Je ne suis pas fortunée, mais je rêve toujours. Je ne rêve plus d’avoir des
choses : j’en ai même de trop. Je rêve surtout d’avoir plus de temps avec
ma famille.
Moi – On croit à tort que nous sommes
éternels.
Passagère – À différentes périodes de la
vie, on doit penser différemment. Lorsqu’on est jeune, ce n’est pas une bonne
idée que de penser comme des aînés. D’abord, ce n’est pas pratique : il
faut prendre des risques lorsqu’on est jeune. Ensuite, on doit vivre sa vie et
non celle des autres. Vous voyez, aujourd’hui, j’apporte un cadeau à mes
petits-enfants. J’aurais pu le leur donner, il y a longtemps. Mais, ils
n’auraient pas compris.
Moi – Quel genre de cadeau ?
Passagère – Ce sont les lettres que mon
mari m’a écrite avant notre mariage. Je ne fais plus de cadeaux fabriqués en
millions de copies comme on trouve dans les magasins. Je préfère les cadeaux
uniques.
Moi – Pourquoi ?
Passagère – Ce n’est pas le cadeau qui
compte vraiment. C’est de se sentir privilégié par une personne. Vous comprenez
maintenant que ce n’est pas une bonne chose que tous les Américains pensent
comme moi : le système économique s’effondrerait. Pour la survie des
magasins, il vaut mieux croire que pour montrer qu’on aime beaucoup quelqu’un,
on doit acheter un cadeau et plus le cadeau coûte cher plus on est sincère. Il
ne faut pas croire tout ce que je dis : je suis vieille et je radote. Ça
m’arrive d’être cynique quand à nos habitudes de vie américaine.
Moi – J’ai compris votre message. Donc,
j’en ai encore pour plusieurs années à offrir des cadeaux qui coûtent cher.
C’est à son tour de s’éclater de rire. La
conversation continue jusqu’à ce que l’avion touche le sol. Une rencontre
fortuite qui ne me laisse pas indifférent. Ça n’a pas changé ma vie, mais mon
humeur s’est redressée.
En arrivant à New York, Olivia est là pour
m’accueillir. En fait, elle est ma demi-sœur. Je n’ai jamais connu mon père qui
est parti avant ma naissance. Il n’a jamais donné signe de vie, selon ma mère
qui s’est remariée trois années plus tard avec Arthur. Il vit en Floride
maintenant. Ma mère est décédée. Ma mère et mon père travaillaient tous les
deux à la confiserie. C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés. Après ma
naissance, ma mère a quitté la confiserie. Elle s’est remariée avec Arthur peu
après.
En m’assoyant dans l’auto, Olivia ne perd pas
une seconde pour me mettre au parfum concernant l’accident.
Olivia - Un enquêteur m’a dit que Martha et
Jacob sont morts noyés et que l’accident était probablement survenu vendredi
soir, alors qu’il pleuvait. Il ne pleuvait pas à New York lors de leur départ.
Mais, dans la région du chalet, les habitants ont dit qu’il a plu tout au long
de la soirée et qu’il y avait de la brume à certains endroits. Il y a eu une
autre sortie de route non loin du pont. La pluie sur une route de terre battue
agit comme de la glace noire l’hiver. La météo dans les montagnes est
imprévisible.
Moi - Martha et Jacob ont fait ce trajet
des centaines de fois. Je n’arrive pas à comprendre comment elle a pu rater
l’entrée du pont. Ils se rendaient souvent au
chalet tard en soirée. Ils étaient habitués à cette route.
Olivia - Martha a peut-être perdu de vue
ses repères habituels dans la brume. Tu cherches une explication logique. Les
accidents sont plutôt le résultat d’une défaillance quelconque, d’une erreur
incompréhensible. Tu es comme Martha : tu n’es confortable que dans une
situation que tu comprends. Moi, je cherche plutôt à me faufiler à travers les
événements qui me laissent perplexes. J’évite les complications. Toi, c’est
tout le contraire. Pas étonnant que tu sois devenu avocat.
Moi - Au fond, j’accepte mal qu’ils aient
été victimes d’une erreur banale. Martha a toujours regardé loin devant
elle : elle était prévenante, méfiante. J’ai besoin d’une raison. Rien
n’arrive par hasard.
Olivia - Nous irons sur place après les
funérailles. Tu trouveras peut-être l’explication que tu cherches. D’ici là,
plusieurs membres de la famille sont déjà arrivés, mais pas tous. Les
funérailles n’auront lieu que jeudi. On doit attendre ceux qui arriveront
d’Europe demain. Je suis davantage préoccupée par l’avenir de l’entreprise.
Papa m’a dit que c’est sûrement Karen, leur nièce, qui héritera de
l’entreprise, D’ailleurs, les employés disent que personne d’autre ne connaît
les rouages de l’entreprise mieux qu’elle. Tu t’imagines qu’ils craignent la
fermeture ou la vente de ce commerce qui leur assure un gagne-pain. Je ne
voudrais pas me retrouver dans leurs souliers.
Moi - Martha a tenu la famille à bout de
bras. Maintenant qu’elle n’est plus là, je m’attends à une chamaille pour
savoir qui devrait prendre charge de Temptation. Cette entreprise est comme un
piano : on ne peut le séparer pour donner une partie à chacun.
Olivia - Papa m’a dit qu’on leur avait déjà
offert aux Schwartz plus d’un million $ pour l’entreprise.
Moi - Pour être plus précis, il s’agissait
de 1,7 millions $.
Olivia - Comment le sais-tu ? Au fait,
pourquoi as-tu décidé de devenir avocat plutôt que de prendre les rênes de
l’entreprise ? Tu y as passé ta jeunesse.
Moi - Martha prétendait que je n’avais plus
rien à apprendre de l’entreprise, mais que j’ignorais tout du reste de la vie.
Puisqu’elle payait mes études, je n’ai pas osé la contrarier. Pourtant, elle
n’a pas cherché à me diriger vers une faculté de commerce. J’aurais pu opter
pour une faculté d’archéologie et elle aurait endossé mon choix.
Par ailleurs, je sais qu’elle a reçu plusieurs offres pour l’entreprise.
Elle avait toujours la même réponse : je ne mourrai pas avant de mourir.
Il n’y avait pas de vie pour elle hors de l’entreprise. Jacob, quant à lui, se
serait contenté de se retraiter au chalet et de jouer au poker avec ses amis.
Olivia - Ils n’ont pas d’enfants, pas
d’héritiers. Personne ne veut quitter cette Terre sans laisser une trace.
Martha, plus que d’autres, était sûrement préoccupée par la continuité de son
entreprise. Si Karen hérite de la confiserie, ce sera le début d’une dispute
familiale à laquelle on ajoutera un nouveau chapitre tous les ans jusqu’à la
fin des temps. Ce n’est pas que plusieurs la veulent : ils ne veulent pas
voir quelqu’un d’autre en hériter. La famille de Jacob n’est pas différente des
autres : la jalousie y existe comme ailleurs.
Moi - Les disputes familiales dérangeaient
Martha. Elle m’en parlait parfois. Jacob finissait toujours la discussion en
disant qu’il n’y a jamais une bonne solution à un faux problème.
Olivia - Que voulait-il dire par « faux
problème »?
Moi - Je crois qu’il voulait dire que la
plupart des mésententes ont comme source le désir de posséder une chose ou un
contrôle sur les autres. Les Schwartz étaient davantage des jardiniers que des
propriétaires fonciers. Le terrain n’était important que s’il leur permettait
de cultiver. À quelques reprises, Jacob m’a mentionné qu’ils aidaient d’autres
entrepreneurs. Il a bien fallu qu’il m’explique pourquoi il recevait autant de
visiteurs dans son bureau. Et parfois, ça parlait fort. Chaque fois, je devais
lui jurer que je n’en soufflerais pas un mot à personne. Martha cherchait à
soulager la souffrance des autres. J’ai mis du temps avant de le réaliser.
Alors, les disputes de famille, elle faisait tout pour les prévenir.
Olivia – Ils étaient impliqués dans
d’autres commerces. S’agit-il de commerces louches ?
Moi - Non ! Non ! C’étaient des
Juifs. Ils savent comment faire de l’argent honnêtement, et surtout
discrètement. L’argent n’a pas la même signification pour eux que pour nous.
L’argent, c’est comme les rails d’un chemin de fer pour les Juifs. C’est un
moyen et non une fin.
Olivia - Pour nous, ça se terminera avec
les funérailles. Ce sera pénible pour toi qu’ils considéraient comme leur fils.
Maman s’inquiétait si elle me perdait de vue pendant quelques minutes, alors
qu’elle était soulagée de savoir que tu passais ton temps au magasin, sous
prétexte qu’il y avait là un avenir pour toi. Elle serait déçue de savoir que
tu es devenu avocat au Texas et que tu ne travailles pas chez Temptation
Moi - Les enfants ne sont pas là pour
réaliser les rêves de leurs parents. L’expérience que j’ai acquise à la
confiserie n’est pas perdue. Je suis ce que je suis grâce à la confiserie.
Olivia - Demain, nous passerons la journée
au salon funéraire. Au fond, j’ai hâte de revoir la famille. Les funérailles
sont maintenant plus fréquentes que les mariages. Ce n’est pas notre famille,
mais Martha nous invitait toujours aux mariages ou tout autre événement festif
qu’elle tenait au chalet. Martha aimait les mariages, les fêtes et surtout les
feux d’artifice.
Moi - Tu te souviens des réceptions au
chalet. C’était à ses dépens. On aurait cru appartenir à une famille de gens
riches. Et le lendemain, il fallait rouler nos manches pour fabriquer des
bonbons qu’on vendait pièce à pièce. Personne ne se posait la question d’où
venait l’argent pour tenir de telles fêtes. À part Jacob, personne ne
rouspétait parce qu’elle ne lésinait sur rien lors de ces événements. D’un
mariage à l’autre, il fallait être plus original. Je me souviens pour le
mariage de Kevin et de Sue, elle a embauché le groupe préféré de Sue, un groupe
de Chicago. Elle aurait pu se contenter de musiciens
de New York.
Olivia - Elle nous faisait rêver. Ça va
nous manquer. On connaît la valeur réelle d’une chose lorsqu’on la perd.
Nous arrivons à la maison. Je m’apprête à
entrer dans un univers plein de souvenirs, une maison que je connais de fond en
comble. C’est comme enfiler un vieux manteau découvert au fond de sa garde-robe.
Mais, c’est bien plus. Je n’ai pas vraiment quitté mon patelin. Je l’ai
remisé dans une pièce de ma tête, dissimulé derrière d’autres souvenirs. J’ai
éteint la lumière au plafond. Cependant, il n’a pas disparu. En l’éclairant à
nouveau, comme par magie, il réapparaît.
Je me sens différent aujourd’hui. Même Olivia
me fait la remarque. En traversant le seuil de la porte, elle se rend compte
que mon attitude a changé. Nous passons le reste de la journée à discuter et à
se préparer pour les funérailles. D’un sujet à l’autre, je ne suis pas surpris
que, à un moment donné, Olivia aborde le sujet de Maggie. J’ai rencontré Maggie
au cours de mes études à l’université. Nous avons demeuré ensemble durant près
de trois années.
Olivia – As-tu revu Maggie depuis votre
séparation ?
Moi – On ne peut pas parler d’une
séparation comme dans le cas d’un divorce. Je l’ai revue. Elle a mis du temps à
s’en remettre. J’ai réalisé que nous vivions dans des mondes trop différents.
J’avais l’impression qu’elle ne me comprenait pas. Et, peu à peu, nos
discussions sont devenues banales, rituelles.
Olivia – Tu préfères une femme qui fait
suite à ton travail, comme bien des hommes qui croient que vivre, c’est
travailler, se casser la tête en rêvant de s’évader en Floride à la retraite.
Moi – J’admets que mon travail est
accaparant et occupe une place prépondérante dans ma vie. On dirait que je suis
devenu avocat par hasard. J’étais attiré par l’espoir d’y trouver un défi
insurmontable. Ce qui est facile, je le laisse à d’autres. Je suis attiré par
ce qui est complexe, ce que je ne comprends pas vraiment. Maggie ne comprenait
pas que je suis passionné par les situations de mes clients. Derrière
l’industrie pétrolière, il y a des enjeux complexes dont les ramifications
s’étendent au-delà du puits de pétrole. Chacun cherche à y trouver son compte,
souvent au détriment des autres. Dans cet univers, le juste milieu n’est jamais
au milieu.
Olivia – Après des années auprès de Martha,
il n’est pas surprenant que tu sois toujours à l’affût de nouveaux défis. Au
fond, tu n’as jamais eu le haut du pavé avec elle. Elle t’a enseigné à perdre
pour que tu aies le goût de gagner. Elle a forgé ton caractère. Maman était
surprise que Martha ne fasse pas des pieds et des mains pour te garder dans l’entreprise.
Moi – Je suis incapable de mesurer ce que
j’ai reçu de Martha, par comparaison à l’influence que maman a eue sur moi. Je
ne sais pas comment être autrement. Je suis ce que je suis, un point c’est
tout. Je ne rêve pas d’être quelqu’un d’autre. Le sapin ne rêve pas de devenir
un chêne.
Olivia – J’espère que tu ne cherches pas
une femme qui ressemble à Martha, une femme qui comblera le vide qu’elle a
laissé en toi. Tu cherches davantage une femme qui te contrarie, qui te tient
tête. Tu n’as jamais été attiré par les femmes dociles, comme la plupart des
hommes préfèrent.
Moi – Pour l’instant, j’ai d’autres projets
qui me captivent.
Olivia - Je vais te fausser compagnie. Je
suis fatiguée. Je vais me coucher. Je dois me lever tôt, demain. J’aimerais que
nous arrêtions à la confiserie avant de nous rendre au salon funéraire. Qu’en
penses-tu ?
Moi - Je me demande à quel des deux
endroits je serai davantage hésitant avant d’entrer, au salon funéraire ou chez
Temptation. L’idée me plaît. Je vais feuilleter tes albums
de photos avant d’aller au lit, une idée comme ça.
L’adrénaline me tient sur le qui-vive et m’empêche de dormir.
Olivia – Évite surtout de t’endormir sur le
divan. Les deux prochaines journées vont être épuisantes.
Épisode 3 – Les écoliers en deuil
Le lendemain matin, je me réveille aux bruits
provenant de la cuisine. C’est la façon d’Olivia de me signaler que ce n’est
pas le temps de faire la grâce matinée. Olivia habite dans la maison
paternelle. Elle l’a achetée de notre père lorsqu’il a décidé d’aller vivre en
Floride. L’année suivante, elle a encaissé un divorce. Ce n’est pas pour des
raisons sentimentales qu’elle a gardé la maison : elle marche à son travail
chaque jour.
Je fais un saut dans la douche pour vraiment
me remettre du scotch de la veille. Même si je me sens confortable dans la
maison, je déteste vivre dans les valises.
En arrivant dans la cuisine, le déjeuner est
prêt et Olivia me parle de mille et une choses. Elle énumère la liste de tout
ce qui nous attend au cours de la journée. Subitement, elle s’arrête et me
regarde droit dans les yeux et me dit :
Olivia – Je ne veux pas te forcer à passer
chez Temptation avant d’aller au salon funéraire. Que je suis bête! Je
m’excuse, Ethan. J’ai assumé que ça te ferait plaisir.
Moi - Le magasin sera sûrement fermé pour
le temps des funérailles.
Olivia - Gertrude m’a dit que les portes du
magasin et de l’atelier ne seront fermées que durant le jour des funérailles,
soit demain. Il y a des contrats à remplir et chaque jour compte.
Moi – Elle doit bien être atterrée du décès
de Jacob et Martha. Gertrude est la plus ancienne employée et la confidente de
Martha en particulier.
Olivia – Je ne serais pas surpris qu’elle
prenne sa retraite d’ici peu. Elle n’aime pas recevoir des ordres de Karen.
Elle tolère Karen. Elle m’a déjà confié que Karen a tenté de convaincre Jacob
et Martha de construire une nouvelle usine, ailleurs. On ne peut s’agrandir par
l’intérieur indéfiniment : l’espace manque. Elle n’a pas tort, à
bien y penser. Martha conserve une méthode de production artisanale. Karen et
Martha avaient des visions différentes. Karen gère la production, mais Martha
ne voulait pas moderniser l’entreprise. Selon elle, ses confiseries sont
renommées parce qu’elles sont fabriquées à la main et non par des machines.
Moi - Martha sait ce qui rend sa confiserie
populaire. Elle craint que la mécanisation n’élimine sa formule magique.
Olivia – Martha marchait sur des œufs avec
Karen. C’est sa nièce et elle veut éviter que ça brasse dans les coulisses de
la famille. Gertrude m’a aussi dit que Karen voulait acheter l’entreprise.
Moi – On voit bien que tu passes au magasin
régulièrement. Je ne sais pas de quelle banque Karen pourrait
emprunter pour acheter une entreprise de cette taille. Elle ne pourrait tout de
même pas emprunter de l’argent de Jacob pour acheter l’entreprise de Martha.
Elle n’a pas la confiance de la communauté juive, non plus.
Le pire qui pourrait se produire, c’est que personne de la famille ne soit
intéressé à cette entreprise.
Olivia – Les employés ne voudraient pas
Karen comme patronne, même si c’est la seule, selon eux, qui peut faire marcher
l’atelier.
Moi – Ils finiraient pas s’accommoder de
Karen. C’est la rivalité entre elle et Martha qui est dérangeante. Karen
connaît les rouages de la production sur le bout de ses doigts.
Elle a un sens de l’organisation plus aiguisé que Martha. Je suis convaincu
que Martha a toujours su que l’entreprise fonctionne grâce à la contribution de
chacun des employés. Elles sont rares les entreprises modernes où règne une
telle conception du travail. Des employés qui font des heures supplémentaires
de bon gré et qui manifestent autant de fierté dans leur travail, ça ne court
plus les rues. Martha embauchait des familles au complet. Son motif sautait aux
yeux : elle s’assurait de leur dépendance.
Au fil de la discussion, je déjeune. Je
constate aussi que le sujet de la confiserie me passionne. J’essaie de ne pas
le montrer. D’ailleurs, à quoi bon dépenser des énergies pour un rêve
inatteignable ? Cet univers vient de s’effondrer comme un château de cartes.
J’anticipe déjà la vente de cette entreprise. Je prévois aussi que les
tiraillements dans la famille ne font que commencer. Dans un sens, il est
heureux que je vive à Houston, loin de ces conflits stériles.
Olivia se lève et commence à débarrasser la
table. Je fais de même. Elle est pressée d’en finir et de se mettre en route.
Comme ma mère, elle ne tolère pas d’arriver en retard à un événement. En moins
de deux, nous partons pour la confiserie. Chemin faisant, nous arrêtons chez la
fleuriste.
En voulant tourner dans la rue de la
confiserie, il y a un policier qui dirige la circulation. On voit bien que la
rue est barricadée, bloquée. En passant près du policier, Olivia arrête et
descend la vitre de sa portière et s’adresse à l’agent.
Olivia – Que se passe-t-il, Monsieur
l’agent ?
Policier – Si vous aviez regardé la télé
avant de partir, vous sauriez pourquoi la rue est fermée. Les écoliers bloquent
la rue.
Olivia – Pourquoi manifestent-ils?
Policier – Ils ne manifestent pas. Ils
entourent la confiserie Temptation. Les propriétaires sont décédés en fin de
semaine dernière. Les écoliers ont décidé de leur rendre hommage de cette façon.
C’est vraiment étonnant. La rumeur circule que la confiserie fermera ses
portes. Même les enseignants les accompagnent, en plus de parents qui arrivent
de partout. C’est bien la première fois que je vois une manifestation du genre.
Êtes-vous des parents qui veulent les rejoindre ?
Olivia – Non, mais on prévoyait se rendre
chez Temptation.
Policier – Il faudra garer votre auto plus
loin et vous rendre à pied. Avancez madame : vous bloquez la circulation.
Olivia – Merci Monsieur l’agent.
Après avoir trouvé un endroit pour garer
l’auto en bordure d’une rue adjacente, nous partons vers la confiserie d’un pas
vif sans dire un mot. Nous sommes tous les deux stupéfaits, émus. Plus nous
approchons de la confiserie, plus la foule est impressionnante. Au-delà de 1
200 élèves fréquentent l’école avoisinant la confiserie. Temptation est le
rendez-vous quotidien des écoliers.
Martha a toujours embauché des écoliers pour
servir la clientèle aux heures de pointe. Chaque jour, les écoliers arrivent
comme un tsunami et repartent comme un coup de vent. Des employés de l’atelier
venaient aussi prêter main-forte aux employés du magasin situé à l’avant de
l’atelier. Martha tenait à ce que ces employés collent des visages sur ceux qui
consomment leurs friandises. Les écoliers servaient aussi de cobayes. Martha
écoutait chacun de leurs commentaires et ajustait ses ingrédients en
conséquence. Elle n’oubliait pas non plus celui qui trouvait que l’une de ses
friandises manquait d’un p’tit quelque chose. Elle finissait par le contenter.
Je crois que Martha connaissait la plupart
d’entre eux. En fait, après plus de 30 années, plusieurs de leurs parents ont
déjà fait partie de sa clientèle initiale. Le plus étonnant, c’est qu’elle
finissait par s’immiscer dans leur vie au grand désespoir de Jacob qui la
trouvait « maternelle à l’excès ». Martha ne vendait pas des bonbons :
c’était un prétexte pour s’assurer d’une grande famille qui lui servait de
substitut.
Arrivés sur place, nous nous faufilons parmi
cette foule qui nous surprend par son silence. Personne ne semble seul. Il n’y
a que des petits groupes qui se côtoient les uns les autres. Certains pleurent.
Ils se consolent entre eux. Plusieurs regardent par terre, comme s’ils sont
debout sur un écriteau qu’ils tentent de déchiffrer. Il est vrai que le chagrin
ne donne pas le goût de regarder au ciel, au loin. Des journalistes mènent des
entrevues avec quelques-uns. Quelques caméramans fixent leur objectif sur eux
et circulent autour. Il y a aussi des parents, çà et là. Je ne sais pas ce qui
se raconte dans ces groupes improvisés, mais on entend quelques éclats de rires
qui font tourner la tête des autres dans le voisinage.
En avançant vers le magasin, j’entends
quelqu’un qui me réclame à plusieurs reprises. Je la repère. Elle me fait signe
d’aller la trouver. Je la reconnais. C’est une enseignante. Elle est
accompagnée d’autres membres du personnel de l’école. J’en reconnais
quelques-uns. Ils sont heureux de me voir. Leurs questions fusent de toutes
parts. Ils se souviennent de mes années passées à la confiserie. Il n’y a pas
que les écoliers qui fréquentent Temptation.
Les enseignants veulent en savoir davantage
sur l’accident, sur l’avenir de la confiserie, sur les funérailles. Il est
clair qu’il y a de l’inquiétude dans l’air en plus de leur désolation devant
cet accident. Olivia attrape la balle au bond et leur fait part des
informations obtenues des policiers. En moins de deux, elle est entourée. Je me
recule en même temps que je m’adresse à des écoliers qui m’ont reconnu. Lorsque
les adultes rencontraient Martha, ils l’interpellaient comme Madame Martha.
Quant aux écoliers, il s’agissait de Martha tout court, sans artifices, ce qui
en dit long sur la relation qu’ils entretenaient avec elle.
L’heure est aux interrogations. Olivia explique
que Jacob et Martha ont probablement été surpris par des conditions climatiques
inhabituelles auxquelles ils n’ont pu s’ajuster. Il est clair que le choc a été
brutal et qu’ils n’auraient pas souffert. Devant un drame inexplicable, nous
inventons des scénarios satisfaisants, des explications qui nous permettent de
dissiper le doute, l’inconnu. C’est agaçant un doute persistant. Alors, chacun
cherche à se faire une idée du drame.
Je suis soulagé de rencontrer ces enseignants
sympathisants. Ils ont décidé d’accompagner leurs élèves parce que ces derniers
n’arrivaient pas à reprendre leur concentration en classe depuis l’accident.
Ils ont vite conclu que le seul remède était de vivre cet événement en groupe,
de partager leur peine avec les autres, et pas seulement avec quelques amis. Ce
genre de happening a un effet thérapeutique. La réaction du directeur de
l’école, Roy Stanley, est surprenante.
M. Stanley. - Il faut des occasions comme
celle-ci où les jeunes détachent leurs chaînes et prennent d’assaut une rue.
Ils ont besoin d’évacuer des émotions qui les bouleversent. Il ne faut pas les
contrecarrer, mais plutôt les accompagner. Ils sont surpris de constater que
nous endossons cette façon d’exprimer leur peine et leur deuil. Je suis
convaincu qu’ils vont ainsi revenir plus vite en classe. En réalité, nous aussi
avions besoin d’évacuer cet événement. Nous connaissions les Schwartz depuis
longtemps. On m’a déjà parlé de la vie de Martha avant qu’elle n’immigre aux
États-Unis. Je pense déjà à souligner son immense contribution, sa générosité
envers notre école. J’imagine que tu savais qu’elle avait fait d’importants
dons à la bibliothèque de l’école, entre autres. J’aimerais bien te revoir à ce
sujet. J’ai déjà quelques idées à cet effet.
Moi – Martha et Jacob étaient généreux pour
la communauté. Je reviendrai bientôt à New York et nous en discuterons. Ils ne
m’ont jamais parlé de leurs dons : je l’ai appris d’autres sources.
M. Stanley – Même si leur décès ne remonte
qu’à quelques jours, déjà tout le monde se pose la même question :
qu’arrivera-t-il de Temptation ?
Moi – Pour l’instant, je m’attends au pire.
Ça pourrait devenir un autre drame. Je ne sais pas pourquoi on me pose cette
question. Je suis moins informé que vous tous.
M. Stanley – Je ne voudrais pas m’immiscer
dans vos affaires de famille, mais ils sont nombreux à dire que vous auriez dû
rester dans l’entreprise. Les Schwartz n’ont pas d’enfants, donc pas
d’héritiers. Je ne connais personne qui a une tirelire assez bien remplie pour
acheter cette entreprise. Et qui plus est, l’acheter de qui ? C’est une
entreprise familiale sans famille. Je m’excuse. Je ne voulais pas vous
importuner avec mes inquiétudes.
Moi – Ce sera bien la première fois que les
Schwartz n’auront pas été prévenants. Je vous reverrai aux funérailles. Je dois
aller rejoindre Olivia qui s’impatiente.
Un peu plus loin, Olivia me fait signe qu’elle
veut me parler.
Je ne puis m’empêcher de penser que parfois
nous entretenons avec des étrangers et des voisins une relation plus intense
qu’avec des membres de notre famille qu’on ne rencontre qu’à l’occasion. Chacun
construit son univers significatif autour de lui-même, non pas à cause de la
génétique, mais à cause de la survie, du travail, du gagne-pain. Nous
connaissons mieux nos voisins que certains membres de notre famille. Et puis,
ce n’est pas parce que nous appartenons à une fratrie que nous partageons ipso
facto des atomes crochus avec nos frères et soeurs.
Je rejoins Olivia qui tente de me convaincre
qu’il vaut mieux revenir rendre visite aux employés après les funérailles.
Olivia – Je suis entrée dans le magasin et
j’ai avisé Gertrude que tu les visiterais après les funérailles. D’ailleurs, tu
devines qu’ils sont débordés et inconsolables. Il vaut mieux se diriger vers le
salon funéraire et rencontrer la famille.
Moi – Tu as raison. Chacune de ces
rencontres gruge de notre temps. Allons-y.
Épisode 4 – Le salon funéraire
Tout au long du trajet qui mène au salon
funéraire, nous ne cessons de commenter cette réaction des écoliers. Une foule,
c’est toujours impressionnant. Jacob et Martha n’ont jamais eu d’enfants, mais
ils se sont constitué une famille de toutes pièces, la plus grande famille dans
tout le voisinage.
En entrant dans le stationnement du salon
funéraire, on voit bien que nous sommes en avance. Nous sommes parmi les
premiers arrivants. Olivia n’arrive jamais en retard. En ouvrant la porte, nous
avons une autre surprise : on dirait un jardin botanique. Il y a des
fleurs partout. Olivia est étonnée: pas moi. Je sais que Jacob et Martha
entretenaient des relations d’affaires avec de nombreux entrepreneurs. De plus,
même si Martha n’avait plus de famille, celle de Jacob est nombreuse.
Au fond du salon, on aperçoit les deux urnes
sur une table et une seule photo. Comment faire un deuil lorsque les corps sont
absents ? Je balaie des yeux le salon à la recherche d’une connaissance. Nous
continuons d’avancer vers les urnes. Lorsque je vois clairement la photo, je
suis envahi par un sentiment de colère. Une longue maladie laisse le temps à
l’entourage pour apprivoiser la mort. Mais, un accident bête, au contraire,
nous prend au dépourvu. Olivia ne bronche pas, ne dit pas un mot. Soudain, elle
se risque et dit :
Olivia – Les pires souffrances, Martha les
a connues dans sa jeunesse. Par après, elle n’en a connu aucune. Jacob et
Martha ont été des gens heureux chaque jour de leur vie commune.
Avec un sourire en coin, je lui réponds.
Moi – Ils étaient heureux même lorsqu’ils
se disputaient. Personne ne prenait ces chamailles au sérieux. C’était un jeu.
Jacob aimait énormément Martha. Il avait besoin de délimiter son espace et de
bien paraître devant les employés. Martha prenait beaucoup de place, toute la
place. En privé, elle tenait un tout autre discours avec Jacob. Elle avait
toujours besoin qu’il la rassure par rapport à ses décisions. Mais, devant les
employés, elle jouait le rôle de la « dame de fer ». Lorsqu’ils montaient à
l’étage, au-dessus de la confiserie, leur relation s’inversait.
Olivia – Tu n’as jamais parlé de ça
auparavant. Pourquoi ?
Moi – Ça faisait partie de la culture de
l’entreprise. Au fond, je ne voulais pas les trahir, car ils me vouaient une
confiance qui me surprenait. Les Juifs forment une société fondée sur la
confiance. Un seul mensonge et l’on déchire ta carte de membre.
En peu de temps, le salon se remplit. Je
connais la plupart d’entre eux. S’ils ne sont pas de la famille de Jacob, ce
sont des gens qui visitaient souvent les Schwartz. Comme je travaillais à
l’atelier durant mes vacances, l’été, ça m’a permis de connaître la plupart de
ceux qui sont venus leur rendre un dernier hommage.
Je faisais, pour ainsi dire, partie de la
famille. Toute ma vie, j’ai dû expliquer que les Schwartz n’étaient pas mes
parents ou mes grands-parents. Je dois admettre que j’avais des responsabilités
qui laissaient croire aux étrangers que je bénéficiais d’une liberté d’action
qu’on ne lègue pas à des employés réguliers. Par exemple, lorsque je demandais un
conseil à Martha, la plupart du temps, elle me répondait sèchement : «
Fais ce que tu crois qui doit être fait et tu sauras vite ce que tu aurais dû
faire. Personne n’apprend des erreurs des autres. » À la longue, j’ai compris
qu’on n’apprend rien à marcher dans les traces laissées par les autres :
il faut oser sortir des sentiers battus.
La journée se passe à rencontrer des gens, à
leur expliquer ce qui advient de ma vie, à m’informer de la leur, à revenir sur
l’accident, à parler de la manifestation des écoliers et surtout de l’avenir de
l’entreprise. Certains membres de la famille sont plutôt silencieux, assis au
fond de leur chaise. Ils veulent vivre leur deuil en retrait.
Le salon reste ouvert en soirée afin de
permettre aux employés de se recueillir et de rencontrer la famille. C’est un
moment émouvant de voir entrer les employés. Quelques-uns d’entre eux sont à
l’emploi de Temptation depuis les débuts de l’entreprise. Ils perdent des amis
de longue date. De plus, ils craignent maintenant de perdre leur gagne-pain. À
bien des occasions, les Schwartz ont sorti leurs employés de situations
difficiles. Martha connaissait ses employés dont certains étaient devenus des
experts qui assuraient une qualité à la fabrication. Ils étaient indispensables
et Martha était prête à tout pour les garder sur la feuille de paie.
Tout à coup, quelqu’un me prend par le bras et
me dit :
M. Rubenstein – Je vous ai entrevue à
quelques reprises à la confiserie. Me reconnaissez-vous?
Moi – Oui, Vous êtes l’avocat des Schwartz.
M. Rubenstein – Voici John Brubeck et Harry
Stapleton, deux autres avocats de notre cabinet. Nous aimerions vous rencontrer
en privé dans le bureau au bout du couloir. Auriez-vous l’obligeance de nous
suivre ? Ça ne prendra que quelques minutes de votre temps.
Je ne devine pas la raison de cette rencontre.
Je décide de les suivre. Au passage, j’avertis Olivia que je m’absente pour un
instant. Une fois que nous sommes entrés dans le bureau, M. Rubenstein prend la
parole.
Me. Rubenstein – Je ne sais pas quels sont
vos plans pour demain, après les funérailles, mais nous ferons la lecture du
testament des Schwartz à nos bureaux. Est-ce que vous pouvez être présent ? La
rencontre suivra immédiatement les funérailles de façon à ce que la famille
puisse y assister et retourner chez eux avant la fin de la soirée.
Moi – Pourquoi dois-je être présent ?
Les avocats se regardent entre eux avec un
sourire en coin. M. Rubenstein ne perd pas une seconde pour me répondre.
Me. Rubenstein – C’est tout simplement
parce que vous êtes cités dans le testament.
Moi – Est-ce que ma sœur peut assister elle
aussi ?
Me. Brubeck – D’habitude, lorsqu’on n’est
pas visé par le testament, il n’y a pas de raison d’y assister. Bien sûr, les
membres de la famille sont invités, qu’elles soient visées ou non par le
testament. On évite ainsi des mésententes qui peuvent survenir inutilement par
la suite.
Me. Rubenstein – Pourquoi tenez-vous à ce
qu’elle soit présente?
Moi – Elle connaissait les Schwartz tout
aussi bien que moi. Ma famille entretient une relation avec les Schwartz depuis
30 ans. Je serais mal à l’aise, si elle devait être écartée de la rencontre.
Me. Stapleton – Je propose qu’elle soit
invitée plutôt que de créer un malaise dans votre famille.
Me. Rubenstein – Comment la famille de Jacob
réagira-t-elle à sa présence?
Moi – Nous faisons pour ainsi dire partie
des meubles depuis notre enfance.
Me. Rubenstein – La rencontre aura lieu à
trois heures. Ça devrait permettre à plusieurs d’entre eux de retourner à la
maison demain soir. J’accepte votre demande.
Moi – Selon vous, la lecture prendra
combien de temps ?
Me. Rubenstein – À peine quelques minutes
pour en faire la lecture. Pour les questions qui risquent de surgir, je n’ose
faire de prédictions.
Puisqu’il se lève en même temps qu’il me
répond, je déduis que la rencontre est terminée.
Je reviens au salon pour continuer mes
conversations avec les employés. Ils sont vraiment désemparés et ça me touche.
Ce qui me désole, c’est de n’avoir que des mots dont la coquille est vide. Ce
ne sont que des cataplasmes, au mieux. Je ne peux rien pour les rassurer. Ils
anticipent un effet domino dont ils pourraient être les victimes en bout de
ligne. J’évite de leur donner de faux espoirs. Les employés craignent un autre
drame, celui de la fermeture de la confiserie.
Ce que je crains davantage, c’est qu’un
promoteur immobilier fasse l’acquisition de l’entreprise pour démolir le
bâtiment et ériger un tour de bureaux et de condos. Les Schwartz ont toujours
repoussé cette éventualité. Chaque fois que Jacob se laissait tenter par la
vente de l’entreprise, Martha sortait de ses gonds.
Je croise Olivia qui me dit qu’elle préfère
retourner à la maison. Elle se dit épuisée. Ce n’est qu’en route que je lui
mentionne qu’elle pourra assister à la lecture du testament.
Olivia – Comment sais-tu que je pourrai y
assister ?
Moi – J’ai rencontré les avocats au salon.
Ils m’ont demandé d’y assister. J’ai insisté pour que tu sois présente, toi
aussi.
Olivia – De quelle façon es-tu concerné par
le testament ?
Moi – Je ne sais pas. Ils n’ont rien voulu
me dire. Je le saurai demain, en même temps que la famille de Jacob. D’après Me
Rubenstein, ça ne devrait prendre que quelques minutes.
Olivia – J’ai appris, au salon, que la
famille de Karen s’attend à devenir les nouveaux propriétaires. Ce serait la
seule façon de sauver l’entreprise. Les Jacob n’ont sûrement pas indiqué dans
leur testament de vendre l’entreprise et de répartir l’argent entre les membres
de la famille de Jacob. Martha ne pensait pas comme la plupart des Américains.
Martha avait un enfant, et c’était Temptation. Elle a sûrement vu à ce que son
entreprise survive à sa mort.
Moi - D’une façon ou d’une autre,
demain marquera le début d’une chamaille de famille qui n’aura pas de fin. La
plupart des familles ordinaires s’arrachent la peau sur les os pour des
souvenirs de famille qu’on trouve souvent dans les ventes de garage, des choses
sans valeur mais auxquelles sont accrochés de forts sentiments. Dans ce cas-ci,
les biens sont considérables, voire énormes.
Olivia – Il me reste tout juste assez
d’énergie pour me rendre à mon lit. Nous avons une autre journée tumultueuse à
passer. Ne passe pas la nuit debout à t’imaginer le pire. Nous traverserons le
pont lorsque nous y arriverons. Il faudra se plier à la volonté des Schwartz.
Demain, nous saurons à quoi s’en tenir à l’avenir. On se reverra demain matin.
Le lendemain, je me réveille avant Olivia.
J’ai l’impression que je viens à peine de me coucher : j’ai mal dormi. Je
me dirige à la cuisine pour me verser un café. Je le sirote sur le coin de la
table. Tout à coup, j’entends Olivia me dire de faire un autre café et de
mettre la table. J’en déduis qu’elle n’a pas l’intention de se lancer dans une
autre discussion interminable. Les préparatifs du matin sont escamotés. Elle se
demande surtout comment tout ce monde qu’on attend va entrer dans l’église, une
petite église protestante.
Olivia - Si les écoliers décident de se
rendre aux funérailles, ils devront rester à l’extérieur.
Moi – Qui t’a dit que les écoliers
assisteraient aux funérailles ?
Olivia – Personne. J’assume simplement
qu’ils voudront être présents. Enfin, on verra bien ce qui a été décidé par
rapport à eux. Il y a eu, en plus, des reportages à la télé et à la radio
concernant leur manifestation dans la rue.
Moi – Je doute que la direction d’école
n’accepte une deuxième journée de congé aux écoliers.
Une fois arrivés à l’église, nous constatons
que l’école n’a envoyé que quelques représentants accompagnés de M. Stanley, le
directeur. La communauté a compris que ce dernier adieu se vivrait mieux en
famille et avec ceux qui entretenaient une relation d’affaire avec les Schwartz
depuis belle lurette.
Les familles arrivent l’une après l’autre. Le
ciel est nuageux, sombre, ce qui ajoute à la tristesse. Olivia et moi restons à
l’entrée dans l’espoir de rencontrer des amis de la famille qui nous ont
échappé, hier. Jacob et Martha nous servaient de lien avec la famille de Jacob.
Force est de réaliser que ce lien est rompu, comme un bateau qui se détache de
son amarre au port : il dérive, s’éloigne au gré du vent. Plus rien ne
sera comme auparavant. Je vois venir cet autre deuil à l’horizon et j’en fais
part à Olivia.
La cérémonie s’arrête afin de permettre à
Karen de faire l’éloge des Schwartz. Cette tâche lui incombe, car elle a passé
au cours des dernières années plus de temps à la confiserie qu’auprès de sa
propre famille. Elle nous fait passer par une gamme d’émotions, tant et si bien
qu’on croit à un moment donné que Jacob et Martha sont toujours parmi nous.
Mais, ce n’est qu’une illusion. Karen fait surtout le récit d’événements de la
vie quotidienne de ce couple : elle en a vécu des choses avec eux.
Cependant, Karen semble ignorer le passé de Martha. Aucune phrase de son texte
ne souligne les horreurs de sa jeunesse : la guerre a fait d’elle une
orpheline. Le reste de sa vie a été conditionné par cet événement. Pas un mot
de cette période de sa vie.
Les immigrants européens espéraient, enfin,
voir leurs rêves se réaliser en Amérique. En quittant l’Europe, ils y ont laissé
les souvenirs qui meublaient leur vie. Il n’y avait de place dans leur baluchon
que pour de l’espoir. Les Juifs surtout voulaient maintenant passer inaperçus
et mettre un terme à la stigmatisation qui leur collait à la peau en sol
européen. Ils ont choisi de devenir invisibles et d’opérer dans les coulisses
plus souvent qu’autrement. Ils ont établi des réseaux d’entreaide discrets. Ce
n’était pas une formule nouvelle, cependant. Leur omniprésence dans l’économie
européenne était connue et reconnue au point qu’Hitler a fini par convaincre
les Allemands que leur pauvreté était un produit dérivé de la richesse des
commerçants juifs. Les Allemands dits de souche étaient convaincus qu’ils
étaient victimes des Juifs. Hitler a monté tout un scénario pour, en définitive,
dérober les Juifs en les montrant comme les vilains. En Amérique, les Juifs
sont restés des commerçants coriaces, du moins la minorité qui a échappé au
couperet allemand.
Martha était de cette génération d’immigrants
Juifs qui a refusé de se recycler dans des rôles secondaires dans la société,
même au risque d’y laisser sa vie. Le commerce et les finances faisaient partie
intégrante de leur identité. Les Juifs sont un peuple laborieux et ingénieux
qui capitalisent sur les besoins de leur environnement. Partout où ils
s’installent, en peu de temps, ils contrôlent tous les maillons de la chaîne de
production.
Épisode 5 – Le testament
Après les funérailles, comme convenu, Olivia
m’accompagne au cabinet de Me Rubenstein pour la lecture du document. En
chemin, j’écoute Olivia d’une oreille seulement. D’ailleurs, elle me le fait
remarquer. Je me demande ce qui m’attend.
Olivia – On dirait que tu es déjà rendu à
la rencontre. Tu m’entends, mais tu ne m’écoutes pas. Tu te demandes bien ce
que les Schwartz t’ont réservé. J’admets que c’est intrigant.
Moi – Je sais des choses à propos d’eux,
des choses que je n’ai jamais pu expliquer. C’est un peu comme si ces choses se
passaient derrière un rideau.
Olivia – Donne-moi un exemple.
Moi – À quoi bon en parler ? Je ne sais
plus faire la distinction entre la réalité et ce que mon imagination
interprète. Je crois me souvenir de choses, mais, avec le temps, mon
imagination les a peut-être transformées. On traite nos souvenirs comme le font
les peintres : on les enjolive.
Olivia – Je connais des gens qui prétendent
plutôt d’avoir eut une enfance malheureuse. Ils ne trouvent rien d’agréable à
leurs souvenirs.
Moi – C’est vrai. Pour certains, le verre
est à moitié plein, alors qu’il est à moitié vide pour d’autres. Je ne vois pas
où est le plaisir dans une attitude pessimiste, défaitiste. Je préfère croire
que le testament évitera des problèmes au lieu d’en créer.
Olivia – Moi, ce qui me préoccupe pour
l’instant, c’est de dénicher un stationnement. Je n’ai pas de profondes
explications pour les problèmes de ce monde, mais j’ai un esprit pratique qui
te sert autant que moi.
Nous arrivons à la porte d’entrée de l’édifice
en même temps que M. Stanley et des membres de la famille. M. Stanley semble
embarrassé au point de nous dire qu’il a été invité sans en connaître les
raisons. La conversation tourne immédiatement sur le sujet des funérailles. Il
ne manque pas non plus de réitérer l’invitation qu’il m’a faite concernant un
hommage quelconque aux Schwartz. Je lui signifie que j’apprécie son intention
et que j’y donnerai suite dans les plus brefs délais.
Une fois dans la salle de rencontre, Olivia et
moi choisissons des sièges à l’arrière comme si nous avions déjà hâte d’en
sortir. La famille de Karen s’est appropriée de la première rangée. Ils se
sentent visés plus que d’autres par le testament et ils brûlent d’impatience.
L’ambiance a changé par comparaison au salon funéraire : l’heure n’est
plus à la discussion et aux accolades. Tout le monde est sur les dents.
Chacun reste immobile sur sa chaise, comme des
chandelles plantées dans un chandelier. Olivia me jette un coup d’œil de temps
à autre à la recherche d’une expression qui lui permettrait de briser le
silence. Les trois avocats étalent leurs documents en même temps qu’ils
s’échangent quelques mots. Me Rubenstein vérifie sa montre de temps à autre et
scrute l’assemblée. Visiblement, il veut s’assurer que tous les invités sont au
rendez-vous.
Olivia – À vrai dire, l’atmosphère était
plus détendue au salon funéraire qu’ici. Il y a de la nervosité dans l’air.
Moi – Ici, on fait face à l’inconnu.
Olivia – Ça ne t’énerve pas de savoir que
tu couches sur le testament ?
Moi – Ça m’intrigue, je l’admets.
Olivia – Je parie que Martha a prévu de te
donner sa collection de livres.
Moi – Je les connais tous sans les avoir
lus. Martha affectionnait les biographies. Elle ne manquait pas d’en parler.
Elle raffolait de lire à propos de personnages qui avaient réussi leur vie
malgré un départ plutôt humble. Ça lui donnait de l’espoir, du courage.
Me Rubenstein n’a pas à demander le silence.
Dès qu’il se lève, tout le monde comprend qu’il entend procéder avec la lecture
du testament.
Il débute par la présentation des deux autres
avocats que j’ai rencontrés au salon funéraire. Il nous explique pourquoi la
lecture du testament suit d’aussi près les funérailles. Il insiste sur le fait
aussi qu’il y a une entreprise en jeu et qu’il importe d’assurer une transition
le plus tôt possible.
Me Rubenstein – Le dernier testament de
Jacob & Martha remonte à deux ans. Nous avons une copie de tous les
testaments de ce couple depuis de nombreuses années. Ces testaments ont été
enregistrés à notre cabinet longtemps avant mon entrée en fonction, il y a près
de 10 ans. À cause des changements dans l’entreprise, les Schwartz ont dû
apporter des modifications à leur testament au fil du temps. Cependant, il
s’agissait d’ajouts et non de changements majeurs dans leur volonté initiale
D’abord, pour comprendre leur volonté, il
faut remonter jusqu’à la famille de Martha Henkel en Allemagne. Le père de
Martha, au début des années’30, voyant venir des temps difficiles pour les
Juifs en Allemagne et craignant une dévaluation de la monnaie Allemande, a
décidé de transférer ses avoirs en Amérique qu’il a visitée à quelques
reprises. Martha a été du dernier voyage, je crois. Comme vous le savez, la
famille Henkel produisait des confiseries reconnues en Allemagne.
Il n’a pas placé son argent dans des
institutions bancaires qui ne lui inspiraient pas confiance. Il a plutôt opté
pour investir dans des entreprises appartenant à des immigrants Juifs surtout.
La famille Henkel prévoyait déménager en Amérique, mais a été prise au dépourvu
par le déclenchement de la guerre. Vous connaissez, d’ailleurs, le sort réservé
à la famille de Martha : il n’y a pas lieu d’élaborer sur ce sujet.
Mais, ce n’est pas un secret de
Polichinelle que la famille Henkel a été dépouillée de tous ses biens en
Europe. Martha n’a jamais retrouvé les livres de recettes de sa famille, par
exemple. Heureusement, elles les connaissaient par cœur, ce qui lui a permis de
continuer la tradition de sa famille en Amérique.
Elle a immigré aux États-Unis en 1947. Elle
n’a pas mis de temps à retrouver les investissements de son père. Tous les
documents étaient conservés par une firme d’avocats de New York. Martha n’a
jamais échangé ou vendu ces actions. Martha a continué d’investir dans des
entreprises comme le faisait son père. Ces actions se sont accrues en valeur, à
part quelques-unes où les entreprises n’ont pas fait long feu.
Avant d’ouvrir une confiserie à New York,
elle n’avait pas d’argent sonnant. Mais, grâce à Jacob et ses relations dans la
communauté juive, elle a pu acheter cette propriété avoisinant l’école qu’elle
a transformée en y ajoutant, avec le temps, des agrandissements, ce qui a
permis d’augmenter et de diversifier la production.
Il peut sembler contradictoire de prétendre
que Martha était une femme fortunée en 1947 sans avoir deux sous à frotter
ensemble.
Comme vous le verrez, la fortune des
Schwartz s’est accrue de manière considérable depuis l’ouverture de la
confiserie. Certes, les profits de la confiserie ont contribué à cette deuxième
fortune. Mais, les placements du père de Martha ont été tout aussi
remarquables, parce que Martha n’a jamais voulu vendre ses actions reçues de
son père.
Nous ne sommes pas en mesure de vous
fournir aujourd’hui une évaluation précise de la valeur des avoirs en actions
des Schwartz. La dernière évaluation date de deux années et a été faite par
Jacob lui-même. Jacob était très méticuleux dans son travail et il suivait de
près leurs investissements.
Je reviendrai sur l’entreprise Temptation
plus tard dans ma présentation. D’abord, je vais vous faire part de la volonté
des Schwartz quant à leur chalet. Jacob et Martha lèguent ce chalet à Karen
Schwartz-Posner, la nièce et employée des Schwartz. Le chalet s’accompagne
aussi de 50 000$, un montant qui est réservé pour les rénovations et l’entretien
du chalet.
C’est tout comme si un rat venait de passer
sous les chaises : les commentaires fusent de toutes parts. Me Rubenstein
s’arrête tout net et balaie la salle du regard. Il réalise que plusieurs ont
besoin d’évacuer de la vapeur et qu’il doit laisser le temps à l’assemblée de
se calmer. Les avocats discutent entre eux pendant quelques instants. Peu à
peu, le silence revient.
Me Rubenstein – Toutes les dépenses prévues
au chalet devront être approuvées par notre cabinet. Il faudra, par la suite,
fournir la documentation s’y rapportant. Le chalet ne pourra être vendu, mais
pourra être donné à un membre de la famille qui respectera les mêmes conditions
que la bénéficiaire actuelle.
Je vous demanderais, par ailleurs, de
réserver vos questions et vos commentaires après la lecture complète du
testament. Je comprends votre empressement et vos interrogations.
Pour le deuxième item, je passe la parole à
Me Brubeck qui s’est chargé d’évaluer les actions détenues par les Schwartz.
Me Brubeck – En accord avec la volonté des
Schwartz, une partie de leurs actions sera vendue dont les recettes seront
remises à l’école. Comme vous le verrez dans le testament, ces investissements
qui devront être converties ont été énumérés par le couple. Il nous faudra plus
de temps pour préciser leur valeur exacte, mais je puis vous assurer qu’elle se
situera entre 5 à 6 millions $. Ce montant devra servir à construire un
ajout à l’école qui sera consacré à l’enseignement des sciences.
Le tonnerre serait tombé dans un coin de la
salle et la réaction n’aurait pas été plus éclatante. En même temps, Olivia me
demande ce que je savais de cette fortune. Je sens qu’elle soupçonne que j’en
savais plus de la fortune des Schwartz que je le prétends. Même si j’avoue être
aussi étonné qu’elle, elle semble en douter. Je lui explique que je comprends
maintenant certaines choses que je ne pouvais m’expliquer auparavant. Les
morceaux du casse-tête tombent en place. Me Rubenstein coupe court aux
conversations en rappelant l’assemblée à l’ordre.
Me Brubeck – Le reste des actions restera
associé à la confiserie. C’est Me Rubenstein qui va élaborer sur ce dernier
item.
Me Rubenstein – Les Schwartz n’ont jamais
accepté de vendre l’entreprise avant leur décès. Comme vous le constaterez, ils
ne souhaitaient pas sa vente non plus après leur mort. Vu les circonstances, il
est futile de connaître la valeur marchande de l’entreprise. Les actions
restantes mentionnées par Me Brubeck qui seront attachées à Temptation
ont une valeur approchant les deux millions $. En plus de ces actions, il y a
un fonds de roulement qu’on évalue aisément en consultant la banque.
Nous estimons que l’ensemble de cet item du
testament, c’est-à-dire la confiserie et les actions, approche la valeur de
cinq millions $.
Lorsque je révise les anciens testaments,
je constate que leur choix d’héritier date de plusieurs années. Ils n’ont pas
changé d’idée en cours de route quant à l’héritier. Cependant, l’héritier ne
pourra vendre l’entreprise avant cinq années après en avoir pris possession. Si
l’héritier n’accepte pas ces conditions, la tâche nous incombera de trouver une
solution qui permettra à l’entreprise de continuer ses opérations, ce qui
signifierait de vendre l’entreprise à des intérêts étrangers.
L’héritier de Temptation est Ethan Ziegler.
Du coup, Karen se lève, bouillante de colère.
Hystérique et d’un air menaçant, elle jure qu’elle va contester le testament.
Elle est hors d’elle-même. Elle sort de la salle furieuse, sa famille sur ses
talons. Je baisse les yeux à son passage. Je ne veux pas de confrontation à
chaud. Elle s’arrête et sur un ton agressif me dit :
Karen – Si tu crois que j’ai tenu la
confiserie à bout de bras pendant que tu t’amusais, tu te trompes. Tu recevras
ma riposte comme une tonne de briques. Tu ne vas pas me soutirer Temptation
sous les pieds.
Je ne bronche pas. J’ai vécu des drames
similaires en cour. Curieusement, je ne suis pas inquiet outre mesure de cette
crise de nerfs. D’ailleurs, si elle n’avait pas réagi de cette façon, j’aurais
été déçu. Elle a le droit d’être furieuse.
Il y a aussi Olivia qui ne tient plus assise
sur sa chaise et qui me dévisage des yeux. Plus les gens s’énervent autour de
moi, plus je me calme. Me Rubenstein, visiblement mal à l’aise, reprend le
contrôle de la situation.
Me Rubenstein – Nous avons obtenu un mandat
du juge pour changer les serrures de porte de l’entreprise. Après la réunion,
ce travail sera fait sans délai.
S’il devait y avoir contestation du
testament à l’intérieur des limites prévues par la loi, le propriétaire devra
prendre les dispositions nécessaires pour défendre ses acquis.
Les personnes concernées recevront une
copie du testament des Schwartz d’ici quelques jours. S’il y a des questions,
nous sommes disposés à y répondre.
Un membre de la famille a demandé si
l’entreprise allait poursuivre ses activités régulières ou bien s’il fallait
s’attendre à une fermeture temporaire jusqu’à ce qu’un juge entende la plainte
de Karen. Sur ce, Me Rubenstein répond :
Me Rubenstein – C’est à M. Ziegler de
répondre à cette question.
Du coup, tout le monde se retourne vers moi.
Je suis dans mes petits souliers. Je reprends vite mes esprits. Je regarde
Olivia avant de me lever.
Moi – L’entreprise ouvrira ses portes
demain comme à l’habitude. La contestation du testament
n’empêche ou ne restreint d’aucune façon le fonctionnement de l’entreprise.
Me Rubenstein emboîte le pas en disant qu’il
mettait un terme à la rencontre. M. Stanley ne perd pas une seconde et se
dirige vers moi, suivi par d’autres qui tiennent à me dire qu’ils sont surtout
soulagés de savoir que la confiserie ne sera pas démantelée.
M. Stanley - Je suis heureux de vous avoir
comme voisin. Si vous êtes étonné du dénouement, pour ma part, je suis
stupéfait. Il est clair que les Schwartz ont reconnu la contribution des
écoliers au fil des années. Ce qui me surprend, c’est qu’ils n’ont pas fait ce
don pendant qu’ils étaient vivants. Ils ne seront pas là pour voir l’impact de
leur générosité.
Moi – Ils croyaient sûrement avoir encore
de nombreuses années devant eux.
Accompagné d’Olivia, je me dirige vers les
avocats qui ramassent leurs documents tout en discutant. Ils cachent mal leur
contrariété, même s’ils ont l’habitude des tiraillements que provoquent les
testaments.
Me Rubenstein – Nous avions prévu une forte
réaction de la part de Karen qui se voyait héritière de l’entreprise. C’est
compréhensible qu’elle veuille contester le testament. Par ailleurs, nous
sommes, vous le devinez, disposés à vous défendre, s’il y a lieu.
Moi – On dirait que les Schwartz avaient
prévu une telle réaction de sa part et c’est pour cette raison qu’ils lui ont
refilé le chalet.
Me Stapleton – C’est ce que nous assumons
aussi. Mais, Karen est coincée entre l’écorce et l’arbre. Elle va sûrement
alléguée qu’elle a contribué davantage que vous à l’entreprise. Vous pourriez
courir au-devant des coups en lui offrant une compensation ou une place
particulière dans l’entreprise, une place qu’elle occupe déjà d’ailleurs. Ses
compétences sont reconnues, selon nos informations. Vous auriez avantage à la
rencontrer pour entendre ses doléances. Évidemment, je vous recommande
d’attendre quelques jours avant de prendre contact avec elle.
Moi – D’abord, je vais attendre pour voir
si elle conteste le testament. Si tel est le cas, je prendrai les dispositions
qui s’imposent. Pour le moment, j’ai besoin de réfléchir. Il n’y a pas que
Karen qui est étonnée, moi aussi.
M. Stapleton – C’est un risque d’apporter
cette affaire devant les tribunaux, car un juge pourrait pencher en sa faveur
et reconnaître sa contribution significative à l’entreprise. N’oubliez surtout
pas qu’elle fait partie de la famille : sur ces points, elle a un avantage
sur vous. La partie n’est pas gagnée à l’avance, M. Ziegler. Je pourrais
sonder le terrain d’ici quelques jours et vous faire part du résultat de ma
démarche.
Moi – Je ne veux pas poser un geste
impulsif qui risque d’envenimer la situation. Je tiens à ce que la confiserie
soit ouverte demain. Quand comptez-vous me remettre les clés?
M. Rubenstein – Le serrurier vous les
remettra demain aux environs de 8 heures. Est-ce que ça vous convient? Sinon,
vous pouvez vous rendre chez Temptation sans délai puisque je vous remets un
trousseau pour les serrures actuelles. Nous allons lui demander de faire le
travail immédiatement. Je vous remettrai en début de semaine une copie du
testament et tous les autres documents qui vous reviennent. Dois-je ainsi
comprendre que vous avez l’intention de gérer l’entreprise?
Moi – Oui. Nous
partons sur le champ pour la confiserie. Je vous remercie de l’intérêt que vous
avez manifesté envers les Schwartz et l’entreprise.
En nous rendant à l’auto, je ne manque pas de
dire à Olivia qu’il faut voir à ce que Karen ne se rende pas à la confiserie
pour récupérer des documents qu’elle pourrait utiliser contre moi.
Olivia – De quels documents parles-tu ?
Moi – Je n’ai aucun document particulier en
tête. Il ne faut pas oublier que les Schwartz habitaient au deuxième étage du
magasin et que l’accès est libre en passant par le magasin.
Olivia – Comment peux-tu changer de profession
et de résidence du jour au lendemain, comme par magie ? Un jour, tu es avocat;
le lendemain, tu deviens un entrepreneur millionnaire. Es-tu conscient du
bouleversement que ce testament cause dans ta vie ? Il y a de quoi perdre la
tête. Tu n’arrivais pas ce matin à choisir laquelle de deux chemises porter,
mais tu fais un virage à 180 degrés dans ta vie sans hésiter. L’un de nous a
besoin de se pincer.
Moi – Je sais fort bien ce qui m’attend.
Voilà pourquoi cette nouvelle ne m’a pas bouleversé autant que toi.
Olivia – Ce qui est un rêve pour toi est un
cauchemar pour Karen. Je t’avoue d’emblée que la décision de Jacob et de Martha
me désoriente. Tu es absent depuis quelques années de l’entreprise. Tu es
familier avec le pétrole, j’en conviens. Pour les confiseries, c’est du passé.
Moi – Nous apprenons tous à monter un vélo
au cours de notre enfance. Par la suite, pendant des années, on s’en abstient.
Curieusement, lorsque l’occasion se présente, au premier coup de pédale, on
repart de plus belle. Cet apprentissage revient sans avoir été altéré. De même,
je n’ai rien oublié de la fabrication de confiseries. Voilà pourquoi je ne suis
pas bouleversé ou inquiété outre mesure.
Olivia – Te doutais-tu de l’intention des
Schwartz ?
Moi – Non, mais je n’en suis guère surpris.
Je comprends maintenant pourquoi ils ont agi de la sorte envers moi pendant
toutes ces années. Subitement, je lis entre les lignes.
Épisode 6 – Katheryn, I’ve got a problem!
L’entrée de la confiserie est tapissée de
fleurs, de cartes, de messages et d’animaux de peluche déposés par les
écoliers. Nous prenons le temps de lire les messages, plusieurs messages.
Malgré leur désolation, ces jeunes ont déjà une conception de la mort. Ils ont
des croyances personnelles, mais pas institutionnalisées comme celles des
adultes. Ils interprètent la mort comme une sorte d’extension de la vie, le
dernier chapitre d’un livre. C’est ce que je déduis de leurs messages.
Olivia – Que comptes-tu faire de tout ça ?
Moi – Je pense tout laisser sur place
jusqu’à lundi ou mardi. Je vais demander aux employés de monter un présentoir à
l’intérieur, surtout pour étaler les cartes et les messages. Ça me fait tout
drôle de penser qu’ils connaissaient Jacob et Martha aussi bien que moi.
Une fois à l’intérieur, nous faisons glisser
la discussion sur des idées de rénovation et de réaménagement. Le magasin a
besoin d’une cure de modernisation. Par contre, la clientèle est habituée et
attachée à cette ambiance d’ancien magasin général avec les planchers de bois
qui craquent. Jacob n’est jamais intervenu dans l’aménagement du magasin, car
Martha l’avait aménagé pour que ça lui rappelle celui de sa famille en
Allemagne. De fait, l’intérieur du magasin détonne avec les magasins américains
modernes. En franchissant le seuil de porte, on entre, pour ainsi dire, dans
une confiserie européenne.
Moi – Avant d’opérer des changements
majeurs, il faudra analyser ce que les clients aiment de ce genre de magasin.
La clientèle ne semble pas se lasser du décor.
Olivia – C’est un magasin qui fait rêver.
Moi – Que veux-tu dire?
Olivia – L’ambiance et la décoration nous
transportent ailleurs, dans un autre pays, à une autre époque. Tout est
différent ici. Les bonbons sont exposés comme des bijoux dans une bijouterie.
Ailleurs, les chocolats sont enfermés dans des boîtes ou dans des enveloppes de
plastique : l’emballage est attrayant, mais il n’attise pas la curiosité.
Ici, on a envie de toucher, de goûter. L’emballage agit comme une
barrière : personne n’a envie de toucher un emballage.
Moi – J’aime la distinction que tu fais
entre ces deux concepts. Je me demande si Martha pensait de cette façon
lorsqu’elle voyait à la présentation de ses produits.
Olivia – Martha n’a pas seulement raffiné
ses recettes au fil du temps : elle a découvert petit à petit ce qui
rendait ses friandises irrésistibles. Temptation est un magasin tout à fait
différent des autres. Je ne comprends pas que nous soyons tous des immigrants
d’Europe, mais que bien peu de choses en Amérique nous rappellent ces vieux
pays.
Moi – Ton observation est intéressante,
Olivia. On dirait que, une fois en Amérique, les immigrants ont tout simplifié.
Ces concepts européens en confiserie ont été dénudés au profit de méthodes
axées sur la production de masse qui rapporte davantage de profits. La quantité
a remplacé la qualité.
Olivia - As-tu déjà remarqué que la plupart
des chocolats ont le même goût, un goût qui n’a rien à voir avec ceux de Martha
?
Moi – Martha faisait de la magie, en fait.
J’aimerais me rendre en Allemagne visiter de ces confiseries qui ont
conservé le cachet d’antan. Je parie que ce magasin ressemble à ceux qu’on
retrouve en Allemagne. Parfois, des employées du magasin changeait la présentation
des produits à l’insu de Martha. Personne ne semblait comprendre pourquoi
Martha préférait une façon de faire plutôt qu’une autre. J’ai déjà vu Martha
être furieuse contre une employée parce qu’elle avait modifié un présentoir. Je
crois que Martha tenait à une décoration qui lui rappelait celle de sa
famille.
Olivia – Est-ce que Martha écrivait ses
recettes ?
Moi – Bien sûr. Je me souviens qu’elles les
rangeaient dans son bureau à l’étage. Justement, viens visiter leur appartement
au deuxième étage.
Olivia – Il y a belle lurette que je ne
suis pas montée là-haut. Ma dernière visite date du temps où maman était
vivante.
Comme on s’apprête à mettre le pied sur la
première marche, la cloche d’entrée sonne. En me rendant à la porte, je vois
qu’il s’agit du serrurier. En entrant, il ne me parle pas de serrures, mais
plutôt de sa fille qui fréquente l’école et qui connaissait bien les Schwartz.
Je suis bouche bée devant ce qu’il raconte : il en a long à dire. D’un
trait, il me raconte toutes les rumeurs qui circulent au sujet de l’accident et
de l’avenir de l’entreprise. Les nouvelles vont plus vite que le vent.
Je finis par couper court à sa litanie de
rumeurs et par l’inviter à se mettre au travail. Il m’accompagne dans l’atelier
pour faire l’inventaire de toutes les serrures à changer, même celle du bureau
de Karen. Comme un loup, je délimite mon territoire.
En retournant dans le magasin, je retrouve
Olivia assise dans l’escalier grignotant ses gâteries préférées.
Moi – Tu es passée vite au dessert. Il
faudra commander un souper de l’extérieur. Le serrurier en aura pour quelques
heures. Il a demandé à l’un de ses employés de venir l’aider.
Olivia – Justement, il y a un nouveau
restaurant vietnamien tout près.
En arrivant dans l’appartement, nous réagissons
de la même façon. Nous sommes figés, immobiles, silencieux. Seuls nos yeux
bougent, rasent les murs. Rien n’a vraiment changé depuis ma dernière visite.
J’avance à petits pas dans la cuisine. Mon regard s’arrête sur une note laissée
sur la table. Olivia me rejoint. La note adressée à Karen dit simplement
ceci :
« Karen. Nous ne serons pas de retour avant
mardi. Martha. »
Martha a laissé cette note avant de partir
pour le chalet. Nous passons en revue chacune des pièces, l’une après l’autre.
Olivia – As-tu l’intention de demeurer ici
? Ce n’est pas le magasin que tu dois rénover, mais l’appartement.
Moi – Je vais entasser dans le bureau ce
que je tiens à examiner avant de décider de leur sort. Le reste, il faudra s’en
débarrasser. Je vais d’abord inviter la famille de Jacob à emporter de tout ce
qu’ils veulent. Je suis certain que Mabel se fera un plaisir de répartir dans
la famille ces souvenirs et ces meubles. Elle saura sûrement ce que la famille
aimerait conserver. Je tiens surtout à sécuriser et à conserver les documents
que je scruterai au fil du temps, une tâche qui sera longue et
fastidieuse. Je me console en disant qu’il n’y a pas de grenier.
Nous entrons dans la pièce du fond où sont
entreposées des boîtes bien étiquetées. Jacob était méticuleux. Il pouvait
retrouver un vieux dossier en moins de deux. Cette pièce servait de grenier,
d’espace de rangement.
Olivia – Je constate que la plupart des
documents sont en langue allemande.
Moi – Ça ne pose pas de problème. Je suis
assez familier avec la langue allemande.
Olivia – Avant de toucher à quoi que ce
soit, il vaut mieux attendre pour savoir si Karen va contester le testament.
Moi – Tu as raison. Je ne peux pas agir
comme si cette possibilité n’existait pas.
Olivia – Avant de consulter une décoratrice,
tu devrais t’assurer des services d’un avocat. Me Rubenstein connaît bien le
dossier. Il me semble être un choix logique et incontournable.
Moi – Par les commentaires qu’ils ont faits
après la rencontre, j’en déduis que leur solution est de ménager le chou et la
chèvre. L’un des avocats a déjà un parti pris pour Karen. Ils ne peuvent
défendre le diable et le bon Dieu en même temps.
Olivia – Il y a d’autres avocats
disponibles.
Moi – Je songe plutôt à téléphoner à
Katheryn.
Olivia – Et qui est Katheryn ?
Moi – C’est une avocate de notre bureau.
Elle est coriace.
Olivia – Comment une avocate du Texas
peut-elle défendre une cause à New York ? Il y a des avocats coriaces à New
York aussi.
Moi – Je n’ai pas dit que j’allais
l’embaucher. Je veux juste lui demander conseil, la consulter.
Olivia – Est-ce qu’elle sait que tu ne
retourneras pas travailler à Houston ?
Moi – Ce serait l’occasion de lui apprendre
? Mais, je dois communiquer avec le directeur du cabinet, M. Marshall, avant
Katheryn. Je ne voudrais pas qu’il apprenne cette nouvelle d’une employée.
Olivia – Pendant le temps que tu leur
téléphoneras, je vais me rendre au resto vietnamien et revenir avec le
souper.
Je téléphone à M. Marshall qui est étonné de
la nouvelle. Il comprend difficilement que je puisse passer d’un cabinet
d’avocats à une confiserie. Il m’offre d’y revenir si je change d’idée en cours
de route. Je lui promets de me rendre à Houston dès que possible afin
d’officialiser ma démission.
Je raccroche et je rejoins Katheryn. Je prends
le temps de lui relater les derniers événements. Comme d’habitude, elle écoute,
au point que je dois lui demander à un moment donné si elle est toujours en
ligne. Comme je m’y attendais, ses commentaires me prennent au dépourvu.
Katheryn – Il y a quelques jours, j’ai cru
comprendre qu’il s’agissait d’une boutique de friandises. Le temps d’un clin
d’œil et l’histoire à changé du tout au tout. Tu as hérité d’une confiserie,
d’une usine et d’une tirelire remplie à craquer. Tu passes du statut d’avocat à
celui d’un entrepreneur millionnaire. Et comme si ce n’était pas assez, tu
risques de perdre tout ça au terme d’une chamaille de famille. Jusque-là ça va.
Là où le bât blesse, c’est que tu demandes à une avocate spécialisée dans
l’industrie pétrolière de s’immiscer dans un litige d’héritage concernant une
confiserie. Je ne nie pas que ton problème soit réel. Mais, je ne comprends pas
pourquoi tu me consultes. Les avocats sont légion à New York. Veux-tu que je
t’envoie le bottin téléphonique de New York ? Je ne connais rien à la
confiserie. Pourquoi ne pas t’entendre à l’amiable avec Karen ? Cette
affaire-là risque de traîner en longueur. D’ailleurs, que sais-tu de la
production de jujubes et de chocolats ?
Moi – Ce n’est pas une confiserie comme les
autres.
Katheryn – Une confiserie, c’est une
confiserie, Ethan.
Moi – Non, tu ne comprends pas, Katheryn.
La confiserie des Schwartz n’a rien de commun avec ce que tu connais. Je tiens
à ce que tu saches que je n’ai pas l’intention de m’en départir. J’ai passé la
majorité de ma vie ici et j’ai l’impression de bien connaître cette industrie.
J’aimerais au moins t’expliquer les tenants et aboutissants de la situation.
C’est plus complexe que tu le crois.
Katheryn – Prévois-tu venir à Houston dans
les jours qui viennent ?
Moi – À vrai dire, il me semble qu’il est
préférable que tu visites les lieux.
Katheryn – Tu vois bien, Ethan, que ce
n’est pas pratique d’embaucher une avocate du Texas pour défendre une cause à
New York. Ça risque de te coûter un bras. Je vais en discuter avec M.
Marshall : j’ai besoin de sa permission.
Moi – Je lui en ai déjà parlé et il est
d’accord avec l’idée.
Katheryn – Je vais perdre un temps fou à
voyager. Puisque c’est vendredi demain, je vais en profiter. J’ai des clients à
rencontrer dès lundi. Donc, je vais prendre l’avion tôt demain. Je vais me
rendre sur place. Je ne te promets rien. Ça me permettra du coup de vérifier si
tu fais de la fièvre. Il y a longtemps qu’on m’a raconté un tel conte de
fée : le tien est surprenant. Tu connais nos tarifs. Je ne vais pas à New
York faire du bénévolat pour un collègue. Je ne veux pas te brusquer, mais tu
dois comprendre que je suis loin de prendre cette histoire au sérieux.
Moi – Je te comprends. J’irai te chercher à
l’aéroport.
Je descends vérifier le travail du serrurier.
Peu après, Olivia revient du resto. En remontant à l’appartement, j’explique à
Olivia que Katheryn arrivera demain et qu’elle veut se rendre compte de l’état
des lieux avant de prendre une décision.
Olivia – Une décision par rapport à quoi ?
Moi – Je veux savoir si elle est prête à
prendre en main ce dossier, du moins à me conseiller. Si Karen conteste
le testament, je saurai à quoi m’en tenir.
Olivia – Je me demande ce qui se serait
passé si j’étais arrivé 30 minutes plus tard. Je m’absente quelques minutes et
voilà : une avocate de Houston va venir nous régler tout ça. Je trouve que
tu es vite en affaire. Ce n’est pas dans tes habitudes. Tu as déjà trouvé une
avocate pour te défendre dans une cause qui n’est encore qu’un nuage à l’horizon.
Moi – Je ne veux pas être pris au dépourvu.
D’ailleurs, si Karen ne se présente pas au travail lundi, je lui téléphonerai
pour connaître ses projets. J’aurai besoin de ton auto, demain. Katheryn
arrivera en fin de matinée.
Olivia – Jusqu’à ce que cette affaire soit
résolue, tu resteras chez-moi. Ça me permettra de te tenir les deux pieds sur
terre. À vrai dire, je préfère suivre cette affaire de près. Je ne veux pas
crever d’anxiété. Il ne faut pas prendre panique et poser des gestes
impardonnables. Je trouve qu’inviter une avocate du Texas, ça frôle la panique.
Si les situations stressantes sont excitantes pour toi, dans mon cas, elles me
rendent folle. En plus d’accueillir Katheryn à l’aéroport, tu devras être ici
demain matin à l’ouverture du magasin. Et lundi, tu rencontreras les employés
de l’atelier. Pour le reste, vas-y en douce.
Moi – J’ai déjà fait mon deuil de Karen.
Personne n’est irremplaçable. J’ai l’intention de la remplacer par une
nutritionniste. Je vais aussi préparer un plan d’affaire pour montrer au juge
non pas ce que j’ai fait pour l’entreprise, mais ce que j’entends en faire. Je
prévois que Karen se rendra en cour pour pleurer sur l’épaule du juge. Mais,
auparavant, je dois convaincre Katheryn que ma cause est valable. Je veux
t’avertir à l’avance qu’elle aime le rôle d’avocate du diable et qu’elle n’a
pas la langue dans sa poche.
Olivia - Je ne comprends vraiment pas
pourquoi tu ne fais pas plutôt confiance à un avocat des environs. J’en suis à
me demander si nous avons au moins une chose en commun, toi et moi. Pour un
rien, tu t’énerves, mais pour une situation bouleversante, tu affiches un calme
déconcertant.
Le lendemain, Olivia et moi arrivons tôt au
magasin. Les employées arrivent l’une après l’autre. Je connais la plupart
d’entre elles. Je suis étonné de leur réaction : elles sont soulagées,
c’est tout. J’évite de revenir sur les événements des derniers jours. C’est
certain, tout le monde est déjà bien renseigné quant au testament. Je ne veux
surtout pas aborder le sujet tant que je n’aurai pas de nouvelles de Karen. Je
tiens encore moins à interroger les employées afin d’en savoir davantage sur
les intentions de Karen
Épisode 7 – La contre-attaque s’organise
Olivia reste à la confiserie pendant que je me
rends à l’aéroport. J’ai bien fait de partir à l’avance. Il me faut faire un
détour pour m’y rendre. La route est fermée à cause d’un accident. J’arrive
juste à temps pour accueillir Katheryn.
Je suis surpris. J’ai l’habitude de la voir en
tenue de bureau. Elle porte toujours un tailleur pour femmes. Le fait de
travailler dans un cabinet où les hommes sont en majorité l’incite sûrement à
ne pas porter un accoutrement décontracté. Mais, aujourd’hui, j’ai peine à la
reconnaître parmi les autres passagers.
Elle doit se rendre compte que je la regarde
d’un œil différent.
Katheryn – Quelque chose ne va pas avec ma
tenue, Ethan ?
Moi – Ce n’est pas ta tenue habituelle. Tu
portes toujours un tailleur. Sans ta tresse française, je ne t’aurais pas
reconnue.
Katheryn – Je ne suis peut-être pas la
femme que tu t’imagines. Peu importe ma tenue, il y a du travail qui nous
attend. Aurais-tu l’obligeance d’aller cueillir ma valise, lorsque tu auras
fini de me déshabiller des yeux ?
Moi – Je ne te déshabille pas des yeux.
J’essaie simplement de m’habituer.
Katheryn – Tu en mets du temps à acquérir
une habitude. Ça fait des mois que tu me déshabilles des yeux au bureau. Va
chercher ma valise et allons visiter la maison en pain de sucre d’Hansel &
Grethel. Je m’excuse : je ne voulais pas t’offenser. J’ai peine à croire
que j’ai fait ce trajet pour visiter une confiserie. Tu aurais pu m’envoyer des
photos, ce qui t’aurait évité des dépenses inutiles. J’espère que j’aurai du
temps pour magasiner. Ce serait l’occasion de renouveler ma garde-robe.
Moi – Attends de voir le magasin avant de
me donner ton opinion.
Dès qu’elle a bouclé sa ceinture dans l’auto,
elle me bombarde de questions. Elle veut tout savoir à propos de Temptation et
de Karen surtout. Elle veut comprendre ce qui la motiverait à contester le
testament. Je réponds tant bien que mal à ses questions. Comme j’étais absent
de l’entreprise ces dernières années, bien des aspects m’échappent.
En arrivant chez Temptation, elle cesse de
poser des questions. Elle sort de l’auto, les yeux rivés sur le bâtiment et se
dirige vers l’entrée. Visiblement, elle est anxieuse de voir l’intérieur.
Lorsque nous entrons, elle ne fait que quelques pas avant de s’arrêter
subitement. Je reste là, derrière elle en espérant qu’elle continue d’avancer.
Rien à faire, elle reste immobile. Une employée vient à sa rencontre et lui
adresse la parole. Katheryn ne semble pas l’écouter : elle regarde
partout. Je vois, par l’expression sur le visage de l’employée, que quelque
chose ne va pas. Et tout à coup, Katheryn se retourne vers moi. Je crois
d’abord que je recevrai une rafale d’injures de sa part.
Katheryn – C’est incroyable! Ça ne
ressemble en rien à ce que tu m’as décrit. Ce n’est pas un magasin : c’est
un paradis de délices! On se croirait au Pays des Merveilles, Il ne manque plus
qu’Alice.
Elle n’avait pas fini sa phrase qu’Olivia qui
venait à sa rencontre lui a répondu :
Olivia – C’est moi Alice. C’est juste que
ma robe est chez le couturier. Comme tu le constates, Ethan n’a pas vraiment de
talent pour décrire une confiserie. Il n’en a pas non plus pour décrire une
avocate texane : il t’a décrite comme une « avocate du diable », ce qui ne
semble pas être le cas. L’ambiance du magasin est envoûtante, n’est-ce pas ?
Attends de goûter à ces friandises aux saveurs célestes. En vérité, les gens
ici font de la magie : ils ne viennent pas du Ciel, mais on le croirait.
Katheryn – Tu t’appelles Alice ?
Olivia – Non, non, je blaguais. Je suis
Olivia, la sœur d’Ethan.
Katheryn – Moi aussi, je blaguais. Je me
doutais que tu étais Olivia.
Olivia – Je ne connais pas le magasin
autant qu’Ethan, mais laisse-moi te servir de guide.
Comme si je n’existais plus, les deux
explorent le magasin, entourées de quelques employées qui les talonnent et qui
cherchent à répondre à toutes les questions de Katheryn. Elle pige des
friandises ici et là. Je l’entends s’exclamer, ce qui entraîne des rires des
autres. J’en profite pour monter son porte-documents à l’appartement. Je redescends.
Ensuite, j’ouvre la porte de l’atelier et je me prépare à son arrivée. Ça me
permet de vérifier les serrures. J’entre dans le bureau de Karen. Elle a des
effets personnels. Je ne dérange rien. Avec l’arrivée de Katheryn, je réalise
que la contestation de Karen est incontournable et sérieuse.
Je suis soulagée de la réaction de Katheryn,
je respire un peu mieux. Je craignais qu’elle ne retourne sur les talons en
traversant le seuil de porte. Mais, rien n’est gagné : ce n’est pas une
séance de dégustation qui va faire une différence dans cette affaire qui
pourrait m’opposer à Karen. Elle peut se montrer intéressée, mais conclure que
ce n’est pas du tout sa bouchée de pain et qu’il vaut mieux que j’embauche un
avocat spécialisé dans ce domaine. Comme Katheryn et Olivia mettent du temps à
se présenter à l’atelier, je retourne au magasin. J’arrête à mi-chemin.
Katheryn est entourée de toutes les employées qui se consultent entre elles en
même temps qu’ils s’adressent à elle. Je ne saisis pas ce dont elles discutent.
Je décide de ne pas intervenir, car je finirai bien par le savoir. Je suis
convaincu que Katheryn leur pose des questions concernant Karen.
Il faut admettre que Katheryn a une prestance.
Elle est grande, des cheveux noirs charbon, un visage aux traits prononcés, un
regard perçant qui déconcerte, déstabilise. Rien ne la définit mieux que sa
posture lorsqu’elle écoute : on sent qu’elle analyse chaque mot. Ses
questions sont pertinentes, brûlantes. Elle a horreur du banal et de parler de
la météo. Comme de nombreuses Américaines, elle raffole du football. Mais, son
sport préféré, c’est la grande descente, une discipline du ski alpin. Pourtant,
elle n’est jamais montée sur une paire de skis.
Je rebrousse chemin et je retourne à
l’atelier. Comme des clients sont entrés, Katheryn et Olivia se sont libérées
et passent finalement à l’atelier. Katheryn ne porte que des talons hauts. On
l’entend à distance. Je crois que le claquement de ses souliers lui donne une
assurance. On sent la détermination dans sa démarche. Je fais mine de rien.
J’attends qu’elles soient tout près de moi. En me retournant, Katheryn me
dit :
Katheryn – Avons-nous droit à une visite du
propriétaire ?
Je ne perds pas de temps à lui expliquer
comment sont fabriquées les confiseries à chacune des stations de production.
Lorsque je lui mentionne que la majorité des friandises ne renferme pas de
sucre, elle réagit vivement. Elle veut savoir quel ingrédient le remplace et
comment ces saveurs sont obtenues. En lui expliquant le procédé de fabrication,
je vois que quelque chose lui trotte dans la tête. Je n’insiste pas sous
prétexte qu’il s’agit de sa première expérience dans une confiserie de ce
genre. Je continue la visite.
Katheryn – Est-ce que l’atelier est
toujours propre comme aujourd’hui ? Tout brille ici.
Moi – Tu peux arriver à l’improviste à
toute heure du jour et tu constateras que ça brille partout. Avant la fin de la
journée, chaque employé nettoie ses instruments. Nous avons une salle réservée
pour les tâches qui permettent de mélanger des substances légères qu’on dit
superficielles. Plusieurs de ces ingrédients sont plus fins que de la farine
régulière. Ce n’est pas parce que nous craignons les inspecteurs de la santé.
Nous le faisons parce que c’est une valeur primordiale pour l’entreprise.
Martha disait qu’un employé malpropre ne peut pas fabriquer des bonbons
raffinés. Aussi, la gestion quotidienne de la propreté confère aux employés une
discipline. Il y a des employés qui n’ont pas fait vieux os parce qu’ils n’ont
pas pris au sérieux le premier avertissement de Martha. Il n’y avait pas de
demi-mesure avec Martha.
Il y a une recette pour chaque friandise.
Sur papier, la recette semble simple d’application. Pourtant, ce n’est qu’avec
l’expérience qu’on peut la reproduire avec la même qualité. Autant dire que la
qualité dépend de l’expertise des employés et non des ingrédients ou des
machines. Par exemple, il y a un ordre à suivre pour introduire chaque
ingrédient. Chaque confiserie est le résultat d’un enchaînement de réactions
chimiques. Martha disait qu’il faut savoir faire des confitures avec la
consistance idéale avant de fabriquer des confiseries. La difficulté avec les
confiseries artisanales, c’est d’obtenir toujours le même résultat.
Katheryn – Est-ce que ça signifie qu’il
n’est pas possible, pour vos friandises, de passer de l’atelier artisanal à la
mécanisation ?
Moi – Rien n’est impossible, mais Martha
préférait une production restreinte et artisanale. Plusieurs des employés ont
acquis une expertise exceptionnelle. Ils ont développé des sensibilités
particulières. Ils savent, par exemple, lorsque la pâte est juste de la bonne
densité : toi et moi sommes incapables de sentir ces différences.
Katheryn – Donc, pour augmenter les ventes,
il faut augmenter le nombre de confiseurs.
Moi – C’était l’équation de Martha. Tu
sembles perplexe.
Katheryn – Karen voulait modifier les
méthodes de production et se tourner vers la mécanisation, n’est-ce pas ? Du
moins, c’est ce que les employées du magasin m’ont dit.
Moi – Oui. Voilà pourquoi Karen et Martha
avaient parfois de vives discussions.
Katheryn – Si Karen décide de contester le
testament, j’aimerais démontrer que la mécanisation dénaturerait ces friandises
célestes. C’est un procédé unique basé sur le développement d’habiletés chez
des employés. Autrement dit, l’entreprise permet aux employés de se spécialiser
au fil du temps. Ce ne sont pas des robots. Est-ce exagéré de prétendre que
l’entreprise est une sorte d’école de formation ? Avec des arguments comme
celui-là, je devrais être capable de faire pleurer le juge. Mais, j’ai besoin
d’autres arguments pour renforcer mon argumentation. J’entends la tailler en
pièces cette Karen.
Olivia – OUF! Là, je viens de comprendre ce
qu’est une avocate du diable. J’aurais dû te connaître lors de mon divorce.
Katheryn – Je reviendrai prendre en note
les témoignages des employés. Je soupçonne que, dans ce type d’industrie, il y
a plus en jeu qu’un salaire accroché à un emploi. Les employés s’identifient à
leur emploi parce qu’ils ont développé un sentiment de fierté et
d’accomplissement qui ne peut s’acquérir sur une chaîne de montage. Je
m’attends de montrer Karen comme la championne de la mécanisation, celle qui
réduirait le métier de maître confiseur à celui d’opérateur de malaxeur. Je
vais voir à lui fournir la corde avec laquelle elle va se pendre.
Moi – Crois-tu qu’il soit nécessaire de la
faire voir sous cet angle. Je ne crois pas qu’il faille l’acculer au mur ou la
dénigrer.
Katheryn – J’en aurai plein les bras de me
battre contre Karen. Je n’ai pas besoin que tu luttes à ses côtés contre moi.
L’avocat de Karen ira jusqu’à te ridiculiser pour gagner sa cause. Il faudra
démontrer que ta contribution à l’entreprise est au moins équivalente à la
sienne. Je me moque de ta relation avec Karen. Tu ne m’embauches pas pour
développer une entente à l’amiable entre Karen et toi.
Olivia – Karen a été payée pour ses
services, mais pas Ethan. Les employeurs ne donnent pas leur entreprise aux
employés parce qu’ils ont contribué à son essor. Ce n’est pas une pratique
commerciale.
Katheryn – Il faut savoir pourquoi Martha
croyait, advenant son décès, que l’entreprise survivrait mieux avec Ethan
plutôt qu’avec Karen. Il me faudra donc l’histoire de ce couple et l’histoire
de l’entreprise. Il ne faut pas oublier de scruter le testament.
Moi – Les Schwartz, d’après Me Rubenstein,
ont écrit un testament, il y a longtemps, testament qu’ils ont modifié en cours
de route à maintes reprises. Il me téléphonera au début de la semaine prochaine
lorsque aura amassé tous les documents.
Olivia – En comparant les diverses
versions, nous en apprendrons peut-être sur leurs intentions.
Katheryn – Tu dois, Ethan, calculer le
temps que tu as passé ici et le genre de tâches que tu faisais. Il y a une
différence entre un travail de concierge et un travail de gestion d’entreprise.
Je puis t’assurer que Karen va peser de tout son poids sur les moindres gestes
qu’elle a posés pour améliorer le sort de l’entreprise. Je suis convaincu que
son avocat va s'évertuer à démontrer qu’elle a contribué davantage que toi à
l’entreprise.
Nous tenons cette conversation en montant à
l’appartement. Katheryn croit elle aussi qu’il vaut mieux ne rien déranger
avant que nous soyons certains qu’il n’y aura pas de contestation. Et si Karen
décide de contester le testament, il faudra attendre le jugement final.
D’ailleurs, nous aurons besoin de tout le temps disponible pour préparer notre
riposte. D’ici là, je vais éviter de créer des remous et tout faire pour
conserver intacte la routine des employés.
Katheryn – Et si on allait au resto.
Je repartirai pour Houston, demain matin. Je compte revenir en fin de
semaine prochaine si Karen conteste le testament d’ici là. J’ai besoin de
prendre du recul et de définir les jalons de ma stratégie. Bien sûr, il faudra
s’ajuster aux motifs de sa contestation. Je suis convaincue qu’elle plaidera
une injustice à son égard. Elle martèlera aussi le fait qu’elle a des
compétences supérieures aux tiennes. Je crois que, dans ce domaine, elle a une
longueur d’avance sur toi, Ethan.
Olivia – Il y a un excellent resto à
l’hôtel où tu vas demeurer cette nuit, Katheryn. Il est moins achalandé que les
autres, mais la cuisine te plaira.
Le lendemain matin, je conduis Katheryn à
l’aéroport. En route, elle me répète ce que je dois faire au cours de la
semaine pour qu’elle puisse étoffer le dossier. Nous assumons que Karen
contestera le testament: il vaut mieux se préparer à cette éventualité.
Katheryn ne veut rien entendre d’une négociation ou d’un compromis pour acheter
le silence de Karen.
J’ai surtout hâte de retourner à la confiserie
pour savoir si Karen est venue chercher ses effets personnels. J’en doute.
Katheryn – Si j’avais la clé de ton
appartement à Houston, je pourrais le surveiller pendant ton absence. En
revenant, la semaine prochaine, je pourrais te ramener des vêtements.
Moi – Ça ferait bien mon affaire. Je
communiquerai avec le propriétaire pour lui signifier que je quitterai bientôt.
Katheryn – Ne t’embête pas avec tes
meubles : je les vendrai à des collègues. Le transport de ton ameublement
d’Houston te coûterait plus cher que la valeur des meubles. Concentre-toi sur
tes affaires à New York. Quant à Houston, je m’en occupe.
Moi – Mon assiette est pleine! J’espère que
je n’aurai pas de mauvaises surprises avec les employés de l’atelier. Il se
peut que certains n’acceptent pas facilement ce changement dans la direction de
l’entreprise. De plus, il y a des employés de la famille de Karen qui
travaillent à l'atelier.
Katheryn – Je serai probablement de retour
vendredi au lieu de samedi. M. Marshall va comprendre que je ne peux monter ce
dossier à distance. D’ailleurs, il est habitué à ce que je me rende sur le
champ pour rencontrer les clients.
Moi – Je veux m’assurer avant que tu partes
que je peux compter sur toi.
Katheryn – Tu savais fort bien que je ne
refuserais pas. D’ici à ma prochaine visite, prends le temps de savoir pourquoi
tu veux que je te défende contre Karen. Tu peux me mentir, si ça t’amuse, mais,
tôt ou tard, tu devras cesser de jouer des jeux avec moi.
Moi – Je ne joue pas à des jeux. J’ai
confiance en toi, c’est tout.
Katheryn – Si tu continues ton discours,
ton nez va se rallonger, Ethan, comme dans le cas de Pinocchio.
Épisode 8 – Karen conteste le testament
En laissant Katheryn à l’aéroport, j’ai hâte
de revenir à la confiserie pour savoir si Karen est revenue afin de ramasser
ses effets personnels.
Dès que j’en chez Temptation, Gertrude
m’informe que Me Rubenstein a téléphoné et qu’il m’attend à son bureau. Je me
rends à l’atelier et je rencontre les employés. À ma surprise, tout le monde
est à l’œuvre comme si rien se s’était passé au cours des derniers jours.
Personne n’a vu Karen: elle n’a pas donné signe de vie. Je prends le temps de
converser avec quelques employés. Je les informe que je dois quitter, mais que
je reviendrai après mon rendez-vous.
Alors que je m’attendais à une pluie de
questions de leur part, je constate que personne ne semble inquiet, soucieux ou
mécontent. Tout le monde est triste, cependant. Je pars donc rencontrer Me
Rubenstein.
En pénétrant dans son bureau, il me demande si
je veux la mauvaise nouvelle avant la bonne. J’esquisse un sourire. Il comprend
que je veux en finir le plus vite avec la bonne nouvelle, car la mauvaise
monopolisera notre entretien.
Me Rubenstein – Vos documents sont prêts.
Vous avez deviné que la mauvaise nouvelle concerne Karen. Elle est venue
chercher le testament et le titre de propriété du chalet qui lui appartient
maintenant en propre. Elle n’a pas manqué de me dire qu’elle embaucherait un
avocat au cours de la journée en vue d’une contestation du testament.
Elle semble croire que Temptation est une
entreprise familiale et qu’elle doit rester dans la famille. Or, vous ne faîtes
pas partie de cette famille. C’est un argument qu’elle croit valable, mais je
doute qu’un juge ait la même opinion.
Moi – Je croyais qu’elle allèguerait plutôt
le fait qu’elle a contribué plus que moi au fonctionnement et à l’avancement de
l’entreprise.
Me Rubenstein – Pas du tout. Elle est
convaincue que Jacob l’a embauchée justement pour s’assurer que l’entreprise
reste dans la famille. Elle a développé des attentes qui me paraissent
justifiées. Les Schwartz n’avaient pas d’enfants. Quoi qu’il en soit, je suis
toujours disposé à vous représenter dans cette cause, si ça vous convient.
Moi – Je préfère faire appel à mon propre
cabinet du Texas. Mais, si les choses tournent en ma faveur, je réserverai vos
services par la suite, comme vous l’avez fait pour les Schwartz. Je souhaite
que cette chamaille n’affecte pas votre relation avec Temptation.
Me Rubenstein – Je comprends vos
préoccupations.
Moi – Vous avez mentionné à la lecture du
testament que vous possédiez les versions antécédentes.
Me Rubenstein – J’ai prévu votre question.
Je les ai incluses dans l’enveloppe. Karen n’a reçu que le plus récent
testament. Tenez-moi au courant de temps à autre du déroulement de cette
affaire. Il faut aussi vous attendre à ce que des journalistes attrapent au vol
votre litige, en plus du geste de générosité des Schwartz envers l’école. Je
parie qu’ils ne mettront pas de temps à sonner à votre porte. Je vous conseille
de repousser toutes les demandes d’entrevue après le jugement de la cour.
L’avocat de Karen va épier chacun de vos
gestes et chacune de vos paroles surtout. Ne parlez de cette affaire qu’avec
des gens de confiance. Karen a sûrement des amis dans l’entreprise qui ne
demandent pas mieux que de la tenir au parfum sur vos activités. Ne communiquez
pas avec elle. Si elle ne se présente pas au travail, ce que je prévois, ce
geste pourrait être perçu comme une incapacité de sa part à faire face à la
musique. Une fois qu’elle aura déposé sa requête, la Cour communiquera avec
vous et vous demandera de comparaître à une date précise. Ne faites rien qui
traduirait une panique de votre part. Maintenez une routine.
Bien que vous soyez avocat, vous avez pris
la bonne décision de faire appel à un autre avocat pour vous défendre. Un
chirurgien n’opère pas ses enfants.
Moi – Merci de vos conseils. Je vais tenir
ma langue.
Je retourne chez Temptation avec un sentiment
de confiance accru. J’ai l’habitude des procédures judiciaires et cette
rencontre m’a éclairé sur la stratégie que je dois adopter jusqu’à la tenue du
procès. La moindre erreur pourrait m’être coûteuse.
J’anticipe surtout de téléphoner à Katheryn,
ce soir, pour l’informer de l’argumentaire probable de Karen. Il faut éviter
d’attendre l’ennemi sur la gauche pour se faire surprendre sur la droite.
J’entre au magasin en même temps que des
clients. J’engage la conversation avec eux. L’une d’elles me reconnaît. Elle
est déjà bien informée des derniers événements, car un membre de sa famille
travaille à l’atelier. Son seul souci, c’est que l’entreprise ne ferme pas. Je la
rassure. Je continue d’aller à la rencontre d’autres clients, surtout des
écoliers qui sont nos clients les plus fidèles. Je dois leur expliquer qui je
suis, ce qui du coup suscite leur intérêt. Ils veulent en savoir davantage sur
l’ajout à leur école. Ils restent perplexes lorsque je leur dis que je n’ai
guère plus d’information qu’eux à ce sujet. Quelqu’un a répandu la rumeur que
l’entreprise va déménager, une rumeur que je me m'empresse de nier.
Je retourne à l’atelier et je visite chacune
des stations, ce qui dissipe mes inquiétudes. Les employés vaquent à leur
routine habituelle et personne ne fait allusion aux rumeurs qui circulent déjà.
Je m’attarde au travail de chacun d’eux, en leur avouant à quel point leur
expertise est essentielle pour la continuité de l’entreprise. Je sens qu’ils
s’attendent à ce que je me dépasse, que je sorte le meilleur de moi-même pour
que l’entreprise perdure. J’évite surtout de leur parler de mes projets
concernant l’usine, surtout qu’ils sont encore flous. Le départ des Schwartz
est trop frais pour lancer à tout vent des projets ou des changements qui les
insécuriseraient. Il importe avant tout de les apprivoiser, de les rassurer.
Martha pouvait se permettre d’émettre ses
opinions sur divers aspects de la production sans créer de remous chez le
personnel. J’entends procéder autrement. Je prévois plutôt les inciter à
émettre leur opinion sur des améliorations qu’ils souhaitent. Heureusement, les
employés ont appris à discuter librement avec Martha, même quand elle se montrait
solidement campée dans ses convictions. Tous le monde savait que Martha
finirait par avoir gain de cause. Elle connaissait tellement bien son métier
que, je crois, qu’elle ne faisait pas d’erreurs.
Toute méthode de gestion est efficace en
autant que tous y trouvent leur compte en bout de ligne, que le résultat soit
donnant-donnant. Le pire poison dans une entreprise, c’est l’injustice, le
sentiment de ne pas être considéré à sa juste valeur. Les bonis de fin d’année
ne réparent pas les fiertés écorchées tout au long de l’année. Martha se
faisait un plaisir de justifier ses décisions. C’était acceptable compte tenu
qu’elle était compétente. Je ne pourrai pas me permettre de monopoliser ainsi
le pouvoir de décision: ce serait perçu comme un abus de pouvoir de la part des
employés.
Épisode 9 – Changement de cap
Olivia se présente chez Temptation après son
travail. Elle vient me chercher, mais elle vient surtout prendre des nouvelles
de ma première journée. Elle cache mal son inquiétude. Je la rassure. Je
l’informe que Karen va sûrement demander une révision du testament. Elle est
étonnée que je ne suis pas inquiet outre mesure. Je lui explique en quoi
consistera sa stratégie. En verrouillant la porte derrière nous pour retourner
à la maison, elle me dit :
Olivia – J’ai une suggestion pour toi. Il y
a une mercerie tout près de chez-moi. Leurs spéciaux sont imbattables. Par
exemple, si tu achètes trois chemises, tu peux aussi acheter trois complets,
trois chandails, des souliers et des chaussettes à volonté. Deplus, tu seras
surpris de leur éventail de cravates. Et ce n’est tout. Tu recevras une carte
d’affaire pour le vendeur d’auto au bout de la rue.
Moi – J’ai déjà une auto à Houston et
Katheryn va me ramener des vêtements en fin de semaine prochaine.
Olivia - Katheryn m’a téléphoné. Elle a
trouvé un acheteur.
Moi – Elle va vendre ma voiture ?
Olivia – Oui. Elle a pris l’initiative
d’écarter une source de problème de ta vie. Tu as trop à faire ici pour perdre
ton temps à jongler avec des banalités.
Moi – Je ne l’ai pas embauchée pour gérer
mes affaires personnelles.
Olivia – Tu caches mal ton jeu, Ethan. Ce
n’était qu’un prétexte. N’essaie pas de me raconter que le plus grand des
plaisirs, c’est de se contenter de regarder une chose dont on a envie. Je ne
comprends pas pourquoi tu ne gères pas tes affaires personnelles comme tu le
fais au travail. Tu n’hésites pas à prendre des décisions déconcertantes au
travail, mais tu fais le pied de grue en amour. Tu m’as bien eu une fois de
plus. J’aurais dû me douter que cette Katheryn était un volcan. Ne me raconte
plus d’histoires. Ta façon de regarder cette
fille-là n’a rien d’habituel. Ça se voit à l’œil nu. Je comprends maintenant
pourquoi tu as perdu intérêt envers Maggie.
Moi – J’admets que Katheryn est
exceptionnelle.
Olivia – Je ne te blâme pas. Je veux
simplement que tu cesses d’être cachottier avec moi. Même les employées ont
constaté qu’il y a quelque chose entre vous deux qui dépasse la simple relation
d’affaire.
Moi – Je ne suis pas vraiment conscient que
j’ai plus de considération pour elle que pour une autre femme.
Olivia – J’essaie simplement de te faire
comprendre que tu as un bon œil pour les femmes racées, intelligentes, belles
et qui peuvent faire pleurer d’envie un lampadaire. Tu me raconteras ton
entretien avec Me Rubenstein en préparant un souper. Je suis passé à l’épicerie
avant de te rejoindre.
Le souper terminé, Olivia pose le téléphone
sur la table. Je comprends par son regard moqueur qu’elle veut que je téléphone
à Katheryn pour lui parler de ma rencontre avec Me Rubenstein. Je déduis aussi
que toute tentative de m’esquiver serait vaine. Je baisse donc pavillon et je
lui téléphone.
Moi – C’est Ethan.
Katheryn – Je ne m’attendais pas à un
téléphone de toi avant mercredi. Es-tu aux prises avec un autre noeud ?
Moi – J’ai rencontré Me Rubenstein. Il m’a
remis tous les documents que tu verras vendredi. Il m’a aussi informé de la
visite de Karen à son bureau. Selon lui, elle va effectivement contester le
testament. Ce qui est problématique, c’est qu’elle prétend que l’entreprise
doit rester dans la famille. Le fait que les Schwartz l’aient embauchée à la
gestion démontre que c’était leur intention, selon elle.
Katheryn – Ça tient du rêve. Son avocat va
sûrement l’entraîner vers une stratégie plus réaliste. Est-ce que d’autres
membres de la famille de Jacob travaillent à la confiserie?
Moi – Oui, une sœur et l’un de ses cousins.
Katheryn – Ça vient de plomber royalement
sa stratégie. Peut-tu m’indiquer la date du dernier testament ?
Moi – Olivia va le sortir de l’enveloppe et
va trouver cette date. Olivia m’a dit que tu voulais vendre mon auto ?
Katheryn – Je vais m’occuper de tes
affaires à Houston, de A à Z. Comme je connais bien mon alphabet, tu n’as pas à
t’inquiéter. L’une de mes copines avait besoin d’une
voiture d’occasion. Pour le reste, je m’en occupe aussi.
Moi – Olivia me dit que le dernier
testament remonte à deux ans et quelques mois.
Katheryn – Je ne connais pas un avocat
lucide qui va se présenter en cour pour défendre une petite fille frustrée.
Elle va rencontrer son Waterloo. Nous allons être ferrés jusqu’aux oreilles. Si
elle se rend en cour, son avocat va la convaincre d’un autre scénario. Karen est
naïve, mais son avocat ne l’est sûrement pas.
Olivia m’écrit une note pendant la
conversation qui se lit comme suit :
« Ce n’est pas l’avocat du diable : c’est
LE diable! »
Moi – Je suis d’avis à ce qu’on se prépare
à toutes les éventualités.
Katheryn – Il faut préciser, preuves à
l’appui, pourquoi les Schwartz te vouaient une telle confiance.
Moi – Je ne me suis maintes fois posé cette
question-là. Mais, qui de nous se demande chaque jour pourquoi le Soleil brille
? Même si nos vies dépendent de lui, on ne s’interroge pas sur existence. On ne
questionne pas ce qui est acquis. J’ai dû accepter une
situation de fait sans pouvoir vraiment l’expliquer.
Katheryn – Ta comparaison est boiteuse. Il
s’agit d’une décision qu’ils ont prise et qui aurait pu être différente. Parmi
un éventail d’options, ils ont choisi de te léguer l’entreprise alors que tu
étais absent de cette entreprise depuis quelques années. Il y a matière à
interrogation. Tu devras me convaincre, si tu
veux que je te défende. As-tu rencontré les employés ? Comment les choses se
sont-elles passées?
Moi – Mieux que je m’y attendais. Ils
étaient surtout inquiets que l’entreprise ferme. Je les ai rassurés.
Katheryn – Maintenant que tes employés sont
rassurés, prévoies-tu obtenir le même résultat avec ton avocate ? À bien y
penser, Ethan, ne réponds pas à cette question. Ton nez pourrait se rallonger
une fois de plus…
Moi – Je suis toujours honnête avec toi. Je
ne comprends pas ce que tu insinues.
Katheryn – C’est vrai. Mais tu ne me
montres qu’une petite partie de toi, comme un iceberg.
Moi – Vous, les femmes, avez des
préoccupations que je considère secondaires. Je me contente de faire face aux
problèmes qui se présentent et ça me suffit.
Katheryn – Et si je te dis que je ne
reviendrai pas à New York en fin de semaine, comment réagiras-tu ?
Moi – Je ne vois pas pourquoi je dois
répondre à cette question hypothétique, car je sais que tu reviendras vendredi.
Je t’attends.
Je raccroche.
Olivia – Comment peux-tu être aussi certain
qu’elle reviendra ?
Moi – Parce qu’elle sait que je veux la
revoir.
Olivia – Je crois que les hommes sont plus
complexes que les femmes. Vraiment, tu es aussi difficile à saisir qu’un
papillon.
Épisode 10 – Katheryn a un doute
Le vendredi suivant, en débarquant de l’avion,
Katheryn n’a qu’une idée en tête : passer l’appartement des Schwartz au
peigne fin. Nous allons donc directement à l’appartement.
J’ai apporté les documents que m’a remis Me
Rubenstein. Je ne suis pas très à l’aise avec cette fouille qu’elle entend
mener. Une fois dans le bureau de Martha, elle passe en revue tous les livres
et les documents de la bibliothèque. Elle s’attaque ensuite aux tiroirs du
bureau. Rien ne semble retenir son attention. Elle feuillette rapidement son
agenda; le repousse, puis le reprends aussitôt.
Katheryn – Martha tenait-elle toujours un
agenda ?
Moi – Je crois que oui.
Katheryn – Où sont rangés les autres ?
Moi – J’assume qu’ils se trouvent dans la
pièce à l’arrière où elle entreposait les documents.
Katheryn – Peux-tu les retrouver pendant
que je continue ma recherche dans le bureau ?
Pendant que je cherche, elle vient me
retrouver. Ensemble, nous vérifions le contenu de chacune des boîtes. Je
réalise que j’ai autant besoin qu’elle de savoir ce que contiennent ces boîtes.
Enfin, Katheryn trouve une boîte qui contient plusieurs agendas, d’anciens
agendas. Cependant, Katheryn n’est pas déçue. Au contraire.
Katheryn – Il en manque plusieurs, mais je
vais les apporter avec moi à Houston. Je veux les scruter à tête reposée. Elle
tenait de la correspondance avec des Allemandes, n’est-ce pas ?
Moi – Elle s’est rendue à quelques
occasions en Allemagne.
Katheryn - Est-ce que ces gens-là vivent
toujours ? Il y a des lettres qui datent de plusieurs années, mais d’autres
sont plutôt récentes. Es-tu certain qu’elle n’a pas de parenté en Allemagne ?
Moi – Ce sont ses amies rencontrées à
Auschwitz. Elle m’a parlé souvent d’elles. C’était sa famille, en définitive.
Katheryn – Elles ne savent donc pas qu’elle
est décédée.
Moi –Je pourrais examiner ces lettres et en
faire un tri. Mais, que cherches-tu, au juste ?
Katheryn – J’aimerais que tu prennes leur
adresse en note. Il y a une autre bibliothèque dans le salon. Allons voir.
J’indique à Katheryn qu’en ouvrant le panneau
de droite, elle trouvera les albums de photos. Pendant ce temps, je sors une
bouteille de vin. Les Schwartz n’en manquaient jamais. Jacob préférait le
schnaps, mais pas Martha qui préférait les vins français. Les photos lui permettent
de se faire une idée des Schwartz. Bon nombre de ces photos ont été prises au
chalet. La famille de Jacob lui donnait souvent des photos de tout genre,
incluant celles prises au chalet. Martha adorait les photos, mais n’en prenait
pas. Martha était une travailleuse. Elle se rendait au chalet pour se remettre
du travail, car elle travaillait dur. Jacob, quant à lui, savourait le temps
passé au chalet. Il se contentait d’entretenir les invités. Rarement, ils se
rendaient seuls au chalet. D’ailleurs, ce n’est pas l’espace qui manque. Le
chalet est doté de cinq chambres à coucher qui ont toutes une salle de bain
attenante. À lui seul, le salon peut asseoir près d’une cinquantaine de
personnes. C’est toujours étonnant d’arriver à cet endroit, loin dans la forêt,
et d’apercevoir cette immense construction sur le bord du lac. Le salon donne
sur le lac, tout comme la chambre des maîtres au deuxième. Dans un coin du
chalet, ils ont fait ériger une tour de trois étages qui fait le bonheur des
enfants.
Un jour, Jacob m’a dit qu’il n’osait pas
travailler au chalet. Dès qu’il mettait la main à quelque chose, Martha
finissait par le faire autrement. Il a décroché, même si Martha se plaignait
qu’elle devait tout faire. Lorsqu’elle tempêtait, il me regardait et ne manquait
jamais de me faire un clin d’œil. C’était pour confirmer ses dires.
Katheryn continue de feuilleter les albums et
à me poser diverses questions quant aux figurants et aux événements. Et tout à
coup, elle me demande mon âge.
Moi - Je suis né le 15 février 1950. Donc,
j’ai 28 ans.
En même temps que je réponds à sa question,
quelqu’un monte l’escalier. Je m’avance, croyant qu’il s’agit d’un employé.
C’est plutôt Olivia.
Olivia – J’ai fait vite avant que la
confiserie ne ferme. J’ai deviné que vous seriez en train de chercher un trésor
caché.
Moi – C’est plutôt Katheryn qui a besoin de
se faire un portrait de la famille. Je crois que les photos lui seront plus
utiles que les documents écrits.
Olivia – As-tu remis les testaments à
Katheryn ?
Katheryn – C’est vrai. J’ai oublié de les
regarder.
Pendant le temps que Katheryn sort les
testaments de l’enveloppe, je prépare un verre de vin à Olivia. Elle me parle
de sa journée et de ce qu’elle a entendu concernant le décès des Schwartz.
Olivia - Autant te dire que plusieurs
trouvent que c’est une injustice par rapport à Karen. Plusieurs s’attendaient à
ce qu’elle soit l’héritière.
Moi – Je n’ai pas l’intention de me sentir
coupable parce que ça ne fait pas son affaire.
Katheryn – J’ai le testament de 1952. Déjà,
tu figurais comme héritier à cette époque. Le savais-tu ?
Moi – Non. Qu’est-ce qui est indiqué dans
les autres testaments ?
Nous scrutons chacun des testaments. Il y en a
sept en tout. Dans chacun d’eux, je suis l’héritier. Dans aucun cas, je partage
l’héritage avec d’autres.
Katheryn – Regarde les photos de mariage de
Jacob et Martha. Ne vois-tu pas une ressemblance entre toi et Jacob ?
Je n’avais pas revu ces photos depuis belle
lurette. Je jette un coup d’œil du côté d’Olivia. Elle est estomaquée, et c’est
le moins que je puisse dire. Nous réalisons ce que sous-entend l’observation de
Katheryn. Le silence ne se contente pas de parler : il crie à tue-tête.
J’attends que Katheryn brise la glace. Ma tête va faire explosion. Je sens
plutôt sa main se poser sur la mienne. Je n’ose pas encore me tourner vers
elle.
Katheryn – Il y a un moyen pour savoir si
tu es le fils de Jacob. Vous comprenez qu’il faudra mettre cette hypothèse à
l’épreuve. Je devine que tu penses surtout au fait que ta mère a pu te mentir
sur l’identité de ton père.
Olivia – Curieusement, moi, ça me soulage.
Ça répond à plusieurs questions que je me posais quant à la relation d’Ethan
avec les Schwartz. Plus j’y pense, plus je comprends et plus ça fait du sens.
Ethan pourrait être le fils de Jacob.
Moi – Je vois que c’est une possibilité. Ça
me bouleverse.
Olivia – Tu devrais voir le bénéfice de
savoir, enfin, qui est ton père.
Katheryn – Votre mère a travaillé ici peu
après l’ouverture de la confiserie pour quitter un peu plus tard.
Moi – Elle s’est trouvé un emploi près de
notre résidence.
Katheryn – Une maison ou un appartement ?
Olivia – C’est la maison que j’habite
présentement. Je vois ce que tu veux établir. Les Schwartz auraient
acheté une maison à notre mère à condition qu’elle quitte l’entreprise.
Moi – Ma mère et Martha ont toujours été en
bons termes. On aurait dit qu’elles étaient des sœurs. Je crois que ton
hypothèse, Katheryn ne tient pas la route.
Katheryn – Avant d’inventer des fictions,
il faut trouver quelqu’un dans la famille qui a des informations à ce sujet. Ce
qui signifie qu’il faudra en parler et que ça débouchera sur d’autres rumeurs.
Moi – Si Jacob est mon père, ça signifie
que Karen n’a plus aucune raison de contester le testament.
Katheryn – Sa requête ne sera même pas acceptée.
Elle sera déboutée avant même de mettre le pied sur la première marche de
l’escalier du Palais de justice.
Moi – C’est louche cette affaire-là. Je me
demande s’il ne vaudrait pas mieux ne rien dire à ce sujet.
Katheryn – Si ce n’est pas le cas, pourquoi
Jacob et Martha tenaient à ce que tu sois leur héritier ? Il doit bien y avoir
quelqu’un chez les Schwartz qui peut nous guider dans ce labyrinthe.
Olivia – Si je passe une autre semaine
comme la dernière, je déménage en Chine. J’ai les nerfs à fleur de peau. Chaque
jour nous apprenons une nouvelle estomaquante. J’ai besoin d’un autre verre de
vin.
Moi – Dans ce cas, il vaut mieux nous
rendre à la maison. Tu pourras te saouler la gueule sans crainte de rencontrer
un poteau au centre de la rue. À vrai dire, je crois que j’ai autant besoin que
toi de prendre un verre de plus que ma raison me dicte.
Olivia – Tu peux venir coucher à la maison,
Katheryn. Tu n’as pas à craindre Ethan. Il n’est vraiment pas dangereux, pas
plus qu’un ourson de peluche.
Pendant que Katheryn et Olivia se préparent
pour quitter l’appartement, je continue de tourner les pages de l’un des
albums, les photos qui portent sur la jeunesse de Jacob. Il n’y en a que
quelques-unes. Je n’arrive pas à identifier tous les figurants sur ces photos.
Comme le temps presse, je referme l’album, mais je l’apporte. C’est instinctif,
un geste impulsif que remarque Olivia. Je n’ai pas d’explication à lui fournir,
à part que mon intérêt pour les Schwartz a monté d’un cran.
Ce n’est que quelques jours plus tard que
l’idée me vient de rendre visite à Matthew, l’aîné de la famille de Jacob. Il
demeure à Hartford, Connecticut. Je décide de lui rendre visite discrètement.
Il n’est pas venu aux funérailles, à cause de son âge et de sa santé fragile.
Il vit chez sa fille, Elizabeth, que je parviens à rejoindre. Comme elle est au
fait des événements, elle accepte volontiers ma visite. Le lendemain, au lever
du soleil, je prends la route pour Hartford.
Épisode 11 – Un secret de famille bien gardé
En route, je planifie comment je vais aborder
le sujet. Je crains surtout que Karen soit mise au courant de ma visite. Il me
faut éviter d'entraîner Elizabeth dans cette dispute concernant le testament.
Comme j’ai apporté avec moi l’album de photos, j’espère qu’il me servira
d’introduction. Je vais m’en tenir à l’interrogation qui me hante de plus en
plus : pourquoi Jacob et Martha ont-ils fait de moi leur héritier ?
Liz est visiblement heureuse de ma visite. Sa
famille venait à l’occasion à New York. Comme les autres Schwartz, ils
passaient des vacances au chalet.
Peu après mon arrivée, Liz aborde le sujet de
l’accident. Elle me pose une litanie de questions auxquelles je n’ai guère plus
de réponses qu’elle. Je la laisse poser les questions qui l’intriguent, ce qui
l’amène à aborder le sujet de l’entreprise. Elle était présente à la lecture du
testament et elle a assisté comme nous tous à la réaction de Karen. Elle veut
savoir ce qui en a découlé. Je marche sur des œufs. Je profite de l’occasion
pour contourner le sujet en lui mentionnant que je suis davantage intéressé de
savoir pourquoi je suis devenu l’héritier. J’évite surtout de lui mentionner
que leur décision date de ma tendre enfance.
Je lui explique le but de ma visite, soit
d’interroger son père, Matthew, à ce sujet. Liz allègue que Matthew n’a jamais
soufflé un mot concernant ma relation avec les Schwartz. Elle doute qu’il
puisse éclairer ma chandelle. Mais, puisqu’il loge dans un appartement attenant
à la maison, elle m’invite à la suivre pour s’y rendre. Je lui mentionne que
j’ai apporté un album de photos et que j’espère que ça lui aidera à se rappeler
de souvenirs. Matthew est avancé en âge, mais il est très lucide. Il a beaucoup
de peine à marcher. En entrant dans son appartement, il est assis dans son
fauteuil roulant.
Il m’attendait. Liz reste avec nous pendant
que Matthew tient, lui aussi, à ce que je lui relate l’accident et les
funérailles. Il verse quelques larmes à l’occasion. Liz le console de temps à
autre et renchérit sur mes explications, ce qui semble le réconforter.
Moi – J’ai apporté avec moi un album de
photos. Ce sont des photos de ta famille que Jacob et Martha ont amassées au
fil des années.
Matthew – Je me souviens que nous avions
des photos à la maison. Ça fait très longtemps et je ne sais pas où elles sont
passées.
Moi – Dans cet album, il y a des photos
prises au chalet. Je crois te reconnaître dans quelques-unes.
Matthew – Je ne me souviens pas non plus de
ces photos dont tu parles.
Matthew se rapproche pour les examiner. De
fait, il se souvient de certains événements au cours desquels ces photos ont
été prises. Peu à peu, Matthew prend intérêt aux photos. La mémoire lui
revient. Devant certaines photos, il reste perplexe. Il reconnaît bien des
membres de la famille, mais il n’a aucun souvenir des événements. Liz n’insiste
pas. Je constate que l’intérêt de Liz croît d’une page à l’autre. Ils ne
connaissaient pas l’existence de cet album. Matthew se contente de dire que
Jacob était le seul dans la famille qui avait les moyens de s’acheter un
appareil photo.
Je me recule pour les laisser discuter
ensemble, voyant bien qu’ils m’ont momentanément oublié vu leur intérêt pour
les photos. J’en profite pour faire le tour du salon et pour examiner les
photos accrochées au mur. Je garde l’oreille ouverte.
Elizabeth – Je te reconnais sur cette
photo. Et voilà Jacob, ensuite Mary. Tiens! Voilà grand-père et grand-mère. On
dirait que c’est la famille au complet.
Matthew – Oui, tu as raison. Je ne me
souviens pas de l’occasion, cependant. Elle n’a pas été prise au chalet. La
famille se réunissait le plus souvent pour les mariages. Je ne me souviens pas
de tous ces mariages, car ils étaient nombreux à cette époque.
Elizabeth – Cette photo date de 1948.
Matthew – Il manque Rachel qui est décédée
pendant la Guerre.
Elizabeth – Mais, qui est celui qui est
assis près de grand-mère ?
Matthew – C’est Zack.
Elizabeth – Était-il l’un de tes cousins?
Matthew – Non. Je ne veux pas en parler.
Elizabeth – Pourquoi ?
Matthew - On ne parle pas de ça dans
notre famille. Il a tellement fait souffrir nos parents qu’il vaut mieux ne pas
y penser.
Elizabeth – Avais-tu un autre frère du nom
de Zack ? Tu n’as jamais parlé de lui !
Matthew – Réveiller les morts, c’est de
mauvaise augure. Laissez-le dormir au cimetière en paix.
Je garde une distance et j’écoute
attentivement. Je suis mal à l’aise d’avoir éveillé un tel souvenir. Mais, Liz
me regarde de temps à autre toute aussi étonnée que moi. Elle insiste pour en
savoir davantage. Elle ne veut pas lâcher le morceau.
Elizabeth – Je ne comprends pas lorsque tu
dis qu’il a fait souffrir tes parents.
Matthew – Zack était un voyou lorsqu’il
était jeune. Il partait de la maison souvent pour ne revenir que plusieurs
jours plus tard. Les policiers venaient parfois à la maison. Pendant un certain
temps, on ne parlait que de lui dans la maison. C’est lorsqu’il a laissé
l’école que ses problèmes ont débuté. Je suis sûr qu’il a fait de la prison,
même si mes parents ne l’ont jamais avoué. Jacob l’a embauché à la confiserie.
Il faisait les livraisons. Je ne sais pas combien de temps il a travaillé pour
Jacob. Après un certain temps, nous avons oublié ses démêlés avec les
policiers, car tout semblait aller pour le mieux. Un beau jour, les policiers
sont venus à la maison nous annoncer qu’il était décédé lors d’une dispute
entre deux gangs de rues. Dans le journal, on a appris que c’était pour une
affaire de trafic de drogues. Mes parents avaient tellement honte que j’ai dû
faire l’épicerie pendant des mois, suite à cet événement.
Elizabeth – Tu as gardé ce secret pendant
tout ce temps.
Matthew – À vrai dire, ça n’a pas été
pénible. Nous ne voulions plus en entendre parler.
Je sens que Liz veut couper court à la
conversation. Elle rassure Matthew que le sujet ne reviendra pas sur le tapis
et que bien d’autres familles ont eu à vivre des expériences de ce genre. Ce
qui ne semble pas le consoler.
Dès que nous revenons dans la cuisine de Liz,
je comprends par sa gestuelle que je ne pourrai pas éviter de parler de la
possibilité que Zack soit mon père. Je lui avoue que c’était au fond le motif
de ma visite. Mais, je ne m’attendais pas à un tel scénario.
Elizabeth – Tu n’es pas le seul à
t’interroger sur ce sujet. Même lorsque nous étions jeunes, nous avons posé
cette question maintes fois à nos parents qui se contentaient de réponses
évasives. Nous en discutions entre nous, surtout au chalet lorsque tu
accompagnais les Schwartz. Une fois de retour au Connecticut, on oubliait
ce sujet. Comme tu passais beaucoup de temps au chalet et que tu participais
aux événements de la famille, tu étais considéré comme un membre de la famille.
Je suis convaincue que papa en sait
davantage. Avec le temps, il va dérouler le reste de l’histoire. Je te tiendrai
au courant. Il va revenir sur le sujet sans que j’aie besoin d’insister. Tous
les secrets de famille finissent par avoir une langue et des oreilles.
Il ne faut pas que tu crois que je m’oppose
à la réaction de Karen. C’est ma cousine. Votre différend ne me concerne pas.
Jacob et Martha ont été généreux pour ma famille. La justice va suivre son
cours. Mais, je suis piqué au vif par cet oncle que je n’ai pas connu. À cette
époque, on croyait à tort qu’il fallait cacher certains événements qui
risquaient d’endommager la réputation de la famille. Personne ne réalisait que
peu de familles ont échappé à des événements dévalorisants et gênants. Si on
n’en parlait pas, on croyait ainsi qu’ils n’existaient donc pas. Tu as vu comme
moi que papa considère le geste de Zack comme une honte. Je ne tenterai pas de
le convaincre du contraire : c’est peine perdue. Mais, je ferai en sorte
qu’il en reparle. Je ne vais pas lui tirer les vers du nez. Il va m’en parler
de son plein gré.
Moi – Je suis sous le choc de penser que
Zack pourrait être mon père. Par contre, la vérité ne fait mal qu’une fois; le
soupçon fait mal tous les jours. Je veux en avoir le cœur net. C’est
inconfortable de ne pas avoir connu son père, mais c’est mieux que d’endurer un
père déficient toute une vie. Je n’en ai pas souffert autant que tu pourrais le
croire, car je me suis identifié aux Schwartz, ce qui a littéralement changé ma
vie. Même lorsqu’ils ne sont plus là, ma vie continue de s’améliorer grâce à
eux.
Elizabeth – C’est renversant la confiance
qu’ils avaient en toi.
Moi – Ce n’est pas une marque de confiance.
Jacob et Martha m’ont plutôt mandaté pour continuer une mission. Ils plantaient
des arbres à fruit. Ça ne suffira pas de me contenter de récolter les fruits de
leurs arbres : je devrai planter d’autres arbres. Le testament stipule que
je suis propriétaire. Au fond, je n'en suis que le locataire.
Elizabeth – Je vois pourquoi tu es leur
héritier. Tu tiens un discours émouvant. Compte sur moi. Je vais t’aider,
Ethan.
En retournant à New York, je sens que je vais
me libérer d’un poids qui pèse lourd sur mes épaules. Fini les cachotteries! Je
n’ai pas l’intention de faire une annonce publique à la radio. Non! Mais, j’ai
besoin de percer ce secret de famille.
En arrivant chez Olivia, je ne lésine pas sur
le sujet et je déballe mon sac. À ma surprise, elle est plus soulagée que
déçue. On ne choisit pas ses parents comme elle le souligne.
Olivia – Les grands de ce monde, pour la
plupart, sont issus de familles ordinaires et parfois dysfonctionnelles.
Personne ne reçoit un trophée de mérite pour ce qu’il a reçu à la
naissance : on ne récompense pas les gênes d’une personne. Ce qui est
valorisé, c’est ce que tu parviens à réaliser avec ce que tu as reçu au départ.
Moi – Je ne sais comment Katheryn va juger
le fait que j’ai rencontré Elizabeth.
Olivia – Tu dois tirer au clair ce doute
que tu traînes comme un boulet au pied. Elle verra vite que si tu fais partie
de la famille Schwartz, l’argumentation de Karen n’a plus sa raison d’être.
Moi – Je vais attendre qu’elle revienne à
New York pour lui en parler de vive voix. Pour l’instant, je suis vidé. En même
temps, je me sens d’attaque plus qu’auparavant. J’ai songé aussi à une chose en
route. Aimerais-tu travailler à la confiserie ? Si tu es capable de tenir la
comptabilité d’une quincaillerie, tu peux tout aussi bien le faire pour une
confiserie.
Olivia – (D’un air moqueur) Katheryn a
raison, tu sais. Parfois tu mets beaucoup de temps à prendre une décision. Je
fais le pied de grue devant ton bureau depuis trois jours, trois longues
journées ! Tu t’imagines bien que je souhaite travailler pour toi ! C’est drôle
qu’un travail dans une quincaillerie ne me fait pas rêver. C’est une routine,
un gagne-pain. Mais, me retrouver dans une confiserie m’excite.
Moi – La différence vient du fait que tu as
de nouvelles attentes envers toi-même. Chez
Temptation, nous faisons plus que de vendre : nous créons des produits.
Voilà la différence entre une quincaillerie et une confiserie.
Épisode 12 – Un couteau à double tranchant
Je passe chaque soirée de la semaine à
planifier les changements que je souhaite pour la confiserie: j’en prend note
comme me l’a demandé Katheryn. Je ne me contente pas de laisser filer les
choses. J’anticipe que Karen va justifier sa requête en alléguant que sa
contribution est supérieure à la mienne, ce qui est sujet à interprétation. Ce
serait une stratégie valable si ma contribution avait été nulle. Ce qui n’est
pas le cas : j’ai passé beaucoup de temps dans cette entreprise depuis mon
enfance.
Je crois plutôt qu’il serait approprié de
présenter au juge un projet de développement, une stratégie qui vise à
faire progresser l’entreprise et à renforcer la sécurité des employés. Au
contraire de Karen qui choisira de se positionner au centre de ce litige, je
vais faire de l’entreprise mon centre d’intérêt. Pendant qu’elle parlera
d’elle, je parlerai de l’entreprise, des intérêts supérieurs de Temptation. Ce
n’est pas un individu qui est à risque, mais une entreprise qui génère des
emplois, qui rend des services et qui contribue à la vitalité d’une
communauté.
Peu de gens sont conscients que Martha, en
immigrant en Amérique, a transporté avec elle une méthode de production
répandue en Europe, la méthode artisanale. L’Amérique est la championne
incontestable de la production de masse, c’est vrai. Cette tendance a pour
objectif de répondre à un besoin avec le minimum de ressources pour en tirer,
du même coup, le maximum de profits. Ce réductionnisme s’accompagne de
conséquences néfastes pour les employés.
Par exemple, en simplifiant un produit, on
simplifie le mode de production. Ainsi, il est possible de découper la
production en tâches si simples qu’il devient possible de remplacer la main
humaine par une machine. Produire un bien de consommation signifie maintenant
répéter une suite d’opérations afin d’en arriver à un produit uniforme. C’est
le siècle de la copie, de l’imitation.
La production industrielle consiste à
remplacer les humains par des machines. Le travailleur se voit réduit à une
tâche d'opération de la machine. Il surveille une machine qu’il n’a pas conçue.
Ceux qui ont conçu la machine ne connaissent rien du produit qu’elle servira à
fabriquer. Chaque machine ne vise qu’à accomplir une tâche précise et
répétitive. Lorsqu’on parle de la qualité d’un produit, on se réfère à quelques
qualités de base maintenues pour chaque unité. La diversité a perdu son match
aux mains de l’uniformité.
La plupart des bonbons produits mécaniquement
ont le même goût. On y ajoute des ingrédients qui diversifient les saveurs,
mais c’est plutôt l’emballage qui fait la différence. L’ingrédient principal de
la plupart des bonbons, c’est le sucre. C’est lui le responsable de
l’uniformité dans les confiseries produites en masse. La production artisanale,
c’est plus qu’une manière particulière de faire les choses. La confiserie
européenne est diversifiée parce qu’elle est produite à partir d’une variété de
saveurs. Chaque produit confère une saveur qui lui est propre et qui n’est pas
camouflée par l’action puissante du sucre.
Si ce n’était que la seule conséquence de
l’industrialisation, ce serait supportable et il serait futile de s’inquiéter
outre mesure. Mais, la production de masse prive les travailleurs
d’opportunités de développer leur expertise comme c’est le cas pour la
production artisanale.
Une conséquence directe de l’industrialisation
qui concerne la confiserie et que Martha est parvenu à éloigner, c’est la
distance qui sépare les consommateurs et le fabricant. Martha s’assurait de
rester à l’écoute des clients. Le temps qu’elle passait auprès d’eux servait à
obtenir d’eux leur appréciation, ce qui lui permettait d’adapter ses recettes
aux désirs de sa clientèle. Martha était moins intéressée par la vente que par
l’opinion des clients, lorsqu’elle passait du temps dans le magasin plutôt que
dans l’atelier à l'arrière.
Le réductionnisme dans la production cause un
autre effet pervers : l’atrophie dans la perception des saveurs. Parce que
les produits se multiplient, il ne faut pas croire pour autant qu’ils se
diversifient. Les confiseries qui occupent les tablettes des magasins à grande
surface trompent l’œil et le palais surtout. Elles peuvent se regrouper en
quelques catégories. Tous ces bonbons semblent différents à l’œil, mais leurs
saveurs ne sont pas autant distinctives.
Olivia – Qu’est-ce que tu écris?
Moi – Avant de faire un plan d’affaire, il
faut préciser ce qu’on entend faire. Alors, j’essaie de définir ma conception
de la confiserie, pour devenir conscient, en bout de ligne, de la conception de
Martha.
Olivia – Et qu’est-ce que la conception de
Martha a de spécial?
Moi – Des Américains la qualifieraient de «
traditionnelle » par opposition à leur conception « moderne » qu’ils croient
supérieure. Je devrai prendre un risque. Si je mécanise davantage l’atelier
pour en faire une usine axée sur l’augmentation du volume de production, je
risque de me faire avaler par les géants dans ce domaine. Par contre, si je
maintiens une production artisanale, je devrai me dépasser pour convaincre une
clientèle de découvrir des saveurs et des produits exotiques. En Europe, la
course aux nouvelles saveurs remonte à quelques siècles. Ici, on n’invente pas
de nouvelles recettes en cuisine : on cherche des moyens pour tout
simplifier. Je dois faire le pari que les Américains vont se lasser de la
standardisation dans ce domaine et qu’ils vont rechercher ce qui est différent.
Olivia – Pourquoi hésites-tu à faire un
choix ?
Moi – Au fil du temps, la méthode
artisanale est devenue une seconde nature pour moi. Le simple fait de vouloir
surprendre les clients m’intéresse davantage que de me vanter d’avoir doubler
ma production par comparaison à l’année précédente.
Olivia – D’où vient cet empressement à
prendre une décision à ce sujet ?
Moi – Katheryn prétend que ma vision à long
terme de l’entreprise pourrait jouer en ma faveur en Cour. Ce n’est pas du
temps perdu : je ferai d’une pierre deux coups. Si Karen ne conteste pas
le testament, je ne lésinerai pas avant d’apporter des changements à la
production. Je croyais que, en me penchant sur l’avenir de l’entreprise, je
trouverais des réponses à mes questions. Ironiquement, je trouve plutôt d’autres
interrogations..
Olivia – Si tu peux démontrer ton lien de
parenté avec la famille Schwartz, tu améliores tes chances. À certains égards,
Karen a une longueur d’avance sur toi : elle avait les deux mains à la pâte.
Elle n’était pas qu’une simple employée et je prévois qu’elle va sûrement faire
appel à des employés pour le démontrer.
Moi – Karen va parler d’elle en Cour. Je
vais plutôt parler de l’entreprise.
Olivia – En Amérique, la tendance est au «
melting pot ». Je ne sais pas si le juge va avoir la sensibilité que tu
souhaites envers le maintien d’une culture européenne transportée ici par une
immigrante. S’il croit qu’il vaut mieux en finir avec les cultures marginales
et ancestrales, la diversité dans les langues et les coutumes de tous et chacun,
tu vas te retrouver sur le trottoir. La plupart des Américains souhaitent
l’assimilation des immigrants.
Moi – Les employés vont s’aligner derrière
moi parce qu’ils savent que je lutte pour eux. Voilà la différence entre moi et
Karen. Avant d’annuler la volonté des Schwartz, Karen devra démontrer qu’ils
avaient tort ou qu’ils étaient séniles. La côte qu’elle doit monter est
drôlement abrupte. Tu ne gagnes pas une cause en
justice lorsque le fondement de ton argumentation repose sur la jalousie. Je
connais Katheryn et je suis assuré qu’elle va lui tendre des pièges. Elle va
voir à ce qu’elle commette des erreurs sur lesquelles elle va capitaliser par
la suite. Je connais bien sa façon de plaider en Cour. Elle apprend vite à
identifier le talon d’Achille de son adversaire.
Olivia – Je crois qu’elle a déjà identifié
le tien.
Moi – Que veux-tu dire?
Olivia - Ce sera plus facile de te
débarrasser de Karen que de Katheryn. Tu as de l’admiration pour Katheryn et tu
sais fort bien l’impact que ça produit chez elle. Tu te contentes d’entretenir
une relation professionnelle, simplement pour t’en approcher, mais tout en
conservant une distance confortable. Tu dépenses des énergies énormes à trouver
des prétextes pour lui parler, lui téléphoner, la voir, l’inviter et j’en
passe. Tu pourrais remplacer tout ça par une raison. Une seule suffirait
amplement.
Moi – Ton imagination fait du temps
supplémentaire ces temps-ci, Olivia. J’admire Katheryn, mais il ne faut pas
sauter aux conclusions trop vite.
Olivia – Tu peux continuer à jouer à
l’autruche. Au lieu de faire une planification d’entreprise, tu devrais
t’interroger comment tu veux orienter ta vie personnelle. Si cette femme-là ne
revenait plus, tu ne t’en remettrais jamais. Ce serait pire que de perdre ton
entreprise.
Je veux aussi te dire que je vais visiter
Judith à Boston en fin de semaine. Je te laisse l’auto à condition que tu
viennes me conduire à l’aéroport. Je serai de retour dimanche. Bien sûr, je
m’attends à ce que tu viennes me chercher à mon arrivée.
Épisode 13 – Dans de beaux draps
Le jeudi, je téléphone à Katheryn.
Moi – Katheryn, je voulais savoir si tu
avais l’intention de venir à New York en fin de semaine.
Katheryn – Ton appel me surprend. Comme je
n’ai pas eu d’appel de toi depuis lundi, je me demandais ce qui se passait.
Est-ce que Karen a donné signe de vie ?
Moi – Non. J’ai passé mes soirées à rédiger
les documents dont tu as besoin.
Katheryn – Tu peux me les télécopier. De
cette façon, il ne sera pas nécessaire que je me rende à New York, ce qui
t’économisera un billet d’avion.
Moi – J’avais aussi une chose à discuter
avec toi.
Katheryn – Vas-y, je t’écoute.
Moi – Je pense qu’il serait plus approprié
d’en discuter en personne.
Katheryn - Tu veux que je me rende à New
York pour discuter avec toi. Pose-moi tes questions au téléphone. Au pis-aller,
il y aura d’autres occasions pour me rendre à New York. Je ne comprends pas ton
empressement.
Moi – C’est vrai. Tout ça peut attendre.
Katheryn - Comment va Olivia ?
Moi – Elle se rend à Boston en fin de
semaine. Elle visite une amie d’enfance.
Katheryn – Tu m’as embauché pour défendre
tes intérêts, pas pour te désennuyer les fins de semaine. Cette clause ne fait
pas partie du contrat. La ligne qui sépare la relation personnelle de la
relation professionnelle est parfois mince. Lorsque Olivia est présente, je
n’ai pas à m’inquiéter à ce sujet.
Moi – J’ai pensé que tu aimerais assister à
une partie de football.
Katheryn – Es-tu en train de me dire que tu
ne veux pas travailler en fin de semaine, mais que tu veux quand même que je me
rende à New York ? J’ai oublié de te dire que j’ai trouvé un acheteur pour tes
meubles.
Moi – Tout compte fait, il ne me reste que
des miettes à Houston.
Katheryn –Il y a des autos, des chaises et
des grille-pain à vendre à New York.
Moi – Ce n’était pas dans notre contrat que
tu t’occupes de mes affaires poersonnelles à Houston.
Katheryn – Je vais ajouter cette clause.
Dis-moi , Ethan, pourquoi veux-tu que je me rende à New York ? Au début,
c’était pour discuter. Maintenant, tu m’invites à un match de football.
Moi – Que dirais-tu de magasiner un
grille-pain ?
Katheryn – C’est drôle, mais je pensais
justement que ce serait une bonne idée. Je dois t’avouer que c’est devenu
ennuyant au bureau.
Moi – Que veux-tu dire ?
Katheryn – Je m’ennuie du gars qui me
dévorait des yeux. Je ne vois plus comment souffrir peut être plaisant. Dis-moi
que tu as envie de moi avant que je meure. Je le sais que tu as envie de moi.
Je raffole que tu aies envie de moi.
Moi – Dans ces conditions, crois-tu que
nous aurons assez de temps pour magasiner un grille-pain ?
Katheryn – D’abord, tu as besoin d’une
auto. Je te vois dans une BMW. Assure-toi que le coffre de la BMW est assez
spacieux pour un grille-pain. Pour le reste, je m’en occupe. Aussi, le bleu,
c’est ma couleur préférée pour une auto.
Le vendredi, en fin de matinée, j'arrive à
l’aéroport avec quelques minutes de retard. Katheryn attend à la porte
d’entrée. Elle me paraît impatiente. Je comprends vite qu’elle s’attend à une
explication valable.
Moi – Le concessionnaire a mis du temps
avant de trouver une BMW bleue.
Katheryn – Tu as acheté une BMW bleue !
Moi – Je ne l’ai pas achetée. On me l’a
prêtée en fin de semaine. Je me suis dit que tu changerais peut-être d’idée et
que tu opterais pour une autre voiture.
Katheryn – Je ne voulais pas que tu achètes
une BMW bleue. Je faisais une blague.
Moi – Tu m’as bel et bien dit que tu
voulais une BMW bleue.
Katheryn – Je suis certaine d’une chose
maintenant : tu es prêt à faire des folies pour moi. Pas mal pour un gros
ourson que ta sœur dit inoffensif. Comment trouves-tu ma blouse ?
Moi – Je commence à m’habituer à te voir
dans une tenue décontractée, mais toujours en portant des talons hauts.
Katheryn – Tu ne remarques rien de
particulier à cette blouse ?
Moi – Non. Je ne vois pas.
Katheryn – Elle n’a que trois boutons, au
lieu de cinq. Je ne veux pas que tu perdes du temps inutilement. Et pour le
grille-pain, ce sera pour le prochain voyage. Je ne veux plus perdre de temps
moi non plus. Ma patience est rendue à ses limites.
Elle s’approche de moi, se rapproche encore
plus, soulève ses verres fumés, les glisse doucement vers l’arrière, les posent
sur sa tête, me regarde droit dans les yeux, je n’entendais plus que mon cœur
battre, passe son doigt le long de mon visage et me dit :
Katheryn - Je ne vais pas te faire
mal. Je ne veux rien t’enlever. Je veux juste que tu me fasses rêver encore, et
encore, sans jamais te lasser. Je ne suis vraiment moi-même que lorsque je suis
avec toi, Ethan. Tu crois que le plus grand des plaisirs, c’est celui de
désirer ce qui nous échappe ? Laisse-moi te faire vivre autre chose. Serre-moi
contre toi……à condition que tu me laisses conduire la BMW jusqu’à la maison…..
Elle s’installe derrière le volant. Nous
partons en trombe. En route, elle passe d’un sujet à l’autre : sa semaine
au bureau, mon appartement à Houston, Karen, Olivia, sans compter ses
commentaires sur la voiture, et j’en passe. Je lui jette un coup d’œil de temps
à autre afin de m’assurer qu’il s’agit bien d’elle et non de sa jumelle. Elle
roule à fond de train, si bien que je lui dis de lever pied.
Katheryn – Comment te sens-tu?
Moi – Comme si je venais de sortir de
prison après des années d’incarcération.
Katheryn – Tu étais emprisonné en toi-même.
Tout ce qui te manquait jusqu’à présent, c’était une blonde qui adore la BMW.
Moi – Pourquoi aimes-tu la BMW ?
Katheryn – Son vrombissement. Elle me donne
une impression de pouvoir, de force. Pourtant, je n’aime pas faire de la
vitesse excessive, simplement de savoir que je suis au volant d’une voiture
puissante. Elle te ressemble : tu es énergique, mais je ne cherche pas à te
pousser jusqu’à tes limites. Ça me suffit de savoir que tu plus capable que tu
le laisses paraître.
Moi – Les derniers événements ont brouillé
mes pistes. Parfois, je ne sais plus trop qui je suis et dans quelle direction
me diriger.
Katheryn – Je ne veux pas changer le cours
de ta vie. Cette idée n’effleure pas mon esprit. J’irai où tu voudras, peu
importe. Je veux surtout t’aider. J’ai eu des mois à y penser, des mois à
attendre. Les derniers temps ont été un véritable enfer.
Moi - Qu’as-tu pensé lorsque je t’ai
demandé de défendre ma cause contre Karen.
Katheryn – J’ai eu pitié de toi. J’ai
compris que tu vivais une souffrance écrasante, désespérante. Je n’ai jamais vu
quelqu’un inventer autant de prétextes ingénieux plutôt que d’oser simplement
me dire que tu avais envie de coucher avec moi. Ne me fais plus jamais languir
de la sorte.
Moi – Il y a des risques dont les
conséquences peuvent être dramatiques.
Katheryn – Il y a pire que se
tromper : c’est de ne pas essayer. Je savais que je te plaisais.
D’ailleurs, tout le monde s’en rendait compte au bureau. C’est tout juste si
nos collègues ne pariaient pas sur notre première sortie. C’était devenu
gênant. Je n’ose pas énumérer les suggestions et les blagues qu’on m’a faites à
ce sujet.
Moi – Tu n’es pas facile à apprivoiser. Il
y a une différence entre le chat de la voisine et le tigre dans la cage du zoo.
Tu prenais beaucoup de place au bureau : ta réputation ne passait plus
dans la porte. Ça m’attirait, mais ça m’intimidait à la fois.
Katheryn – Veux-tu arrêter quelques minutes
chez Temptation ? Pour ma part, je veux garder contact avec les employés. Et
puis, j’aime l’ambiance. J’ai l’impression d’entrer dans un livre d’histoire
pour enfants, dans une maison d’épices.
Moi – J’aime cette idée d’un contexte
féerique pour la confiserie. Je songe justement à lui donner une nouvelle
image. Nous en reparlerons.
Katheryn – J’ai d’autres idées tout aussi
captivantes. Je t’en parlerai dans un autre temps, plus tard.
Moi – Quand ?
Katheryn – Sûrement pas cette nuit.
Lorsque j’entre avec elle chez Temptation,
c’est tout comme si je n’existe plus pour les employées qui s’agglutinent
autour d’elle. Il y a des relations qui mettent du temps avant de fonctionner
sans entraves. Il y a d’autres relations qui sont instantanées. Katheryn a un
regard franc et une gestuelle invitante. Elle vous fait sentir important, le
centre de son attention. L’écoute charme davantage que la parole.
Pendant que Katheryn s’entretient avec les
employées, je ne peux m’empêcher de penser à Karen. Le fait qu’elle n’a
pas donné signe de vie me fait croire qu’il se trame quelque chose. Je
m’attends à ce qu’elle enregistre sa requête quelques jours avant la date
limite, pas avant. Elle va utiliser tout le temps disponible pour se préparer :
j’ai aussi besoin de temps pour en faire autant. Je n’ai pas une minute à perdre.
Je me demande où Katheryn est rendue dans sa démarche. Le moment est mal choisi
pour procrastiner : ça pourrait m’être fatal.
Karen connaît de mémoire les recettes de
Martha. Elle a pu en faire des copies en catimini. Sans s’empêtrer dans une
paranoïa, il faudra prendre des dispositions pour faire breveter ces recettes
le plus tôt possible.
Je prends le temps de rassurer les employées
en leur promettant que je ne serai pas toujours absent comme c’est le cas à
l’heure actuelle. J’énumère toutes les tâches qui m’entraînent à l’extérieur et
qui m’empêchent de passer des journées complètes à la confiserie.
Gertrude – Dans ta liste de tâches, tu as
oublié de mentionner les fins de semaine que tu dois consacrer à ton avocate.
Nous sommes abasourdies des sacrifices qu’elle exige de toi.
Il n’en fallait pas plus pour déclencher un
éclat de rire. Je dois me faire à l’idée que ma vie privée n’a plus de secret
pour eux.
Il est surtout évident qu’ils sont préoccupés
par la continuité de l’entreprise et qu’ils s’accrochent à tout ce qui peut les
rassurer. Katheryn leur inspire confiance. Nulle part Katheryn ne passe
inaperçue. Il est clair qu’elle tient à se tailler une place dans l'entreprise.
Une fois que Katheryn a entassé quelques
confiseries dans une boîte, je comprends qu’il est temps de partir pour la
maison. En mettant le pied dans la maison, elle laisse tout tomber, décolle à
toute vitesse, ses souliers volent de part et d’autre. Elle s’élance dans le
corridor. Je crains qu’à cette vitesse elle ne s’imprime dans le mur du fond.
Elle tourne juste à temps pour la chambre. Je l’entends atterrir sur le lit
comme sur une trampoline. Et puis, c’est le silence plat. Je me présente dans
le cadre de la porte. Elle est étendue sur le dos, une jambe pointée vers le haut
et se fait pivoter le pied comme si elle traçait un cercle.
Katheryn – Il n’y a qu’une façon d’enlever
des souliers. Pour le reste, j’ose croire que tu as déjà imaginé comment tu t’y
prendrais. Ne me dis surtout pas que je te prends au dépourvu.
Elle se tourne vers moi, alors que je suis en
train de déboutonner ma chemise. Elle est immobile, à part un doigt qui me fait
signe d’approcher. Juste comme j’allais prendre place sur le lit, elle me
dit :
Katheryn – Va faire couler l’eau du bain.
Moi – Tu veux prendre un bain ?
Katheryn – Nous allons prendre un bain. On
ne va tout de même pas faire l’amour dans un lit. Ça manquerait d’originalité.
En revenant, sors la bouteille de champagne du frigo.
Moi – Comment sais-tu qu’il y a du
champagne dans le frigo ?
Katheryn – C’est Olivia qui a vu aux
préparatifs ?
Moi – Donc, c’est un coup monté, un
guet-apens ?
Katheryn – Non. Je savais que tu voudrais
que je vienne te voir en fin de semaine. Je ne voulais plus te voir souffrir,
non plus. Ça fait des mois que tu résistes, que tu repousses une éventualité. À
vrai dire, si tu ne m’avais pas téléphoné, je serais venue de mon plein gré,
sans même t’avertir. C’est terminé le jeu de cache-cache. Je n’en vois plus
l’utilité.
Moi – Je ne jouais pas à un jeu. Je
n’arrivais pas à savoir ce que tu pensais de moi.
Katheryn – Tu avais peur de subir un refus.
Je vais te dire ce que je pense de toi en même temps que je vais t’apprendre à
faire des bulles de savon dans un bain. Comme je suis compétitive, je m’y suis
exercé depuis un certain temps.
Épisode 14 – On passe aux aveux
Katheryn – Tu fais l’amour comme tu
traites tes dossiers.
Moi – Que veux-tu dire ?
Katheryn – Au collège, j’étais une adepte
de la course, toutes les courses à l’exception du sprint. L’entraînement se
faisait en équipe. Je me souviens de Peggy. Elle n’avait rien d’une athlète.
Elle n’avait rien non plus pour attirer les gars. Mais, l’athlétisme, c’est une
affaire de performance et non d’apparence. Je ne l’ai jamais vu perdre une
compétition. Peggy était imbattable. Ce qui surprend davantage, c’était son
approche. Pour gagner, elle devait partir à l’arrière de peloton.
Un jour, elle m’a expliqué que pour avoir
le désir de gagner, il faut d’abord partir perdant. Il faut connaître la
pauvreté pour souhaiter devenir riche. Au fil de la course, elle bâtissait ce
goût de gagner. Dans les derniers mètres de la course, je l’entendais venir
comme un train de marchandises. Elle générait une poussée d’énergie qui la
propulsait en avant en quelques enjambées, alors que nous étions au bord de
l’épuisement. On l’entendait venir et on le sentait lorsqu’elle passait en
trombe, allant même jusqu’à produire du vent.
Tu lui ressembles, Ethan. Tu aimes partir
loin derrière, prendre un élan au moment critique et littéralement avaler la
compétition. J’adore ça. Parfois, nous pensons avoir fait le tour d’une
question épineuse et voilà que, contre toute attente, tu présentes à
l’improviste une conception étonnante, renversante. Je crois que tu aimes ça
nous décontenancer. Tu n’es jamais le premier à mettre sur la table ta vision
d’une chose. Ah! ça non! Tu laisses les autres se rendre au bout de leur
rouleau. En surface, tu apparais comme un collaborateur généreux; au fond, tu
es un compétiteur féroce.
Moi – C’est ma première séance sous ton
microscope. Je ne me sens ni collaborateur, ni compétiteur. C’est en écoutant
les autres que je parviens à mieux saisir l’enjeu. Je profite de l’analyse des
autres.
Katheryn – Donc, tu te déclares
profiteur…....Je te taquine, c’est tout…
Moi – Je n’apprends rien à parler aux
autres. En les écoutant, oui.
Katheryn – Je ne te blâme pas pour agir
ainsi, au contraire. J’adore lorsque tu prennes le temps de jongler avec mon
argumentation. Tu me prends au sérieux. Tu me fais sentir comme une avocate
futée.
Moi – Si tu me tordais le bras, je finirais
par avouer que je ne suis pas à l’aise à l’ombre d’un plus grand que moi.
J’aime autant endurer un soleil de plomb que d’admettre une faiblesse.
Katheryn – J’ai tenté à quelques reprises
d’adopter la technique de Peggy. Chaque fois que j’ai débuté la course à
l’arrière du peloton, j’y suis restée. En fait, Peggy avait sûrement des gênes
qui lui permettaient de déclencher une montée d’adrénaline foudroyante.
Moi – Puisque tu fais allusion aux gênes,
je voulais d’entretenir au sujet de ma génétique.
Katheryn – Est-ce de ce sujet dont tu
voulais me parler ?
Moi – Je me suis rendu à Hartford dans
le but de rencontrer Matthew.
Katheryn – Qui est Matthew?
Moi – Le frère aîné de Jacob. Il demeure
chez sa fille Elizabeth connue comme Liz. Je croyais qu’il m’en apprendrait sur
la relation entre Jacob et ma mère. J’ai plutôt appris autre chose, rien de
joli, rien à crier sur tous les toits.
Katheryn – J’anticipe que tu as un autre
casse-tête à me présenter.
Moi – Jacob avait un jeune frère qui se
nommait Zack. Il a été assassiné lors d’un règlement de compte entre deux gangs
de rues. Il a travaillé à la confiserie à la même époque que ma mère. D’après
mes calculs, il pourrait bien être mon père. Pour éviter que sa famille soit
pointée du doigt dans la communauté, Jacob aurait acheté une maison à ma mère
et lui aurait trouvé un emploi ailleurs. Les parents de Jacob avaient honte de
cette histoire qui a été publiée dans les journaux. On ne choisit pas ses
parents : c’est dommage, car j’aurais souhaité mieux.
Katheryn – Si chacun de nous retournait
dans le passé et regardait de près la vie de nos ancêtres, nous aurions des
récits gênant à raconter. Qui sait ce qui a pu amener Zack à prendre un
raccourci qui lui a été fatal ?
Moi – Pour l’instant, je ne cherche pas des
facteurs qui pourraient l’excuser et le déresponsabiliser.
Katheryn – Es-tu en bons termes avec Liz?
Moi – Elle comprend ma situation actuelle
et m’offre même de m’aider. Évidemment, il ne faut rien ébruiter. Karen est sa
cousine et elle ne veut surtout pas être associée à nos démêlés.
Katheryn – Est-ce que Matthew sait qui est
ton père ?
Moi – Liz m’a promis de l’interroger plus à
fond à ce sujet. Mais, elle croit qu’il préfère ne plus en discuter.
Katheryn – Tu as compris que tu pourrais
être le cousin de Karen.
Moi – C’est évident.
Katheryn – Il s’agirait simplement de
démontrer que tu as un lien de parenté équivalent à celui de Karen. Deux forces
opposées s’annulent, n’est-ce pas ?
Moi – Ton hypothèse concorde avec la
mienne.
Katheryn –Tout compte fait, je pourrais
m’ouvrir un bureau à New York et vivre grassement sans avoir d’autres clients
que toi. Tu as une famille pour le moins divertissante. Il semble que j’ai déjà
du pain sur la planche pour quelques années à l’avance.
Moi – Je suis gêné de lever le voile sur
des choses humiliantes se rapportant à ma famille. J’aimerais qu’il en soit
autrement.
Katheryn – Ce ne sont pas des situations
que tu as créées. Il est vrai que tu en as hérité. Ce qui fait le bonheur des
avocats, ce sont les malheurs des autres. À voir le nombre d’avocats dans le
bottin téléphonique, tu n’es pas le seul aux prises avec des imbroglios.
Moi – Une mince consolation.
Katheryn – Ce n’est pas ce dont tu as
hérité à la naissance qui est méritoire, mais ce que tu en fais par la suite.
Je crois que ce processus s’appelle « vivre ».
Moi – Curieusement, c’est ce qu’Olivia m’a
aussi répondu.
Katheryn - Tu n’as pas semblé saisir mon
message lorsque j’ai dit que je pourrais déménager à New York. Advienne qu’il
advienne de l’affaire de Karen, mon idée est irrévocable: je reste auprès de
toi.
Moi – Vraiment, Katheryn, tu cours après
les malheurs. Il n’y a que des déceptions dans ma vie, du moins depuis un
certain temps.
Katheryn – Les choses faciles, je préfère
les laisser aux autres. Je n’ai pas pris cette décision sur un coup de tête. Ce
n’est pas le résultat final qui m’intéresse. J’accepte simplement de vivre ce
processus-là avec toi, pour le meilleur et le pire.
Moi – Il est vrai que les roses ne poussent
pas sur des plaques d’acier inoxydable. Je sais que tu recherches les défis.
Nous en avons à Houston. Cependant, à 60 ans, nous n’aurons acquis qu’une
réputation qui s’évanouira avec notre retraite. Nous sacrifierons nos vies pour
éviter que les autres voient la leur prendre un mauvais tournant. Être avocat,
c’est dépanner les autres. Il est vrai que Temptation nous offre une vie plus
excitante, mais moins prévisible. Il y a des événements ces derniers jours qui
me font hésiter : j’ai parfois envie de retourner à ma pratique d’avocat.
Katheryn – Nous réalisons tous les deux
que, nonobstant les risques, nous optons pour l’aventure plutôt que la
monotonie. Je n’ai plus de plaisir à répéter un scénario dont je connais déjà
l’issue. Ça me répugne de savoir que mon travail deviendra de plus en plus
facile, mais aussi de plus en plus insignifiant. J’ai besoin de m’attendre que
je serai différente avec le temps. Je ne gagnerai peut-être pas plus de courses
que je le faisais au collège. Il y aura toujours une Peggy qui viendra me ravir
le trophée à la ligne d’arrivée. J’ai besoin de me dépasser même si le résultat
pourrait être décevant.
Moi – Ce qui me touche, c’est que tu crois
que je puis t’accompagner dans ce cheminement. Je n’aurais rien fait pour
m’approcher davantage de toi si je n’avais pas senti que, effectivement, j’en
suis capable.
Katheryn – Nous devons apprendre à protéger
ce que tu possèdes déjà. Je ne connais rien à la confiserie. Au cours de la
prochaine année, je vais faire mes classes à l’usine.
Moi – Tant que tu ne seras pas au fait de
tous les procédés de fabrication, tu devras me laisser prendre les décisions
dans ce domaine. Je ne veux pas de conflits inutiles qui rendraient notre relation
stérile. Il faudra innover, mais j’attendrai que tu sois capable de voir
clairement les implications de ces changements. J’entends surtout amener les
employés à participer au processus de décision.
Katheryn – Qui d’autres dans la famille
aurait des informations concernant Zack et sa relation avec ta mère ? C’est
urgent d’avoir ces informations.
Moi – Je vais attendre quelques jours. Liz
va sûrement creuser cette affaire qui l’intrigue.
Katheryn – Ça signifie que nous pouvons
dormir maintenant. Je tiens à te souligner que je prends mon café noir, le
matin…..
Épisode 15 – La tête sur l’oreiller
Le lendemain matin, je me réveille avant
Katheryn. La fatigue a eu raison d’elle. Je n’ai pas sursauté en l’apercevant.
Elle est déjà passée dans mes habitudes. Je la regarde dormir. Mon regard se
balade sur son visage. Je la connais depuis longtemps, mais de nombreux détails
m’ont échappé. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle ne m’a jamais parlé de
ses origines. Elle n’a jamais fait allusion à sa famille. Personne n’arrive de
nulle part. Katheryn Miller, où es-tu née ?
Elle me semble dormir profondément quand, sans
même ouvrir les yeux, elle m’entoure de ses bras, cherche une position
confortable, fait tourner une mèche de mes cheveux entre ses doigts et me
dit :
Katheryn – Je n’entends pas la cafetière
glouglouter. Ça fait pourtant un bon moment que tu me regardes. Tu mijotes
quelque chose, mais ce n’est pas le déjeuner.
Moi – Comment savais-tu que je te
regardais ? Tu avais les yeux fermés.
Katheryn – Il ne faut pas chercher à tout
comprendre d’une femme.
Moi – Je me posais des questions sur tes
origines.
Katheryn – Crois-tu que je veuille
provoquer une discussion de cet ordre aussi tôt le matin, surtout le premier
matin ? Tant que tu auras des interrogations à mon sujet, je saurai que tu
t’intéresses à moi. Je veux maintenir ce côté mystérieux qui t’intrigue. Nous
avons tous un grenier dans nos vies. C’est là qu’on range des choses devenues
inutiles, mais auxquelles on reste attachées. Présentement, nous sommes en
train de retourner dans tous les sens ton grenier. Pour le mien, ça peut
attendre. Je te parlerai un autre jour de ma famille.
Moi – C’est vrai que tu m’intrigues.
Katheryn – Et toi, tu me surprends. Je
savais que tu t’intéressais à moi, mais je suis déconcertée que tu aies autant
envie de moi.
Moi – Le champagne m’a monté à la tête.
Katheryn – Non, ça n’a rien à voir avec le
champagne et encore moins avec les bulles de savon. Tu me désirais tellement
hier soir qu’à un moment donné, j’ai eu peur. Tu m’as résisté depuis plus
longtemps que je l’imaginais, trop longtemps.
Moi – J’en suis devenu conscient en même
temps que toi. Je te craignais autant que je t’aimais.
Katheryn – Tiens ! Tiens ! C’est
la première fois que tu me dis que tu m’aimes. Ce n’était pas vraiment
nécessaire. J’ai rapidement déduis que j’ai chamboulé ta vie. Je le
souhaitais, mais je n’avais pas imaginé à quel point tu étais entiché de moi.
Moi – Pendant longtemps, je me suis
contenté de t’admirer. Lorsqu’on admire, on ne veut pas posséder : on
regarde. Ça me permettait de te garder à distance sans pour autant te perdre de
vue.
Katheryn – Je me souviens que, à certaines
occasions, tu avais un regard qui me donnait des frissons, et ce n’est pas
parce je percevais que tu avais de l’admiration pour moi. Je voyais bien que
ton imagination n’écoutait plus ta raison.
Moi – Pour moi, aimer, ça signifie admirer.
Katheryn – J’ai eu des mois pour m’en
rendre compte. Je ne sais pas comment cette idée m’est
venue en tête, mais en me réveillant je pensais qu’il faudrait retrouver ton
baptistère.
Moi – Je ne sais pas comment retrouver ce
document.
Katheryn – J’ai besoin de ce document pour
savoir sur quel pied danser. S’il démontre que tu appartiens à la famille
Schwartz, le juge pourrait même refuser d’entendre la plainte de Karen, une fin
de non-recevoir, en définitive. Néanmoins, je ne me limite pas à cette
stratégie. Elle ne va pas me prendre au dépourvu. Je veux la faire paraître en
cour comme celle qui est centrée sur elle-même, alors que, toi, tu n’es
préoccupé que par le sort des employés, la clientèle des écoliers et les
projets de développement de Temptation. Je vais insister sur sa déception de ne
pas avoir obtenu les millions $ dont elle rêvait. Je crois que c’est l’argent
qu’elle voulait avoir.
Moi – Je crois aussi que c’est une
excellente stratégie. J’ai déjà préparé le document
qui fait état de ma vision d’avenir pour Temptation.
Katheryn – L’avocat de Karen ne va pas te
ménager. J’ai confiance que tu sauras ramener ses questions sur ton
terrain : l’avenir de l’entreprise. Il ne va pas rater l’occasion de
mettre l’emphase sur le fait que tu as choisi la profession d’avocat plutôt que
de rester auprès des Schwartz. Ce sera l’occasion de parler du fait que Martha
voulait que tu vives des expériences autres que la fabrication de
confiseries. Martha avait une expérience de vie hors du commun, ce qui l’a
amené à croire qu’il faut d’abord forger son caractère pour assurer la
pérennité d’une entreprise. C’est une chose de tenir le gouvernail d’un navire,
mais c’est une autre paire de manches que de l’amener à bon port. Je serai
étonnée si Karen aborde le passé de Martha. Pourtant, je suis convaincue que
c’est déterminant dans cette affaire.
Moi – Avant que tu le soulignes, je n’avais
pas saisi à quel point sa conception de vie a influencé sa gestion de
Temptation. C’était difficile pour moi d’avoir une vue d’ensemble de la
forêt : je me trouvais au beau milieu de cette forêt.
Katheryn – Nous sommes au même diapason
concernant cette affaire. Je ne crois pas non plus que le juge va mettre en
péril le don de plus de 4 000 000 $ à l’école. S’il annule le testament, il
sait fort bien que Karen pourrait retenir ce montant. Je vais amener le juge à
douter des intentions de Karen. Tu connais autant que moi la puissance que
représente un soupçon. Ce n’est pas nécessaire pour moi de prouver que les
intentions de Karen sont mal fondées : il suffit de semer un doute
raisonnable. Le juge va sûrement tout faire pour ne pas empêcher l’école de
mettre la main sur un tel montant : il n’a besoin que d’une seule raison
pour s’éviter de subir les foudres d’une communauté entière.
Moi – Il faut une raison majeure pour
annuler un testament. Le juge pourrait fort bien considérer que la contribution
de Karen à l’entreprise et ses compétences suffisent. Le juge pourrait croire
qu’il n’y a que Karen qui peut sauver l’entreprise du désastre.
Je suis certain que son avocat va insister sur cet aspect. Rien ne prouve
que Karen ne peut pas diriger Temptation.
Katheryn – C’est justement pourquoi je
tiens à insister sur ta capacité à faire évoluer cette entreprise. Karen est
capable de gérer l’entreprise : elle l’a prouvé au fil des années. Mais,
est-elle capable de l’améliorer ?
Moi – Que projettes-tu faire
aujourd’hui ?
Katheryn – J’aimerais bien passer au peigne
fin l’appartement des Schwartz, une fois de plus. J’espère toujours y faire des
découvertes qui pourraient nous éclairer sur leur vie.
Moi – D’accord. C’est pénible de sortir du
lit. Je prépare le déjeuner.
Épisode 16 – Ce qui se cache sous la rumeur
Nous arrivons à l’appartement de Jacob et
Martha. Je ne suis pas convaincu que nous y trouverons des informations
significatives au point de rediriger notre stratégie. Je ne crois pas qu’un
juge osera annuler le testament de deux personnes de la trempe de Jacob et
Martha. Je refuse de me laisser envahir par cette idée saugrenue.
Katheryn – Je suggère de scruter tous les
documents du bureau de Martha. Avant de s’y mettre tous les deux, pourquoi ne
téléphonerais-tu pas à Elizabeth pour lui parler de ce que son père sait de
Zack ?
Moi – Je doute que Matthew lui ait fait
d’autres révélations au sujet de Zack.
Katheryn – Elle peut simplement lui
expliquer qu’il s’agit pour toi de savoir si tu fais partie de sa famille.
Pendant que tu lui téléphones, je vais passer à la confiserie. Ma résistance
aux friandises faiblit lorsque je traverse le seuil de la porte : les
odeurs finissent par avoir raison de moi.
Je téléphone à Liz et je lui explique que je
souhaite aller jusqu’au bout de ce doute qui persiste dans mon esprit en
obtenant des informations de Matthew. Dès que je lui en parle, je la sens
désemparée. Elle me promet de lui expliquer à quel point c’est important pour
moi. Je ne manque pas de lui mentionner que je suis disposé à retourner à
Hartford avec Katheryn. Elle préfère plutôt le convaincre sans en faire tout un
plat. Une autre visite de ma part ne ferait que durcir davantage son
entêtement. Il est de plus en plus évident que je n’apprendrai rien de plus de
Matthew.
Moi – J’ai communiqué avec Liz. Elle va
faire le nécessaire. Mais, il est évident que Matthew ne veut rien dire au
sujet de la relation entre Zack et ma mère.
Katheryn – Ne t’inquiète pas. J’ai plus
d’un tour dans mon sac.
Moi – Ça signifie quoi au juste ?
Katheryn – J’ai embauché un détective privé
qui va chercher ton certificat de naissance.
Moi – Tu n’y vas pas de main morte.
Katheryn – Tu sais fort bien que tu ne peux
te défendre contre quelqu’un avec qui tu entretiens une relation
d’amitié : tu connais Karen depuis ton enfance. Voilà pourquoi je me charge
de ta défense. Aussi, j’ai besoin des registres de l’entreprise pour démontrer
que Karen a été payée pour ses services. Je n’affirme rien en cour sans un
document déposé en preuve.
Moi – Tous ces documents de comptabilité
sont entreposés dans la pièce au bout du couloir. Jacob était méticuleux :
il connaissait son rôle dans l’entreprise. Il disait souvent que Martha savait
où elle allait, mais que c’est lui qui devait tracer le chemin pour s’y rendre,
ce qui exacerbait Martha. Il n’en fallait pas plus pour les entendre se lancer
des invectives. L’entourage s’amusait royalement à les écouter. Nous savions
tous que ce n’était qu’un jeu. Jacob aimait taquiner Martha et il savait
comment la provoquer.
Katheryn – J’ai épluché le carnet personnel
de Martha. Je l’ai rapporté du Texas pour que tu l’entreposes dans le
coffre-fort. Par ailleurs, je suis convaincu que plusieurs de ces personnes
connaissaient bien Martha et qu’elles ne savent pas encore qu’elle est décédée.
D’après les numéros de téléphone et les adresses, elle avait de nombreuses
amies en Allemagne.
Moi – Je dois prendre des dispositions pour
les aviser du décès de Martha et Jacob.
Katheryn – Ses amies en Europe, ce n’est
pas urgent. Il est préférable de nous concentrer exclusivement sur les préparatifs
de la Cour.
Moi – Et, si Karen décide de ne pas
contester le testament, que ferons-nous ?
Katheryn – Elle va le contester, car elle
n’a rien à perdre et tout à gagner. J’en ferais autant. J’ai du respect pour
Karen. Elle se dit lésée dans ses droits. Si elle ne porte pas plainte, je
saurai qu’elle n’est qu’une pleurnicharde sans envergure. Tu dois aussi
réaliser que ces préparatifs vont te permettre de mieux définir ton entreprise
par la suite : tu as du rattrapage à faire.
Moi – Sur ce point, tu as raison. Je n’ai
pas travaillé ici depuis quelques années. Pourtant, il n’y a pas si longtemps,
je fabriquais aisément la plupart des confiseries.
Pendant près de deux heures, nous passons en
revue le contenu des boîtes qui représentent un intérêt pour Katheryn. Parce
que Karen fait partie de la famille Schwartz, Katheryn ne peut obtenir des
informations pertinentes concernant ce secret de famille entourant Zack. En
posant des questions à ce sujet à la famille Schwartz, on devinerait aisément
notre stratégie. Katheryn a compris qu’il faut découvrir pourquoi Jacob et
Martha ont fait de moi leur héritier. S’il existe des rumeurs à ce sujet,
personne ne semble avoir une réponse définitive, une preuve irréfutable.
Comme nous allons descendre dans le magasin,
Gertrude surgit subitement dans l’appartement. Visiblement, elle se sent un peu
mal à l’aise d’arriver à l’improviste. En même etmps, on sent qu’elle est émue.
Elle rendait souvent visite aux Schwartz. Il y avait une telle complicité entre
elle et Martha qu’on aurait cru qu’elles étaient des sœurs, mais deux sœurs qui
ne se chamaillent jamais, bien entendu. Leur amitié remontait à la fondation de
l’entreprise. La nature de ses commentaires nous révèle vite qu’elle s’inquiète
du sort de l’entreprise.
Moi – Pour l’instant, je ne prévois faire
aucun changement majeur. J’ai beaucoup à faire de ces temps-ci. J’ai des
projets pour Temptation, mais rien d’urgent. Je veux éviter de créer de
l’insécurité chez les employés.
Gertrude – Parce que je te connais Ethan
depuis ta naissance, je sais que tu te fais du mauvais sang à cause de Karen
qui brouille tes cartes. Il ne faut pas tout croire ce qui se dit à ce sujet.
Katheryn – Qu’est-ce qui se dit ?
Moi – Tu n’es pas obligée de nous en
parler, Gertrude.
Gertrude – Karen prétend que, en donnant
autant d’argent à l’école et en donnant l’entreprise à quelqu’un en dehors de
la famille, les Schwartz ont démontré qu’ils ont été influencés par leurs
émotions plutôt que par leur raison. Ceux qui n’ont pas travaillé à
l’entreprise ont tout reçu, tandis que ceux qui étaient responsables de la
bonne marche de la confiserie n’ont rien eu.
On dit aussi que l’idée d’ajouter une aile
à l’école actuelle ne fait aucun sens. C’est la famille de Karen qui alimente
ces rumeurs. Jacob et Martha ont toujours été généreux envers la communauté, en
plus d’avoir payé les études des enfants de la famille. Je trouve injuste ce
qui se dit à propos de Martha et Jacob.
Katheryn – On veut répandre la rumeur que
les Schwartz étaient séniles.
Gertrude – C’est ce que j’en déduis. Je
trouve ça mesquin de la part de Karen. Je connaissais Jacob et Martha depuis
plus de trente ans. S’il est vrai qu’ils étaient séniles lorsqu’ils ont rédigé
leur dernier testament, je vais aller m’inscrire à l’asile dès lundi matin, car
je trouve qu’ils ont eu une bonne idée. C’est gênant pour moi de vous parler de
telles rumeurs. Ce serait encore pire si Karen revenait ici : la moitié du
personnel quitterait l’entreprise, moi la première. Nous avons vraiment peur
d’un autre drame, celui de voir Temptation s’effondrer.
Moi – Tu as du courage Gertrude de nous en
parler. Sans en avoir entendu parler nous savons déjà ce qu’elle entend
démontrer en Cour. Nous n’allons pas ternir sa réputation en Cour : notre
stratégie est différente.
Katheryn – Je n’ajouterai rien de plus.
Cependant, Karen a fort à faire pour démontrer que Jacob et Martha étaient
séniles ou qu’ils ont manqué de jugement. Je chercherai surtout à démontrer
qu’Ethan possède les capacités pour diriger l’entreprise et que les Schwartz en
étaient conscients depuis longtemps.
Moi – Tu vois, Gertrude, pourquoi j’ai
embauché Katheryn.
Gertrude – Je dois donc ajouter cette
raison aux autres qui sont joliment plus évidentes, n’est-ce
pas Ethan ?
Gertrude voulait surtout s’assurer de nos
intentions. Elle est inquiète. Son univers a été bouleversé autant que le
nôtre. Maintenant, elle voit que cette débandade est loin d’être terminée et
elle en est désemparée. En même temps, Katheryn réalise à quel point sa
performance en Cour sera déterminante pour les employés. C’est ce que Gertrude
est venue lui dire discrètement, mais fermement.
Katheryn retourne à Houston avec le sentiment
que nous n’avons pas fait de progrès cette fin de semaine-ci. Nous faisons du
surplace.
Épisode 17 – Il fallait lui demander
Après le départ de Katheryn pour Houston, je
passe mes journées chez Temptation. De jour en jour, je sens mon intérêt et mon
implication s’intensifier. Il reste que je me sens coincé entre l’écorce et
l’arbre. J’agis comme si mon avenir était tracé à l’avance, alors que je
pourrais tout aussi bien me retrouver sur le pavé après un jugement de Cour.
Ignorer la possibilité de tout perdre d’un seul coup ne l’efface pour autant.
Mais, ruminer cette possibilité ne ferait que me paralyser.
Les employés apprécient ma présence. Je
discute avec eux surtout de la tendance à la mécanisation entamée par
Karen au cours des deux dernières années. Certains y voient une planche
de salut pour l’entreprise, un virage qu’il faudra faire éventuellement. Je les
écoute. Cependant, je suis préoccupé par le fait qu’on ait déjà abandonné la
production de certaines confiseries traditionnelles au profit d’autres pour
satisfaire les besoins d’autres magasins. Certes, les profits de Temptation ont
augmenté. Je suis étonné que Martha ait consenti à ce virage. Ce changement
m’interpelle, me choque même. Je ne suis pas le seul non plus à m’inquiéter à
ce sujet : les employés les expérimentés voient bien que leur expertise
devient obsolète dans ce type de production.
Il ne me semble pas y avoir de juste milieu
entre la méthode artisanale et la méthode industrielle quant à la production de
confiseries : on choisit l’une aou l’autre. La production artisanale requiert
des confiseurs une expertise longue à acquérir, ce qui augmente le prix des
confiseries en bout de ligne. De plus, elles s’adressent à une clientèle
réduite qui recherche des saveurs exotiques. Je me fixe tout de même comme
objectif de voir comment nous pourrions mécaniser l’atelier afin de produire
nos confiseries traditionnelles à moindre coût, ce qui me paraît utopique pour
l’instant.
La clientèle pour les confiseries de masse à
base de sucre est considérable, voire énorme. Cependant, les industries qui
s’arrachent cette clientèle poussent comme des champignons, dont plusieurs ne
vivent pas plus longtemps non plus qu’un champignon. La compétition est féroce
et la marge de profit est mince pour ce type de production. C’est plutôt
l’emballage et la publicité qui font la différence dans les ventes et la survie
de ces usines mécanisées.
Il y a une raison fondamentale qui explique
que les confiseries familiales en Europe restent de petite taille :
l’intérêt pour ce type de confiseries s’est développé avec le temps au point de
faire partie de la culture. Le goût pour les saveurs exotiques est bien ancré
en Europe, ce qui n’est pas le cas en Amérique.
Néanmoins, l’industrialisation a fait des
ravages en Europe comme partout ailleurs. Par exemple, l’avènement de
boulangeries industrielles a grugé dans les profits des boulangeries de
quartier. Mais, si nous avons tous besoin de pain pour se nourrir, ils sont
nombreux ceux qui préfèrent le pain artisanal à cause de son goût.
Martha a toujours prétendu que la production
industrielle de confiseries allait à contre-courant avec le fait que nos goûts
vont de la simplicité à la complexité, et non l’inverse. Les goûts se
développent et se diversifient. C’était sa conviction profonde. Il n’est donc
pas étonnant qu’elle recherchait sans cesse de nouveaux extraits de plantes et
de nouvelles saveurs plutôt que du sucre à meilleur prix. Elle disait même que
la clientèle n’avait pas besoin d’une école pour développer de nouveaux goûts :
on devient vite las des confiseries industrielles. C’est ainsi qu’on recherche
des confiseries dont les saveurs sont plus hétérogènes. Les saveurs développent
les goûts, alors que le sucre les atrophies.
Dans tous les domaines, les consommateurs veulent
des produits plus distinctifs, uniques. Personne ne cherche à porter des
vêtements identiques à ceux de son voisin. Chacun cherche à se distinguer des
autres. Je crois que « identité » rime avec « diversité » et non avec «
uniformité ». Il faut donc nous assurer que nos produits resteront différents
des autres.
Les craintes de Gertrude n’ont pas été
dissipées lors de notre rencontre quelques jours auparavant. En circulant dans
la confiserie, elle demande à me rencontrer après l’heure de fermeture du magasin,
ce que j’accepte sans hésiter. Je devine qu’elle veut me faire part d’autres
rumeurs qui circulent. Je lui dis que je serai à l’appartement du deuxième et
qu’elle n’aura qu’à y monter une fois que tous les employés auront quitté. En
définitive, je préfère utiliser l’appartement plutôt que le bureau de Karen qui
reste fermé depuis près de trois semaines maintenant.
Gertrude – Je dois bien vieillir. Je suis
essoufflée en montant un escalier. Pourtant, je marche plusieurs kilomètres par
jour dans la confiserie.
Moi – Tu n’es pas vieille, Gertrude. Tant
que tu conserveras ta bonne humeur et ton humour, personne ne verra que tu
avances en âge.
Gertrude – Je n’aime pas laisser paraître
ma tristesse au travail. Les clients viennent chercher ici du plaisir. Je suis
privilégiée de ne rencontrer que des personnes heureuses. Certes, ce n’est que
du bonheur éphémère. Les médecins, par exemple, n’entendent que des plaintes de
leurs patients. Personne ne va voir un médecin pour lui dire qu’il est heureux
et en bonne santé. Lorsque je retourne chez-moi à la fin de la journée, je n’ai
pas à ruminer les malheurs des autres comme les médecins.
Moi – Même si tu es triste présentement,
es-tu heureuse, Gertrude ?
Gertrude – Tu n’as pas à t’inquiéter pour
moi. Le deuil est un processus qui suit son cours. C’est comme vivre avec un
voisin pas très agréable. Tu peux l’éviter, mais il continue de t’agacer.
Moi – Quelle est la raison de ta
visite ?
Gertrude – L’amitié entre Martha et moi
remonte au début de l’ouverture du magasin. Je ne t’apprends rien à ce sujet.
J’étais même là avant que tu sois né. J’ai toujours été fidèle à Martha et
Jacob. Grâce à eux, j’ai pu élever mes enfants et les faire instruire. Ce n’est
pas une honte de dire que c’est Martha qui a payé pour les études de deux de
mes enfants. J’ai connu d’autres personnes aussi fortunées que Martha et ils
n’ont jamais manifesté une telle générosité.
Moi – Elle a payé mes études aussi.
Gertrude – La liste de ces bénéficiaires
est longue.
Moi – Comment le sait-tu ?
Gertrude – Martha me disait tout. Nous
n’avions pas de secret l’une envers l’autre. Je n’étais pas sa confidente, mais
plutôt sa sœur. Martha manquait sa famille et elle s’en est bâti une autre. Je
sais beaucoup de choses dont je n’ai jamais parlé. Elle n’est plus
là, mais c’est tout comme si elle vivait toujours. J’anticipe de la
rencontrer en me retournant. Parfois, je crois entendre sa voix.
Je ne voudrais pas trahir sa confiance. Cependant, Martha et Jacob aussi
n’avaient qu’une chose en tête : s’assurer que la confiserie allait
perdurer, au-delà de leur départ. Je savais qu’ils planifiaient de t’en parler
bientôt. Martha a été traumatisée par la perte de sa famille durant la Guerre.
Elle n’avait plus de passé. Le compteur de sa famille a été mis à zéro. Au lieu
de se laisser abattre, elle a redoublé d’énergie. Comme elle n’avait pas
d’enfant, les circonstances ont fait que tu es devenu leur petit-fils.
Moi – Tu sembles insinuer que Martha était
prête à tout pour que son entreprise continue après son départ ? Je ne
comprends toujours pas comment son choix c’est arrêté sur moi. Il y avait
d’autres neveux dans la famille de Jacob.
Gertrude – C’est de ça dont je veux te
parler, en l’absence de Katheryn. Je ne sais pas ce que Katheryn connaît de ta
vie, mais je crois qu’il est important que tu le saches. Les rumeurs que
j’entends me dérangent. Je sais comment Martha voulait que les choses se
passent. Ce n’est pas une coïncidence que tu faisais partie de la famille
Schwartz : tu es un Schwartz. Tu es le neveu de Jacob, le fils de Zack qui
est décédé quelques mois avant ta naissance. Il était beau garçon, mais sa vie
a mal tourné. Jacob a vu à ce que ta mère accouche dans un endroit secret.
Lorsque tu es né, il lui a trouvé un emploi ailleurs qu’à la confiserie, en plus
de lui acheter une maison. La famille Schwartz voulait effacer cet événement.
Ce sont des gens fiers et Jacob avait les moyens de cacher cet événement.
Moi – Matthew m’a raconté quelque chose de
semblable la semaine dernière. Comment sais-tu que Zack était mon père ?
Gertrude – La preuve est là
(pointant une photo du mariage de Jacob et de Martha).
Moi – Je ne vois pas le lien que tu fais
entre cet encadrement et mon père.
Gertrude – J’étais présente à ton baptême.
Jacob était ton parrain et Martha, ta marraine.
Moi – Je ne comprends toujours pas,
Gertrude.
Gertrude – Ton baptistère est derrière le
cadre. Martha la caché là.
D’un bond, je me lève et je me dirige vers le
cadre que je décroche du mur.
Moi – Je ne vois pas de baptistère derrière
ce cadre.
Gertrude – Il est caché à l’intérieur.
Je trouve rapidement quelques outils qui me
permettent d’enlever la plaquette de bois qui recouvre l’arrière du cadre. De
fait, il y a un document, un baptistère signé par Jacob, Martha, ma mère, le
célébrant, même Gertrude qui agissait comme porteuse. Je lis le baptistère
pendant que Gertrude me parle. Elle doit se rendre compte que je tremble. C’est
bien indiqué que mon père est Zachary Schwartz.
Gertrude – J’espère que Martha n’est pas
fâchée contre moi. Il ne fallait pas parler de ça. Depuis que tu es jeune, ils
voulaient faire de toi leur héritier. Lorsqu’ils ont réalisé que tu étais très
futé, c’est là qu’ils ont vraiment commencé à te considérer comme leur fils.
Ils voulaient que la confiserie reste dans la famille. Est-ce qu’ils t’ont déjà
mentionné qu’ils souhaitaient te voir continuer l’entreprise ?
Moi – Non. Au contraire, Martha voulait que
je complète des études universitaires.
Gertrude – Elle voulait t’en éloigner pour
que tu aies le goût de revenir. Elle finissait toujours par obtenir ce qu’elle
voulait. Personne n’a pu lui résister. Le premier à tomber sous son charme a
été Jacob. Ce n’est pas sain de vivre avec des soupçons.
Je trouve que Martha aurait dû t’en parler, il y a longtemps. Mais, elle m’a
bien fait jurer de ne pas en souffler un mot. Parfois, je ne la comprenais pas.
Elle avait des motifs qui m’échappaient. C’était bien là son seul défaut. En
vérité, lorsqu’elle se confiait à moi, ce n’était pas pour entendre mes
suggestions : elle voulait simplement que je l’écoute.
Moi – Tu as bien fait de m’en parler.
Martha craignait probablement que ça m’affecte et que je devienne comme mon
père.
Gertrude – J’espère que tu en parleras avec
Olivia. Une fois libérés de ces doutes, vous pourrez passer à autre chose.
Moi – Je vais aussi en discuter avec
Katheryn.
Gertrude – C’est une affaire de famille qui
restera entre nous.
Cette découverte m’ébranle. Comment peut-il en
être autrement ? Cette information change diamétralement la donne en
tirant le tapis sous les pieds de Karen.
Épisode 18 – Ça passe ou ça casse
Dès le départ de Gertrude, je télécopie le
baptistère à Katheryn. Je la rejoins au téléphone peu après. Elle ne cache pas
son soulagement. Nous en parlons pendant quelques minutes. La discussion
bifurque sur d’autres sujets.
Deux jours plus tard, je l’accueille à
l’aéroport. Elle voit bien par mon allure que j’ai une nouvelle à lui
annoncer : je viens tout juste de recevoir un document de la Cour
stipulant que j’aurai à m’y présenter parce que Karen Schwartz demande une
révision du testament. À ma surprise, Katheryn est exaltée, survoltée.
Katheryn – Enfin, une bonne nouvelle !
Je l’attends de pied ferme.
Moi – Je croyais qu’il restait d’autres
aspects du dossier à compléter.
Katheryn – Ce ne sont que des détails. J’ai
maintenant l’essentiel en main. Je vais lui servir une leçon dont elle se
souviendra. Elle va regretter bientôt d’avoir déclencher cette guerre. As-tu
l’avis de comparution ?
Moi – Oui. J’ai deviné que tu ne
pourrais pas attendre pour en prendre connaissance.
Katheryn – En arrivant à la maison, dans
quoi aimerais-tu sauter ?
Moi – Explique-toi, je ne comprends pas.
Katheryn – Il faudra bien que je t’apprenne
à lire entre les lignes. Allons-nous sauter dans le bain, dans le lit ou dans
le dossier de Karen ?
Moi – Dans la cuisine, je meurs de faim.
Katheryn – As-tu déjà fait l’amour sur une
table de cuisine ?
Moi – Non, je n’ai pas les talents d’un acrobate.
Katheryn – Moi non plus, mais, ça me tente.
Moi – Tu oublies que nous habitons chez
Olivia.
Katheryn – J’ai avisé M. Marshall qu’il
pouvait s’attendre à ma démission. C’est imminent.
Moi – Il ne faut pas vendre la peau de
l’ours avant de l’avoir abattu.
Katheryn – Je crois qu’il ne faut pas
demander à la Cour d’annuler la demande de Karen parce que vous faites partie
de la même famille. Elle pourrait en profiter pour modifier les motifs de sa
requête. Je préfère faire face à la musique dans les plus brefs délais. Je veux
profiter de l’effet de surprise.
Moi – Comment comptes-tu la
surprendre ?
Katheryn – La surprise, c’est Gertrude.
Moi – Tu prévois demander à Gertrude de
témoigner ?
Katheryn – Je vais lui expliquer mes
raisons et ma stratégie. Si elle refuse, je vais lui faire servir une
assignation à comparaître. D’habitude, tu as du flair
dans ce domaine. Tu te souviens lorsqu’elle est venue nous rencontrer à
l’appartement. Comme nous n’avons pas donné suite à sa visite, elle en a
demandé une autre. Et là, elle y est allée de tout son poids. En réalité,
Gertrude veut remplacer Martha. Mieux encore. Gertrude est consciente qu’elle
représente la mémoire de l’entreprise. Pour s’assurer de ce statut, elle veut
témoigner. Elle ne laissera pas Karen détruire son rêve, son gagne-pain, son
amitié pour les Schwartz et j’en passe.
Moi – Il est certain que je n’avancerai pas
si je garde les deux pieds sur les freins. Je réalise maintenant que je cherche
davantage à protéger des liens d’amitié plutôt que d’admettre qu’une épée de
Damoclès me pend au-dessus de la tête. Si ce n’est pas elle qui doit témoigner
pour démontrer mon lien de parenté avec les Schwartz, il faudra compter sur
Matthew, ce qui ne me plaît pas du tout. Au pis-aller, nous pourrions obtenir son
témoignage par affidavit. Plus j’y pense, plus je crois que Gertrude est ma
véritable planche de salut. À cause de son amitié pour Jacob et Martha, elle
représente un témoin plus crédible que Matthew.
Katheryn – Un long discours pour avouer que
j’ai raison. J’en suis au point de trouver que même tes défauts sont mignons.
Je ne suis plus rationnelle quand il s’agit de toi. Bref, mon jugement est
biaisé en ta faveur.
Katheryn décide de rester à New York pendant
la semaine, puisque la Cour entendra notre défense le vendredi suivant.
Katheryn ne met pas de temps à rencontrer Gertrude. Lorsque Katheryn lui
mentionne que Karen sera présente lors de son témoignage, elle refuse carrément
de témoigner. Finalement, Katheryn lui dévoile le contenu de ses questions afin
qu’elle n’ait pas à porter un jugement sur Karen ou à s’adresser à elle
directement. Gertrude ne veut surtout pas créer un conflit avec Karen. Elle
décide de venir témoigner.
Puisque le dossier de Katheryn est prêt et au
lieu de se faire du mauvais sang jusqu’à vendredi, nous décidons d’analyser
sous toutes ses coutures l’entreprise. Olivia participe à ces discussions et ne
manque pas d’intérêt. La possibilité de joindre Temptation l’enchante, même si
elle devra mettre les bouchées doubles au cours des premiers mois.
Katheryn et moi sommes déjà familiers avec ce
processus de discussion en vue de pauffiner une stratégie quelconque. Mais, il
y a une différence avec nos clients du Texas : il s’agit d’une entreprise
dont je suis propriétaire et qui fait rêver Katheryn. Nous entretenons un
attachement émotif à cette entreprise. Je crains que nos discussions quant à
l’avenir de l’entreprise ne s’enflamment rapidement. Ce sera l’occasion de voir
si nous pouvons travailler ensemble de façon constructive. Je ne mets pas de
temps à réaliser, par exemple, qu’elle lorgne du côté de la mécanisation de
l’entreprise. Nous passons donc nos soirées à justifier nos positions
contraires. Il faudra plus que des discussions autour de la table de cuisine
pour relancer l’entreprise. Encore faut-il démontrer que le statut quo est
inacceptable.
Le vendredi matin, nous arrivons tôt au Palais
de justice. Après les formalités d’usage, nous attendons à la porte de la
salle. Sans nous concerter, nous anticipons le moment de voir apparaître Karen.
Ces quelques minutes d’attente nous paraissent longues. Une fois dans la salle,
notre anxiété se dissipe : chasser le naturel et il revient au galop.
Notre expérience au Texas s’enclenche.
La Cour est présidée par le juge Alfred
McCarthy. Il explique d’abord la nature de la requête de Karen. Il invite
l’avocat de Karen, Me John Gordon, à renchérir, s’il le juge à propos. Il n’a
rien a ajouté.
Katheryn signale au juge McCarthy la présence
de Gertrude comme témoin et l’avise aussi qu’elle présentera chemin faisant des
documents. Il demande ensuite à Me Gordon s’il entend interroger sa cliente.
Comme il répond par l’affirmative, Karen est invitée à prendre place à la barre
des témoins.
Me Gordon – Votre requête stipule que vous
croyez que l’entreprise de Jacob Schwartz et Martha Henkel devrait vous être
octroyée plutôt qu’à M. Ethan Ziegler. Quelles sont les raisons qui expliquent
votre souhait ?
Karen – La confiserie des Schwartz est une
entreprise familiale qui devrait rester dans la famille des Schwartz.
Me Gordon – Vous avez travaillé pendant
près de six années à l’entreprise pour laquelle vous étiez responsable surtout
de la production. Après toutes ces années, croyez-vous être capable de diriger
une telle entreprise ?
Karen – En réalité, c’est moi qui gérais
les affaires. Les Schwartz passaient plus de temps dans leur appartement qu’à
l’usine. J’en avais conclu qu’ils me faisaient confiance et qu’ils pouvaient
s’absenter plus souvent qu’auparavant. C’était bien visible qu’ils prévoyaient
me donner ou me vendre l’entreprise dans un avenir rapproché. Je ne comprends
pas qu’ils aient donné cette entreprise à un étranger.
Me Gordon – Jacob ou Martha vous ont-ils
déjà signifié leur intention de faire de vous leur successeur ?
Karen – Non, mais c’est évident pour tout
le monde. Après tout, je jouissais d’une grande liberté. Ça se voyait dans le
fait qu’ils me laissaient prendre des décisions.
Me Gordon – Si vous apparteniez, demain,
l’entreprise Temptation, quel serait votre premier geste ?
Karen – Je mécaniserais davantage
l’entreprise pour en accroître la production.
Me Gordon – Pour l’instant, je n’ai pas
d’autres questions à poser à ma cliente. Je me réserve le droit, cependant, de
la ramener à la barre, surtout si vous le jugez nécessaire pour clarifier
certains points.
Juge McCarthy – Me Miller, souhaitez-vous
contre-interroger Mme Schwartz.
Me Miller – Je préfère vous demander de
faire une entorse à la procédure habituelle pour interroger d’abord mon client,
Ethan Ziegler. La raison est évidente. J’entends présenter des documents qui me
serviront lors de mon interrogatoire de Mme Karen Schwartz.
Juge McCarthy – Si ça nous permet de mieux
cerner la problématique, je vous accorde ce privilège, en autant que Me Gordon
n’ait pas d’objections. Comme il me fait signe qu’il accepte cette modification
à la procédure habituelle, faites avancer M. Ziegler.
Décidément, Katheryn ne manque jamais
l’occasion de me surprendre.
Me Miller – J’ai apporté avec moi une boîte
de confiseries échantillonnées à l’entreprise dont vous êtes le propriétaire
depuis quelques semaines. Je crois savoir que ces confiseries portent chacun un
nom distinctif. Pouvez-vous me les nommer ?
Sans hésitation, je les nomme. Je ne vois pas
venir la question suivante. Je me demande pourquoi Katheryn ne m’a pas averti
de ce scénario.
Katheryn explique au juge qu’elle ne m’a pas
informé au préalable des questions qui vont suivre justement pour évaluer les
connaissances en confiseries de mon client. Le juge McCarthy semble perplexe
devant cette stratégie de Katheryn.
Me Miller – Je vais vous pointer une
confiserie. Pouvez-vous, de mémoire, expliquer le mode de fabrication de cette
confiserie-ci ?
Moi – Je n’en ai pas fabriqué depuis
quelque temps, pour ne pas dire quelques années.
Me Miller – Puisque votre entreprise
fabrique des friandises. Il est raisonnable de penser que vous êtes capable de
les fabriquer.
Katheryn m’a piqué au vif. Peu à peu, la
mémoire me revient. J’élabore sur ce processus de A à Z. Katheryn se tourne
alors vers Karen et lui demande si ma description est conforme au processus
qu’elle dit bien connaître. Karen confirme que ma description est exacte.
Me Miller – Après les funérailles et la
lecture du testament, quelle était votre préoccupation principal, M.
Ziegler ?
Moi – La survie de l’entreprise, le
maintien des emplois et j’ai vite compris que je pouvais y apporter des
améliorations significatives qui sécuriseraient son avenir.
Me Miller – M. le Juge, j’aimerais déposer,
en preuve, le document produit à cet effet par mon client.
Le juge McCarthy feuillette le document
pendant quelques minutes. Il permet ensuite à Katheryn de continuer son
interrogation.
Me Miller – Depuis quand savez-vous
fabriquer les confiseries qu’on retrouve chez Temptation ?
Moi – J’ai fréquenté la confiserie alors
que j’étais tout jeune. Je me rendais à la confiserie après l’école. Durant mes
vacances, j’y travaillais. Même quand je fréquentais l’université, j’y passais
mes vacances.
Me Miller – Au cours de vos dernières
années dans l’entreprise, quel était votre salaire ?
Moi – Je n’ai jamais reçu de salaire des
Schwartz. Mais, il faut dire qu’ils ont payé mes études au complet et que je ne
manquais jamais d’argent. Je n’aurais pas osé leur demander un salaire.
Me Miller – Pourquoi n’êtes-vous pas resté
dans l’entreprise plutôt que de vous inscrire dans une faculté de droit ?
Moi – Martha ne voulait pas que je reste
dans l’entreprise. Elle préférait que je m’instruise dans un univers différent.
Elle m’avait fait comprendre que pour faire un réel choix dans la vie, il faut
être confronté à au moins deux options. Elle savait que j’avais des compétences
pour travailler dans l’entreprise. Mais, elle était aussi convaincue que les
compétences qui me manquaient ne pouvaient s’acquérir dans l’entreprise.
Me Miller – Est-ce que vous assumez qu’elle
souhaitait ça pour vous ou bien vous a-t-elle dit explicitement d’acquérir ces
compétences ailleurs que dans l’entreprise ?
Moi – Elle a été claire sur ce point.
Martha n’avait pas la langue dans poche.
Me Miller – Le testament stipule que près
de 5 millions$ devront être donnés à l’école avoisinant la confiserie.
Étiez-vous surpris de cette décision ?
Moi – Ce qui m’a surpris, c’est qu’ils
avaient autant d’argent en réserve. Ils ont été très généreux tout au long de
leur vie. J’ai perçu ce geste comme un retour d’ascenseur, car les écoliers ont
toujours été une clientèle fidèle.
Me Miller – Vous ne voyez donc rien
d’anormal dans cette décision ?
Moi – Le contraire m’aurait surpris, sinon
déçu. Jacob et Martha ont été conséquents avec ceux qui ont davantage contribué
au succès de Temptation.
Me Miller – M. le Juge. J’aimerais
maintenant interroger Gertrude Horowitz.
Le juge consent à sa demande et Gertrude prend
place à la barre des témoins.
Me Miller – Je vous présente un document.
Pouvez-vous l’identifier et nous expliquer sa provenance ?
Gertrude – C’est le baptistère d’Ethan
Ziegler. Il se trouvait dissimulé dans un cadre dans l’appartement de Jacob et
Martha. Il y a les signatures de la mère d’Ethan, de Jacob, de Martha et la
mienne aussi. Je travaillais déjà pour les Schwartz lorsque Ethan est né. On
voit aussi où il est né. Est-ce que je dois parler de tout ça ici ? Je
trouve ça gênant.
Juge McCarthy – Pourquoi trouvez-vous
gênant de parler d’un baptistère ?
Gertrude – Les histoires de famille, il
vaut mieux ne pas trop en parler. Dans ma cuisine, ça va, mais pas ici.
Me Miller – Je suis consciente de la
réticence de Mme Horowitz. Mais, son témoignage est crucial dans la présente
affaire qui oppose M Ziegler à Mme Schwartz.
Juge McCarthy – Prenez votre temps et
dites-nous en vos mots ce que vous croyez que nous devons savoir.
Gertrude – Ethan est né à l’endroit indiqué
sur le baptistère. C’était une congrégation religieuse où les filles-mère
accouchaient. La mère d’Ethan travaillait à la confiserie. Elle a rencontré
Zack, le frère de Jacob. Peu de temps après, sa mère est tombée enceinte,
Zack est décédé lors d’une dispute entre des gangs de rue. Les journaux
mentionnaient qu’il était impliqué dans la vente de drogues. En fait, sa vie
semblait aller mieux une fois qu’il a eu un emploi à la confiserie. Jacob
pensait qu’un travail régulier l’éloignerait de sa gang. Ça n’a pas fonctionné.
Me Miller – Comment savez-vous que Zack est
le père d’Ethan ?
Gertrude – C’est écrit sur le baptistère.
Me Miller – Comment expliquez-vous qu’Ethan
était visé comme héritier alors qu’il n’avait que deux ans ?
Gertrude – Martha ne pouvait pas avoir des
enfants.
Me Miller – Comment le savez-vous ?
Gertrude – M. le Juge, je préfèrerais ne
pas répondre à cette question. Martha ne voudrait pas que j’en parle.
Juge McCarthy – Je ne vois pas, Me Miller,
l’utilité d’en savoir davantage à ce sujet.
Me Miller – Est-ce que le don que les
Schwartz ont fait à l’école vous a surpris ?
Gertrude – Tout comme Ethan, j’ignorais
qu’ils avaient autant d’argent. Mais, Martha aimaient les enfants comme s’ils
avaient été les siens. Les enfants ont contribué énormément à sa fortune. Je ne
sais pas pourquoi ils tenaient à ce que ça soit un édifice pour l’enseignement
des sciences. Ils n’ont jamais parlé de leur testament. J’étais la confidente
de Martha, mais elle me disait seulement ce qu’elle jugeait approprié.
Me Miller – Vous avez travaillé avec Ethan.
Croyez-vous qu’il a les compétences pour diriger cette entreprise ?
Gertrude - Martha était plus
exigeante envers lui qu’envers les autres employés. Ethan comprend très bien ce
qui distingue les confiseries de Martha des autres. Ce n’est guère complexe de
faire un gâteau au chocolat avec quelques ingrédients. Mais, ça n’a pas
vraiment de saveur, c’est fade au goût. Les recettes de Martha sont complexes à
réussir parce qu’elles comprennent des ingrédients qui sont sensibles à divers
facteurs. Ce sont ces ingrédients qui leur donnent un goût exquis. Même lorsque
la recette est écrite et détaillée, ça ne signifie pas que n’importe qui peut
la réussir. Il faut beaucoup d’expérience pour ne pas la rater.
Martha pouvait créer de nouvelles recettes
à volonté. Elle connaissait comment divers ingrédients réagissent entre eux.
C’est ça qu’elle a montré à Ethan. Il y a d’autres employés qui sont aussi
habiles que Martha. L’entreprise tient à la compétence de ces employés. Ethan a
bien compris que les confiseries européennes n’ont rien à voir avec les bonbons
sucrés populaires.
Avant que soit installé un système de
climatisation, nous ne pouvions pas faire certaines confiseries qui
réagissaient mal à la chaleur et à l’humidité. Certains clients se demandent
pourquoi certaines confiseries ne sont pas emballées. Elles ont besoin d’une
aération continue, sinon elles s’agglutinent les unes aux autres.
Me Miller – Je vous remercie de ces
précieuses informations, Mme Horowitz. Je
n’ai pas d’autres questions à vous poser. Du coup, j’aimerais présenter ce
baptistère comme preuve du lien de parenté entre Jacob Schwartz et Ethan
Ziegler. J’aimerais aussi ajouter que le frère aîné de Jacob, Matthew, habite à
Hartford Connecticut. Si la Cour le juge nécessaire, il serait possible
d’obtenir sa version qui, vous le devinez M. le Juge, corrobore celle de Mme
Horowitz. Cependant, dans le cas de Matthew Schwartz, il ne s’agit que d’une
opinion. Maintenant, j’aimerais interroger Mme Karen
Schwartz.
Juge McCarthy – Je m’explique mal que M.
Ziegler ne porte pas le patronyme Schwartz puisque vous prétendez qu’il est le
neveu de Jacob Schwartz.
Me Miller – Ethan a pris le nom de famille
de sa mère.
Juge McCarthy – Merci de cette précision,
Me Miller.
Katheryn n’est pas encore consciente de
l’impact du témoignage de Gertrude. Elle est en mesure de le constater lorsque
Me Gordon demande au juge McCarthy une pause afin de s’entretenir avec sa
cliente. Le juge refuse sa demande. Karen n’a d’autres choix que de s’amener à
la barre des témoins.
Me Miller – Vous prétendez que l’entreprise
doit se retrouver dans les mains d’un membre de la famille Schwartz. Est-ce que
vous êtes toujours de ce dire ?
Comme Karen n’a fait qu’un signe de la tête
pour signifier son approbation, le juge exige d’elle une réponse verbale.
Me Miller – Êtes-vous la seule de la
famille Schwartz qui travaille à l’entreprise ?
Karen – Non. Il y en a deux autres.
Me Miller – Vous souhaitez donc que les
deux autres aient leur part de l’entreprise. Est-ce le cas ?
Karen – Non. Ce sont des travailleurs
réguliers. Moi, je fais de la gestion.
Me Miller – J’ai les relevés de vos
salaires reçus de l’entreprise. Vous avez donc été payée pour vos services au
même titre que les deux autres membres de la famille Schwartz. Pourquoi
croyez-vous que les Schwartz ont été injustes envers vous, mais pas envers les
deux autres travailleurs de votre famille ?
Karen – Parce que mon travail a fait
beaucoup de différence depuis mon embauche.
Me Miller – Jacob et Martha vous ont donné
leur chalet . Ils ont vu à ajouter 50 000$ pour ne pas que ce soit un cadeau
empoisonné. À qui appartenait le chalet ?
Karen – À Jacob et Martha
Me Miller – J’ai ici une copie du titre de
propriété. Le chalet appartenait à Martha Henkel. J’aimerais vous soumettre cet
autre document M. le Juge.
Il est rare qu’un juge sourit en cour
lorsqu’un témoin en arrache. Mais, c’est bien évident qu’il apprécie la
performance de Katheryn.
Me Miller – Vous acceptez que Martha vous
lègue ce bien estimé à plusieurs centaines de milliers de dollars et en même
temps vous refusez que ce couple octroye leur entreprise à Ethan Ziegler.
Pourquoi acceptez-vous un bien d’une femme dont le patronyme est Henkel et non
Schwartz ?
Karen – Martha faisait partie de notre
famille au même titre que Jacob.
Me Miller – Je respecte votre opinion. Je
continue. Est-ce que Jacob et Martha vous ont déjà promis de vous léguer ou de
vous vendre l’entreprise ?
Karen – Je vous l‘ai déjà dit. Je suis la
seule qui sait comment fabriquer les confiseries et qui est capable de gérer
Temptation.
Me Miller – Vous me donnez une réponse
vague alors que je vous ai posé une question précise. Les Schwartz vous ont-ils
déjà mentionné que l’entreprise vous appartiendrait un jour ou l’autre ?
Karen – Non.
Me Miller – Est-ce que mon client, selon
vous, connaît bien les procédés de fabrication ?
Karen – Il se souvient de certaines
recettes, mais sûrement pas toutes.
Me Miller – Comment savez-vous qu’il ne les
connaît pas toutes ?
Karen – Il n’a pas travaillé à l’usine
depuis quelques années.
Me Miller – Diriez-vous que vous assumez
bien des choses quant à cette entreprise ?
Me Gordon – Je m’objecte à ce genre de
questions, M. le Juge.
Juge McCarthy – Me Miller, évitez les
questions qui vise à vous en prendre au caractère de votre témoin. Il ne s’agit
pas d’un crime, mais d’un testament.
Me Miller – Quel est votre avis sur le don
que les Schwartz ont fait à l’école ?
Karen – Ils auraient dû moderniser
l’entreprise au lieu d’agrandir l’école.
Me Miller – Ils ont conservé pour
l’entreprise un montant d’environ 2 millions$. Trouvez-vous que ce montant est
suffisant pour rénover et améliorer le sort de l’entreprise ?
Karen – Ça paraît énorme. Mais, rénover une
industrie, c’est dispendieux.
Me Miller – Avez-vous un plan d’affaires
pour apporter des améliorations ?
Karen – Je trouve qu’il faut mécaniser
l’usine parce qu’il y a trop d’employés. Les salaires rongent les profits.
Me Miller – Je comprends votre désir, mais
j’en déduis que vous n’avez pas un plan d’affaires détaillé comme celui de mon
client.
Karen – Personne ne m’a demandé d’en
rédiger un. Ça ne veut pas dire que je ne saurais pas quoi faire si j’étais
propriétaire de l’entreprise.
Me Miller – Comment expliquez-vous que les
Schwartz ont amassé une fortune colossale en trente années d’opération ?
Karen – Ils auraient pu en faire davantage.
Me Miller – Avez-vous déjà discuté avec les
propriétaires des améliorations que vous souhaitiez ?
Karen – À quelques reprises.
Me Miller – Et le résultat ?
Karen – Martha était réticente à voir une
nouvelle machine entrer dans l’usine. Elle prétendait qu’elle ne pouvait pas
produire la même qualité de confiseries avec des machines. C’est Martha qui
prenait la décision finale.
Me Miller – Vous avez prétendu dans votre
témoignage précédent que c’était vous qui preniez les décisions et qu’elle vous
laissait le champ libre.
Karen – Elle me laissait faire ce qu’elle
jugeait correct, mais elle ne voulait rien entendre pour ce qui était des
améliorations.
Me Miller – Bref, la méthode artisanale
disparaîtrait de l’entreprise en moins de deux si vous en aviez la possession.
Est-ce le cas ?
Karen – Ce qui m’intéresse, c’est de faire
des profits. Le business, c’est faire de l’argent. Les Schwartz ne voulaient
pas changer leur façon de faire. Ça se voyait qu’ils avançaient en âge, parce
que leurs décisions commençaient à être douteuses.
Me Miller – Vous prétendez donc que plus on
est jeune dans cette industrie, meilleure sont nos idées. Je vous indique que
mon client est plus jeune que vous. J’ai une autre question pour vous, Mme
Schwartz. Saviez-vous que le nom d’Ethan Ziegler figurait sur les sept derniers
testaments des Schwartz ? Le vôtre ne figurait que sur le dernier.
Karen – Les Schwartz ont été injustes
envers moi. C’est tout ce que j’ai à dire.
Me Miller – Ce sera ma dernière question.
Je ne veux pas vous importuner outre mesure. Votre requête n’est pas fondée sur
votre compétence supérieure à diriger cette entreprise. Vous prétendez
simplement que cette entreprise doit appartenir à un membre de la famille
Schwartz. Vous savez maintenant que mon client, Ethan Ziegler est votre cousin.
Pourquoi croyez-vous que l’entreprise doit vous revenir plutôt qu’à lui ?
Je tiens mordicus à vous rappeler, ainsi qu’à la Cour, que votre plainte porte
strictement sur un lien de sang et non sur une capacité, un rendement et encore
moins sur une vision d’avenir pour l’entreprise. Prenez votre temps, Mme
Schwartz, car votre réponse est cruciale pour bien comprendre l’intention
derrière votre requête.
Karen regarde son avocat d’un air hébété.
Karen est visiblement embarrassée. Elle réalise qu’elle vient de se faire
mettre en pièces par quelques questions pointues, mais des questions qui ont
porté sur l’écart entre ses aspirations personnelles et le souci d’assurer une
pérennité à l’entreprise. Et que dire de son désir de voir l’entreprise passer
aux mains d’un membre de la famille Schwartz.
Katheryn me regarde en attendant la réponse de
Karen qui ne vient pas. Je lui faissigne de s’arrêter là, Karen étant déboutée.
On entend Karen marmonner quelques mots
inaudibles. Son avocat demande au juge une pause pour s’entretenir avec sa
cliente. Cette fois-ci, le juge accepte. L’attitude du juge est facile à
décoder : il n’en revient tout simplement pas du manque de préparation de
Karen. Son avocat n’a pas fait un travail digne de cette cause. C’est surtout
lui qu’il faut blâmer. Il est de bonne guerre que, de chaque côté, la
présentation soit étoffée et bien documentée. On aurait dit un géant combattant
un nain.
Au retour de la pause, le juge s’adresse à
Karen pour lui dire qu’il lui remettra son jugement qui n’est pas en sa faveur.
Il décoche une flèche à l’endroit de son avocat, Me Gordon, en affirmant qu’il
aurait apprécié que sa cliente soit davantage consciente de la nature de sa
requête. Sa préparation manquait de profondeur et il ne se gêne pas pour le
souligner.
Karen ne se doute pas non plus qu’elle écope
de tous les frais de Cour, ce qui ajoute l’injure à l’insulte. Sans compter
qu’elle a perdu son emploi. Nous avons gagné, mais Karen en est sortie amochée,
alors qu’elle a contribué à l’entreprise. Ce n’est certainement pas le chalet
qui lui servira de consolation.
J’ai remporté un match contre Karen, mais
l’entreprise a perdu une employée irremplaçable. Je compte laisser la poussière
retomber avant de licencier définitivement Karen.
Épisode 19 – Un virage inattendu
Le verdict du juge McCarthy ne plaît pas à
Karen, nul doute. Je suis soulagé que Katheryn ne la pas malmenée comme je
l’anticipais. Karen a sûrement réalisé que son mécontentement ne s’appuyait pas
sur des arguments valables. Il y a une différence entre subir une injustice et
sentir qu’on a été traité injustement. L’argumentation de Karen manquait de
mordant et de réalisme.
Katheryn l’a amené à réaliser que sa frustration
tire ses racines d’une attente qu’elle a imaginée sans vérifier auprès de Jacob
et de Martha si ces aspirations étaient justifiées. Son attente s’est
transformée en un rêve aux proportions démesurées. Elle a fini par amplifier
son impact dans l’entreprise, s’attribuant un rôle plus grand que nature. Il me
semble crucial qu’elle voit la réalité d’un autre œil, sinon elle reviendra à
la charge ou ne s’en remettra jamais. Le rapport du juge McCarthy lui a fait
comprendre qu’il faut des raisons plus sérieuses pour modifier un testament.
La validité d’un testament est difficile à
contester parce qu’on accepte mal l’héritier. Il aurait fallu que Karen mette
en doute la santé mentale de Jacob et Martha pour que sa requête soit prise au
sérieux. Elle a choisi de mettre en doute les capacités de l’héritier. Katheryn
a saisi la balle au bond et a contre-attaqué Karen sur son propre terrain, son
point faible. Katheryn n’a pas eu besoin de démontrer que je possédais des
qualités supérieures à celles de Karen. Il a suffi de montrer que j’avais des
qualités équivalentes aux siennes.
Karen n’a pas contesté le fait qu’elle
héritait du chalet. Ce qui faisait son affaire, elle voulait le conserver. Son
argumentation était cousue de contradictions que son avocat aurait dû déceler
avant de mettre le pied dans la salle de Cour. Il est probable que Karen n’est
pas parvenu à le convaincre hors de tout doute que le testament ne lui rendait
pas justice.
Katheryn s’attendait à croiser le fer avec
Karen. Elle a vite perçu la faiblesse de ses arguments. Elle a compris qu’il ne
s’agissait que de la faire parler pour la voir s’embourber. Karen a été victime
de son égocentrisme. Aucun juge n’aurait osé renverser la décision des Schwartz
et priver une école d’un donation aussi substantielle sans une litanie de
motifs sérieux.
Une fois la cause entendue, la langue de
plusieurs employés se délie. Nous n’en profitons pas pour nous targuer de cette
victoire qui n’en est pas une, en réalité.
Sans qu’on ait besoin d’en discuter, notre
déménagement définitif d’Houston à New York se présente comme la prochaine
étape. Il y a une entente tacite entre nous deux. Les derniers événements ont
servi à nous rapprocher. En fait, ce n’est pas simplement un rapprochement. Il
s’agit plutôt d’une rencontre entre deux êtres qui partagent un rêve. Je
n’accepterais pas de vivre avec Katheryn si sa vision de l’entreprise détonnait
avec la mienne.
Katheryn saisit bien que la nature des
confiseries de Martha découle d’une culture spécifique et qu’il reste à la
faire connaître à une clientèle plus vaste. Elle comprend que
l’augmentation des ventes ne passera que difficilement par la mécanisation de
l’usine. Je reste tout de même ouvert à une mécanisation partielle, pourvu
qu’elle n’affecte pas la nature de nos produits. Je n’oublie pas que certains
employés voient des avantages à la mécanisation. Je vais proposer à Katheryn un
projet qui devrait soulever sa passion et son enthousiasme envers Temptation.
Nous déménageons. Pour ma part, il me reste
que quelques effets personnels à Houston. À notre arrivée à Houston, nous
rencontrons M. Marshall et nos collègues du cabinet d’avocats. Pour adoucir
notre démission, Katheryn a apporté un vaste assortiment de confiseries. Leur
réaction renforce ma conviction qu’il faut ouvrir d’autres confiseries. Mais,
pour y arriver, j’ai une stratégie dont il faudra discuter.
Katheryn et ses amies ont déjà débarrassé les
deux appartements de la plupart des meubles. Ce que nous conservons a été rangé
dans des boîtes qui nous allons expédier à New York. Il ne faut que deux
journées pour compléter le déménagement et remettre nos clés aux propriétaires.
Une fois sur l’avion de retour, j’en profite
pour expliquer ma conception quant à la transformation de l’entreprise. Tout
changement devra tenir compte de notre méthode de fabrication. En définitive,
ce n’est pas une métamorphose. La nature de nos produits ne changera pas. Nous
allons ajouter des franchises Temptation. La marque de commerce est déjà
établie : il ne reste qu’à créer d’autres débouchés pour nos produits.
Moi – Ce qui distingue nos confiseries,
c’est la méthode de fabrication. Je projette un voyage en Allemagne pour
visiter sur place des confiseries comme la nôtre. Je tiens à ce que tu sois
convaincue qu’il est préférable de maintenir ce type de production plutôt que
de mécaniser l’usine qui permettrait de produire des friandises qui existent
déjà. Tu as constaté la réaction de nos collègues lorsqu’ils se sont gavés des
échantillons que tu avais apportés.
Katheryn – Je m’explique mal pourquoi
personne ne vend ces friandises dans les plus grandes villes des États-Unis.
Moi – La raison est simple : la
formation nécessaire pour devenir un confiseur expert est un processus de
longue haleine et très exigeant.
Katheryn - Nous pourrions fabriquer les
confiseries à New York et les distribuer dans des franchises Temptation.
Moi – Pour certaines confiseries, je suis
de ton avis. Mais, je songe plutôt à vendre des franchises à des propriétaires
qui recevraient une formation à New York.
Katheryn – Notre établissement n’offre pas
l’espace requis pour un tel projet. Nous sommes déjà à l’étroit.
Moi – Je propose de transformer
l’appartement et de s’en servir pour cette formation. Aussi, le bureau de
l’usine, ce qui était jusqu’à récemment le bureau de Karen, serait mieux
utilisé pour la fabrication.
Katheryn – Je croyais que tu voulais
demeurer dans l’appartement.
Moi – Je n’ai jamais prévu y demeurer. Je
n’aime pas dormir où je travaille. Un tel arrangement porterait un coup dur à
notre relation. Je veux éviter cela.
Katheryn – Ne crains-tu pas que, une fois
que les franchisés connaîtront nos recettes, ils vont se détacher de la
chaîne ?
Moi – Bien au contraire. Lorsqu’ils
constateront que le contrat rapporte plus de bénéfices que d’inconvénients, ils
ne songeront pas à se dissocier. C’est utopique de penser que des locataires de
boutique vont se comporter comme des propriétaires. On n’en finira plus de les
remplacer. Des locataires ne se dépasseraient pas pour nous enrichir. Par
contre, des propriétaires le feront chaque jour, mais à condition que ce soit
pour eux-mêmes.
Katheryn – Je ne vois pas quels bénéfices
nous pourrions en tirer.
Moi – Nous allons financer une partie de
leurs installations, leur vendre l’équipement dont ils ont besoin et se charger
d’une décoration uniforme de la boutique. Comme il existe déjà des franchises
dans divers domaines, surtout dans l’alimentation, nous allons les consulter.
Alors, avant de se faire une montagne avec un grain de sable, je préfère
attendre le résultat de cette consultation.
Katheryn – As-tu pensé comment j’allais
m’intégrer à un tel développement ? C’est excitant pour toi, mais énervant
pour moi. Je ne m’y connais pas en confiseries.
Moi – J’aimerais vivre l’expérience
d’ouvrir une autre boutique Temptation à New York avant de nous rendre dans des
villes plus éloignées. À vrai dire, vu la taille de New York, nous pouvons
ouvrir plusieurs franchises, ce qui me semble prudent.
Katheryn – Qui va leur donner cette
formation ?
Moi – Nos employés. Plusieurs d’entre eux
ont plus de 20 années d’expérience en confiserie. Nous pourrions les
récompenser en conséquence. Je songe même à réintégrer Karen.
Katheryn – Tu blagues !!! Jamais elle
n’acceptera de revenir. Sans compter qu’elle doit me détester à mort. Des idées
comme celle-là, je pourrais bien m’en passer. Dès qu’elle remettra les pieds à
l’usine, elle va retourner les employés contre nous. Tu sais bien qu’elle
n’acceptera pas de revenir. J’ai l’impression que tu te sens coupable d’avoir
hérité de Temptation. Je t’ai débarrassé d’une épine au pied et maintenant tu
t’ennuies déjà d’elle.
Moi – Nous pourrions aussi lui aider à
ouvrir une boutique à son compte. Mais, je préfèrerais qu’elle revienne à
l’usine. Ses compétences sont précieuses, voire indispensables.
Katheryn – Karen n’endosse pas ta
conception quant à la méthode de fabrication. Elle deviendrait vite un
casse-pieds, un embarras.
Moi – Je vais attendre quelques semaines.
Durant ce temps, elle va réaliser qu’elle ne peut se trouver un emploi aussi
valorisant que celui qu’elle avait chez Temptation. Elle aime gérer du
personnel et, de plus, elle connaît nos recettes à fond. Nous avons besoin de
toutes les ressources disponibles. Karen emporte avec elle une expertise qui
sera difficile à combler. Je ne crois pas non plus que je pourrai la remplacer
à pied levé par un autre employé. Karen aime ce rôle de
gérante : elle aime diriger des employés.
Katheryn – Pour l’instant, je suis
réticente à cette suggestion, et c’est le moins qu’on puisse dire. Tu es
imprévisible, et pas à peu près non plus.
Moi – Je préfère avoir un soldat de plus
dans mes rangs que de le voir me combattre.
Katheryn – Tu devras te dépasser pour me
convaincre qu’elle peut être un bon soldat. Tu sembles oublier qu’elle a voulu
te tirer le tapis sous les pieds.
Moi – Ce n’est pour le moment qu’une
proposition. Ça te permettrait plus de latitude pour t’intégrer à l’entreprise.
Je doute que tu souhaites fabriquer de la réglisse à partir de maintenant. Je
ne perds rien à rencontrer Karen.
Katheryn – Tu assumes qu’elle acceptera une
rencontre. J’en serais fort étonnée.
Moi – Karen a besoin d’un salaire.
Katheryn – Parle-moi plutôt de la maison
dont tu rêves.
Moi – Ce sera celle que tu choisiras.
Katheryn – Mais, j’ai déjà choisi la
voiture.
Moi – J’accepte de travailler dur pourvu
que tu te plaises dans cette maison.
Katheryn – Il doit bien y avoir anguille
sous roche pour que tu me fasses confiance à ce point.
Moi – Je ne cherche pas à avoir le monopole
des décisions. Je ne rivalise pas avec toi non plus. Je sais que tu laisses de
côté une profession pour te lancer aveuglément dans un projet qui m’appartenait
au départ et auquel tu n’as jamais songé. Tu prends un risque pour moi : je
suis surpris de ton geste. Ma reconnaissance envers toi n’a rien d’étonnant.
Mais, ne t’imagine pas que ce projet ne t’apportera que des bienfaits : ça
pourrait devenir une galère.
Katheryn – Je me souviendrai longtemps du
dernier mois, une séquence de montagnes russes. J’espère que le pire est
derrière nous. Malgré tout, je préfère ce genre de vie à une vie ennuyante dans
un cabinet d’avocat.
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Épisode 20 – Entre l’écorce et l’arbre
Près d’un mois s’est écoulé depuis que
Katheryn a déménagé à New York. Ce deuxième mois ne ressemble en rien au
premier, ce qui permet à Katheryn de voir plus loin que le lendemain. Le fait
de se retrouver dans une maison qui l’enchante a comme effet de dissiper ses
doutes, ses inquiétudes. Curieusement, elle passe la majorité de son temps chez
Temptation. Elle tient à se faire la main à tous les aspects de
l’entreprise : elle n’aime pas traîner de la patte et rester bouche bée
lorsqu’une question pointue lui est posée. J’attends qu’elle devienne
consciente de ce qui l’intéresse davantage dans l’entreprise. Je sais fort bien
que la monotonie l’horripile et qu’elle carbure aux imprévus. Aussi, les
situations qui l’acculent dans les câbles lui insufflent de l’énergie :
avec ce projet de franchise qui plane à l’horizon, elle ne manque pas de défis.
Je ne m’attends pas à ce qu’elle se campe dans un rôle secondaire et qu’elle se
laisse porter par la vague : elle voudra prendre part aux décisions dans
un avenir rapproché.
Mais, l’absence de Karen se fait sentir. Je
n’arrive pas à combler plusieurs rôles à la fois. Avant que la situation
empire, je décide d’en discuter avec Katheryn, au risque de provoquer une autre
confrontation entre nous deux. J’attends le moment opportun. Je lui propose
d’abord un souper en tête-à-tête sur le patio. Je fais venir le sujet en
douceur, entre deux verres de vin.
Moi – Je n’ai jamais imaginé que la
fabrication de confiseries t’intéresserait autant. Comment expliques-tu ton vif
intérêt ?
Katheryn – Tout est nouveau. Je suis
surtout étonné de la complexité qui se cache derrière un bonbon qui tient dans
le creux de la main. Lorsque tu me parlais des confiseurs experts, ça me
faisait sourire. Je les regarde travailler et tout semble facile, mais je
n’arrive pas au même résultat qu’eux. Il faut dire que cuisiner n’a jamais été
ma tasse de thé.
Moi – Donc, tu ne prévois pas te consacrer
à la fabrication.
Katheryn – Pas du tout. Pour l’instant, je
ne cherche qu’à comprendre tout ce que le processus de fabrication implique.
Moi – J’en déduis que la gestion de l’atelier
ne te convient pas.
Katheryn – Je ne veux pas gérer le magasin
non plus. Ça deviendrait une routine après une semaine.
Moi – Que comptes-tu faire ?
Katheryn – Établir des franchises.
J’aimerais ça et je sens que même si ce projet t’intéresse, la nature de ce
travail ne te convient pas. Nous serions ainsi complémentaires. Je veux aussi
sentir que tu as besoin de moi.
Moi – C’est vrai, je préfère l’encadrement
de l’usine, la production. Mais, mes nombreuses autres tâches minent ma
disponibilité. Nous avons besoin d’embaucher une remplaçante de Karen.
Katheryn – As-tu arrêter ton choix sur un
candidat ?
Moi – Oui. Je songe plutôt à faire une
offre à Karen.
Katheryn – Je viens de comprendre pourquoi
tu me verses du vin à volonté. Lorsque tu as quelque chose d’important à me
demander, je te vois venir de loin. Je persiste à croire qu’elle constitue un
risque. Pourquoi veux-tu lui lancer une bouée de sauvetage ?
Moi – J’ai su qu’elle n’est pas sortie de
sa maison depuis un mois et qu’elle frôle la dépression. Je ne pourrai pas
cumuler les fonctions de Karen, Martha et Jacob. J’aimerais lui communiquer mes
conditions pour voir qu’elle est son attitude. Karen ne possède pas les
qualités pour diriger une telle entreprise, mais comme gérante à l’usine, on ne
trouvera pas mieux. Je ne vois pas pourquoi tu t’inquiètes à ce sujet. Je ne
sens pas qu’elle peut devenir une compétitrice pour moi. Elle est excellente
technicienne dans le domaine de la fabrication. Elle l’a démontré. Certes, elle
s’est monté un château d’Espagne qui s’est effondré. Elle n’a pas perdu pour
autant ses compétences, et j’ai besoin de ses compétences.
Katheryn – Pourquoi me consultes-tu à ce
sujet, si ta décision est déjà prise ?
Moi – Il te faut apprendre, Katheryn, à
prendre des décisions rationnelles plutôt qu’émotionnelles. C’est embarrassant
pour moi de lui demander son aide, alors que je viens de la débouter en Cour.
Karen n’est pas venu chercher ses affaires personnelles, parce que je crois
qu’elle espère toujours revenir. Elle a cette entreprise à cœur. Tout ce que je
souhaite, c’est qu’elle ait mieux cerné le rôle qui lui convient dans
l’entreprise. Tu rêves de franchises, mais tu n’as pas réalisé qu’il nous faut
plus de personnes compétentes afin que tu puisses mener ton propre rêve à bon port.
Karen pourrait être l’une d’elles.
Katheryn – Elle doit bien me détester.
Moi – Je pourrai répondre à toutes ces
questions lorsque je l’aurai rencontrée.
Katheryn – Si cette affaire tourne au
vinaigre, tu n’auras que toi à blâmer.
J’avais prévu que Katheryn serait réticente à
ma proposition. Elle ne peut être consciente de toutes les exigences auxquelles
je dois faire face. Je ne peux non plus attendre qu’elle connaisse tous les
recoins de l’entreprise avant de démarrer ce projet de franchisage. Le lendemain,
je téléphone à Karen pour planifier une rencontre.
Moi – Karen. C’est Ethan. Avant que tu
raccroches, j’aimerais que tu m’écoutes.
J’attends quelques secondes. Elle ne raccroche
pas, mais ne parle pas non plus. Tout n’est pas désespéré.
Moi – Je sais que tu es très déçue de la
tournure des événements concernant l’entreprise, l’héritage et le reste. Je
veux apporter d’importantes transformations à la confiserie et j’aimerais que
tu en fasses partie. Voilà pourquoi j’aimerais te rencontrer pour te faire part
de ce que je projette pour toi. Est-ce que nous pourrions souper ensemble au
resto et en discuter.
Karen – Comment penses-tu que je vais
retourner là-bas après une telle humiliation ?
Moi – Je sais que je t’en demande beaucoup.
Je ne prends pas toujours des décisions qui plaisent à tout le monde. Mais, si
tu préférais ne pas revenir, j’aimerais te proposer d’ouvrir une franchise
Temptation.
Karen – C’est quoi ce projet de franchisage
?
Moi – Je projette d’ouvrir des franchises
dans la région de New York et ailleurs plus tard.
Karen – J’ai deux enfants au collège et je
n’ai pas deux cennes à frotter ensemble.
Moi – Laisse-moi t’aider Karen.
Karen – Tu veux m’aider après m’avoir cogné
dessus comme si j’étais un clou rouillé ? J’espère que tu n’as pas l’intention
d’inviter ton avocate à ce souper.
Moi – Est-ce que ça signifie que tu
acceptes mon invitation ?
Karen – J’ai perdu le goût de travailler et
ce n’est plus pareil entre moi et Bill. Il faut bien que je fasse quelque chose
avant que la situation ne se dégrade davantage.
Moi – Je passerai à ta maison demain à 5
heures.
Le lendemain, je suis au rendez-vous. Elle
sort de la maison, tête basse. En prenant place dans l’auto, elle avait une
phrase à me dire, phrase qu’elle a dû mijoter depuis hier.
Karen – Si j’avais été un homme, c’est à
moi que Jacob et Martha auraient donné l’entreprise. Mais, quand un homme veut
réaliser un rêve, c’est à une femme qu’il fait appel.
Je vois bien qu’elle ne m’écoutera pas tant
qu’elle n’aura pas évacué sa frustration. J’en profite pour lui dire que je
comprends sa déception. Tout au long du trajet, tout y passe. J’encaisse sans
maugréer. Il faut bien admettre qu’elle a raison de prétendre que je suis
l’enfant prodigue. On met finalement le pied dans le resto. Karen à l’habitude
des situations tendues et aux conflits entre des employés. Elle sait quand
s’exprimer clairement, sans retenue. Elle se calme peu à peu. Elle scrute le
menu et prend une gorgée de vin, puis une deuxième. Je sens qu’elle a
finalement atteint le fond de son sac et qu’elle m’a fait part de toutes
frustrations.
Moi – Tu as au moins un chalet où tu peux
te retirer pour te reposer et apprécier la vie.
Karen – Le chalet ? C’est un cadeau
empoisonné. Lorsque je n’aurai plus d’argent pour l’entretenir, je devrai le
donner à un membre de la famille. Mais, qui en voudra ? Sûrement pas mes
enfants ! Ils n’auront pas terminé de rembourser leurs dettes d’études.
Moi – Le testament stipule que tu dois le
donner. En fait, officiellement, tu le donnerais, mais rien n’empêche d’exiger
de l’acheteur qu’il te remette un montant en catimini.
Karen – Il n’y a personne dans la famille
qui acceptera une telle entente. Il n’y a personne non plus dans la famille qui
veut d’un chalet ou qui peut acheter un chalet de cette taille. Là, tu jettes
de l’huile sur le feu. Si tu prévois d’autres idées du genre, je préfère
retourner à la maison.
Moi – Tu as oublié que je fais partie de la
famille, Karen.
Karen – En plus de l’entreprise, maintenant
tu veux le chalet. Ça, c’est le bouquet !
Moi – Veux-tu le vendre ?
Karen – Tu veux acheter le chalet ?
Moi – Oui, mais à condition que tu
reviennes travailler pour moi.
Karen – Tu me déconcertes.
Moi – Je vais te payer le chalet le prix
fixé par l’évaluation en argent comptant. Je vais te réembaucher à l’usine à
ton même poste. J’ai besoin de toi, Karen. Et toi, tu as besoin d’un salaire,
d’un emploi à long terme, sans compter que le chalet deviendra un boulet au
pied d’ici peu.
Karen se met à pleurer. Je devine la question
suivante.
Karen – Pourquoi ferais-tu ça pour
moi ? Tu n’as plus besoin de moi.
Moi – Je t’ai invitée ici pour te montrer à
quel point j’ai besoin de toi et à quel point tu as besoin de moi. Je tiens
aussi à te dire que, si tu avais reçu l’entreprise en héritage, la situation aurait
été pire pour toi. Ce n’est pas une sinécure que de maintenir à flot et de
faire grandir une entreprise.
Karen – J’ai fait une folle de moi en Cour.
Mon avocat m’a donné des bons conseils, mais j’ai vite perdu les pédales. J’ai
reçu le rapport du juge. Il ne m’a pas dit que j’étais folle, mais quasiment.
Si j’avais su que tu étais mon cousin, crois-tu que j’aurais demandé une
révision du testament ?
Moi – Tu n’as pas fait une folle de toi.
Cependant, tu as paru comme une personne humiliée, choquée et insultée. Tu
étais furieuse contre Jacob et Martha qui ont manqué de reconnaissance envers
toi.
Karen – Tu aurais dû m’informer à ce sujet
avant la Cour. J’aurais retiré ma plainte. D’ailleurs, il y a toujours eu des
rumeurs à ton sujet dans la famille. Plusieurs croyaient que tu étais le fils
de Jacob. En tout cas, le chat est sorti du sac. Si tu avais été dans mes
souliers en Cour, tu n’aurais pas fait mieux.
Moi – Katheryn a pensé de communiquer avec
ton avocat avant la Cour. Elle a plutôt décidé de te confronter, parce qu’elle
voulait s’assurer que tu comprennes tous les aspects de cet héritage. Ce qui
était en jeu, ce n’était pas une chaise berceuse. Katheryn n’a pas été
arrogante envers toi : elle t’a simplement ouvert les yeux.
Karen – Comment penses-tu que je vais
retourner à l’atelier si Katheryn est là ? On m’a dit qu’elle est en train
de tout contrôler.
Moi – Non. Elle veut tout apprendre de la
production. Elle se chargera d’établir les franchises. Il est vrai qu’elle
n’est pas d’accord à ce que tu retournes pour la raison suivante : tu
souhaitais mécaniser l’entreprise. Je ne prévois pas que ce sera le cas. Nous
allons plutôt ouvrir des boutiques Temptation en vendant des confiseries de la
même nature que ceux qui sont fabriquées à l’atelier. La méthode de Martha va
rester. Si tu tiens mordicus à ton idée de changer la nature de nos
confiseries, tu devras venir chercher tes effets personnels au bureau. Je ne
t’embaucherai pas, tu peux en être certaine. La balle est dans ton camp.
Karen – Ai-je vraiment le choix ?
J’avais cette idée parce que je suis incapable de penser à autre chose, encore
moins à des franchises.
Moi – Avant que tu prennes une décision
finale, je projette de t’amener en Allemagne afin de visiter des confiseries
artisanales.
Karen – Je connais toutes les recettes. Je
n’ai rien de nouveau à apprendre.
Moi – Je t’offre une semaine en Allemagne
avec ton mari, mais ce n’est pas pour s’amuser. Martha n’hésitait pas à s’y
rendre. Tu comprendras pourquoi une fois sur place. J’ai aussi des gens à
rencontrer, des amis de Martha qui ne savent pas qu’elle est décédée. Je veux
leur apprendre cette nouvelle en personne.
Karen – Tu devras expliquer tout ça à mon
mari. Si c’est moi qui lui explique ce que tu me racontes, il va faire ses
valises en croyant que j’ai perdu la tête.
Moi – Nous allons vous inviter bientôt à la
maison, d’ici quelques jours. Ce voyage en Allemagne, je le prévois dans une
dizaine de jours. Par après, tu me feras part de ta décision.
Le souper terminé, je reconduis Karen à sa
résidence. J’ai bon espoir qu’elle acceptera mon offre. Je ne crois pas
cependant qu’elle a compris ce que j’attends d’elle suite au voyage en
Allemagne. Si elle ne s’étonne de rien, je saurai qu’elle ne peut rien
contribuer à l’entreprise. Le moteur de la création, c’est le rêve, la capacité
de s’émouvoir.
Épisode 21 – Un choc culturel
À mon retour à la maison, je relate à Katheryn
mon entretien avec Karen. Sa réaction est mi-figue, mi-raisin. C’est
compréhensible. Elle saisit que je tente de réparer des pots cassés en même
temps que j’élabore des stratégies pour donner l’élan voulu à notre projet.
Il y a des événements douloureux qui
surgissent à l’improviste et sur lesquels nous n’avons pas de contrôle. Pour se
maintenir en équilibre, faire contrepoids à ces événements qui nous heurtent de
plein fouet, il faut redoubler d’effort et créer d’autres événements dont le
résultat pourrait être bénéfique. Karen a encaissé sa défaite en Cour sans
avoir été capable de se réinventer, ce qui était attendu vu l’importance de
l’héritage pour elle. Rêver après une défaite cuisante, c’est atroce. Il faut
du temps pour s’en remettre. Le temps seul n’arrange pas les choses.
Il semble exister un mécanisme inhérent aux
êtres humains : nous rêvons à ce que nous pouvons atteindre, à partir de
ce que nous connaissons de nous. La frustration découle de l’incapacité à
atteindre l’objectif qu’on s’est fixé. Karen a encaissé une frustration parce
qu’elle a raté sa cible, son objectif. Les frustrations sont des occasions pour
réévaluer nos habiletés, se mettre à l’heure juste. Plus l’écart est grand
entre ce dont nous rêvons et ce que nous sommes en mesure de réaliser, plus la
frustration est grande. Les pauvres sont souvent plus heureux que les riches,
probablement parce qu’ils savent retenir leurs rêves à portée de main de leurs
capacités.
Le chalet a servi à toute une famille de se
ressourcer malgré les vicissitudes de la vie. Martha et Jacob ne gaspillaient
pas leurs énergies à des rêves impossibles. Ils avaient appris à la dure
comment éviter les déceptions. Ils rêvaient à ce qu’ils étaient certains de
réussir.
Les souvenirs les plus marquants pour la
famille ont été vécus au chalet. Certes, Martha en appréciait la valeur plus
que les autres. Martha est, pour ainsi dire, sortie des cendres d’Auschwitz.
Mieux que quiconque elle savourait ces moments magiques au chalet. Elle ne se
contentait pas de se baigner dans cette atmosphère, elle s’éclaboussait comme des
enfants dans l’eau. Jamais je ne l’ai vue arborer un air triste au chalet. Au
travail, c’était une autre paire de manches.
Katheryn reste toujours silencieuse lorsque je
reviens sur la vie de Martha. Ça lui permet de comprendre la mienne, mes
conceptions autant dans ma vie personnelle et mon attitude envers l’entreprise.
Mon mentor était Martha, c’est devenu clair pour Katheryn. Je ne fais que
maintenir vivante une tradition, une culture qui vient de loin dans le temps et
dans l’espace. Elle le découvre jour après jour, chaque fois que je lui relate
des événements qui ont marqué la vie de Martha.
Lorsque je lui mentionne que Karen et son mari
viendront nous visiter, elle voit que nous éviterons de dresser des remparts
entre nous et notre entourage, ce qui risquerait en bout de ligne de nous
emprisonner et de nous esseuler dans une forteresse. Nos ennemis n’achètent pas
nos produits, non plus.
J’explique aussi à Katheryn que j’ai fait une
offre à Karen pour acquérir le chalet. Elle ne bronche pas. Elle est en droit
de m’adresser une remontrance pour ne pas l’avoir consultée à ce sujet. Mais,
elle me fait la remarque suivante :
Katheryn – Tu te souviens de Peggy, une
athlète que j’ai connue au collège. Je t’ai souligné le fait que tu agis comme
elle. Tu viens de m’en donner une preuve additionnelle. Force est de réaliser
que je devrai composer avec ce trait de personnalité comme j’ai dû m’en
accommoder dans les compétitions avec Peggy. Lorsqu’on croit que l’issue d’un
événement est inévitable, voilà qu’Ethan change la donne au dernier instant.
Moi – Je m’attendais à une volée de bois
vert de ta part.
Katheryn – Je n’ai pas l’intention de me
battre contre des moulins à vent. J’ai plutôt décidé de considérer cette
caractéristique comme faisant partie de ton charme. Je ne suis pas cynique en
disant cela.
Moi – Puisque je suis sur une lancée,
j’ajoute que je planifie une visite d’une semaine en Allemagne.
Katheryn – Qu’allons-nous faire en
Allemagne ?
Moi – Visiter des confiseries avec Karen et
son mari.
Katheryn – Ça, c’est le bouquet ! Nous
partons en Allemagne avec Karen et son mari. Quand partons-nous ?
Moi – D’ici deux semaines.
Katheryn – Est-ce qu’il y a d’autres
surprises au fond de ton sac ?
Moi – Tout ça te paraît un peu précipité.
J’en conviens.
Katheryn – Ça paraît précipité, parce que
ça l’est. Tes décisions me désorientent.
Moi – Je veux simplement voir si Karen peut
changer son attitude envers la méthode artisanale. Je veux en avoir le cœur net
avant de l’embaucher. Je prends mes précautions. C’est un voyage éducatif. Nous
allons en profiter aussi pour prendre contact avec quelques amies de Martha.
Katheryn – Je me console en disant que tu
es vraiment capable de faire la folie de me demander en mariage en faisant
l’épicerie. Tu es vraiment imprévisible.
Moi – Je ne prends pas des décisions comme
celle-là à la légère.
Katheryn – Tu considères donc qu’acheter un
chalet constitue une décision à la légère.
Moi – Nous n’avons rien à perdre. Je fais
d’une pierre deux coups.
Katheryn – Parfois, je me demande si tu ne
fais pas tout ce cirque pour m’impressionner.
Moi – Oui. Je ne veux certainement pas te
décevoir.
Katheryn – Pour l’invitation de Karen et de
son mari, qu’attends-tu de moi ?
Moi – Que tu sois gênée au début, mais à
l’aise peu après.
Katheryn – Demain, au réveil, je veux que
tu me résumes tout ce que tu viens de me raconter. Si tu oublies quelque chose,
je te fais un rendez-vous chez le médecin. Je t’avertis à l’avance. N’oublie
aucune surprise de cette litanie. J’affectionne les imprévus, mais pas à la
douzaine.
Nous ne sommes pas vraiment conscients des
principes qui nous guident dans la vie, un peu comme on ne porte plus attention
aux panneaux indicateurs qui longent les routes que nous empruntons
régulièrement. Mais, lorsqu’on s’aventure dans des endroits inconnus, nous
allons même jusqu’à ralentir pour bien lire chacun d’eux. Ce projet de
franchisage m’amène à bifurquer sur une route inconnue, étrange. Une fois sur
place en Allemagne, en terrain inconnu, je porterai sûrement attention à des
indices qui me feront réaliser dans quelle direction me diriger. La confiserie
est devenue un automatisme. Qui sait ce que j’apprendrai de nouveau là-bas
? Mon projet de franchisage ne fait pas l’unanimité. Ce rêve pourrait être une
erreur regrettable.
Je constate le fossé qui me sépare de Katheryn
quand vient le temps de prendre des décisions pertinentes à l’entreprise.
J’accepte cet état de choses, pourvu qu’elle me prête sa confiance jusqu’à ce
qu’elle puisse identifier les tenants et les aboutissants d’une telle
entreprise. Je me croise les doigts. Elle ne perçoit que le beau côté du
projet.
Karen et son mari acceptent de nous rendre
visite. Je n’ai pas besoin de les supplier et je sais pourquoi. En traversant
le seuil de la porte, je constate que les inquiétudes de Karen se sont
évanouies. Katheryn craignait que Karen ne profite de la situation pour en
découdre avec elle. Avant même que la rencontre dérape, le mari de Karen, Bill,
met le focus sur ce qui le hante par-dessus tout : le chalet. Je comprends
vite qu’il veut une confirmation de ma part que j’achèterai le chalet. Ma
proposition est tellement inattendue qu’il a peine à y croire.
Moi – Je suis disposé à acheter le chalet
en autant que Karen revienne à l’entreprise. Il ne s’agit pas d’un retour
inconditionnel. Je souhaite apporter des changements à l’entreprise et j’ai
besoin de savoir si Karen les endosse.
Karen –J’ai réfléchi à votre projet de
franchisage. Je veux bien y croire, mais les installations actuelles ne
suffiront pas à approvisionner un réseau de franchises. Nous allons vite
manquer de personnel et d’espace. Tu m’as offert le choix entre ouvrir une
franchise ou revenir à mon poste. Si tu peux changer de profession du jour au
lendemain, ce n’est pas mon cas. Je préfère revenir à mon poste : je suis
comme un pêcheur qui a besoin de ne pas perdre de vue la côte lorsqu’il est au
large.
Moi – Tu as raison, Karen. Je ne veux pas
penser à une relocalisation de l’entreprise avant de voir comment la première
franchise va fonctionner. Nous vendons déjà des confiseries à des chocolateries
et tu sais qu’elles sont courues. Il existe déjà de l’espace que nous pourrions
adapter à peu de frais et sans grands efforts. Ce n’est pas là que le bât
blesse.
Katheryn – La ressource dont nous avons
davantage besoin, il faut la créer. Parce que nous tenons à fabriquer des
confiseries qui requièrent non pas de nouvelles machines mais des experts, nous
devons donc prendre des dispositions pour les former.
Moi – Pour l’instant, je crois qu’en
libérant l’appartement au-dessus du magasin, ce sera suffisant pour mettre à
l’épreuve cette orientation.
Karen – Qui va se charger de cette
formation ?
Moi – Nous allons faire appel à
quelques-uns des employés, les plus expérimentés. De plus, je prévois embaucher
une nutritionniste. Tu comprends maintenant que j’ai plus besoin de toi que
jamais. Tu ne feras rien de plus qu’auparavant. Mais, j’ai besoin de me fier à
toi pour assurer une production uniforme et continue.
Karen – As-tu consulter les employés à cet
égard ?
Katheryn – Nous le ferons au retour de
l’Allemagne. Nous espérons convaincre quelques confiseurs allemands de
s’établir à New York. C’est l’un des objectifs du voyage.
Bill – Est-ce vraiment nécessaire que je
vous accompagne ?
Karen – Bill a la phobie des avions.
Bill – Y penser suffit à me rendre malade.
Katheryn – As-tu déjà eut une mauvaise
expérience en avion ?
Bill – Non. Je n’ai jamais monté dans un
avion.
Katheryn – Savais-tu que tu as plus de
chances de mourir en te rendant à l’aéroport qu’en volant de New York à Berlin ?
Bill – Voilà une raison de plus pour rester
à la maison.
Karen – J’ai quelques jours pour le
convaincre. Une fois rendu à Berlin, il va oublier sa phobie.
Katheryn – Toutes vos dépenses seront
payées.
Bill – Je ne m’inquiète pas de ces
dépenses. Je suis déconcerté de votre générosité et par ce
revirement de situation.
Moi – Ce n’est pas de la générosité. Il
s’agit d’un investissement. L’opinion de Karen comptera beaucoup dans ma
décision. Je fais le pari qu’elle constatera que les confiseries européennes
peuvent être adoptées en Amérique sur une plus grande échelle. Si les
Américains achètent en grande quantité des confiseries élémentaires à base de
sucre surtout, c’est simplement parce qu’ils n’ont pas d’autres alternatives.
Certes, il faudra du temps pour les inciter à sortir de leur zone de confort.
Leurs habitudes dans ce domaine sont bien ancrées. Confiserie est synonyme de
sucre : c’est indéniable. Il ne sera pas facile de changer cette croyance.
Karen – J’ai l’impression que tu me tords
le bras pour que je finisse par penser comme toi, Ethan.
Moi – Nous ne pouvons pas nous permettre
d’être à cheval sur deux méthodes de production. Tu lorgnes vers une production
davantage mécanisée, et moi pour une production dite artisanale. Mais, je ne
suis pas réticent à ton opinion sur tout aspect de la production mécanisée. Au
contraire, tes commentaires pourraient s’avérer déterminants.
Katheryn – Faisons l’expérience de nous
rendre en Allemagne. Au retour, nous saurons sur quel pied danser. Si l’écart
se creuse entre nos visions, nous saurons à quoi nous en tenir.
Olivia arrive à l’improviste et cache mal sa
surprise de voir Karen et Bill. Je ne l’ai pas informée de mon espoir de voir
rKaren revenir chez Temptation. Visiblement, elle est mal à l’aise. Elle est
davantage étonnée de savoir que nous planifions un voyage en Allemagne.
Bill – Une fois revenus à New York, si vous
jugez que Karen ne cadre pas avec votre projet, est-ce que ça signifie que vous
n’achèterez pas le chalet ?
Moi – Il n’y aurait plus de raison valable
de nous en porter acquéreurs.
Bill – Vous ne demandez pas à Karen de
marcher sur son orgueil, mais plutôt de sauter dessus à pieds joints. Comment
osera-t-elle s’opposer à ce projet de franchisage ?
Karen – La possibilité de retourner à mon
emploi m’enchante. Quant à la méthode de production, je la connais déjà. Je ne
vois pas vraiment ce qui pourrait achopper. Marcher sur mon orgueil, ce n’est
pas la fin du monde. J’ai passé un mois recroquevillée sur le divan du salon ce
qui m’a permis de réfléchir. C’est grâce à mon salaire que nous payons les
frais de scolarité de nos enfants. Sans cela, ils devront s’endetter par-dessus
la tête.
Olivia – Tu reviens à ton emploi,
Karen ?
Karen – Les autres options ne m’enchantent
guère. Je n’ai jamais travaillé ailleurs que chez Temptation. Je ne me vois pas
recommencer à zéro dans un domaine que je ne connais pas. On dirait que la
confiserie est une seconde nature pour moi.
Olivia – Moi aussi, je vais me retrouver
bientôt chez Temptation. Je n’ai pas accumulé une longue expérience à la
quincaillerie. J’hésiterais si j’avais beaucoup à perdre en changeant d’emploi.
Travailler dans une entreprise familiale me semble plus avantageux. Pour moi,
le risque en vaut la chandelle.
Karen – Depuis que je sais que nous sommes
des cousins, je ne vois plus les choses sous le même angle.
Karen et Bill repartent le cœur plus léger
qu’à leur arrivée. Je n’ai pas besoin de consulter une tireuse de cartes pour
prédire l’avenir jusqu’à notre départ pour l’Allemagne, car nous avons éliminé
une source de conflit interne malsaine pour Temptation.
Olivia – Qui aura la charge de l’entreprise
pendant votre absence ?
Moi – Gertrude possède l’expérience
nécessaire. Elle connaît les rouages mieux que moi. Ce n’est pas une affaire de
liens de famille, mais d’expertise. Si je t’embauche, Olivia, c’est avant tout
parce que ton expertise en comptabilité va être utile. Je ne laisserai pas
n’importe qui s’occuper de l’argent. Je dois avoir une confiance aveugle envers
le comptable de l’entreprise.
Olivia – Ta décision de ramener Karen à son
poste m’étonne.
Moi – Des conflits, il y en aura d’autres.
Je ne tiens pas à gagner des luttes de pouvoir comme tu le crois. Il a fallu
rétablir les faits concernant le testament. Je n’ai pas provoqué ce conflit.
Karen avait le droit de contester. Je passe l’éponge sur cet événement parce
qu’elle représente une ressource importante pour l’avenir de l’entreprise.
Avant de licencier une employée expérimentée, je vais faire preuve
d’imagination au nom de l’intérêt supérieur de l’entreprise. Ce n’est pas le
premier conflit auquel Karen a fait face ces dernières années. Je savais
qu’elle ne bouderait pas indéfiniment : elle avait trop à perdre.
Olivia – Tu engages de grosses dépenses
pour visiter des confiseries qui ressemblent à la tienne.
Moi – D’abord, je veux rencontrer quelques
amies de Martha. Aussi, je compte bien convaincre un confiseur ou deux à venir
s’établir à New York. Ils sont nombreux en Allemagne à se chercher un emploi.
Il se peut même qu’une confiserie accepte qu’un employé ou deux se libèrent
pendant quelque temps. De part et d’autre, il y aurait des bénéfices. Je
n’arriverai pas à faire grandir l’entreprise avec une attitude de repli sur
moi-même et de méfiance. C’est lors de leurs voyages en Allemagne que Martha et
Jacob ont été inspirés. Les recettes de Martha sont le résultat d’échanges, je
crois. Enfin, le jour où je cesserai d’être curieux, je deviendrai un boulet au
pied de l’entreprise.
Olivia – J’ai remis ma démission à la
quincaillerie. Je peux quitter incessamment.
Moi – J’aimerais que tu t’occupes de sortir
de l’appartement tout ce qui n’est pas utile. Tous les documents et les
souvenirs devront être rangés dans la pièce qui sert déjà de rangement. Dès que
tu auras terminé, nous allons procéder aux rénovations. Tous les bureaux se
trouveront au-dessus du magasin. Nous aurons besoin de tout l’espace disponible
dans l’atelier. Ce ne sont pas des rénovations majeures. Nous allons monter
l’escalier une marche à la fois.
Épisode 23 – Vol New York - Berlin
Pendant les deux semaines qui précèdent notre
voyage en Allemagne, Katheryn et moi ne chômons pas. Quant à Bill, il est
évident que, pendant cette même période, il n’a fait qu’une chose : de
l’anxiété. En arrivant à l’aéroport, il ne cherche pas la billetterie, mais le
bar. Il est paralysé par la peur de voler au-dessus d’un océan. Nous faisons le
nécessaire pour nous préparer à l’embarquement. Le moment venu, Karen l’extirpe
du bar, non sans difficulté.
Son premier geste en montant dans
l’avion ? Demander un scotch à l’hôtesse de l’air. Je crains qu’il ne
devienne hystérique une fois l’avion dans les airs. Il n’en est rien. Bill
regarde droit devant lui, sidéré. On dirait qu’il regarde un film captivant.
Karen, mal à l’aise, a beau blaguer de la situation, mais rien à faire. Bill
est figé. Peu à peu, il sort de sa torpeur et finit par réaliser qu’il arrivera
en Allemagne en même temps que nous. Il se mêle peu à peu à nos conversations
au grand soulagement de Karen.
Katheryn déroule une carte de l’Allemagne sur
laquelle les endroits que nous allons visiter sont encerclés. La plupart des
confiseries sont situées dans les environs de Berlin. Karen est surprise de
constater que nous avons aussi planifier des rendez-vous avec deux amies Martha
qui vivent dans la région de Berlin.
Karen – Comment savez-vous qu’elles sont
des amies de Martha ?
Moi – Martha a conservé toutes les
lettres reçues d’elles au fil des années. Tu te souviens sûrement, Karen, de
son calepin de cuir qu’elle consultait souvent. Il contenait les informations
concernant ses clients et ses amies. Nous n’avons pas communiqué avec chacune
de ses amies. Nous espérons que notre rencontre avec deux d’entre elles suffira
à alerter les autres de son décès.
Karen – Martha est retournée en Allemagne à
quelques reprises ces dernières années. Je croyais qu’elle s’y rendait par
affaire seulement.
Moi – J’ai toujours su qu’il s’agissait de
filles rencontrées à Auschwitz. Elle a établi avec elles des liens qui ne se
sont jamais affaiblis. Lorsqu’elle parlait d’elles, à l’occasion, on aurait dit
qu’elle parlait de ses sœurs. J’ai lu quelques-unes des lettres qu’elles se
sont échangées. Leur amitié datait d’Auschwitz, car elles en faisaient mention
dans leurs échanges.
Katheryn – Nous ne tenons pas à les
rencontrer pour qu’elles nous racontent ce qu’elles ont vécu à Auschwitz. Nous
voulons plutôt leur montrer que Martha ne s’est pas laissé écraser par ce
traumatisme. Il se peut qu’elles sachent déjà que Martha a démontré une
combativité sans relâche par la suite.
Bill – Je ne comprends vraiment pas comment
le peuple Allemand de cette époque se soit laissé convaincre que tous leurs
problèmes étaient causés par les Juifs.
Katheryn – Je ne connais aucune guerre qui
ait été rationnelle et légitime. Il s’agit toujours du désir d’un groupe de
s’imposer à un autre groupe.
Moi – Revenons aux amies de Martha. L’une
des deux que nous allons visiter nous a indiqué que son fils se fera un plaisir
de venir nous chercher à l’hôtel pour nous conduire chez elle.
Bill – Comptez sur moi pour vous suivre. Je
ne voudrais pas me perdre dans cette ville. L’allemand, ce n’est pas ma langue
maternelle.
Katheryn – Un bon nombre d’Allemands se
débrouillent bien en anglais. Tu n’as pas à t’inquiéter. D’ailleurs, les
européens sont familiers avec la langue des pays voisins.
Karen – Avant de partir, nous avons
feuilleté des livres et des pamphlets touristiques concernant l’Allemagne.
Bill – Je m’attends à un choc même si j’ai
vu de nombreuses photos. Ce qui me surprend, c’est que
nous retournons à l’époque où nos ancêtres ont immigré en Amérique, alors
qu’ils ne semblaient manquer de rien au 17e
et au 18e
siècle.
Karen – Les pamphlets touristiques montrent
surtout les lieux historiques. J’ai l’impression qu’il n’y a pas de nouvelles
constructions : tout est ancien. Il doit bien exister des quartiers
modernes comme on en trouve aux États-Unis.
Moi – La qualité de vie en Europe à cette
époque n’est pas reflétée par les anciens bâtiments qui sont toujours debout.
Cette équation est trompeuse. Dans les régions rurales, la misère longeait les
routes. La vie n’était guère plus reluisante dans les agglomérations.
L’Amérique offrait la perspective de jours meilleurs aux pauvres. Ce ne sont
pas les riches Européens qui ont peuplé l’Amérique, mais les
laissés-pour-compte. En quittant l’Europe, ils avaient plus de rêves dans leur
tête que de souvenirs dans leurs valises.
Katheryn – Que ce soit au niveau d’un pays,
d’une ville ou d’un village, dès que l’entassement se fait sentir, l’exode
s'enclenche. Nous n’avons jamais tenté de contrôler les naissances avec le
résultat que nous sommes toujours en train de résoudre les problèmes liés à la
surpopulation. On s’attaque au problème lorsqu’il est devenu incontrôlable.
Malheur à celui qui oserait préconiser des mesures préventives dans ce domaine.
Les naissances sont gérées par la religion et la surpopulation par la politique
comme si ces deux phénomènes étaient indépendants.
Bill – On dirait que l’altitude nous
affecte. Nous n’arrêtons pas de discuter de problèmes sérieux.
Moi – Tu as raison Bill.
Karen – Au contraire, je trouve que notre
discussion est intéressante. Certes, nous n’allons pas régler les problèmes de
la Planète avant d’atterrir, mais nous serons plus conscients des motifs qui
ont poussé les Européens à immigrer en Amérique. Nos ancêtres ont pris un
risque qui me donne le frisson. Nous avons des inquiétudes simplement parce que
nous visitons un nouveau pays pour quelques jours. Nos ancêtres savaient que,
en montant sur un navire qui les transporterait en Amérique, ils n’y
reviendraient plus jamais.
Katheryn – Il est probable aussi qu’ils
avaient une certaine hâte de se rendre en Amérique, parce qu’ils fuyaient une
situation devenue intolérable. Il faut se méfier de nos rêves, car ils agissent
sur notre perception de la réalité en la déguisant selon nos attentes.
Moi – Tu
sembles insinuer qu’il vaut mieux éviter de rêver.
Katheryn – Non,
mais il ne faut jamais perdre de vue la réalité. Nous allons en Allemagne en
espérant y trouver des idées qui justifieront notre projet. Par ailleurs, la
réalité que nous vivons actuellement n’est pas insoutenable. Notre entreprise
ne vit pas une crise. Et, il faut éviter d’en créer une inutilement. Il y a un
écart considérable entre la métamorphose et l’amélioration d’une entreprise
existante. Pour l’instant, nous croyons que l’entreprise bénéficierait d’un
changement, ce qui n’est peut-être pas le cas.
Karen – Pour ma part, j’ai bien hâte de
constater de visu ce que les Allemands font de plus et de mieux que nous.
Moi – Tu pourrais être ébahie en circulant
dans les rues de Berlin, Karen. Attendons d’être sur place pour porter un
jugement. Si notre confiserie en Amérique n’a rien à envier aux confiseries
allemandes, nous saurons, au moins, que Martha a su suivre et s’inspirer des
nouveautés dans ce domaine. L’Allemagne, c’est notre critère d’évaluation et de
comparaison.
Bill – Pour l’instant, je ne me prononce
sur rien, pas avant d’avoir mis le pied sur le sol. Si vous êtes exaltés par le
voyage, pour ma part, je suis plutôt nerveux au point de ne plus être certain
de mon jugement. Je suis du même avis qu’Ethan : rendons-nous à l’hôtel
d’abord. Pour le reste, je garde l’esprit ouvert et tant mieux si Berlin nous
éblouie.
Karen – Si Bill souhaite se rendre à
l’hôtel d’abord, moi, je préfère m’y rendre après avoir atterri à l’aéroport…
La nervosité stimule la production de blagues
qui sont toujours plus drôles dans de telles circonstances. Ça permet d’évacuer
des tensions qui alimentent notre quiétude.
Le reste du trajet donne lieu à d’autres
discussions sans aborder le testament et le jugement de la Cour. Je crains que
Karen ne profite de l’occasion pour nous décocher quelques flèches à ce
sujet : motus et bouche cousue ! Bill, las de nos discussions et
quelque peu intoxiqué par l’alcool, s’endort à mi-trajet. En fait, Karen le
secoue quelques minutes avant que l’avion ne se pose sur la piste. En mettant
le pied dans l’aéroport, Bill reprend sa personnalité qu’il a laissée à New
York, au grand soulagement de nous tous. Vraiment, nous espérons vivre une
belle expérience à Berlin. Il semble réaliser qu’il ne peut se permettre le
loisir de devenir un casse-pieds pour ses compagnons de voyage.
Dans le taxi qui nous conduit à l’hôtel, il
est visible que Bill est stupéfait des beautés de cette ville. Son air hébété
ne le quitte pas tout au long du trajet, surtout en pénétrant dans le centre
historique de Berlin. Je l’entends murmurer un seul commentaire.
Bill – J’ai pourtant vu des photos de cette
ville, mais la voir en réalité, c’est encore plus impressionnant.
Il n’est pas le seul à s’étonner de cette
ville : nous le sommes autant que lui. Bill est plus expressif que nous.
S’il aime beaucoup une chose, il ne s’en cache pas. Il a raison d’affirmer que
les photos ne rendent pas justice à la réalité. Un bâtiment historique produit
un effet différent qu’un bâtiment caractérisé par sa hauteur comme on
voit à New York. Ils sont des témoins de la longue histoire d’un peuple.
Berlin serait une ville encore plus
stupéfiante n’eut pas été de la destruction occasionnée par la 2e
Guerre mondiale. Elle est devenue une ville où se côtoient des édifices qui
transpirent l’histoire et d’autres d’architecture moderne. On longe des parcs,
des espaces verts qui adoucissent le paysage habituel d’une ville dont les
édifices sont faits de pierres. Heureusement, leur sévérité est atténuée par
les arches, les courbes et les travaux de sculpture. C’est remarquable. Des
édifices massifs qui dégagent de la finesse, de la légèreté. Les nombreux
monuments suffisent à nous faire oublier la froideur de la pierre. Les
trottoirs bondés de piétons qui déambulent la rendent encore plus chaleureuse.
En débarquant du taxi, je constate que Bill et
Karen sont déjà convaincus qu’ils vont vivre une expérience inoubliable en
Allemagne. Sans cette ouverture d’esprit en arrivant, ils risquent de se
replier sur eux-mêmes et de ne pas attraper les occasions d’inspiration qui
pourraient se présenter. Bref, pour voir, on doit d’abord s’ouvrir les yeux.
Épisode 24 – Une fenêtre sur Auschwitz
À peine sommes-nous arrivés à l’hôtel que nous
avons le goût de circuler dans les alentours et profiter du climat favorable
pour s’asseoir à une terrasse et déguster des mets allemands. En même temps,
Katheryn explique à Karen et Bill qu’il est préférable pour elle et moi de
rencontrer dès demain les deux amies de Martha, Wilma Hoffmann et Ingrid
Gottlieb. Nous devons aussi fixer un rendez-vous avec la directrice de
l’Institut de formation en confiseries. Nous voulons les informer que nous
sommes à la recherche de confiseurs qui accepteraient de déménager en Amérique
pour pratiquer leur métier.
Karen saisie vite l’importance d’établir des
relations de ce genre si nous voulons agrandir notre contingent de main-d’œuvre
spécialisée. Une fois ces rendez-vous critiques remplis, nous serons tous plus
à l’aide de faire la tournée des confiseries où il est indispensable que Karen
nous accompagne. Par conséquent, sans qu’ils se sentent brusqués, Katheryn tâte
le terrain auprès de Karen et Bill.
Katheryn – Nous croyons que vous pouvez
passer la journée seuls à magasiner ou à visiter les nombreux sites historiques
autour, sans trop vous éloigner. Ce n’est guère inquiétant puisque Karen est
familière avec la langue allemande. Et puis, les Berlinois ont l’habitude des
touristes américains.
Karen – Ça tombe bien, l’hôtel offre des
tours d’autobus pour les touristes qui veulent visiter la ville avant de s’y
aventurer. J’aimerais ça. Par après, nous visiterons les environs et nous
ferons du lèche-vitrines. Et puis, même si on s’égare en visitant, nous
prendrons un taxi pour revenir.
Bill – Je trouve que c’est une bonne idée
de mieux connaître la ville en participant à un tour d’autobus. Lorsque j’ai
les pieds sur terre, plus rien ne m’inquiète. Si je
suis capable de circuler allègrement à New York, je peux en faire autant ici.
Karen – On en profitera pour magasiner des
souvenirs aux enfants.
Bill – Je ne suis pas certain que nous
dénicherons des cadeaux originaux dans une ville où tout me semble d’une autre
époque. Les enfants préfèrent des cadeaux à la mode, plutôt modernes.
Moi – Nous verrons bien à la fin du voyage
si ta perception de l’Europe aura changé.
Katheryn – Ça peut vous sembler brusque
qu’on se sépare dès notre arrivée. Mais, nous aurons le reste de la semaine
pour visiter les confiseries et bien d’autres endroits à l’impromptu. Mais, les
affaires d’abord.
Bill – Je vois ça comme une lune de miel.
Karen – Pas moi. Je n’ai pas envie de
passer trois jours dans un lit. J’ai vécu ça une fois, et ça me suffit
amplement.
Bill – Ce n’est pas à ça auquel je pensais.
Nous avons à peine passé quelques heures en
compagnie de Karen et Bill et déjà je sens que nous sommes capables de nous
entendre. Comme me le souligne Karen, si nous n’avons pas d’atomes crochus,
nous avons mieux, des liens de parenté. C’est flatteur, mais je ne veux pas
m’emballer trop vite. Je tiens surtout à prendre le pouls de son attitude
lorsqu’elle visitera les confiseries. Avant de quitter l’Allemagne, je veux
être capable de répondre à la question suivante : les nouveautés en
confiserie l’inspirent-elle ? Si elle est rébarbative au changement, si
elle ne voit aucune lueur de changement dans notre confiserie, je mettrai un
terme à notre entente. Je ne m’attends pas qu’elle revienne à son emploi et
qu’elle se contente de reprendre sa routine. J’espère qu’elle aura envie de se
dépasser, de devenir créative. D’ici là, je me croise les doigts.
Le lendemain matin, je prends contact avec
Ingrid. Sur le champ, elle envoie son fils, Helmut, à l’hôtel pour nous ramener
chez-elle. Entre temps, Wilma est avisée par Ingrid de notre arrivée. D’habitude,
rien ne m’énerve. Mais, ce matin, j’ai des papillons dans l’estomac tout au
long du trajet qui nous mène chez Ingrid.
À ma surprise, Helmut connaissait Martha qu’il
a rencontrée lors de ses visites en Allemagne. Il nous explique que sa mère est
désolée du décès de Martha. Depuis qu’elle a appris la nouvelle, elle est
devenue songeuse et déprimée. Il espère que notre visite va lui redonner le
goût de vivre. Il nous apprend que Martha n’est pas la première de ce groupe à
disparaître et que, d’un deuil à l’autre, Ingrid démontre de moins en moins de
résilience, de combativité.
Sur le coup, je ne saisis pas comment se
définit ce groupe. Helmut en parle comme d’une équipe de sportifs, d’un club
quelconque. Puisque je dois traduire notre entretien pour Katheryn, je ne porte
pas une attention particulière à cette appellation. Que veut-il dire par «
groupe » ? Comme nous venons à peine de plonger dans un univers tellement
différent du nôtre, cette expression n’a rien d’alarmant. Lorsqu’il nous
informe que sa mère habite chez-lui, je comprends pourquoi il n’a pas mis de
temps à se rendre à l’hôtel.
Je m’attends à rencontrer une femme âgée,
menue et frêle : je ne sais pas pourquoi je l’imagine sous cette
apparence. Elle n’est rien de tout cela. Il est vrai qu’elle a une longue
chevelure blanche ondulée et quelques rides, mais sa peau est lisse. Elle est
souriante et radieuse. Elle affiche une stature imposante et porte surtout un
complet, à la manière de Katheryn. Elle ne semble pas déprimée. Au contraire,
elle est emballée de notre présence. Je réalise vite qu’elle me connaît comme
une tante connaît un neveu. Comme elle parle sans arrêt, à elle aussi je dois
demander de me laisser le temps de traduire pour le bénéfice de Katheryn.
Si j’avais lu toutes les lettres qu’elle a
échangées avec Martha, je n’aurais pas été étonné de ses propos. De mon côté,
je n’arrive pas à me souvenir que Martha m’a déjà parlé d’elle en particulier.
Bien sûr, Martha parlait souvent de ses amies d’Allemagne, mais sans mentionner
leur nom. Je suis un peu mal à l’aise de ne pas pouvoir lui dire que Martha m’a
souvent parlé d’elle. J’ai appris son nom en lisant l’une de ses lettres.
Nous passons un bon moment dans le salon. En
même temps qu’elle me partage tout ce que Martha lui a dit à mon sujet, elle
nous invite à nous rendre dans la salle à dîner. Une surprise nous attend. Et
s’en fut tout une. Sur la table, il y a un album et d’autres documents bien
rangés. Entre autres, il y a un vieil album dont les pages sont retenues par un
lacet. Nous prenons place à ses côtés. À ce moment-là, Helmut nous fausse
compagnie, car il doit retourner à son travail.
Par sa gestuelle, nous comprenons qu’Ingrid
entend nous montrer des photos qui lui sont chères et qui sont reliées à Martha
d’une quelconque façon. Nous le devinons. Je lui répète avant qu’elle
commence à tourner les pages de me laisser le temps de traduire. Elle me
signale que je peux prendre le temps qu’il faut et s’excuse auprès de Katheryn
d’être aussi surexcitée. Nous comprenons vite son excitation dès les premières
photos qui nous font voir Martha à l’âge de l’adolescence.
Moi – Comment as-tu obtenues ces photos
alors que tous les biens de sa famille ont été confisqués ?
Ingrid – Martha et moi vivions dans le même
quartier. Nous avons été élevées ensemble. Nous avons conservé cet album parce
que ma mère l’avait caché dans le sous-sol de la maison que nous habitions.
Après la guerre, je me suis arrangé pour le subtiliser aux nouveaux
propriétaires. Je n’étais pas motivée par la vengeance, mais, curieusement,
j’étais fière de mon arnaque. En temps de guerre, la moralité n’existe plus.
C’est étonnant ce que nous sommes capables de faire lorsque notre survivance
est en jeu. On se surprend à faire des choses rocambolesques qui sont, en temps
normal, des crimes. Mais, je ne ressens aucun sentiment de culpabilité d’avoir
voler un album de famille qui m’appartenait. Voler un voleur, ce n’est pas un
crime.
Moi – Je devine que tu as déjà montré ces
photos à Martha.
Ingrid – Je n’ai jamais eu besoin de les
lui montrer. En arrivant ici, c’était son premier geste, feuilleter mon album
de photos. Je la laissais seule pendant ce moment. Je m’affairais à autre chose
pendant qu’elle semblait se plonger dans des souvenirs, retourner dans le
passé. Parfois, elle touchait les photos comme si elle espérait ramener toutes
ces personnes à la vie. Elle versait des larmes. C’était un moment intime
qu’elle répétait à chacune de ses visites. Je la comprenais. Moi aussi, j’ai
perdu des membres de ma famille.
Katheryn – Est-ce que toutes ces personnes
sur les photos font partie de la famille de Martha ?
Ingrid – Bien sûr que non. Martha ne figure
que sur quelques-unes. Mais, Martha connaissait la plupart d’entre eux. Il
s’agit de ma famille et des voisins de notre quartier. La majorité n’ont pas
survécu à la guerre. C’est un miracle que Martha et moi sommes toujours là pour
témoigner de ces atrocités.
Ingrid ne manque pas de pointer une photo
prise à l’entrée de la confiserie de la famille Henkel. Katheryn a sauté sur
l’occasion pour lui demander s’il lui serait possible d’en obtenir une copie.
Ingrid – Je vais vous prêter toutes les
photos que vous désirez. Vous me les retournerez une fois à New York. Les
dernières photos vous surprendront.
Il y avait deux pleines pages de photos de moi
prises au chalet des Schwartz lorsque j’étais encore tout jeune. Mieux encore,
on y voit ma mère.
Moi – Je n’ai jamais vu ces photos.
Ingrid – Je n’en suis guère surprise.
Lorsqu’on prend une photo, on ne pense pas sur le coup de faire des copies. Ce
n’est que plus tard qu’on regrette de ne pas avoir eu cette présence d'esprit.
Martha m’en envoyé ces photos à différentes périodes de ta vie. Martha
t’adorait. Elle savait qu’elle n’aurait jamais d’enfants. En fait, non
seulement Martha a perdu sa famille, mais aussi la possibilité d’avoir des
enfants.
Moi – Comment sais-tu qu’elle ne pouvait
avoir d’enfants ?
Ingrid – Je vois que Martha ne t’as pas
soufflé un mot à ce sujet. Pourtant, elle m’avait promis de te dire la vérité.
Katheryn – De quelle vérité
s’agit-il ?
Ingrid – Vraiment, je ne m’attendais pas à
vous parler de ce sujet. Si Martha ne t’en a pas soufflé mot, j’imagine qu’elle
a jugé qu’il n’était pas nécessaire que tu connaisses cette portion de sa vie.
Moi – Tu peux me révéler les pires secrets
au sujet de Martha, mais rien ne changera ce que je pense d’elle. Elle m’a
souvent parlé de la Guerre et des camps d’extermination.
Ingrid – La guerre provoque le meilleur et
le pire des êtres humains. Lorsque la mort te regarde droit dans les yeux chaque
matin, tu balances par-dessus bord tout ce qui t’a guidé jusque-là : la
seule morale que nous respectons, c’est celle qui nous permet de se mettre
quelque chose sous la dent et de voir le soleil se coucher en fin de journée.
En même temps que les juifs étaient amenés
par train de partout en Europe et étaient entassés dans les camps de
concentration, un contingent de soldats, des SS surtout, géraient ces camps.
Ils séparaient les vieillards, les mères, les enfants, les femmes et les
hommes. Ce n’est que plus tard que ce triage a servi à isoler celles et ceux en
état de travailler dans quelques usines des environs.
Ces crapules ciblaient une autre catégorie,
des jeunes filles, pour la plupart des adolescentes. Elles étaient choisies
pour leur innocence et leur beauté. Ces filles avaient comme rôle de les
divertir, de voir à leurs besoins de toutes sortes et satisfaire leurs
fantasmes sordides. Ces filles étaient d’abord et avant tout des esclaves
sexuelles. Ils leur faisaient subir les pires sévices. C’était l’enfer sur
terre.
Au début, ces filles avaient une peur bleue
de mourir. Plus tard, elles le souhaitaient. Quelques-unes du groupe se sont
suicidées ou ont été fusillées parce qu’elles refusaient d’obtempérer aux
volontés des SS. Après la Guerre, d’autres filles sont décédées dans des
circonstances nébuleuses : les remords ont finalement eu raison d’elles.
La résilience n’est pas égale pour tous les humains.
Parmi ce groupe de filles, il y avait
Martha, Wilma, moi et des dizaines d’autres.
Martha a attrapé une maladie vénérienne.
Elle a été sauvée par Wilma dont le père était pharmacien en Pologne. Elle
possédait des notions de base de ces maladies. Lorsque Martha a contracté cette
maladie dont je n’ai jamais su le nom, Wilma a obtenu que les SS trouvent un
médicament dans un village non loin d’Auschwitz.
Katheryn – Pourquoi les SS ont-ils accepté
de sauver Martha ?
Ingrid – Je vois que Martha n’a pas été
loquace sur ses exploits. Martha s’est mise à fabriquer des confiseries pour
ses bourreaux. Comme la demande augmentait de jour en jour, elle a convaincu
les SS de lui octroyer de la main-d’œuvre sur une base continue. Chaque jour,
Martha s’évertuait à obtenir de petites concessions de ces meurtriers, si bien
que Martha a fini par détenir un pouvoir incontesté dans le mess des gardes, un
bâtiment éloigné du camp.
Il y avait une raison pourquoi le mess des
gardes était éloigné du camp : l’odeur qui se dégageait des fours était
insoutenable. En fait, les gardes ne pouvaient travailler que quelques heures à
la fois. Il n’était pas rare de voir des gardes vomir. Parce qu’ils souffraient
d’un haut-le-coeur continuel, ils étaient souvent remplacés pour de nouveaux
venus. Mais, peu à peu, les substituts se faisaient rares. On manquait de
soldats sur les champs de bataille.
À mesure que la guerre se prolongeait, nous
étions aussi à court de matières de base pour les confiseries. Martha était
tout de même parvenu à protéger un groupe de filles que les gardes évitaient de
molester. D’ailleurs, ils s’intéressaient davantage aux nouvelles venues qui
arrivaient jour après jour. Ils s’arrachaient les plus jeunes, les filles
vierges.
Martha faisait des pieds et des mains pour
inventer de nouvelles recettes avec un éventail d’ingrédients de plus en plus
réduit. Wilma connaissait un détaillant dans son village qui vendait des herbes
exotiques et des extraits de plantes. En moins de deux, nous en avons reçu de
pleines caisses. Martha savait comment intégrer des extraits à ses confiseries,
mais plusieurs de ces extraits lui étaient inconnus.
Les premières expériences furent un
désastre. Les choses se sont vite améliorées. Les gardes ne se mettaient pas le
nez dans la cuisine, heureusement. Tout ce qui importait pour eux, c’était de
profiter d’un approvisionnement continu et généreux de confiseries et de
bonbons qui étaient étalés sur le piano. Chacun à notre tour, nous allions
vérifier si la réserve était suffisante. C’était une question de vie ou de
mort. Nous étions terrifiées à la seule pensée qu’un garde n’ait plus rien à se
mettre sous la dent. Ces gardes avaient des accès de rage qu’ils apaisaient en
fusillant le premier venu. C’était un prétexte pour semer la peur, la frayeur.
Nous avions une sorte d’usine qui
ronronnait. Les choses ont pris une autre allure le jour où Martha à créer une
sorte de bonbon qui avait des propriétés miraculeuses. Les gardes qui en
consommaient pouvaient demeurer des heures dans le camp sans ressentir les
symptômes habituels causés par les fortes odeurs des fours à crémation et des
cadavres empilés qu’ils n’arriveraient plus à enterrer. Dès qu’ils ont constaté
l’effet de ce bonbon, le pouvoir de Martha s’est accru à un niveau insoupçonné.
Nous avons même reçu de la visite des hauts gradués qui voyaient dans ce bonbon
un moyen de réduire les effectifs. Par la suite, nous n’avons cessé d’encaisser
les représailles des gardes SS. Martha nous a, pour ainsi dire, sauvé la vie en
érigeant un rempart entre nous et ces gardes à l’esprit malicieux.
Moi – Quelle sorte de bonbon
était-ce ?
Ingrid – Je ne me souviens pas. Mais, Wilma
pourrait t’informer à ce sujet. Elle devrait arriver bientôt. Inutile de vous
dire que notre réserve de cet ingrédient a été assurée par la suite. Quelques
mois plus tard, nous avons été libérées.
Bien que je suis fier d’en savoir davantage
sur le rôle de Martha à Auschwitz, je laisse paraître une tristesse que note
Ingrid. Je m’interroge surtout quant à sa résilience après sa libération.
Comment a-t-elle pu recommencer sa vie à zéro, trouver en elle une lueur
d’espoir après avoir dormi si longtemps et si près du Diable ? D’autres
filles de ce groupe ne sont pas parvenues à surmonter ces atrocités :
leurs blessures ne se sont jamais cicatrisées. Encore plus surprenant, pourquoi
n’a-t-elle pas ruminé ces événements et développé de la vengeance contre le
peuple allemand ? Le fait de déménager en Amérique a sûrement contribué à
faciliter ce revirement, cette volte-face. En restant en Allemagne, elle aurait
peut-être sombré dans une dépression qui l’aurait avalée avec le temps et l’usure.
La discussion continue dans la cuisine en même
temps qu’Ingrid nous prépare son mets favori. Katheryn change le cours de notre
entretien en lui posant des questions sur ses activités après la guerre. Helmut
se joint à nous pour le dîner. Quelques minutes plus tard, Wilma arrive. Elle a
compris qu’Ingrid nous a mis au parfum quant à leur séjour à Auschwitz.
Personne ne voulait revenir sur ce sujet.
Wilma s’est remariée après la guerre avec un
pharmacien Allemand, ce qui est étonnant. En fait, Wilma Hoffmann est un nom
d’emprunt qu’elle porte depuis 1945. Son mari n’a su qu’elle était juive que
longtemps après leur mariage, lorsqu’elle a été assurée qu’elle ne serait pas
stigmatisée par son entourage. Wilma et son mari sont propriétaires d’une
pharmacie qu’ils vont léguer à l’une de leurs filles, pharmacienne elle aussi.
Lorsque je parle de la possibilité d’embaucher
quelques confiseurs allemands, Wilma se montre fort intéressée par ce projet.
Les confiseurs sont nombreux et tous ne tirent pas l’épingle du jeu. Elle me
parle d’une famille dans la banlieue où elle demeure qui pourrait être
intéressée par un déménagement à New York. Katheryn prend en note l’adresse de
leur confiserie dans l’espoir qu’on s’y rende au cours de notre tournée.
Helmut nous ramène à l’hôtel en retournant à
son travail. Comme Karen et Bill ne sont pas encore rentrés, nous déambulons
dans les rues autour. J’ai besoin de me remettre de cette rencontre qui
m’ébranle.
Épisode 25 – Un aveu qui bouleverse
Katheryn et moi sirotons une bière au
restaurant de l’hôtel, espérant, bien entendu, apercevoir Karen et Bill lors de
leur retour. Katheryn repasse l’itinéraire que nous suivrons demain. D’abord,
il faudra louer une voiture. Ensuite, nous communiquerons avec l’Institut de
confiserie pour confirmer un rendez-vous, ce qui pourrait modifier notre
planification.
Katheryn réalise que je ne l’écoute que d’une
oreille. De temps à autre, elle revient sur notre rencontre avec Ingrid et
Wilma. Elle comprend mon désarroi.
Katheryn – J’ai lu au sujet de ces camps de
concentration, mais ça me semblait loin dans le temps, surtout que ça s’est
produit sur un autre continent. Lorsque Ingrid décrivait la vie dans ces camps,
je n’arriverais pas à trouver un seul mot pour lui démontrer ma sympathie.
C’était tellement horrible : un drame humain révoltant.
Moi – Martha est une héroïne de guerre, non
pas parce qu’elle a abattu des soldats dans le camp adverse, mais parce qu’elle
a sauvé des vies par son ingéniosité et sa volonté de vivre.
Katheryn – Mieux encore. Elle a tenu en
échec un contingent de bourreaux sans scrupule.
Moi – Parfois, je surprenais Martha dans
son appartement, un verre de vin à la main, accotée au cadre de fenêtre,
regardant dehors, loin. C’était inutile de l’interpeller : elle ne
répondait pas. Je m’y suis habitué, car Jacob m’a expliqué qu’elle regardait,
mais ne voyait pas vraiment ce qu’il y avait dehors. Selon lui, elle regardait
dans son passé, dans ses souvenirs d’enfance. Elle vivait des moments empreints
de nostalgie, d’ennui et de peine profonde. Elle vivait une sorte de transe qui
pouvait durer une journée complète. Je vois maintenant ce qui la faisait
glisser dans un état apparenté à la méditation. Je ne trouve pas un
qualificatif qui décrit bien ce qu’elle vivait.
Katheryn – Vois-tu une ressemblance
quelconque entre Martha, Wilma et Ingrid ?
Moi – Tu es perspicace de faire cette
comparaison. Cet événement a forgé le caractère de ces filles. Celles qui ont
survécu sont devenues coriaces, déterminées et efficaces dans tous les domaines
de leur vie.
Katheryn – Wilma a même osé marier un
Allemand et changer son nom. Elles ont été énergisées par une source
intarissable, alors que d’autres filles du groupe ont plutôt été asséchées.
C’est à n’y rien comprendre.
Moi – Tous ces drames ont été vécus par des
populations entières parce qu’une poignée d’hommes égocentriques n’acceptaient
pas que leur orgueil en prenne pour leur rhume.
Katheryn – Le plus étonnant et décevant,
c’est que tout un peuple s’est laissé convaincre que les Juifs étaient la
source de leur misère. Ce n’était pas seulement l’affaire d’une poignée
d’éberlués autour d’un psychotique trop lâche pour se suicider.
Il fallait un événement pour nous ramener dans
la réalité. Voici Karen et Bill qui arrivent à l'hôtel. Je me précipite pour
les avertir de notre présence. Grande est ma surprise en les voyant les bras
chargés de sacs. Visiblement, ils ont magasiné. Je n’ai pas le temps de leur
adresser un seul mot que les deux cherchent à obtenir mon attention. Ils sont
excités comme des enfants. Ils vont même jusqu’à déposer leurs sacs par terre
pour me montrer leurs achats.
Bill est davantage ébahi. Il n’en revient pas
de la marchandise trouvée dans les magasins. Il n’arrête pas de me dire qu’il
n’y a rien de semblable à New York. Ça m’a fait un grand bien de les voir
heureux à ce point. Ils sont à peine arrivés en Allemagne qu’ils projettent
déjà d’y revenir avec leurs enfants. Leur excitation est à son comble. Je les
invite à nous rejoindre au restaurant pour le souper.
Katheryn tient, elle aussi, à retourner à la
chambre pour une sieste. Je l’avise que nous aurons une nouvelle chambre pour
le reste de la semaine, en lui expliquant que je préfère une chambre avec une
vue sur la ville. Elle se rend à la réception de l’hôtel afin d’échanger sa
clé. En catimini, j’ai loué une chambre avec des facilités inouïes et un décor
luxueux. Nous montons à la chambre. En ouvrant la porte, elle s’exclame devant
la beauté des lieux. Le décor est rehaussé de beaux meubles antiques qui nous
ramènent dans un lointain passé. Pourtant, on y trouve toutes les facilités
modernes dont on peut rêver. Après avoir exploré les lieux, Katheryn revient me
rejoindre, me fixe droit dans les yeux, esquisse un sourire moqueur et me
dit :
Katheryn – Maintenant, je veux que tu me
dises pourquoi tu fais de telles folies pour moi. Cette fois-ci, je veux une
réponse. Fini les échappatoires.
Moi – D’accord, je vais te le dire, puisque
tu insistes. C’est simple pourtant : je ne sais pas pourquoi. J’ai
simplement besoin de le faire. Lorsque j’ai soif, je bois sans me poser de
questions. Je n’ai pas l’intention d’écrire une thèse de doctorat sur mes
motivations.
Katheryn – Et d’où vient ce besoin de me
plaire ?
Moi – Même si je savais pourquoi j’agis
ainsi, je poserais le même geste.
Katheryn – Tu es comme un savon dans l’eau.
En passant, le bain tourbillon dans la chambre me donne une envie irrésistible.
Moi – Je ne peux t’expliquer une chose que
j’ignore.
Katheryn – As-tu déjà fait des
extravagances de la sorte avec une autre femme ?
Moi – Non. Il faut admettre que je n’ai pas
connu un grand nombre de femmes et que, à cette époque, je n’étais pas
millionnaire.
Katheryn – Je conclus que tu en ferais
autant pour n’importe quelle autre femme parce que tu es riche.
Moi – Je ne ferais pas ça pour une autre
femme que toi et je n’ai pas l’intention de le faire pour une deuxième femme
non plus.
D’un coup sec, Katheryn est devenue blême. Sa
mâchoire a décroché. Son sourire s’est métamorphosé en une expression
d’hébétude comme si elle venait de voir un accident se dérouler devant ses
yeux.
Katheryn – Qu’es-tu en train de me dire,
Ethan ? Je veux des mots, sinon je porte plainte pour torture mentale.
Assez, c’est assez. Tu me lances des phrases qui me laissent sur ma faim.
Moi – Je ne pourrai plus jamais voir ma vie
sans toi. Je suis vraiment convaincu de ça. Pour le reste, il faudrait bien que
je feuillette un dictionnaire pour trouver des mots appropriés. Je ne sais pas
trop comment décrire mes émotions.
Katheryn se met à pleurer. Au même moment,
Karen et Bill font leur apparition à notre chambre.
Katheryn – Ce n’est pas ce que vous croyez.
Entrez. Finalement, Ethan à trouver quelques mots à me dire qui me touchent. Je
pleure parce que je suis contente.
Bill – C’est correct Katheryn. Je sais
depuis longtemps qu’il ne faut pas chercher à comprendre les femmes. Il faut
leur demander pourquoi elles font une chose avant d’en assumer la raison.
Sinon, tu risques de te retrouver penaud.
Karen – Je ne suis pas si compliquée que tu
le prétends.
Bill – C’est vrai que tu n’es pas
compliquée, mais diantre que tu es imprévisible.
Karen – Préfèrerais-tu une femme prévisible
qui deviendrait ennuyante à la longue ?
Bill – Je ne sous-entends pas que je
préfèrerais que tu sois différente. Je dis simplement que je ne peux pas
toujours prédire tes réactions, même après plus de 20 ans de vie commune. Par
contre, je ne voudrais pas que tu es une personnalité différente.
Karen – Tu sais, Katheryn, il faudrait
visiter l’Allemagne une fois par année au moins, afin d’avoir l’heure juste de
ces deux hommes. À la maison, ce sont de vrais tombeaux. Il faut travailler
fort pour savoir ce qu’ils pensent de nous.
Moi – Il vaut mieux changer de sujet de
discussion, Bill, car le match est perdu à l’avance pour nous deux. Demain,
nous visiterons deux confiseries que Katheryn a ciblées. Rien ne nous empêchera
de visiter d’autres endroits au passage. Ce n’est pas une course contre la
montre. Nous ne savons pas encore quand aura lieu notre entretien à l’Institut
de confiserie, ce qui pourrait chambarder notre itinéraire au cours de l’une de
nos journées cette semaine. Par conséquent, ne soyez pas surpris si nous devons
ajuster notre planification en fonction d’un imprévu comme celui-là.
Katheryn – J’aimerais bien que nous
puissions inviter Ingrid et Wilma à un souper avant notre départ.
Moi – Je trouve l’idée géniale. Je suis
convaincu qu’elles seront touchées par ce geste. Il ne faut pas les perdre de
vue. Nous aurons peut-être besoin d’elles dans l’avenir. Déjà, Wilma m’a
suggéré de rencontrer une famille de confiseurs non loin de son domicile. Nous
les visiterons au cours de la semaine.
Karen – Il y a tellement de belles choses
ici que je crains de défoncer mon budget.
Bill – Nous avons déjà fait les principaux
achats. Je ne m’inquiète pas. Au cours des années, nous avons été tentés
souvent de dépenser au-delà de nos moyens, mais nous sommes finalement revenus
sur notre décision. Il n’y a pas de malheur à perdre ce qu’on ne possède pas.
Karen – Nous avons pensé à vous acheter
quelque chose d’original en guise de remerciement pour ce voyage.
Moi – Pour
ma part, les choses ne me font pas aussi plaisir que vous l’imaginez. Il me
suffit de savoir que vous êtes déjà emballés de votre présence à Berlin. Je
comprends votre sentiment et votre désir de me montrer votre gratitude. J’en
ferais autant si j’étais votre invité. Avant de quitter l’Allemagne, je vous
dirai ce que j’apprécierais comme cadeau de votre part.
Bill – Ça sera dans quelle fourchette de
prix ?
Katheryn – Je devine que c’est un cadeau
qui ne s’achète pas.
Bill – À tous les égards, Ethan, tu es
surprenant.
Katheryn – Je suis aux premières loges pour
le constater. Je ne fais pas allusion à la sexualité ici. Je pense plutôt à sa
manière d’aborder les situations. Il est déconcertant. Mais, il faut s’habituer
à ce qu’il vous analyse longtemps avant d’intervenir ou de faire une
suggestion. Il attend toujours que les autres sentent que la solution leur
échappe. C’est à ce moment que Monsieur Ethan Ziegler arrive en scène. J’y suis
déjà habituée : c’est son modus operandi.
Bill – Je suis encore sous le choc de cette
opportunité unique dans ma vie. Personne ne m’a jamais offert un tel cadeau. Tu
peux être assuré, Ethan, que je trouverai bien une occasion pour te montrer ma
reconnaissance.
Moi – J’espère seulement qu’un jour tu
réalises qu’il est davantage plaisant de donner que de recevoir. Ne m’achète
surtout pas une cravate pour Noël, encore moins deux cravates.
Après le souper, nous avons visité les
environs en se baladant d’une rue à l’autre. L’atmosphère est différente en
soirée, car la plupart des piétons sont des touristes qui avancent au pas de
tortue. Il y a tellement de différences avec nos villes modernes qu’il est difficile
de faire quelques pas sans être étonné par un détail quelconque.
Épisode 26 – La tournée des confiseries
Au déjeuner, le lendemain matin, nous sommes
fébriles. Katheryn donne le ton, car elle entend diriger les opérations. Elle
nous explique l’itinéraire que nous devrons suivre pour nous rendre à la
première confiserie. Savoir où elle se situe, c’est une chose, mais s’y rendre,
ce sera à nos risques et périls. Bill ne se fait pas prier pour conduire
l’auto. On sent qu’il ne veut pas être laissé pour compte durant cette semaine.
Chacun se définit un rôle selon ce qu’il se sent capable de réussir.
De fait, nous cherchons tous à nous valoriser
aux yeux des autres. Personne ne prend des dispositions pour paraître
malhabile. Déjà, il se développe une complicité entre Katheryn et Bill, le
pilote et le copilote. Bill, une brioche et le volant dans une main et l’autre
qui glisse sur la carte routière, tente déjà de prévoir un raccourci qui lui
permettrait d’éviter les grandes artères achalandées.
Ça m’est bien égal qu’on se retrouve dans un
cul-de-sac, parce que nous ne sommes attendus nulle part. Puisque nous avons
convenu de vivre une aventure à l’aveuglette, on doit donc s’attendre à
des mésaventures. Je me console en me disant que ce que nous apprendrons
aujourd’hui nous servira demain.
Puisque cette première confiserie n’est pas
située très loin de notre hôtel, le trajet est sans encombre, au grand
soulagement de Bill. Quant à la visite, elle est décevante. Cette confiserie
ressemble étrangement aux chocolateries qu’on retrouve en Amérique. On n’y
trouve pas cette atmosphère chaleureuse qui se dégage chez Temptation. Karen
résume bien l’ambiance en disant qu’on se croirait dans un magasin de souliers.
Katheryn – Il fallait mettre le pied en
Allemagne pour réaliser à quel point la présentation des produits est cruciale
dans une confiserie. Pour avoir envie de goûter, nos yeux doivent être éblouis.
Un décor aux couleurs neutres dégage une ambiance froide.
Karen – La plupart de leurs produits sont
présentés dans des contenants fermés. Dès que le client décide d’arrêter son
choix sur une boîte, il décide ipso facto de quitter les lieux. Par contre,
lorsque les produits sont présentés en vrac, le client passe davantage de temps
dans le magasin. La disposition des produits doit inviter les clients à
explorer toute la surface du magasin.
Moi – Martha a développé une façon de
présenter ses confiseries pour permettre aux écoliers peu fortunés d’acheter
ses confiseries à la pièce. Il se peut qu’elle n’ait jamais voulu créer cette
ambiance que nous retrouvons chez Temptation.
Bill – Ici, on dirait un magasin pour des
adultes. Temptation, c’est un magasin pour des enfants.
Katheryn – Je cherche toujours à savoir ce
qui attire et retient les clients dans une confiserie.
Bill – Vous faites tout un plat avec le
décor, l’ambiance et les couleurs. Pour moi, j’achète des confiseries chez
Temptation à cause de leur goût. Vraiment, vous cherchez midi à quatorze heures.
Moi – Cette confiserie-ci contraste avec la
nôtre. Pour ma part, ce style de confiserie moderne ne me convient pas. Je
préfère nettement le caractère artisanal d’une confiserie. J’espère que la
prochaine que nous visiterons aura conservé l’ambiance d’antan dont Martha
parlait et qui se dégage des photos que nous avons vues.
En nous rendant à la prochaine confiserie, je
constate que le résultat final de cette tournée est imprévisible et qu’il vaut
mieux nous contenter de profiter de la vague sans viser des objectifs précis.
Nous venons de réaliser ce que nous ne voulons pas adopter pour nos franchises
Temptation. Après une seule visite, déjà nous remanions nos convictions et nos
croyances quant à l’ambiance générale d’une confiserie. Nous ne serons
convaincus d’un style convenable de magasin qu’en comparant divers styles. Pour
nous distinguer des autres, il est impératif de connaître des confiseries de
styles différents.
Nous arrivons à la prochaine confiserie.
Katheryn croit que nous avons fait fausse route, car ce quartier n’a rien d’un
quartier d’affaires. À Berlin, certains quartiers paraissent tomber en
désuétude tellement les bâtiments sont âgés. Par contre, c’est justement ce qui
confère à la ville son titre de ville historique. Les touristes qui vivent dans
des villes modernes ne cherchent pas à retrouver une familiarité: ils
recherchent l’insolite, un endroit témoin d’un passé où leurs ancêtres ont
vécu. C’est intrigant de retourner dans le passé, de revenir à une époque
révolue. Il est bien évident qu’un grand nombre de ces touristes sont des
descendants d’immigrants et qu’ils visitent l’Allemagne dans l’espoir
d’atteindre les racines de leur culture, de revivre la vie de leurs
ancêtres avant qu’ils ne quittent le sol européen pour l'Amérique.
Finalement, Katheryn propose de stationner la
voiture et de continuer l’exploration à pied, ce qui nous permettra de
s’informer auprès de piétons où est située cette confiserie que nous cherchons.
Un passant nous indique comment se rendre à cette confiserie. Une fois arrivés
sur place, nous hésitons avant d’y mettre le pied. Il n’y a rien d’invitant à
l’extérieur, à part une affiche défraîchie au-dessus de la porte.
Bill – Voulez-vous vraiment y entrer ?
Ça ne ressemble en rien à une confiserie.
Karen – Comment font-ils pour fabriquer des
confiseries dans un tel bâtiment ?
Pendant que nous discutons sur le trottoir,
des clients en sortent et d’autres y entrent. Katheryn emboîte le pas et se
dirige vers la porte : nous la suivons. Une fois dans le magasin, nous
réagissons de la même façon : c’est le silence complet. Nous sommes
stupéfaits, à court de mots. Katheryn me regarde comme si elle veut s’assurer
que je suis aussi étonné qu’elle. Au même moment, une vendeuse s’approche de
nous et nous demande quelles confiseries nous recherchons. Je saisis la balle
au bond pour lui expliquer le but de notre visite. Elle n’est pas étonnée de
savoir que nous venons des États-Unis, car les touristes Américains
représentent une forte proportion de leur clientèle.
Karen – Vous visiterez les autres
confiseries, mais moi je veux passer la semaine ici. Je n’en crois pas mes yeux.
Bill – Je ne comprends pas comment les
touristes font pour découvrir où se trouve cette confiserie à Berlin.
Moi – Les confiseries en Europe se font
connaître par la nature de leurs produits et non par la façade de leur magasin.
Karen – Est-ce que nous avons le droit de
prendre des photos de ces confiseries ? Demande à la vendeuse si nous
pouvons rencontrer les confiseurs dans l’atelier ?
Katheryn – On doit trouver le moyen
d’acheter leurs recettes.
Moi – Vous allez vite en affaire. Je parie
que nous serons tout aussi ébahis dans les autres confiseries.
Karen – Je commence à croire qu’une telle
confiserie ferait tout un tabac à Manhattan.
Katheryn – Les habitudes des gens sont
coriaces, bien ancrées. Ce n’est pas une sinécure de les apprivoiser et de les
amener à adopter d’autres comportements en consommation. Les gens évitent de
s’éloigner hors de leur zone de confort. Ce n’est pas parce qu’un nouveau
magasin ouvre dans son quartier que l’on s’y rue.
Moi – Je comprends pourquoi Martha a établi
son magasin dans le voisinage d’une école. Les enfants sont plus curieux que
les adultes. Elle s’est servi des enfants pour apprivoiser leurs parents.
La vendeuse comprend que nous sommes des
clients différents et que nous souhaitons mieux connaître leurs produits. Je la
rassure que nous n’avons pas l’intention de copier leurs produits sans
autorisation, mais que nous pourrions peut-être acheter quelques recettes. Je
constate par son regard qu’elle est méfiante. Elle consent à en informer le
propriétaire qui me rejoint quelques minutes plus tard pendant que les autres
vont d’un comptoir à l’autre. Par la nature de ses questions, je constate que
nous ne sommes pas les premiers à vouloir en savoir davantage sur leur mode de
fabrication. Comme Karen comprend l’allemand, elle vient nous rejoindre.
Lorsque je l’informe que je suis propriétaire
de la confiserie Temptation, le ton de la discussion change du tout au tout. Il
connaît Temptation. Là, je tombe en bas de mes jambes et Karen s’éclate de
rires. Le propriétaire de cette confiserie, Ulrich Klein, connaissait Martha.
Je lui apprends que Martha est décédée et que j’ai hérité de son entreprise.
Selon Ulrich, sa confiserie est fort similaire
à celle des parents de Martha. C’est une entreprise familiale qui remonte loin
dans le temps. Parce qu’ils sont des Allemands, leur entreprise a repris vie
après la 2e Guerre mondiale. Je crois
rêver en écoutant Ulrich raconter l’histoire de sa confiserie.
Ulrich – Je comprends que tu veuilles
étendre ce genre de produits en Amérique. En Allemagne, on ne songe pas à une
production industrielle parce que les confiseries artisanales sont nombreuses.
Il existe des multinationales en Allemagne, mais elles ne parviennent pas à
reproduire nos confiseries à un coût moindre que le nôtre. Il n’est donc pas
étonnant qu’elles produisent des confiseries moins coûteuses afin de rejoindre
une clientèle plus large. Ce faisant, nous conservons la main mise sur une
clientèle réduite, mais fidèle. Nos clients réguliers achètent nos confiseries
pour leur saveur unique, et non pour leur bas prix.
Moi – Je vise à établir des franchises dans
le cœur des grandes villes américaines parce que je suis convaincu qu’il y a un
marché pour nos confiseries.
Ulrich – C’est une bonne idée. En Amérique,
il y a surtout des centres d’achats qui sont achalandés et qui sont fréquentés
par une forte clientèle régulière. J’estime que ce sont les deux endroits qui
offrent le meilleur potentiel de développement. Ce genre de confiseries n’est
pas connu aux États-Unis, ce qui m’a toujours surpris. Martha n’avait pas ce
rêve de production industrielle : elle préférait s’en tenir à la
production artisanale, à petite échelle. Je crois qu’elle aimait l’ambiance de
son atelier, une atmosphère plutôt familiale et personnelle. C’est comme ça
dans notre confiserie aussi. Ça fait partie de notre culture.
Moi – As-tu déjà songé à t’établir
ailleurs, plus près du centre de Berlin, pour profiter de l’achalandage des
touristes ?
Ulrich – C’est certain que cette idée
revient dans nos discussions à l’occasion. Il nous faudrait augmenter la
production qui dépend du nombre de confiseurs disponibles. Il faut compter
quelques années avant qu’un confiseur ne développe une expertise. La confiserie
artisanale n’a rien à voir avec la production de masse.
Karen – Il existe donc des multinationales
qui monopolisent le marché présentement.
Ulrich – Tout à fait. Elles fabriquent des
confiseries de base qu’on retrouve dans la plupart des pays.
Karen – Je suis surpris que vos produits
soient aussi différents des nôtres.
Ulrich – C’est un trompe-l’œil : il
faut y goûter pour savoir si elles sont vraiment différentes. Martha et moi
avons collaboré a diverses recettes. La même confiserie peut sembler
différente, mais le goût peut être le même. L’une de mes filles a fréquenté
l’Institut de confiserie où l’on met l’accent sur la présentation, l’allure de
la confiserie. Avec les années, on a fini par cerner l’éventail complet des
saveurs. Il y a un plafond au nombre de saveurs appréciées par la clientèle.
Par conséquent, la fabrication de la confiserie de base n’a pas tellement
changé, mais la présentation a évolué grandement. Ma fille développe surtout le
côté artistique de la confiserie. Prenez le temps de goûter et vous réaliserez
que vos confiseries ne se différencient des nôtres que par leur aspect.
Moi – Je suis encore sous le choc de savoir
que vous connaissiez Martha.
Ulrich – La famille Henkel était très réputée
dans le domaine de la confiserie. Ma mère connaissait les parents de Martha.
Les confiseurs artisanaux ne craignaient pas de s’entraider. De nos jours, il
faut plutôt se méfier des espions envoyés par les grandes entreprises.
Moi – Tu sembles croire que d’établir des
franchises dans ce domaine, c’est une aventure risquée.
Ulrich – Ce serait risqué en Allemagne, mais
moins en Amérique parce que la compétition à ce niveau est moins forte. Dans
une telle franchise, il ne serait pas nécessaire de fabriquer des friandises
qui exigent beaucoup de doigté des confiseurs. Vous savez qu’il y a plusieurs
recettes qui sont faciles à réaliser et qui donnent un produit final prisé par
les consommateurs. Pour y arriver, il vous faudrait absolument introduire des
appareils afin de mécaniser certaines phases de la production.
Karen – Tu vois, Ethan, j’avais raison de
vouloir mécaniser l’entreprise.
Moi – Je commence à voir le lien entre la
mécanisation et notre projet de franchisage. Il reste que nous manquons
d’experts pour opérer ces machines qui ne peuvent à elles seules assurer une
production de confiseries aussi complexes que les nôtres.
Karen – La question la plus épineuse reste
celle de savoir comment former ces experts. Ethan aimerait convaincre des
confiseurs allemands de déménager à New York, mais ce ne sera pas suffisant.
Ulrich – Dans ce domaine, il y a une
formule éprouvée : les mentors. Les apprentis reçoivent leur formation de
mentors, d’experts. Certes, cette formation peut être écourtée avec un
programme d’enseignement comme celui de l’Institut que ma fille a fréquenté.
Vraiment, vous devriez y faire un saut. Ce
mentorat a toujours existé chez les artistes tels que les peintres, les
potiers, les forgerons et bien d’autres.
Moi – Justement nous prévoyons y faire une
visite cette semaine.
Ulrich – Je vais vous épargner bien des
soucis. Ma fille se fera un plaisir de planifier ce rendez-vous et de vous
accompagner. Je consens à vous aider à la condition que vous ne tenterez pas de
convaincre ma fille de déménager à New York.
Moi – J’apprécie ton geste, Ulrich.
Ulrich – Martha visitait aussi une autre
confiserie, celle d’Olof Bauer. Ma fille se chargera aussi de vous y conduire.
Il ne sait pas que Martha est décédée, j’en suis sûr. Je vais l’aviser avant
votre visite.
Pendant qu’il tourne sur les talons et va à la
recherche de sa fille, je rejoins Katheryn et je lui rends compte de
l’essentiel de notre entretien avec Ulrich.
Katheryn – Ses commentaires sont
enrichissants, mais ils sèment aussi le doute.
Moi – Je m’inquiète moins d’avoir des
doutes que de fausses certitudes. Tu sais bien que nous allons examiner ce
projet sous toutes ses coutures avant de se lancer tête première.
Karen – J’aimerais bien visiter l’atelier
où l’on fabrique des confiseries.
Moi – Je préfère attendre qu’il se sente
assez en confiance pour nous inviter.
Karen – Je suis déjà familière avec la
fabrication. Il a raison de prétendre qu’il y a une limite dans la variété de
confiseries que nous pouvons produire et qu’il n’est pas nécessaire, pour
fabriquer des produits artistiques, que leur prix soit exhorbitant exorbitant.
À vrai dire, je n’aurais pas de difficulté à faire une sélection de base de ces
confiseries qui sont à la fois populaires, peu coûteuses à produire et surtout
qui n’exigent pas des années de formation pour les réaliser. Mais, il faudrait
des appareils dont j’ignore l’existence. Ce n’est pas aux États-Unis que nous
allons en trouver.
Bill – Les constructeurs d’automobiles
peuvent fabriquer une voiture qui dure 50 ans, mais la majorité d’entre nous
serait incapable d’en payer le prix. À quoi bon rêver de fabriquer une
voiture inaccessible ? Vous voulez produire des confiseries exotiques et
dispendieuses. N’est-ce pas un peu utopique ?
Avant que Bill n’ait terminé son commentaire, je
vois venir Ulrich accompagné de sa fille. C’est l’occasion de faire les
présentations. Sa fille se nomme Gretchen et elle est enchantée de nous servir
de guide à l’Institut. Elle connaît la plupart des professeurs qui seront
disponibles pour nous dresser un portrait de leur institution.
En quelques minutes, Gretchen a déjà établi un
contact avec l’Institut et le rendez-vous aura lieu demain au début de
l’après-midi. L’un des professeurs sera à notre disposition. Avant cette
rencontre, nous passerons cueillir Gretchen et nous rendrons visite à Olof
Bauer.
Karen – J’aimerais bien visiter votre
atelier.
Gretchen – Suivez-moi et nous allons faire
le tour du magasin d’abord, ce qui vous permettra de goûter à nos confiseries.
Par après, nous irons à l’atelier puisque vous êtes déjà compétents dans ce
domaine. C’est rare de voir des gens qui veulent savoir comment nous fabriquons
des confiseries. J’ai même proposé à mon père de tenir un kiosque à l’avant du
magasin ou un artisan fabriquerait des confiseries.
Karen – Quelle merveilleuse idée !
Ethan, je ne retourne pas à New York sans que tu me promettes que nous allons
tenter cette expérience.
Moi – L’idée m’enchante aussi. Qu’en
penses-tu, Katheryn ?
Katheryn – Une idée géniale ! Je
verrais un artisan installé dans la vitrine de la confiserie. Ça pourrait
devenir notre marque de commerce. Quoi de mieux pour attirer l’attention de
piétons indifférents ?
Moi – On dirait que nous venons de poser la
première brique de notre projet.
Karen – Je ne sais pas où tu puises ton
énergie pour te lancer dans une aventure aussi périlleuse. J’en ai la chair de
poule.
Katheryn – Rien n’est décidé encore. La
route sera longue. Mais, d’un jour à l’autre, nous saurons si le projet est
viable ou non. Nous ne savons pas plus que toi, Karen, quelle forme prendra
cette transformation d’entreprise. Il se peut même que nous décidions d’un
projet sur une plus petite échelle. Rien n’est coulé dans le béton. Ce qui nous
semble évident, c’est que nous devons faire part de ce projet à ces confiseurs
qui, pour la plupart, ont déjà mijoté des projets similaires en Allemagne. Ils
vont nous mettre au parfum sur plusieurs aspects qui peuvent constituer des
pierres d’achoppement. Leurs commentaires valent leur poids d’or.
Bill – Je ne connais rien aux commerces de
ce genre, même si Karen a beaucoup d’expertise dans ce domaine. Elle parle
souvent de son travail, mais ça ne fait pas de moi un confiseur ou un gérant de
personnel. J’écoute, mais je n’apprends pas vraiment. Cependant, il me semble
évident qu’il faudrait débuter par une seule franchise. Forts de cette
expérience, vous sauriez à quoi vous en tenir. Encore de nos jours, on grimpe
dans une échelle, une marche à la fois. Mon commentaire peut vous paraître
simpliste, mais la prudence me semble de mise.
Katheryn – J’endosse ton commentaire. Ce
qui risque de ralentir la progression d’un tel projet, c’est la formation des
confiseurs. Je ne connais rien à la confiserie moi non plus, Bill. Mais, je
perçois déjà qu’il s’agit bel et bien du nœud de notre problématique. Ne
devient pas confiseur qui le veut, et sûrement pas du jour au lendemain.
Nous passons près de deux heures à explorer le
magasin et l’atelier de fabrication. Karen est comme un poisson dans l’eau. Ce
n’est pas tellement qu’elle apprend de nouvelles techniques de fabrication,
mais elle réalise que les siennes sont à la fine pointe et que Martha était une
experte reconnue en Europe, alors qu’elle pratiquait son métier en Amérique.
Nous devrons maintenir ces canaux de
communication avec l’Europe. Je m’empresse de faire savoir à Ulrich et Gretchen
que nous sommes disposés à partager toutes les informations qui pourraient être
pertinentes pour eux. Je ne manque pas l’occasion d’inviter Gretchen à venir à
New York et passer quelques semaines à notre entreprise. À partir de cette
expérience, j’entrevois des bénéfices de part et d’autre. J’offre à Gretchen de
lui payer son salaire régulier, de défrayer ses dépenses de voyage et
d’hébergement. Je rassure son père, Ulrich, que mon intention n’est pas du tout
de convaincre Gretchen de rester en Amérique par la suite. La proposition est
bien accueillie. En temps et lieu, nous y donnerons suite.
Nous retournons à l’hôtel, à la fois
surexcités et épuisés. Karen a été la plus ébranlée par cette visite. Je sens
un regain de confiance en elle-même, comme si elle voyait pour la première fois
l’ampleur de son expertise dans le domaine. Nous décidons de se revoir au
restaurant plus tard, le temps de nous reposer. Nous avons goûté à tellement de
confiseries que personne ne ressent la faim.
En arrivant dans la chambre, Katheryn n’avait
qu’une chose à me faire part.
Katheryn – Lorsque tu as suggéré de prendre
quelques heures de répit, à quoi pensais-tu vraiment ? Songes-tu à la
piscine de l’hôtel ou au bain tourbillon ?
Moi – Le bain tourbillon.
Katheryn – Je te voyais ça dans les yeux.
Je sais quand tu as besoin de te retrouver seul avec moi. Je le vois à ta façon
de me regarder.
Moi – Tu t’en rends compte parce que je
veux bien que tu t’en rendes compte.
Katheryn – Que nous soyons riches ou
pauvres, sans ce jeu entre nous deux, rien n’est possible. Si je m’intéresse à
toi, ce n’est pas parce que tu es riche ou que ton projet me permettra de
réaliser des rêves qui m’ont échappé jusqu’à présent. Je me sens plus importante
en ta présence.
Moi – Il me semble que je ne fais rien
d’inhabituel pour toi. J’agis comme je l’ai toujours fait.
Katheryn - Je suis encore étonné de
la façon que tu as ramené Karen dans l’entreprise. Karen est surexcitée par ce
projet.
Moi – La survie de l’entreprise passe avant
mon orgueil.
Katheryn – Je suis assurée maintenant que
tu seras patiente à mon égard, car je ne suis pas née dans une famille de
commerçants. Ils sont rares les hommes qui font confiance aux femmes en
affaires, pourtant la majorité d’entre elles gèrent le budget de famille alors
que leur mari ne s’en soucie guère. Il y a là une contradiction gênante pour
les hommes.
Moi – Les hommes n’aiment pas partager le
pouvoir de décision. J’ai appris à faire fie de mes sentiments en affaires.
Encore aujourd’hui, je dois réfléchir avant de poser un geste qui ne sera pas
une manifestation de pouvoir. Ce n’est pas étonnant que je ne sache pas te dire
pourquoi je m’intéresse à toi. Cependant, on croit à tort que l’amour n’est
qu’une réaction émotionnelle: c’est une décision rationnelle avant tout, selon
moi. Il faut le savoir avant de le vouloir.
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Épisode 27 – Karen met cartes sur table
Katheryn – Je te téléphone, Karen, afin de
savoir si vous voulez descendre souper au restaurant.
Karen – Oui, la faim me ronge. Mais, je
devrai réveiller Bill, car il s’est endormi peu après notre arrivée. Je ne sais
pas ce qui se passe avec lui, mais il ne dort jamais à cette heure-ci de la
journée.
Katheryn – C’est sûrement une conséquence
du décalage horaire.
Karen – J’ajoute que la journée a pu être
plus stressante pour lui que pour nous. Faire ce voyage le rendait nerveux. Les
deux dernières semaines ont été épuisantes pour lui : ce voyage le rendait
anxieux avant de partir.
Katheryn – Nous allons nous rendre au
restaurant et vous attendre. Rien ne presse.
Je me sens plus à l’écoute de Katheryn, plus
attentif à d’autres de ses qualités humaines que je décèle peu à peu. La
perception que j’ai d’elle s’élargit. Je réalise que je jouais un rôle avec
elle en tentant de me faire voir d’une façon sélective, ce qui me démontre que
je cherchais à m’en approcher, à l’apprivoiser, mais sans subir une déception
en bout de ligne. Elle a raison de soutenir que je me mentais à moi-même et que
je protégeais avant tout ma fierté, mon amour-propre. Que de détours inutiles
j’ai pris pour la séduire ! Il s’en est fallu de peu pour qu’elle lâche
prise. Ce qui a permis que notre relation progresse, c’est notre admiration
mutuelle. Ce n’est pas tellement ce que je vois avec mes yeux qui me donne de
l’espoir, mais ce que je prévoie qu’elle peut devenir. Ce n’est donc pas
surprenant que j’aie autant envie de lancer un projet dont le résultat final
importe moins que le processus qui permettra de nous rapprocher.
Je ne crains plus de lui faire part de ce que
je pense. Je suis assuré qu’elle ne décrochera pas au moindre pépin, à ma
prochaine bévue, car j’agis parfois de manière maladroite avec elle, parfois.
Comment peut-on entretenir et préserver une relation de couple si on cache des
cartes dans sa manche ? Ce qui empoisonne une relation de couple, ce n’est
pas la dureté de la vie réelle, mais le doute, l’incertitude qui finit par
embrouiller cette réalité. Lorsqu’on est contraint de s’imaginer ce que l’autre
pense et ressent, ça signifie que le doute gagne du terrain sur la franchise.
Peu après, la méfiance en profite pour remplir ce vide malsain. N’est-ce pas
que, au moindre signe d’affaiblissement du système immunitaire, les virus
jusque-là inoffensifs se lancent à l’attaque ?
En nous rendant au restaurant, Katheryn
revient sur les commentaires d’Ulrich en me disant que nous devons maintenir
une relation avec lui de la même façon que Martha le faisait. Elle est
consciente que notre production s’apparente à celles des Allemands et que nous
devons raffermir ce lien avec eux. La confiserie artisanale est une culture
européenne dont les racines sont profondes. Nous ne pouvons nous passer de
l’expérience acquise par ces artisans.
Par ses commentaires, je vois qu’elle cherche
une façon d’arriver à fabriquer nos confiseries sans faire appel à une
main-d’œuvre spécialisée. Plus les coûts de production augmentent, plus la
clientèle potentielle diminue : une équation qui s’applique à tous les
commerces. Elle essaie de trouver un juste milieu entre la fabrication
artisanale et la production de masse comme si les deux se trouvaient sur un
même continuum. J’ai mes doutes à ce sujet. Je ne vois pas pour l’instant
comment nous pouvons relier ces deux types de production. Il est vrai que
Katheryn n’est pas assez consciente de la véritable nature de nos confiseries.
Lorsqu’elle mettra la main à la pâte et tentera de cuisiner une confiserie,
elle comprendra qu’il s’agit d’une synthèse physico-chimique sensible à des
facteurs instables. Contrôler un amalgame d’ingrédients n’est pas une sinécure.
Mais, il se peut que, en modifiant les recettes pour en mécaniser la
production, nous pourrions obtenir un résultat satisfaisant.
Karen – J’espère que notre retard ne vous a
pas causé des désagréments.
Katheryn – Pas du tout. Les sujets de
discussion ne manquent pas après les événements des deux derniers jours.
Bill – Je croyais qu’il n’y avait que le
travail qui pouvait avoir raison de moi. Force est de conclure que les vacances
peuvent aussi être épuisantes.
Karen – C’est plutôt le changement dans
notre routine qui nous affecte.
Moi – La journée de demain s’annonce tout
aussi chargée que celle d’aujourd’hui. Par après, nous verrons à lever le pied.
À ma surprise, je ne ressens aucune fatigue.
Katheryn – Tu as une réserve d’adrénaline
plus importante que la nôtre. À notre retour à New York, tu décrocheras, j’en
suis certaine. Pour l’instant, tu repousses la fatigue qui t’envahira une fois
arrivé à la maison.
Moi – Je me demande comment Olivia et
Gertrude vivent l’expérience de gérer l’entreprise. Je n’ose pas téléphoner
pour leur faire sentir que je n’ai pas confiance en elles.
Bill – Même si on s’inquiétait de leur
sort, on ne pourrait leur venir en aide.
Moi – C’est l’occasion pour Gertrude
surtout de se sentir plus indispensable qu’elle le croit.
Karen – Je connais Gertrude. Elle
fonctionne bien lorsque quelqu’un d’autre lui trace une ligne de conduite
claire. Martha l’a habitué à suivre des directives. Je ne crois pas qu’elle
souhaitait chausser les souliers de Martha. Il y avait une complicité entre les
deux parce qu’elles étaient complémentaires. D’ailleurs, Martha n’aimait pas
qu’on critique ses décisions. Lorsque je l’ai fait, j’en ai payé le prix.
Moi – C’était évident que tu avais des
attentes différentes de celles de Gertrude.
Karen – Comment pouvait-il en être
autrement : Martha et moi partagions certaines fonctions. Pour de
nombreuses tâches, nous avions toutes les deux les mains sur le volant.
Moi – Quelle vision à long terme avais-tu
pour l’entreprise ?
Karen – Je voulais plutôt diminuer les
coûts de production par la mécanisation. Ce n’est pas étonnant qu’il y avait
parfois des conflits entre Martha et moi. En visitant des confiseries depuis
hier, je vois pourquoi Martha tenait à la production artisanale. Je vois aussi
que ta vision est proche de celle de Martha.
Katheryn – Donc, en revenant à l’atelier,
tu anticipes des conflits avec Ethan.
Bill – Je me demande s’il ne serait pas
mieux de glisser ce sujet de discussion sous le tapis et de le reprendre une
fois à New York.
Karen – Non, pas du tout. Je ne veux pas
créer de conflits avec Ethan, au contraire. Certes, j’espérais appartenir la
confiserie. Maintenant, ce désir m’a quitté. Je réalise que, d’abord, je n’ai
pas la compétence pour la diriger et, ensuite, qu’Ethan me surprend par ses
capacités à le faire. Je vois aussi que ce projet de transformation est devenu
nécessaire et qu’il ne faut pas nous contenter de simplement se laisser voguer
au gré des vagues.
Katherine – En remettant les pieds chez
Temptation, comment comptes-tu agir ?
Karen – Je sens qu’Ethan veut exiger de moi
que je sois plus inventive quant aux produits. Ça n’arrivera pas. Je me vois
toujours dans le rôle de gérante de production. Je n’ai pas la créativité dont
souhaite Ethan. Je me sens capable de diriger un orchestre, mais je n’ai aucun
talent pour composer de la musique. Ma force réside dans l’exécution et la
gestion de ressources humaines.
Moi – Tu ne vois donc pas d’objection à ce
que nous embauchions des confiseurs qui se chargeraient de modifier les
recettes et d’enseigner la confiserie.
Karen – Ne me demande pas de faire ce dont
je suis incapable. Par ailleurs, je sais mieux que toi que tu auras besoin de
moi.
Katheryn – Ethan ne se cache pas pour
affirmer qu’il a besoin de toi s’il veut que ce projet aille de l’avant.
Karen – J’ai réalisé qu’il valait mieux que
je ne sois pas propriétaire lorsque Katheryn m’a interrogé en Cour. Jusque-là,
je me voyais l’héritière. Je n’avais pas réalisé tout ce que Martha contribuait
à cette entreprise. J’ai fait une folle de moi en Cour.
Katheryn – Tu n’as pas paru ridicule en
Cour. Tu étais simplement naïve. Lorsque j’ai réalisé que tu n’avais pas une
vision complète de la situation, je n’ai pas tenté de t’acculer au mur ou de te
ridiculiser. J’ai vite compris que tu devais remanier tes attentes et qu’il ne
fallait surtout pas que je me moque de tes incompétences en gestion.
Bill – J’aimerais que tu nous expliques,
Ethan, pourquoi, après tous ces événements, tu souhaites que Karen revienne
chez Temptation.
Moi – Karen était surprise de ne pas
hériter de l’entreprise, alors que moi j’étais surpris du choix de Jacob et
Martha. Certes, j’ai compris que c’était leur vœu depuis belle lurette. En
toute franchise, je m’attendais qu’ils m’invitent, un jour ou l’autre, à les
remplacer aux commandes. Je ne savais pas non plus qu’ils étaient aussi
fortunés.
Bill – Aurais-tu accepté l’héritage, s’il
n’avait pas été accompagné d’autant d’argent liquide ?
Moi – J’aurais certainement hésité plus
longuement avant d’accepter. Les Schwartz savaient que j’utiliserais ces
ressources pour faire grandir l’entreprise. Cet héritage s’accompagne d’une
responsabilité, d’un devoir. Ce n’est pas comme remporter la loterie. Jacob et
Martha n’ont jamais cessé de m’apprendre les rudiments du métier. J’ai toujours
su qu’ils avaient des attentes envers moi. Les Schwartz n’avaient pas incorporé
leur mort prématurée dans cette équation. Je crois qu’ils avaient plutôt prévu
ma réintégration à l’entreprise de leur vivant alors qu’ils auraient été très
avancés en âge. Martha n’aurait sûrement pas décroché de son entreprise du jour
au lendemain.
Karen – Ton raisonnement fait du sens.
Martha aurait assurément gardé une main sur le volant.
Katheryn – Ce que nous craignons, Karen,
c’est que les changements dans l’entreprise aillent à l’encontre de ceux qui tu
prévoies.
Karen – Si je suis assurée que ces
changements seront bénéfiques, je les adopterai sans maugréer. Je ne veux pas
faire des crises d’affirmation à la moindre occasion. Comme Gertrude, je veux
travailler dans un environnement où je n’ai pas à m’inquiéter pour mon avenir.
En visitant la confiserie d’Ulrich, j’ai compris que j’ai des compétences et
que j’ai envie de reprendre mon poste pour les mettre en application. J’ai
besoin de sentir que je suis efficace et indispensable. Il me faudrait des
années de labeur et de sueurs pour acquérir autant de compétence dans un autre
domaine. Je ne veux pas te supplier, Ethan, mais je tiens à revenir à mon
travail.
Moi – Je ne veux surtout pas que tu me
supplies. Tu n’as pas besoin de me convaincre du rôle indispensable que tu peux
jouer dans l’entreprise. Je croyais que tu aimerais maintenant consacrer ton
temps à créer et à modifier des recettes.
Karen – Au lieu de t’imaginer ce qu’un
employé souhaite, demande-lui ce qu’il désire.
Katheryn – Je crois, Ethan, que Karen vient
de nous donner une bonne leçon qu’il ne faut pas oublier en revenant à la
maison. D’ailleurs, Ethan prévoyait de rencontrer les employés et de former des
équipes autour de certains types de confiseries. Ce serait aussi une façon d’y
intégrer des franchisés qui veulent apprendre les rudiments de la fabrication.
Karen – Je vois des avantages à cette
approche. Mais, les employés vont vite être débordés.
Moi – Que proposes-tu ?
Karen – Des confiseurs attitrés
exclusivement à l’enseignement. Si tu veux obtenir plus de rendement à l’usine,
il faut plus d’employés. Quelques-uns d’entre eux apprécieraient enseigner
plutôt que d’être affectés à la production. Je les connais tous. Ajouter une
fonction d’enseignement à un employé qui ne suffit déjà pas à sa tâche
régulière, c’est une utopie.
Bill – Je suis soulagé que vous soyez
capables de discuter avec autant de franchise. Nous ne voulons pas vous nuire,
mais vous aider. Nous avons commis une erreur, mais qui aurait pu deviner
qu’Ethan fait partie de la famille de Karen ?
Karen – Il y a eu bien des rumeurs à ce
sujet. Nous venons d’apprendre qu’il n’y a jamais de fumée sans feu. Maintenant
que nous le savons, ça nous permet de nous ajuster.
Moi – Ne t’imagine pas Karen que tout ce
que je pense est correct. Je réalise de jour en jour
que mes conceptions changent. C’est justement pourquoi je tenais à ce que nous
venions en Allemagne : nous mettre au diapason concernant cette industrie.
Karen – Pourvu que je sente que je peux
être franche avec toi, je peux t’assurer que je serai vieille lorsque je
quitterai l’entreprise.
Bill – Je vois mieux maintenant à quel
point tu as une tâche difficile, celle d’améliorer une entreprise sans trop
savoir comment y arriver.
Moi – J’ai surtout compris que je n’y
arriverais pas seul.
Katheryn – Rien nous laisse croire jusqu’à
présent que notre projet de franchisage est la meilleure solution.
Épisode 28 – La clé de voûte de notre entreprise
Au déjeuner du lendemain matin, on sent que
nos relations sont davantage tricotées serrées. Les questions laissées en
suspens depuis le jugement de la Cour ont été répondues. Nous avions hâte de
faire monter Gretchen afin de visiter l’Institut de confiserie. Je suis loin de
m’attendre que cette visite changera ma vision des choses.
En arrivant à l’Institut, une professeur,
Conrad, nous attend les bras ouverts. Nous sommes, cependant, sur le qui-vive
parce que nous ne savons pas à quoi nous attendre. Il ne faut que quelques
minutes pour constater qu’on y trouve des appareils en plus grand nombre que
nous l’avons anticipé. D’un local à l’autre, Conrad ne nous donne que des
informations sommaires, au point que Karen me le souligne, car tous ces
nouveaux appareils ne manquent pas de l’intriguer elle aussi. Conrad ne réalise
pas que cette mécanisation nous surprend.
Après cette visite rapide, il nous invite dans
une salle de conférence et nous demande ce qui nous intéresserait davantage
d’approfondir. Je prends l’initiative de lui décrire notre projet. D’abord, je
ne manque pas de souligner que nous prévoyons un volet de formation des
employés et que, suite à cette visite, nous espérons être capables de mieux
concevoir ce volet du projet. Ensuite, je ne manque pas de lui mentionner que
nous sommes surpris des appareils qui servent à la formation des confiseurs.
La plupart de leurs appareils que nous avons vus
n’existent pas en Amérique. Nous comprenons vite l’impact qu’ils pourraient
avoir dans notre atelier. Il est évident qu’ils ne sont pas seulement utiles
pour l’enseignement et la formation des confiseurs. Ils ne remplacent pas
l’expertise du confiseur, mais ils accroissent et facilite la production.
L’étudiant qui a appris le métier de confiseur avec un appareil est plus
efficace lorsqu’il obtient un emploi régulier dans un atelier où cet appareil
sert à la production. Le passage du laboratoire de l’école de formation à
l’atelier de production s’opère sans heurt. Cette notion, nous la saisissons
rapidement.
C’est un jeu d’enfants pour Karen de préciser
lesquels de ces appareils sont indispensables pour notre projet. Conrad
comprend que nous ne sommes pas des touristes, mais des gens d’affaires qui
mesurent ses commentaires au compte-goutte. Il est surpris de la pertinence de
nos questions. Comme Gretchen vient tout juste d’obtenir son diplôme, elle
renchérit sur plusieurs observations de Conrad.
Personne n’est autant excité de cette visite
que moi, parce que je vois qu’il existe un éventail d’appareils qui offrent des
bienfaits inestimables pour les employés et la production. Je vois bien par
l’attitude de Katheryn que je dois tenir compte surtout de l’opinion de Karen
parce qu’elle est capable de prédire avec précision l’impact de chacun de ces
appareils dans notre entreprise. L’objectif de notre voyage en Allemagne
consistait à modifier leur conception envers l’industrie de la confiserie,
alors que c’est plutôt la mienne qui a été remise en question.
Je dois faire un virage à 180 degrés et mettre
l’accent sur une approche pédagogique de la confiserie appuyée d’une
mécanisation moderne. Des recettes, nous en avons un nombre incalculable.
Quelques-unes de plus n’ajouteraient rien à la viabilité de notre
entreprise : ce n’est pas une faiblesse qu’il faut renforcer. Il est
maintenant clair qu’il faudra introduire dans notre usine une mécanisation
accrue et qu’elle devra faire partie intégrante de la formation que nous
entendons donner devra. Voilà la clé de voûte de notre nouvelle entreprise.
Constatant notre emballement pour tous ces
appareils, Conrad nous demande de s’absenter tout en nous invitant à nous
rendre à la cafétéria où il viendra nous joindre. Cette pause permet de
traduire à Katheryn et Bill des informations fournies par Conrad. Notre intérêt
pour les appareils de production a été compris par Conrad qui est allé nous
chercher des informations qui nous permettrons de prendre contact avec les
fabricants. Il ne nous reste qu’à préciser lesquels sont indispensables. Conrad
est disposé à recevoir une employée de notre usine qui souhaiterait recevoir
une formation accélérée sur le fonctionnement de ces appareils. Mais, d’après
Karen, nul besoin d’un doctorat pour en comprendre le fonctionnement.
Gonflés à bloc, nous quittons l’Institut et
Gretchen est heureuse de notre réaction. Tout son apprentissage s’est fait avec
ces appareils. Si son père juge qu’ils ne sont pas nécessaires parce que le
volume de leur production ne l’exige pas, Gretchen connaît bien l’impact de ces
appareils sur une production à fort volume. Elle ne manque pas de s’offrir pour
donner une formation à nos employés à New York, si cette alternative nous
enchante.
En arrivant à la confiserie de sa famille,
nous faisons fait part à son père du résultat de notre visite à l’Institut, ce
qui l’enchante autant que nous. Quant à la venue de Gretchen à New York, il
montre une certaine ouverture. Encore une fois, je dois le rassurer sur mes
intentions. En m’entretenant avec lui, les autres suivent Gretchen à l’atelier.
Je les retrouve plus tard autour d’un employé qui fabrique une confiserie. Je
ne suis guère surpris d’entendre Karen le bombarder de questions. Gretchen
tient à lui montrer une nouvelle technique de fabrication et Karen est
visiblement piquée au vif.
Durant toutes ces visites, Katheryn pose peu
de questions : elle écoute et regarde attentivement. Je m’informe donc de
ce qu’elle pense de nos visites jusqu’à date.
Katheryn – Certes, je ne comprends pas tout
ce qui se dit. Pendant le temps que vous discutez, je réfléchis à distinguer ce
qui me semble essentiel pour une franchise de ce qui est facultatif. Il faut
penser surtout à l’espace qu’occupe un appareil. Ces appareils que nous avons vus
ne peuvent faire partie des franchises : ils sont conçus pour la
production en usine. De plus, plusieurs de ces franchises pourraient ne
disposer que de locaux restreints. Ce qui me fait croire que les franchisés
devront s’approvisionner auprès d’une usine. Il est inutile de donner une
formation à des franchisés en faisant appel à des appareils dont ils ne
disposeront pas dans leurs locaux.
Moi – C’est de plus en plus évident qu’il
n’existe pas un juste milieu entre la production artisanale et la production
mécanisée. Ton observation est appropriée.
Katherine – J’ai aussi compris que je
trouve la fabrication intéressante, mais ce n’est pas ma tasse de thé. J’ai
nettement un intérêt pour structurer la nature et l’allure d’une franchise.
Moi – J’ai fait des conditions alléchantes
à Karen pour m’assurer de son retour à Temptation. Nous devrons discuter des
tiennes.
Katheryn – J’espère que je n’aurai pas à
faire appel à un avocat pour négocier mon contrat.
Moi – Je pense à une entente globale plutôt
qu’à un contrat spécifique.
Katheryn – Ne t’imagine pas que je serai
plus conciliante parce que je couche avec toi.
Moi – Attends de connaître les détails de
l’entente avant de grimper dans les rideaux.
Cette visite à l’Institut a même changé la
planification initiale de nos visites. Certes, nous allons visiter d’autres
confiseries d’ici notre départ, mais pas à la même cadence. La raison est
simple : notre projet ne nécessite plus autant de visites que nous
l’avions prévues..
Je comprends Karen lorsqu’elle mentionne que
cette tournée des confiseries allemandes aurait dû avoir lieu quelques années
auparavant. Je crois que Martha préférait ne pas mécaniser à outrance
l’entreprise parce que ce geste aurait fait perdre des emplois à des employés
fidèles. Martha a choisi d’engranger moins de profits afin de s’assurer d’une
main-d’œuvre fiable à long terme. Elle dirigeait une entreprise, mais menait
une bataille sociale qui lui tenait à cœur. Malgré tout, Karen comprend le
dilemme auquel faisait face Martha. La mécanisation de Temptation n’a de sens
que si nous souhaitons lancer un projet de franchisage. Autrement, ça n’a pas
sa raison d’être, et Martha le savait mieux que quiconque.
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Épisode 29 – Une affaire de famille
Parmi les autres visites que nous faisons à
des confiseries après celle de l’Institut, il y a celle que Wilma nous a
suggérée. Comme la plupart des confiseries artisanales, il s’agit d’une
entreprise familiale. Cette confiserie marie deux vocations : la
boulangerie et la confiserie. À cet endroit, on ne peut pas compter uniquement
sur les touristes pour survivre. L’ajout de la boulangerie permet un revenu
décent.
À prime abord, nous ne sommes pas emballés par
ce genre de confiserie. Je persiste tout de même à discuter avec la femme du
propriétaire qui n’est pas loquace. Elle fait la navette entre moi et les
clients qui entrent à la queue leu leu. Sa priorité porte sur ses clients et
elle ne semble pas apprécier que je l’interroge sur le fonctionnement de son
commerce. L’idée me vient de lui mentionner que Wilma Hoffmann m’a suggéré de
visiter sa confiserie. Du coup, je deviens le centre de son attention.
Katheryn, Karen et Bill ont tôt fait de faire
le tour de la confiserie. Comme il y a quelques tables où les clients peuvent
prendre le temps de déguster leurs produits, ils s’y installent pendant que mon
entretien avec la propriétaire s’intensifie. Je lui fais part de mon intérêt à
trouver des confiseurs qui accepteraient de travailler à New York dans notre
confiserie. Dès qu’elle entend le mot « New York », elle passe de la langue
allemande à la langue anglaise, ce qui crée une dynamique différente entre nous
tous. Katheryn vient nous rejoindre. Lorsque le propriétaire s’amène pour se
joindre à la discussion lui aussi, je constate qu’il est aussi fluide en
anglais que son épouse.
L’Allemagne est située au cœur de l’Europe où
se côtoient plusieurs langues. Il n’est pas rare de rencontrer des Allemands
qui se débrouillent bien dans d’autres langues. Nous sommes surpris de
constater à quel point la langue anglaise est répandue. Jusqu’à leur rencontre,
mon espoir d’intéresser des confiseurs allemands à s’établir aux États-Unis
n’était qu’une lueur. Katheryn n’est pas chaude à l’idée d’inviter une famille
complète à déménager à New York.
Au fil de nos visites, Katheryn perçoit une
distinction nette entre fabriquer des friandises et enseigner cette science
dont elle perçoit maintenant la complexité et les difficultés. Je suis en mesure
de constater ce qui préoccupe davantage Katheryn par la nature de ses
questions. Mais, son intérêt ses préoccupations diminuent lorsque Hubert nous
informe que sa femme, Rachel, était enseignante à l’Institut de confiserie.
Rachel ne manque pas d’honnêteté. Elle avoue
que les confiseurs compétents et diplômés sont nombreux en Allemagne. Plusieurs
d’entre eux rêvent de se rendre aux États-Unis ou dans d’autres pays pour
pratiquer leur métier. L’Institut a formé un trop grand nombre de confiseurs,
ce qui a augmenté la compétition entre eux et diminué les opportunités
d’emploi. Le plus décevant, c’est que les multinationales de la confiserie
n’embauchent qu’un petit nombre des diplômés de l’Institut. L’Institut axe sa
formation sur les confiseries traditionnelles, artisanales, tandis que les
multinationales développent dans leurs propres laboratoires où l’on développe
de nouvelles confiseries peu coûteuses et surtout à base de sucre.
Rachel – Les produits des multinationales
sont inspirés par la confiserie artisanale. À l’instar de ceux qui prétendent
que ces grandes entreprises finiront par éliminer les confiseries artisanales,
je crois qu’elles vont plutôt assurer notre survivance. Voici pourquoi. Elles
visent le profit plutôt que le développement des goûts des consommateurs en
agrandissant l’éventail des saveurs de leurs produits. En voulant simplifier la
production et diminuer les coûts, leurs produits deviennent homogènes. Les
consommateurs ne sont pas dupes, surtout les Européens. Leurs efforts portent
davantage sur la présentation et sur l’emballage que sur la saveur du produit.
Nous savons tous que le sucre sert à remplacer une multitude d’autres saveurs.
À court terme, c’est profitable de capitaliser sur le sucre, car tout le monde
aime la saveur sucrée. Depuis le Moyen-Âge, les friandises sucrées ont la cote
parmi toutes les friandises.
Katheryn – Si c’est le cas, pourquoi
faites-vous autant d’effort pour convaincre les consommateurs d’adopter
d’autres saveurs ? Vous allez à contre-courant.
Rachel – Ce n’est pas un caprice de notre
part de vouloir offrir des alternatives aux consommateurs. Dans tous les
domaines, nous savons que les goûts des consommateurs évoluent. Personne ne
conduit la première voiture qu’on a inventée. Mais, dans plusieurs domaines,
après une période d’évolution, nous atteignons un plateau, un nombre limite de
besoins différents qui existent vraiment. En confiserie, nous savons qu’il
existe des familles de confiseries et que chacune d’elles est basée non pas sur
l’apparence du produit, mais sur un goût que le consommateur est capable de
percevoir. Nous pouvons produire des milliers de teintes de couleurs.
Cependant, elles seront toutes issues d’une combinaison des trois couleurs
primaires que nous connaissons : le rouge, le jaune et le bleu. En
confiserie, il y a un consensus autour de quatre goûts : le sucré, le
salé, l’acidité et l’amer. Mais, nous produisons de nombreuses autres saveurs à
partir d’extraits de plantes ou à partir de produits synthétiques développés
dans des laboratoires modernes.
Moi – Dans mon entreprise, nous faisons
usage surtout d’extraits de fruits et d’autres plantes exotiques.
Rachel – Cette approche est la plus
répandue chez les confiseurs européens.
Katheryn – Nous avons comme projet de
former des confiseurs à New York. Nous croyons qu’il est possible de former ces
confiseurs qui ouvriront une franchise chapeautée par notre entreprise-mère.
Qu’en penses-tu Rachel ? Parfois, j’ai des doutes quant à notre capacité
de former des confiseurs.
Rachel – Il y a des éléments communs à la
fabrication de confiseries, du pain, du vin, du fromage, des confitures, et
j’en passe. Dans tous ces cas, il s’agit de faire entrer dans une séquence
particulière et précise des ingrédients. Pour s’assurer d’obtenir un résultat à
chaque tentative, nous suivons une recette éprouvée.
Moi – Tu sembles dire que n’importe qui
peut se targuer du titre de confiseur en appliquant une recette.
Rachel – Il suffit de savoir lire pour
appliquer une recette. Le confiseur aguerri possède un avantage sur le
confiseur amateur : il connaît l’influence de chaque ingrédient sur la
recette. Il est en mesure de savoir pourquoi un produit final est différent des
autres précédents. Il faut donc une connaissance sur la chimie des ingrédients.
C’est la raison d’être des écoles de confiserie.
Katheryn – Nous voulons mettre sur le
marché des produits différents. Parce que je ne connais rien à la confiserie,
je me pose deux questions précises. D’abord, quel type de formation nous
pouvons offrir dans un court laps de temps à des franchisés ? Ensuite,
cette formation sera-t-elle suffisante pour opérer une franchise ?
Rachel – N’essayez surtout pas de fabriquer
des confiseries aussi sophistiquées que les nôtres. J’opterais pour une
sélection de confiseries faciles à produire et qui risquent de trouver preneur
dans vos magasins. Avec le temps, cet éventail de produits va se diversifier.
Certaines confiseries sont plus populaires que d’autres, nonobstant le pays. De
plus, pour les magasins à proximité de votre usine, ils pourraient se procurer
certaines friandises produites en grande quantité à cette usine. La production
de certaines confiseries doit être mécanisée pour devenir rentable. Il faut
savoir lesquelles.
Katheryn – Les confiseurs que nous visitons
savent ce qu’il faut faire pour améliorer la rentabilité de leur entreprise.
Pourquoi les confiseurs restent-ils cramponnés à la production artisanale ?
Rachel – Vendre dans son quartier, c’est
une chose ; vendre à la grandeur d’un pays comporte des exigences et des
risques que je ne suis pas prête à courir. Nous ne pouvons pas produire nos
confiseries sur une grande échelle. Par contre, avec une mécanisation
appropriée, nous pourrions produire des confiseries similaires. Puisqu’il
existe déjà de nombreuses confiseries traditionnelles en Europe, nous ne
pourrions tenir tête à une aussi forte compétition. En Amérique, la compétition
dans ce type de confiseries est presque inexistante, ce qui vous avantage.
Moi – Nous ne prévoyons pas lancer
plusieurs franchises dès le départ : une seule suffira.
Katheryn – Accepteriez-vous de passer
quelques mois à New York et nous aider à mettre sur pied cette première
franchise ?
Rachel – Ma famille et le commerce ne
peuvent se passer de moi pendant même une courte période de temps. Comment
puis-je vous aider à New York en sachant que ma propre entreprise s’écroule
pendant mon absence ? Mes clients viennent chaque jour acheter du pain
chaud, par exemple. C’est moi qui fait le pain chaud.
Sans la boulangerie, nous ne pourrions tenir le coup.
Moi – C’est bien visible que tu ne peux
quitter les lieux pendant des semaines. Je pense plutôt à embaucher ta famille
au complet à mon usine.
Rachel – Certes, bien des Européens rêvent
de déménager aux États-Unis. L’immigration d’Allemands en Amérique ne date pas
d’hier. Mais, j’ai 43 ans et trois enfants. Je doute fort qu’ils acceptent de
recommencer leur vie dans un autre pays.
Moi – Je te laisse mes coordonnées de
l’hôtel où nous demeurons. Avant de repartir, dimanche, j’aimerais que tu
m’informes de la réaction de ta famille à ce sujet. Je peux assurer un emploi à
chaque membre de ta famille. Il faudra que tu consentes à rester à notre emploi
pendant trois années. Par la suite, si tu veux ouvrir ta propre franchise, tu
en auras la liberté.
Rachel – Ne te fais pas d’illusions.
Déraciner un arbre à maturité signifie signer son arrêt de mort. Je te promets
d’en discuter avec eux. Mon fils aîné ne voudra certainement pas laisser son
amie de cœur derrière lui. Quant à mes deux filles, je sonderai le terrain. Je
m’attends à un refus catégorique.
Karen – Quelle expérience as-tu avec les
appareils que nous avons vus à l’Institut ?
Rachel – J’ai quitté l’Institut, il y a
déjà quelques années. On y a sûrement introduit de nouveaux appareils. Ça ne
m’embête pas. D’ailleurs, les nouveaux appareils sont sûrement plus performants
et plus faciles à opérer. Les outils de base du confiseur n’ont pas
tellement changé depuis quelques décennies. Les confiseurs de profession
connaissent la fonction de chaque appareil et surtout son utilité dans une
usine par comparaison à l’atelier d’une confiserie traditionnelle. On achète un
appareil pour augmenter la production et non pour améliorer la recette. Voilà
pourquoi les confiseries artisanales font fie de la mécanisation.
Cet entretien avec Rachel alimente notre
discussion en retournant à l’hôtel, en soupant à l’hôtel et dans notre chambre
d’hôtel pendant la soirée. À cause de nos niveaux d’expérience dans ce domaine,
nos opinions diffèrent, ce qui donne lieu à des discussions intenses. Rien ne
presse, pourtant. Nous prévoyons transformer notre entreprise, mais ce n’est
pas demain la veille que nous ferons tomber des murs. Cependant, nous ne
pouvons mettre en place deux visions différentes, opposées. Nous garderons le
statut quo ou nous adopterons le franchisage.
Je suis surtout convaincu que, en invitant à
la discussion des gens aux compétences incontestables, nous diminuerons le
niveau de risque attaché présentement au projet. En Amérique, nous fabriquons
des autos, des grille-pain et des crayons à mine. Nous devrions être capables
d’y produire une nouvelle catégorie de friandises.
J’ai souvent constaté que lorsque nous avons
un rêve en tête, nous ne trouvons que les facteurs qui justifient ce rêve et
nous ne consultons que ceux qui sont aptes à nous encourager. Ce danger me
guette. L’antidote consiste à rencontrer des gens que se sont brûlés les doigts
en voulant réaliser un rêve semblable.
Épisode 30 – La Cadillac fait rêver
Nos derniers jours en Allemagne sont consacrés
à la visite d’autres confiseries, même si on sent que ces dernières visites
n’ajoutent pas autant à nos connaissances que les premières. Katheryn écrit de
plus en plus. Elle ne va nulle part sans sa tablette et prend des notes
n’importe où et n’importe quand. Pourtant, elle ne perd jamais le fil de nos
conversations. Cette tablette est plus qu’un aide-mémoire : elle rédige sa
conception d’une franchise. Elle veut apposer sa signature sur le projet, y
faire une contribution significative. Je sais qu’elle ne veut pas se contenter
de regarder le spectacle de l’arrière-scène : elle veut être du
spectacle !
Katheryn est perspicace : voilà sa
principale qualité. Elle l’est tellement que Karen lui a demandé lors
d’une discussion si ses parents tiennent un commerce. J’ai vu dans le regard de
Karen qu’elle était déconcertée par la pertinence de ses questions. Elle ne
laisse rien au hasard, ne prends rien pour acquis et a une réplique déroutante.
Personne n’ose lui faire de reproches parce que, au fond, tout le monde
apprécie qu’on prenne au sérieux ce qu’elle dit. Elle n’accepte surtout pas une
réponse bidon à sa question. Elle a horreur des généralisations. Ceux qui se
sont permis de lancer à tout vent une affirmation gratuite en sont sortis
amochés. Autant elle prend la vie publique au sérieux, autant elle est taquine,
coquette, aguichante et séductrice en privé. Je ne m’en plains pas.
La nature de nos questions porte sur le «
comment » des choses. La nature des questions de Katheryn porte sur le «
pourquoi » des choses. Elle n’est guère préoccupée par la façon de réussir une
confiserie. Elle s’interroge sur les raisons qui justifient son existence et sa
popularité. C’est ce qui la distingue de Karen. Je vois déjà qu’elles joueront
des rôles complémentaires dans l’entreprise : chacune aura sa plate-bande.
L’idée de visiter l’Allemagne ne tient pas du
hasard. Il me fallait lancer un projet d’innovation, mais comment convaincre des
gens qui se sentent confortables avec leur routine et qui ont cessé de
s’interroger sur l’avenir de l’entreprise. J’ai fait le pari que pour les
amener à s’interroger, il me fallait semer le doute.
Lorsqu’on doute, on remet en question nos
soi-disant certitudes. Ensuite, on cherche et, plus souvent qu’autrement, on
trouve finalement une ou plusieurs réponses à nos interrogations initiales.
Personne n’aime vivre dans un climat d’incertitude, d’insécurité.
Sans l’exprimer, je vivais des doutes
insupportables. Pourtant, tous pensent que je suis convaincu de la réussite de
ce projet. Il n’en est rien ! Ces visites m’ont amené à revoir ma
conception générale surtout en ce qui a trait à la mécanisation et à la
formation des confiseurs et des franchisés.
Dès nos premières visites, j’ai compris que
Karen a aussi été déstabilisée. Elle est vite retombée sur ses pieds en
proposant des solutions autant valables qu’inattendues vu son expérience. Je
compte sur elle pour améliorer divers aspects de la production. Ces visites
l’ont rendue plus perméable aux nouveautés dans un domaine qu’elle croyait
connaître à fond. Si elle a des suggestions constructives, ça signifie aussi
qu’elle endosse le projet et qu’elle voit un avenir pour elle chez Temptation.
Ce projet me fait penser à un train. D’une gare à l’autre, j’observe qui monte,
qui veut être du voyage.
Durant la soirée qui précède notre départ, je
reçois un appel de Rachel. D’ailleurs, elle m’avait promis de me rendre compte
de la discussion avec sa famille avant notre retour à New York. Mon offre a
fait son chemin, il semble. Certes, elle est étonnée de la réaction de sa
famille. Elle ne s’y attendait guère.
Ses filles montrent un vif intérêt envers un
déménagement à New York. Son mari, Hubert, a besoin d’y réfléchir avant de
donner son aval, ce qui n’a rien de surprenant. Par ailleurs, son fils ne veut
pas quitter l’Allemagne, mais il propose d’acheter leur commerce, facilitant
ainsi leur immigration. Il lui faudra quelques semaines de réflexion avant de
prendre une décision finale, ce qui me convient, car notre cheminement ne fait
que commencer. Nous convenons de nous informer mutuellement du résultat de nos
démarches pendant cette période.
Rachel a un vif intérêt pour notre projet, car
elle réalise que sa vie est maintenant réduite à la production de friandises et
qu’elle devient de moins en moins créative. Son travail est devenu répétitif.
En ouvrant ce commerce après avoir consacré plusieurs années à l’enseignement,
elle a vite réalisé qu’elle devait s’assujettir à une routine qui rend sa vie
de plus en plus monotone. Pour le moment, si elle déménage à New York, ce n’est
pas dans l’espoir d’y ouvrir une franchise, mais pour se consacrer à
l’enseignement de la confiserie.
Même avant de monter dans l’avion, le
lendemain, la possibilité que Rachel se charge de la formation des franchisés
monopolise notre discussion. Karen ne cache pas son soulagement : elle ne
peut concevoir une telle formation sans l’ajout d’un personnel qualifié dans ce
domaine. Les employés affectés à la production ne peuvent porter deux chapeaux.
Nous avons quelques mois devant nous pour
préciser les concepts qui feront partie intégrante de cette formation. Force
est de réaliser qu’il faut en même temps préciser ce qui définira une franchise
Temptation. Au terme de cette réflexion, il nous faudra répondre à la question
suivante : qu’est-ce que les franchisés devront maîtriser pour ouvrir une
franchise ?
Henry Ford n’a pas inventé l’automobile. Il
l’a rendue accessible à la population générale. Pour y parvenir, il a fragmenté
le processus de production de manière à ce qu’un employé puisse exécuter une
tâche précise de ce processus sans même posséder une formation en mécanique. Ce
faisant, il a diminué les coûts de production de manière radicale. Cependant,
puisque les autos à la sortie de la chaîne de montage étaient identiques, la
clientèle a été privée de diversité. Il fabriquait un produit homogène
pour une clientèle hétérogène. Pour répondre aux besoins insatisfaits d’une
clientèle, des compétiteurs ont émergé. Par conséquent, Henry Ford a engendré
d’autres constructeurs d’automobiles qui ont grugé sa clientèle qu’il croyait
acquise et fidèle. Ce qui démontre que les goûts se développent de la
simplicité à la complexité, et non l’inverse.
Je ne peux me permettre de lancer un produit
de confiserie qui s’adresse à une large clientèle en ne me souciant pas de la
diversité de leurs goûts. Au fil du temps, le marketing associé à
l’industrialisation a amené les consommateurs à s’attendre et à attendre des nouveautés.
La publicité est orientée de manière à ce que la réussite sociale est définie
par l’acquisition d’un produit neuf qui comporte un avantage sur celui de
l’année dernière. La valeur d’un produit ne tient plus à sa durabilité, mais à
sa nouveauté.
Posséder une vieille voiture dont la mécanique
est robuste n’a pas autant de valeur sociale qu’une voiture neuve, même si elle
est plus frêle. Et plus elle est bordée de chrome rutilant, plus son
propriétaire grimpe dans l’échelle sociale. Cet exemple est caricaturé, mais il
n’est pas loin de la réalité en Amérique. Le nouveau est synonyme de succès.
Il n’est guère étonnant que nos franchises
devront représenter une nouveauté, un concept d’avant-garde. Les Américains
trouvent intéressant de regarder le mode de vie de leurs grands-parents dans
leur rétroviseur, mais ne veulent pas retourner vivre à cette époque révolue.
Et, leur offrir des produits qui ne détonnent pas avec ceux de leur présente
réalité n’attirera pas leur attention : ils veulent du nouveau.
Nos produits devront se distinguer fortement
des autres dont ils ont l’habitude. Il faut être naïf de penser que les
Américains auront une envie irrésistible pour un produit similaire à ce qu’ils
connaissent déjà, une friandise destinée à la masse. Nos produits devront être
prisés d’abord par les classes sociales qui cherchent à se définir par la
possession de choses qui se distinguent de produits populaires et répandus. Peu
de gens ont une Cadillac dans leur garage, mais la plupart en rêve.
Bientôt, Katherine définira sa conception
d’une franchise. Je ne fais rien pour influencer sa démarche. Elle jouit d’une
latitude à cet égard. Je ne m’attends pas à ce que son idée originale soit
acceptée intégralement. J’entends aussi faire appel à des experts dans ce domaine
qui savent comment définir une image de marque. Ils savent surtout ce qu’il
faut éviter pour ne pas commettre des erreurs bêtes et coûteuses.
À bord de l’avion, Katheryn prend place dans
le siège voisin à celui de Karen, parce qu’elle tient à profiter de ce temps de
traversée pour l’interroger sur divers aspects de la confiserie. Katheryn a
constaté au cours de notre tournée des confiseries à quel point Karen
maîtrisait les rudiments de la confiserie.
Je passe plutôt ce temps à diverses lectures,
alors que Bill en profite pour dormir. J’en déduis que son approche au stress,
c’est de dormir. C’est aussi un prétexte pour s’assurer de sa dose régulière
d’alcool, ce qui préoccupe de plus en plus Karen. Faut-il être surpris que
Karen tienne autant à réussir dans son travail ? Elle refait le plein
d’énergie chaque jour qu’elle passe à l’atelier. C’est là qu’elle se libère de
ses inquiétudes et qu’elle acquiert de la confiance en elle-même. Son travail
chez Temptation sert de gagne-pain, mais aussi à façonner notre identité. Le
travail a parfois un effet libérateur.
Épisode 31 – Un journaliste fouineur
En mettant le pied sur la piste de l’aéroport
de New York, Olivia nous attend. Nous fonçons vers la maison de Bill et Karen.
En route, Olivia nous met au parfum concernant les activités de la dernière
semaine chez Temptation.
D’abord, Olivia a endommagé notre voiture dans
un stationnement. Les réparations ne devraient pas tarder. Ensuite, il y a un
achalandage sans précédent au magasin. Un journaliste a écrit au sujet du don
fait par les Schwartz à l’école. Le bruit court que les autorités scolaires
auraient préféré que ce montant soit consacré à la rénovation du gymnase et
d’autres installations sportives. On parle même de s’adresser aux tribunaux
pour modifier cette décision. Le directeur et le personnel de l’école
respectent la décision de Jacob et Martha. D’autres journalistes veulent
m’interviewer. Un bras de fer est à prévoir au conseil municipal à ce sujet.
Enfin, la famille de Jacob s’est chargée de sortir et de distribuer tout ce qui
se trouvait dans l’appartement au-dessus du magasin, ce qui me soulage.
Une fois à la maison, nous prenons le temps de
partager notre expérience avec Olivia.
Olivia – Je suis soulagée de vous voir de
retour. Les employés ont mis les bouchées doubles pour ne pas accuser du retard
dans la production. Mais, Gertrude est épuisée, non pas parce qu’elle a mis des
heures supplémentaires, mais parce qu’elle était nerveuse. Elle n’est pas
habituée à prendre des décisions. Personne n’a osé l’embêter avec des
problématiques complexes.
Moi – Je prévois une rencontre avec tous
les employés d’ici peu. Il est temps que je leur explique la nature de notre
projet.
Katheryn – Tu ne peux leur en parler tant
que cette idée ne sera pas claire pour nous.
Moi – Tu aurais raison si nous devions
débuter le projet bientôt, ce qui n’est pas le cas. Ce projet est en
incubation. Je tiens à les informer afin qu’ils y réfléchissent eux aussi. Ils
se doutent déjà que j’entends rénover l’entreprise d’une quelconque façon. Si
je tarde trop longtemps à en discuter avec eux, l’atmosphère va s’empoisonner.
Ça me paraît indispensable qu’ils participent à ce processus de réflexion.
Olivia – Tu ne réussiras jamais ce projet
sans leur participation. Il vaut mieux savoir le plus tôt possible ce qu’ils en
pensent. Tu ne peux tout de même pas leur imposer un tel changement sans les
avoir consultés au préalable.
Katheryn – Et si ma façon de voir le projet
diffère de la tienne, Ethan, comment réagiras-tu ?
Moi – Je n’en ferai pas tout un plat. Nous
allons l’étudier au même titre que les autres idées. Tant mieux si ta
conception reçoit l’aval de tout le monde.
Katheryn – J’ai besoin de deux autres
journées pour coucher sur papier ma vision des choses. Je suis consciente que
je n’ai pas d’expertise dans cette industrie. Par contre, je crois avoir
quelques idées valables.
Moi – J’aimerais bien que tu sois présente
lors de ma rencontre avec le journaliste en question.
Olivia – Cette histoire fait des vagues
dans plusieurs médias de New York. Il y a eu des reportages à la télé. La
plupart des commentaires dans ces médias montrent à quel point les gens sont
stupéfaits de ce don. Ce n’est guère surprenant que des gens viennent de
partout visiter Temptation.
Katheryn – C’est un coup de publicité
inestimable. Sans dépenser un sou, la popularité de Temptation augmente.
Profitons-en.
Moi –Une fois l’ajout construit à cette
école, il faudra y consacrer de l’argent supplémentaire pour son entretien, ce
qui n’enchante pas certains administrateurs qui ont horreur des déficits.
Je suis convaincu que c’est la raison de leur réticence.
Olivia – Est-ce qu’un tribunal peut changer
la décision de Jacob et Martha ?
Katheryn – Je ne sais pas. Mais, nous
n’allons pas dépenser un sou pour défendre ce choix des Schwartz.
Moi – J’endosse ton opinion à ce sujet. À
vrai dire, ça ne nous concerne pas. Cette somme a été placée en fiducie et elle
est gérée par l’avocat Rubenstein. Son rôle n’est pas de défendre la décision
des Schwartz, mais de l’exécuter. Si un tribunal juge que le montant doit
servir à une autre cause, il devra s’appuyer sur un ensemble de motifs pour
justifier son jugement.
Katheryn – Les autorités scolaires veulent
peut-être qu’une partie de ce montant soit affectée au fonctionnement et non
seulement à la construction du bâtiment.
Olivia – J’ai oublié de te mentionner que
le directeur, M. Stanley, prépare une cérémonie en hommage aux Schwartz.
Moi – Je crois plutôt que cette cérémonie
doit coïncider avec la levée de la première pelletée de terre. Une cérémonie
dans les jours qui viennent ne ferait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Je
communiquerai avec lui afin de m’informer sur la nature de cette cérémonie.
Katheryn – Il faudra être prudent avec ce
journaliste qui veut te tirer les vers du nez.
Olivia – Je dois vous dire qu’il s’agit de
plusieurs journalistes qui s’intéressent à cette affaire. J’ai pris en note
leurs coordonnées.
Moi – Je ne vais tout de même pas donner
une conférence de presse à ce sujet. Je communiquerai avec celui qui a écrit
l’article dans le journal et ça devrait suffire.
Le lendemain, je me rends très tôt chez
Temptation. J’en profite pour inspecter les lieux. Certes, l’appartement me
paraît maintenant beaucoup plus spacieux, une fois vidé de son contenu. L’un
après l’autre, les employés arrivent. Tout le monde m’interroge au sujet de
notre voyage. J’en profite pour qu’ils sachent Karen reprend son poste
aujourd’hui même. Je crois qu’ils sont heureux de cette décision parce que
c’est une reconnaissance de ma part qu’on ne balance pas par-dessus bord une
employée avec autant d’expérience et d’expertise.
Je les avise du coup que je tiendrai une
assemblée générale jeudi, en soirée. Dans mon for intérieur, je souhaite que
Katheryn ait terminé la rédaction de son document.
Les employées du magasin veulent savoir ce
qu’il advient de Katheryn. À leur soulagement, je les avise qu’elle va se
pointer le nez en fin de matinée.
Je prends contact avec le journaliste dont m’a
parlé Olivia. Il est empressé de me rencontrer au cours de l’après-midi. Je
passe du temps avec Gertrude qui m’informe de diverses situations qui se sont
produites durant notre absence. Je ris dans ma barbe en l’écoutant m’expliquer
qu’elle a agi comme Martha lui a enseigné.
J’ai des employés soucieux et responsables.
Mais, la plupart craignent de prendre une décision, une tendance que je
souhaite changer avec le temps. Les employés ont été charmés par la venue de
caméras de télévision et par la publicité dans les journaux. Gertrude ne manque
pas de me parler de la rumeur qui court concernant la réticence de certains
administrateurs scolaires à ajouter un bâtiment pour enseigner les sciences à
l’école. Selon elle, les élèves se disent prêts à sauter dans la mêlée pour que
ce projet se réalise. Ils sont furieux. Plusieurs ont été interviewés par les
médias. Je prends le temps de lui expliquer ma position dans ce différend. Elle
comprend qu’il vaut mieux s’en éloigner et c’est le message que j’entends
livrer au journaliste qui suit cette affaire de près.
L’arrivée de Katheryn au magasin cause un
remous. Décidément, elle jouit d’une réputation enviable. Elle en a long à dire
concernant les confiseries d’Allemagne. D’ici quelques jours, elle leur
apportera un album de photos complet, ce qui attise leur curiosité. Déjà, elle
établit des comparaisons entre Temptation et ces confiseries d’Allemagne que
nous avons visitées.
Au cours de l’après-midi, le journaliste, Roy
Kennedy, se présente pour notre entretien. Je le laisse d’abord m’expliquer le
but de sa visite. C’est clair, il veut connaître mon opinion à propos de
l’opposition de certains administrateurs scolaires concernant la construction
de l’ajout à l’école. Katheryn est présente et ne le lâche pas des yeux.
Roy – Si le tribunal apporte un changement
à la volonté des Schwartz, allez-vous accepter cette décision ?
Moi – Je n’entends pas intervenir dans
cette affaire, parce que ça ne me concerne pas.
Roy – Mais, si les élèves se mêlent de la
partie, allez-vous les appuyer.
Moi – Les élèves sont visés par cette
décision des Schwartz. J’estime qu’ils ont raison de réagir. Le don de Jacob et
Martha a été tiré de leur compte en banque et non du mien.
Roy – On dit que vous allez déménager l’usine
ailleurs parce que vous manquez d’espace.
Katheryn – S’il fallait faire la liste des
rumeurs qui courent à notre sujet, elle serait longue.
Moi – Nous espérons apporter des
changements, mais rien n’est encore définitif. Nous comptons rencontrer les employés
bientôt afin d’obtenir leurs suggestions.
Roy – Êtes-vous au courant que des
autorités fédérales et des chercheurs parlent de plus en plus des effets nocifs
du sucre sur la santé ?
Moi – Cette notion est au cœur de notre
projet d’avenir. D’ailleurs la majorité de nos confiseries ne contiennent pas
de sucre. Martha favorisait davantage des saveurs différentes que le sucré,
comme dans la plupart des confiseries allemandes.
Roy – Vous faites des confiseries sans
sucre. Comment les écoliers peuvent-ils aimer vos confiseries si elles ne
contiennent pas de sucre ?
Moi – C’est la principale caractéristique
de nos produits. L’action du sucre dans une confiserie empêche toutes les
autres saveurs de se manifester. Certes, tout le monde aime le goût du sucre. Les
Européens savent depuis longtemps qu’il existe d’innombrables autres saveurs
agréables. Les enfants raffolent de nouvelles saveurs. C’est ainsi que Martha
n’a jamais cessé de chercher de nouvelles saveurs, surtout à partir d’extraits
de plantes exotiques.
Roy – Vos saveurs proviennent d’extraits de
plantes ? Comment savez-vous que ces extraits sont bienfaisants pour la
santé ?
Moi - Ce sont des produits naturels
courants en Europe. Nous arrivons tout juste d’une tournée à travers plusieurs
confiseries allemandes.
Roy – J’ai visité votre magasin Temptation.
Il n’y a rien de semblable dans tous les autres magasins que j’ai connus depuis
mon enfance. Pourquoi vos produits ne sont pas disponibles dans les autres
magasins ?
Moi – C’est à cause du prix de nos produits.
Les magasins et les dépanneurs veulent des friandises à bon marché parce qu’ils
en vendent plus et que leur marge de profit est plus grande. La santé de leur
clientèle n’est pas leur première préoccupation. Mais, Temptation
approvisionnent déjà des magasins avec certaines confiseries.
Katheryn – Nous espérons trouver le moyen
de rendre nos produits plus accessibles tout en diminuant leur prix.
Nous l’invitons, tout en discutant, à faire
le tour du magasin et de l’atelier. Roy prend des notes, pose des questions
pointues et prends quelques clichés. Katheryn prend soin de lui préparer une
boîte pleine d’échantillons de nos produits. Il quitte sans nous imaginer ce
qu’il découlera de cette interview. À vrai dire, nous sommes soulagés qu’il
n’ait pas trop insisté sur le conflit qui se dessine à l’horizon concernant le
bâtiment scolaire. Il croyait que nous avions l’intention de nous battre bec et
ongle pour faire respecter la volonté des Schwartz.
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Épisode 32 – Les médias nous envahissent
Quelques heures avant notre rencontre avec les
employés, Katheryn me remet sa vision des franchises que nous souhaitons créer.
Je suis agréablement surpris de sa conception. Tout est mis en œuvre pour
valoriser les caractéristiques distinctives de nos produits. Je note aussi
qu’elle tient compte des méfaits du sucre sur la santé. Tout ce qu’elle propose
pivote autour de l’image que Temptation doit véhiculer.
Moi – En lisant ton document, je constate
que tu cherches à dissocier Temptation des produits à base de sucre pour
l’associer plutôt à un produit alimentaire aussi naturel que le sont les fruits
et les légumes. Tu as compris à quel point les friandises conventionnelles sont
liées au sucre. Ce préjugé favorable envers le sucre est très répandu dans la
population et sera coriace à déloger.
Katheryn – L’avantage de nos produits
réside dans leur différence avec les sucreries conventionnelles. Mais, cette
distinction n’est pas comprise et acceptée par l’ensemble des consommateurs. Ce
sera notre cheval de bataille. Je propose des mesures énergiques et permanentes
pour lutter contre cette croyance bien enracinée.
Moi – Je préfère attendre le résultat de
notre rencontre avec les employés pour voir à quel point il sera possible
d’appliquer ta vision des franchises Temptation. Il y a loin de la coupe aux
lèvres. Je n’ose pas m’enthousiasmer outre mesure de crainte d’encaisser une
déception. Leur opinion va compter dans notre décision.
Katheryn – Je ne propose rien quant à la
formation des confiseurs. J’ai réalisé en Allemagne à quel point la confiserie
est complexe et que j’ai tout à apprendre dans ce domaine. Par contre, il n’est
pas nécessaire d’être un ingénieur mécanique pour vendre des autos.
Moi – Je suis conscient des exigences de la
confiserie. Ce que nous devons savoir pour lancer une franchise, c’est de
cibler des friandises précises qui seront populaires sans exiger une grande
expertise à produire. Je compte sur les employés et des gens expérimentés pour
dresser cette liste de produits. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Par
contre, cette remise en question débouchera sur des connaissances et des
convictions qui nous serviront même si on décide en bout de ligne de ne pas
mettre ce projet en pratique.
Katheryn – Depuis cet événement tragique du
décès de Jacob et Martha, nos vies virevoltent dans un tourbillon tel que j’ai
parfois l’impression de rêver. Si je parais convaincue de mes décisions, je ne
le suis pas toujours. J’aime vivre des aventures, mais celle-ci comporte des
conséquences incalculables pour nos vies.
Moi – Je ne voudrais pas que tu essuies des
revers qui affectent ta vie de façon irrémédiable. Je prends des risques en
toute connaissance de cause. Ce qui me rassure c’est de savoir que si je perds
tout dans cette aventure, tu resteras à mes côtés.
Katheryn – Je n’ai pas l’intention de
sauter hors du navire parce que la tempête fait rage. Tu me fais sentir plus
utile et efficace ici que lorsque j’oeuvrais dans le cabinet d’avocats à
Houston. Pourtant, lorsque j’y travaillais, je croyais avoir atteint le bout de
mes rêves. Il n’y a rien de routinier ici. Les jours se suivent, mais ne se
ressemblent guère. C’est insécurisant de composer avec des imprévus, mais rien
ne surpasse le plaisir de se sentir de plus en plus apte à résoudre des
problématiques.
Moi – Tu es libre de retourner à la
pratique du droit, si le commerce ne t’intéresse pas. J’accepterais ta
décision, mais à condition que ton adresse postale reste la même que la mienne.
Katheryn – Je m’attends à ce que tu
définisses mon rôle précis dans l’entreprise.
Moi – C’est plutôt à toi de trouver ce qui
te convient davantage. Je me contente de créer des défis dans mon environnement
dans l’espoir que quelqu’un osera s’y attaquer. Ces mises en situation peuvent
n’intéresser personne et tomber à plat. Je préfère qu’un employé accouche de
son propre défi.
Comme prévu, la réunion avec les employés a
lieu. Alors que je m’attendais à une pluie de suggestions, je reçois plutôt un
orage d’interrogations. Certes, il y a de l’intérêt pour transformer
l’entreprise. Je réalise vite que j’aurais dû leur présenter un plan davantage
défini. Je leur ai fait part d’un projet vague, flou, ce qui a soulevé leurs
inquiétudes. Katheryn a saisi la balle au bond pour les rassurer en disant que
le projet n’était qu’à l’état embryonnaire et que rien ne changera dans leurs
habitudes sans leur consentement. C’est un projet à l’étude qui pourrait
prendre plusieurs mois à se concrétiser. J’emboîte le pas pour les informer que
nous ne savons toujours pas si le projet est viable ou non et que rien ne se
produira contre leur gré.
Au cours de la rencontre, plusieurs
manifestent leur intérêt en avançant des arguments intéressants. Les confiseurs
les plus expérimentés sont les plus sceptiques. Par contre, leurs arguments
sont mieux fondés. Ils sont capables de prévoir les difficultés auxquelles nous
ferons face en cours de route : il me faut surtout être tout oreilles
envers ces derniers.
C’est clair pour la majorité que la formation
de confiseurs n’est pas de tout repos et que ce facteur à lui seul exige une
réflexion profonde. Une seule idée débouche sur un large consensus : faire
l’expérience avec une seule franchise.
Quelques-uns semblent intéressés à devenir
propriétaire d’une franchise, une alternative qui mérite de la considération.
Karen ne manque pas l’occasion pour nous donner son avis, ce qui permet aussi
de dissiper les rumeurs entourant sa relation avec moi.
Karen - Avant de partir pour l’Allemagne,
je ne croyais pas qu’un tel projet était viable. Maintenant, je suis convaincue
que c’est possible même si j’entrevois des difficultés dont certaines me
semblent insurmontables pour l’instant. Ces franchises n’auront jamais l’allure
de notre magasin et il est utopique d’en rêver, ce qui ne signifie pas que ces
franchises ne seraient que de vulgaires imitations.
Katheryn - Il faut plutôt penser à un type
de magasin différent, mais qui conviendra à divers environnements. Les
franchises n’auront pas une usine de 10 employés à leur disposition sur
place : ce seront davantage des dépositaires que nous alimenterons à
partir d’ici. Nous ne savons pas, à ce jour, quelles sont les friandises qui
seront communes à ces franchises. Plusieurs de ces friandises devront être
produites dans notre usine et acheminées à chacune de ces franchises.
Nous savons déjà que les franchisés
n’auront pas l’expertise et l’outillage indispensables pour fabriquer la
plupart de nos produits. Karen a une opinion bien arrêtée sur la nature de la
formation des franchisés : nous savons déjà ce qu’ils doivent savoir pour
fabriquer chacune des friandises que nous vendons. Dès que nous saurons ce
qu’ils vendront, nous saurons quelles habiletés ils devront développer.
Cette rencontre alimente, dans les jours
suivants, la discussion entre les employés qui ne ratent pas l’occasion de me
faire part de leurs idées à ce sujet. Tout se déroule comme prévu. Je ne sens
plus cette inquiétude parmi les employés qui réalisent que leur routine reprend
son cours et que ce projet reste à définir. Le fait qu’ils soient mis au
courant des tenants et des aboutissants du projet les rassure. Tout rentre dans
l’ordre jusqu’à ce que le téléphone se mette à sonner sans arrêt.
Nous réalisons vite ce qui entraîne cette
avalanche d’appels. La journée précédente, le journaliste Roy Kennedy a publié
un article dans le journal qui vante les mérites de nos produits. Les appels
sont de toutes sortes. Certains désirent devenir franchisés ; d’autres
proposent des entrevues à la radio, à la télé ; d’autres cherchent des
informations sur nos recettes ; d’autres journalistes de la presse écrite
veulent des interviews, et j’en passe. Nous sommes vite débordés par cet
engouement subit.
Ma réaction est de laisser passer cette frénésie
parce que nous ne pouvons acquiescer aux demandes qui nous sont faites. Nous ne
pouvons mettre sur pied une franchise du jour au lendemain. Il me semble
inutile de donner suite aux demandes d’entrevue qui ne serviraient que de faire
languir les consommateurs en quête de nouvelles confiseries. Mais, Katheryn ne
voit pas la situation du même œil.
Plutôt que de se retrouver dans un cul-de-sac
à la suite d’une vive discussion, je lui demande d’embaucher sur le champ une
firme spécialisée dans le franchisage et de leur faire part de sa conception.
Quelques jours plus tard, l’équipe vient nous visiter. J’invite à la rencontre
quelques employés dont Karen. À partir des informations reçues de Katheryn, ils
ont développé un concept qui pique mon intérêt, mais qui déroge de mon idée
originale.
Épisode 33 – La croisée des chemins
Katheryn a gagné son pari. Franchise &
Brokerage Co. (FBC) a retenu plusieurs de ses suggestions, sinon la plupart.
Par contre, le concept suggéré évacue l’élément que me semblait jusqu’alors
prioritaire et incontournable : la formation des confiseurs. Il est plutôt
proposé d’ouvrir des franchises dont les produits seront fabriqués à une usine
centrale pour être distribués à chacune d’elles par la suite. Cet élément du
projet m’agace.
Rien n’empêche de mettre sur pied un institut
de formation pour les franchisés qui voudront fabriquer des confiseries en
s’inspirant de nos recettes.
Cette suggestion ne me sourit guère. Tout
compte fait, ces franchises ne seront pas des entreprises indépendantes comme
je le prévoyais. La proposition de FBC comporte deux phases : (1) À court
terme, ouvrir autant de franchises que le permet la production de l’usine centrale.
(2) À moyen terme, offrir une formation aux franchisés qui en feraient la
demande. Une conséquence immédiate de ce concept de franchise est d’agrandir
l’usine et de la mécaniser au maximum. Comme l’espace manque déjà, il faut
établir cette nouvelle usine ailleurs.
Ce concept déroge du mien au point que je
n’ose présenter des arguments qui feraient dérailler la conception de FBC. Je
ne veux surtout pas attiser les tensions entre les participants et me retrouver
nez à nez avec Katheryn et Karen, entre autres. Les franchises ne seraient que
des dépositaires. Je décide donc de me contenter d’écouter.
Katheryn a suggéré aussi à FBC de publier nos
recettes et de les vendre aux clients intéressés. Cette idée a plu à l’équipe
pour diverses raisons. D’abord, parce que nous vantons les mérites de nos
produits sans sucre, le fait de publier nos recettes démontre que nous n’avons
rien à cacher. Ensuite, parce que nos ingrédients sont naturels, ces recettes
trouveront preneur. Ce serait une manière de dissiper le scepticisme qui risque
de nuire à nos ventes : qui croira que nos confiseries sans sucre sont
savoureuses ?
Les confiseries américaines sont synonymes de
sucre. Elles continueront de plaire : nul doute ! Nos confiseries
représentent une alternative aux consommateurs qui veulent diminuer leur
consommation de sucre tout en étant capables d’apprécier les plaisirs engendrés
par les confiseries.
L’endroit que l’équipe privilégie pour établir
une franchise, c’est le centre commercial. Ensuite, vient le centre ville. Pour
l’instant, il faut éviter d’ouvrir une franchise dans les localités moins
populeuses : une proposition qui n’a rien de génial, à mon humble avis.
Les confiseries ne sont pas des aliments au même titre que le pain. Il s’agit
d’un produit consommé à l’occasion, surtout que le prix de ces confiseries ne
convient pas à toutes les bourses.
Temptation vend déjà des produits à des
chocolateries dans les environs de New York. La proposition de FBC et de
Katheryn consiste, grosso mode, à étendre cette pratique établie à d’autres
régions.
Peu à peu je réalise que je suis un tenant de
la confiserie artisanale, mais qu’il est utopique de songer à en créer d’autres
dans un court laps de temps. L’expertise en confiserie ne s’acquiert qu’au fil
des années, ce qui explique que ces commerces soient rares en Amérique. Karen
soutient qu’il faudra déployer des moyens extraordinaires pour s’assurer de
former des confiseurs en nombre suffisant pour l’usine centrale. Elle ne peut
imaginer qu’il faudra y ajouter un contingent de franchisés qui recevront eux
aussi une formation. Elle endosse l’idée d’une école de formation en
confiseries. Les finissants de cette école ne deviendront pas des franchisés,
mais des employés à notre usine. Son opinion pèse lourd. Elle croit donc que
mon idée originale n’est pas réaliste et qu’exiger une formation des franchisés
ralentirait la prolifération des franchises.
Katheryn et FBC soutiennent que le
consommateur n’est pas attiré par la méthode de fabrication d’un produit, mais
par la nature intrinsèque du produit, le bienfait qu’il espère en retirer. Le
consommateur est de plus en plus soucieux de l’effet de son alimentation sur sa
santé. Ça leur importe peu qu’un aliment découle d’une tradition européenne ou
américaine ou qu’il est été produit sur place ou dans une usine ailleurs.
FBC a aussi retenu la préoccupation de
Katheryn quant à l’accessibilité de nos produits. Ces consultants proposent une
hiérarchie de prix afin d’élargir la clientèle potentielle. Il faut viser la
population générale et non seulement une élite fortunée. Chaque classe de la
société se reconnaît à travers l’apparence d’un produit. Il en est ainsi pour
l’âge, par exemple. Les parents n’achètent pas des bonbons qui ont la forme
d’un ourson, un format qui attire, par contre, leurs enfants. Les souhaits de
Katheryn sont louables, mais plus elle en rajoute plus le processus de
fabrication augmente en complexité. Nos dissensions sont telles que ce n’est
pas demain la veille que nous allons célébrer l’ouverture d’une première
franchise.
FBC nous laisse réfléchir à leur proposition
qui ajoute des incertitudes aux nôtres. Cependant, leur approche diverge
tellement de la mienne qu’elle me force à faire un virage prononcé. Je prends
conscience que j’ambitionne de recréer ailleurs l’ambiance dans laquelle j’ai
baigné dans la confiserie des Schwartz. Devrai-je faire mon deuil de mon idée
originale ?
En retournant à la maison ce soir-là, je
m’attends à ce que cette rencontre revienne sur le tapis. Je ne sens pas
d’agressivité chez Katheryn, non plus de désir d’en découdre avec moi. Mais, le
sujet sera inévitable et le plus tôt que nous l’aborderons, le mieux ce sera.
Je lui offre de préparer le repas avec elle. Pendant ce temps, nous effleurons
plusieurs sujets banals sans y donner suite pour éviter les douleurs du
silence. Peu à peu, le vin a réchauffé nos esprits et Katheryn décide de
prendre le taureau par les cornes.
Katheryn – Es-tu froissé que mon concept de
franchise soit préféré au tien ?
Moi – Je ne suis pas en compétition avec
toi. Une formule ou l’autre me conviendrait si je pouvais être assuré qu’elle
est applicable.
Katheryn – Je suis surpris que tu n’aies
pas vu que nous ne pouvons créer des confiseries artisanales à volonté.
Moi – Je dois admettre que ma conception
était irréaliste.
Katheryn – Ton but est de multiplier la
confiserie des Schwartz. Ce genre de commerce ne peut exister que dans des
conditions particulières. Je ne doute pas que nous pouvons en établir une
autre, mais pas des dizaines de notre vivant.
Moi – J’ai compris au cours de cette
rencontre qu’il faut modifier notre méthode de production en fonction de
franchises qui s’alimenteront d’une usine centrale.
Katheryn – Notre choix est simple. Nous
allons continuer la tradition de confiserie artisanale en maintenant le statut
quo ou bien nous allons réorganiser l’entreprise pour permettre une production
davantage mécanisée et axée sur la prolifération accélérée de franchises. Par
exemple, les détaillants de vêtements partout dans le monde ne fabriquent pas
sur place les vêtements qu’ils vendent.
Moi – En procédant ainsi, on ne pourra pas
diversifier autant notre production, car les franchisés n’auront pas bénéficié
d’une formation qui leur permettra d’en fabriquer et de devenir moins
dépendants de notre usine centrale. Si nos exigences à l’égard des franchisés
sont basses, ce sera trop facile de dénicher des franchisés dont la plupart
lâcheront prise en moins de deux années d’opération. Il faut resserrer nos
critères en exigeant qu’ils suivent une formation. Je veux faire d’eux des
confiseurs et pas seulement des vendeurs.
Katheryn – C’est sur ce point que nos
conceptions divergent.
Moi – J’ai besoin d’y repenser et d’en
discuter avec les employés. Cet élément mis de côté, qu’est-ce que tu proposes
quant à nos produits de base ?
Katheryn – Ce n’est pas nécessaire d’offrir
un éventail illimité de nos produits. Je propose un assortiment de base au
départ. Par la suite, régulièrement nous ajouterons des nouveautés. Certes, du
même coup, nous devrons abandonner certains produits. Ce n’est pas
nécessairement parce qu’il y a plus de produits d’étaler que les clients
achètent plus. Je crois plutôt qu’ils sont davantage incités à consommer en
présence de nouveautés.
Moi – Tu marques un point.
Katheryn – Me fais-tu confiance pour diriger
ce projet de franchisage ?
Moi – La décision n’a pas encore été prise
de poser la première brique.
Katheryn – Qu’est-ce qui te manque pour
donner l’aval au projet ?
Moi – Un consensus parmi toutes les
personnes de l’entreprise qui sont concernées par ce projet. Je ne cherche pas
à imposer mon idée, mais plutôt à concrétiser une formule qui sera jugée
acceptable par tous les intervenants. Je n’ai surtout envie de faire une gaffe
dont je serai le seul responsable.
Katheryn – Tu n’obtiendras pas le consentement
de personne tant que tu ne présenteras pas un plan clair, un concept précis.
Présentement, il s’agit d’un remue-méninges. Mais, ce processus de réflexion ne
doit pas traîner en longueur. Justement, est-ce que je peux faire des choix et
prendre des décisions ? Je veux savoir quel rôle tu préfères que je joue
dans l’entreprise ? Suis-je une employée au même titre que les
autres ?
Moi – Je m’attendais à ce que tu
introduises cette préoccupation. Je ne veux pas te considérer comme une
employée, mais comme une partenaire. Je suis convaincu que tu es capable de
changer la vocation de l’entreprise. Ce rôle n’incombe pas à une employée, mais
à un partenaire. Depuis le début, je te considère comme une partenaire.
Katheryn – Ça va se traduire comment ton
élan de générosité envers moi ?
Moi – Il faudra consulter des experts pour
trouver une formule légale acceptable. J’aimerais aussi donner la chance aux
employés d’acheter des actions de cette entreprise. Je songe même à être plus
généreux envers Karen.
Katheryn – Karen n’est qu’une employée.
Moi – Je considère aussi Karen comme une
partenaire parce qu’elle jouera un rôle déterminant dans ce processus de
franchisage. Je ne vais pas la presser comme un citron et la considérer comme
une employée régulière. D’ailleurs, si elle montre autant d’enthousiasme, ça
signifie qu’elle s’attend à être récompensée en conséquence.
Katheryn – Est-ce que mon salaire sera en
fonction du rendement des franchises ?
Moi – Comment peut-il en être autrement,
puisque tu seras mon partenaire. Mieux tu vas réussir, plus ton salaire va
augmenter. Mais, il faut protéger l’entreprise contre tous les imprévus
inimaginables. Tu ne peux réclamer la moitié de l’entreprise dans quelques mois
parce que nous vivons ensemble. Il faut voir l’entreprise comme une tierce
personne. Il y a des risques insoupçonnés à mélanger l’amour
et le commerce.
Katheryn – Je ne me contenterai pas de
belles paroles et de promesses. J’ai laissé une profession à mes risques et
périls. Je connais ma responsabilité à cet égard. J’ai accepté de vivre avec
toi pour le meilleur et le pire. Par contre, mes conditions de travail devront
refléter mon statut de partenaire.
Moi – Je ne peux rien te promettre avant
d’avoir un avis légal à ce sujet. Cette entente concerne des biens qui valent
plusieurs millions, incluant le chalet et la maison.
Katheryn – Je ne serai pas plus conciliante
quant à mes conditions salariales parce que je bénéficie d’un chalet que nous
fréquentons les fins de semaine. On peut en dire autant de la maison. Ça ne devrait
pas compter dans l’équation.
Moi – Ça ne compterait pas dans l’équation
si tu en avais payé la moitié. Présentement, tous ces biens m’appartiennent en
propre. Il n’y a qu’une entente légale qui peut nous satisfaire tous les deux.
Katheryn – Je ne doute pas, Ethan, que tu
veuilles être généreux envers moi. Mais, tu mets toujours du temps à prendre
des décisions. C’est de la procrastination.
Moi – Moi, je considère ma lenteur à
prendre des décisions comme de la prudence. C’est excitant pour toi de mettre
en branle ce projet le plus tôt possible. Pas moi ! Plus j’attends, moins
que j’ai de chances de faire des erreurs impardonnables. Ne t’imagines surtout
pas que je sais comment tout faire avec perfection. Je navigue parmi les doutes
comme s’ils étaient des icebergs. J’apprends sur le tas
avec vous tous. Ceux qui souhaitent avoir un héritage au cours de leur vie ne
s’imaginent pas qu’un tel événement peut ne pas être réjouissant. Il y a de ces
jours où je souhaiterais me contenter d’être un salarié plutôt qu’un
propriétaire de commerce.
Katheryn – Qu’attends-tu de moi à partir de
maintenant ?
Moi – Que tu en arrives à un concept
définitif. Tu as l’opportunité d’apposer ton empreinte sur ce projet. Tu
disposes de toutes les ressources nécessaires pour préciser ce concept. Je te
donne carte blanche pour consulter qui tu veux. Puisque tu n’as pas
d’expérience dans le commerce, je te suggère de continuer de faire appel à des
consultants pour combler ce vide. D’ailleurs, je procèderais de la même façon,
si c’était ma tâche. Dans ton prochain document, je ne veux pas de zones
floues. Apporte des réponses et non d’autres interrogations.
Katheryn – Comment vas-tu réagir si ma
proposition s’éloigne du concept de confiserie artisanale ? Tu tiens
mordicus à reproduire le commerce des Schwartz. Pourquoi tiens-tu autant à ce
genre de confiserie ?
Moi – Le peuple juif a failli être
exterminé par les Allemands dits de souche au cours de la 2e
Guerre mondiale. Martha a survécu et est parvenue à se doter d’une nouvelle
identité. Elle a fait plus que de monter un commerce en Amérique : elle a
redonné vie à sa tradition familiale. Si je laisse tomber cette tradition,
j’aurai l’impression d’avoir participé à cette extermination. Tu ne peux
accorder autant d’importance au commerce de Martha parce que tu n’es pas
consciente des souffrances du peuple juif.
Katheryn – Les Juifs n’ont pas le monopole
de la souffrance. C’est vrai qu’ils ont été victimes d’un drame humain atroce.
Mais, ça ne signifie pas que les autres peuples sont incapables d’en saisir
l’ampleur. J’ai évité jusqu’à maintenant de t’informer au sujet de mes
origines, craignant ta réaction. Je ne suis pas juive, mais je comprends à ma
façon les souffrances des Juifs. Mes propres ancêtres ont dû changer leur
patronyme en arrivant en Amérique afin de ne pas être repérés et pour s’assurer
d’avoir un emploi. À cette époque, l’Amérique était britannique.
Moi – Tes ancêtres n’étaient pas des Miller
d’Angleterre.
Katheryn – Mes ancêtres ne sont pas des
Miller d’Angleterre, mais des Müller d’Allemagne.
Moi – Tu es d’origine allemande ?
Pourquoi m’as-tu caché cela ?
Katheryn – Parce que tu ne portes pas les
Allemands dans ton cœur. Mes ancêtres ont immigré d’Allemagne au 19e
siècle et ont vécu en Pennsylvanie. Mon grand-père s’est rendu au Texas au
début du 20e siècle
lorsqu’on a trouvé du pétrole à cet endroit. Depuis ce temps, ma famille a
toujours été impliquée dans l’industrie du pétrole. L’expertise de mon père
était d’installer les tours de forage.
Moi – Je comprends que tes ancêtres n’ont
pas eu la vie facile, mais changer son patronyme ne fait pas le poids avec
perdre sa famille dans des fours crématoires.
Katheryn – Je ne prétends pas que nous
avons souffert autant que les Juifs. Je veux simplement que tu saches que nous
sommes capables d’évaluer cette tragédie humaine. Depuis ce drame, c’est gênant
de parler de mes origines allemandes : j’ai honte.
Moi – Avec le temps, je crains que les
efforts de Martha ne laissent pas de traces et que tout ça passe dans l’oubli.
Katheryn – Le fait que l’idée originale de
Martha évolue sous une autre forme ne signifie pas qu’elle sera oubliée. Au
contraire ! En améliorant sa formule de départ, nous reconnaissons ainsi
sa valeur. La plupart des choses dont nous profitons au moment présent ne sont
pas des inventions originales, mais découlent d’une série d’améliorations qui
visent à les adapter. Je suis convaincu que la confiserie de Martha ne peut
être reproduite intégralement sur une grande échelle. Mais, elle peut servir
d’inspiration pour une confiserie mieux adaptée à nos besoins actuels.
Moi – Comme Jacob faisait confiance à
Martha, je devrai te faire confiance aveuglément sans vraiment être convaincu
de ta conception.
Katheryn – Je ne m’attends pas à ce que tu
fasses fie de tes croyances profondes dans ce domaine. L’univers que je connais
bien est celui de l’industrie du pétrole. Ma vision dans ce domaine diffère de
la tienne. Mon père disait que ce n’est pas du sang qui coule dans nos veines,
mais du pétrole. Les autres familles parlaient de football en soupant, alors
que nous discutions de pétrole. Je connais ce domaine à travers la vision de
mes parents et de mes grands-parents. Mais, j’ai aussi adopté leurs préjugés à
ce sujet. Certes, au cabinet où nous avons tous les deux travaillé, j’ai
constaté que je connaissais des aspects de cette industrie que les autres
avocats ignoraient. J’ai aussi constaté que cette industrie avait évolué au
cours des dernières années. Souvent, j’ai dû me retenir lors de discussions
parce que je n’étais plus tout à fait certaine que mes notions étaient
appropriées.
Moi – Je comprends maintenant pourquoi tu
croisais le fer souvent avec d’autres avocats.
Katheryn – L’industrie du pétrole est un
monde d’hommes. Les femmes qui osent y mettre leur nez doivent faire preuve de
détermination et se comporter comme les hommes qui préfèrent s’entêter que
d’avouer une erreur.
Moi – Tu prétends donc que je suis entêté.
Katheryn – Oui, tu es entêté à démontrer
que tu as raison. Je veux tout de même que tu tiennes ton bout de la corde.
Mais, il y a pire que ton entêtement. Tu préfères décrocher tout net, ne pas
contribuer à cette définition plutôt que de remanier ta conception. Bref, tu te
retires dans le coin pour bouder. Et si je ne réussis pas, tu profiteras de mes
erreurs pour te péter les bretelles, me blâmer et prétendre que tu aurais fait
mieux. Comme réaction enfantine, on ne pourrait trouver mieux.
Moi – Comment veux-tu que je réagisse
autrement. Depuis ton arrivée, tu me dames le pion. D’un côté, ça fait
l’affaire de l’entreprise, mais d’un autre, j’hésite avant de faire des
propositions qui pourraient être balayées par les tiennes.
Katheryn – Nous sommes des Américains et
toutes les occasions sont bonnes pour rivaliser entre nous comme si la vie
était un match de football. Ce n’est pas un jeu auquel nous jouons. C’est une
entreprise que nous voulons rebâtir. La contribution de chacun doit
s’additionner à celle des autres et non pas les annuler. Si tu ne comprends pas
cette dynamique, tu ne deviendras jamais un excellent gérant d’entreprise. Je
n’ai pas l’intention de te couper l’herbe sous les pieds et de te soutirer ton
siège d’administrateur. Mais, si tu tiens à monopoliser les décisions, je fais
mes valises et je retourne au Texas sans aucun regret.
Moi – Inutile de te fâcher. Ce n’est pas
parce que je suis à la tête d’une entreprise que j’ai les réponses à toutes les
questions.
Katheryn – Nous n’arriverons jamais à
transformer ce commerce si tu ne changes pas ton attitude envers ceux qui
veulent collaborer à ce changement. Tu changes facilement les serrures de
portes, mais pas tes préjugés. Je n’ai pas d’énergies à dépenser dans des
luttes pour l’obtention d’un pouvoir de décision. Je m’intéresse à l’efficacité
et non au pouvoir. Voilà la différence entre une femme et un homme. J’ai vécu
ça au Texas et ça se répète ici.
Moi – Qu’est-ce que tu suggères pour créer
ces franchises ?
Katheryn – Je suis du même avis que toi
concernant la création d’un comité formé par les employés qui apporteront
des suggestions valables, ce qui diminuera nos risques. Mais, tu dois
l’admettre, ils ont été entraînés à suivre des ordres, des directives.
Maintenant, nous devons les écouter, car ils ont acquis une expertise que nous
ne pouvons pas ignorer. Tu as tout à fait raison sur ce point, car je réalise
aussi que leurs expertise dépasse celle de la simple fabrication. Les employés
ont une vue globale du processus. Leurs arguments ne sont pas banals. C’est
vrai qu’ils ne peuvent être écartés du processus de décision.
Épisode 34 – C’est un départ
Katheryn a raison : pour transformer
l’entreprise, je dois, au préalable, modifier mon attitude et laisser tomber
l’idée de transmettre intégralement une culture familiale pour l’adapter plutôt
à une réalité contextuelle indéniable. Katheryn accepte de s’inspirer de mon
idée originale, mais refuse de l’appliquer telle quelle. Ses arguments, appuyés
de ceux des employés, me convainquent que je dois me résigner à opter pour une
entreprise adaptée aux consommateurs américains de mon époque.
Les mois qui suivent nous entraînent dans un
tourbillon d’événements qui mettent nos caractères et notre détermination à
rude épreuve. Nous devons faire pieds et mains pour ne pas perdre de vue notre
objectif ultime. Ce qui nous permet de survivre à des situations décourageantes
et décevantes, c’est en partie grâce à l’expertise de nos consultants. Pour
embaucher des consultants, on doit admettre notre ignorance de tous les aspects
d’un tel projet. Ces consultants nous servent de garde-fou et nous évitent de
nous retrouver dans des imbroglios indéchiffrables.
Katheryn me fait réaliser que le rêve
constitue le fondement de notre évolution. Pour aspirer à vivre autre chose que
la routine du quotidien, on doit d’abord ressentir une insatisfaction de notre
état actuel : on ne rêve pas à un banquet le ventre plein. Le rêve émerge
d’une carence, d’un vide que nous espérons combler. Mais, si bien de nos rêves
ne mènent à rien ou tournent au cauchemar, c’est que notre imagination déforme
la réalité. Nombreux sont nos rêves qui ne se rendent pas à l’éclosion, à la
réalisation.
Mon rêve s’accompagne d’une caractéristique
casse-gueule : je m’identifie à mon rêve. Non seulement je mise tout ce
que je possède, mais je mise tout ce que je suis. Réussir ce projet signifie de
réussir comme personne. Katheryn me montre que la réussite dans une entreprise
ne représente qu’une partie de la personne et non sa totalité. Comment sait-on
que notre rêve n’est pas voué à l’échec ?
Le commerce est une profession dite
traditionnelle chez les hommes : c’est la chasse gardée des hommes.
Réussir dans ce domaine gonfle l’ego à bloc. Faillir dans un commerce n’a donc
pas la même signification pour les hommes que pour les femmes. Je me demande si
les femmes ne sont pas plus astucieuses et prévenantes en étalant leurs
aspirations dans plusieurs activités, en ne mettant pas tous leurs œufs dans le
même panier. Autant les hommes que les femmes, sommes-nous victimes de
stéréotypes, de croyances qui nous imposent des limites ?
Pendant plusieurs semaines, j’observe la
réaction des employés et des consultants que nous rencontrons chaque semaine.
Je développe peu à peu une admiration pour l’approche des femmes envers une
situation ambiguë. Elles ne s’acharnent pas sur leur première intuition autant
que les hommes qui se cramponnent souvent à une solution comme s’ils sont
incapables de se tromper.
Katheryn est parvenue à me convaincre qu’un
dirigeant d’entreprise n’est pas excellent parce qu’il tient mordicus à
affirmer son pouvoir, mais plutôt parce qu’il recherche avant tout le consensus
dans son entourage. J’en ai pleins les bras à transformer l’entreprise et je
dois me remettre en question par surcroît. Ce qui me permet de rester à flot
pendant cette période déstabilisante, c’est ma tendance naturelle à écouter, à
m’intéresser à ce que disent les autres.
Katheryn met des gants blancs chaque fois
qu’elle aborde ce sujet. Elle sait que je mène un combat intérieur contre mes
travers, mon éducation biaisée. Elle est prudente, car elle craint que je ne
m’éloigne d’elle, que j’érige un mur entre nous deux. Ce branle-bas intérieur a
eu l’effet contraire. J’attends le moment propice pour le lui démontrer, lui en
donner une preuve, à mes risques et périls.
Ma relation avec Katheryn change en même temps
que nous établissons les fondements de notre projet. Nous y sommes affairés
depuis plusieurs mois. Par la force des choses, c’est Katheryn qui mène ce
projet. Ma contribution porte surtout sur le comité des employés qui voient à
cibler les produits de base qui seront acheminés aux franchises et à établir le
programme de formation des franchisés. Katheryn concentre ses efforts surtout
auprès des consultants qui voient à définir l’image que devra projeter notre entreprise
auprès des consommateurs.
L’agence FBC endosse sa proposition que la
façade et l’intérieur des franchises Temptation devront refléter un caractère
européen, un style qui se distinguera de tous les autres magasins américains.
De plus, nous vendrons l’ameublement aux franchisés de manière à conserver une
uniformité entre toutes les confiseries Temptation. Une équipe verra à dessiner
les plans d’aménagement de chaque confiserie. En revanche, nous leur assurerons
une publicité dans les grands médias. Comme il existe déjà des franchises dans
divers domaines, nous bénéficions de leurs expériences par le biais des
consultants de FBC.
Nous prévoyons déjà l’embauche d’une firme qui
se chargera de la présentation des produits dès que nous aurons précisé lesquelles
confiseries seront communes à toutes les franchises. J’estime qu’il s’agit d’un
aspect crucial de notre projet. Nos produits doivent se distinguer des autres
en dégageant une couleur européenne. Les consommateurs achèteront une
confiserie qui montrera un travail exceptionnel de fabrication, qui est colorée
au point de la rendre irrésistible et qui surprend par sa saveur singulière.
C’est la clé de voûte de notre entreprise.
Au fil des semaines et des mois, nous obtenons
un consensus autour d’une idée : présenter des confiseries fort
différentes de celles auxquelles les Américains sont habitués. Comme de plus en
plus de recherches démontrent que la surconsommation de sucre nuit à la santé,
notre publicité ne manquera pas d’y faire allusion.
Dès qu’il est décidé de mettre en branle ce
projet de franchisage, nous cherchons un bâtiment dans un parc industriel qui
convient à nos exigences. Le fait d’en trouver un qui remplit nos exigences se
traduit par une motivation accrue autant chez les employés que chez nos
consultants. Du coup, le projet nous apparaît plus réel, plus concret. Les
employés réalisent qu’ils travailleront bientôt dans de nouvelles
installations. Deux mois sont nécessaires pour rénover et aménager le bâtiment.
Le jour où Katheryn publie une annonce dans
les journaux de New York qui stipule que nous sommes à la recherche de
personnes intéressées à établir une franchise Temptation, nous comprenons qu’il
faut tout mettre en œuvre le plus tôt possible pour concrétiser le projet.
Suite à cette publication, nous sommes littéralement inondés de demandes et pas
seulement de la région de New York. Maintenant, il ne s’agit plus de savoir si
le projet doit se réaliser ou non, mais plutôt de savoir comment le définir.
Malgré notre empressement, nous savons que le
développement de ces franchises sera toujours freiné par un facteur inhérent à
la confiserie : la formation des confiseurs. Tous les franchisés devront
acquérir des notions de base dans ce domaine : c’est une condition sine
qua non à la réussite du projet.
Parmi ceux qui souhaitent devenir des
franchisés, certains souhaitent acquérir une formation plus approfondie en
confiserie. On devine que, en bout de ligne, ceux-là entendent fabriquer leurs
confiseries dès qu’ils en seront capables. Notre objectif n’est pas de tenir
les franchisés dans l’ignorance pour éviter qu’ils deviennent des compétiteurs.
Nous voulons plutôt les rendre autonomes et compétents. Nous alimenterons les
franchises de produits de base. Au fil du temps, nous prévoyons que chacune
d’elles offrira des produits uniques en sus de l’éventail de confiseries
communes. Cette diversité est souhaitable et nous ne ménagerons rien pour
satisfaire la clientèle dont les goûts évolueront.
Après des mois d’attente, je reçois une lettre
de Rachel à qui j’ai proposé de joindre notre entreprise de New York. Lorsque
nous l’avons visitée en Allemagne, je souhaitais voir sa famille au complet à
notre emploi. Elle m’offre plutôt de venir seule pendant quelques mois afin de
savoir si ce changement lui conviendra. Leur plan consiste à vendre leur
confiserie à leur fils qui veut rester en Allemagne. Ses deux filles, par
contre, sont emballées par cette perspective de devenir citoyennes américaines.
Son mari, Hubert, voit aussi d’un bon œil ce déménagement. Sa lettre me
réconforte, surtout que je prévois me rendre en Allemagne afin d’y acheter les
appareils que nous avons choisis. Je compte m’y rendre avec Karen et rencontrer
à nouveau Conrad, professeur à l’Institut de confiserie. Lors d’une
communication téléphonique, Rachel me promet de se charger de tous ces
rendez-vous. Maintenant que je sais que Rachel est vivement intéressée par la
formation des franchisés, nous ne perdons pas de temps pour nous rendre en
Allemagne.
Une fois sur place, je lui clarifie ses
conditions de travail. Dès lors, je sais que son apport à l’entreprise sera
déterminant. Notre visite à l’Institut est tout aussi fructueuse. Quelques
étudiants expriment le désir de faire un stage à notre usine qui sera bientôt
en fonction. Ce sera aisé pour eux d’obtenir un visa qui facilite la venue
d’étudiants aux États-Unis. Nous convenons avec l’Institut une entente qui
facilitera cette collaboration, ce qui évitera à l’Institut de réduire
davantage leur contingentement : les confiseries actuelles en Allemagne
n’arrivent plus à embaucher les finissants.
Il est évident qu’au cours des trois
prochaines années, je pourrai embaucher un bon nombre de ces finissants qui
n’arrivent pas à dénicher un emploi à la fin de leurs études. L’Institut va
inscrire à son programme régulier un cours de familiarisation en langue
anglaise pour éviter que la langue constitue une pierre d’achoppement pour
plusieurs d’entre eux. À notre surprise, les étudiants que nous rencontrons
sont capables de converser assez bien en anglais.
Après quelques jours en Allemagne, Karen et
moi retournons à New York. Les appareils achetés arriveront au cours du
prochain mois. Rachel m’avisera de sa venue dès qu’elle aura obtenu un visa qui
lui permettra de travailler aux États-Unis. Pour l’instant, la formation des
franchisés dépendra de nos employés actuels dont plusieurs ont plus de 20
années d’expérience dans la fabrication de confiseries. Lorsque tout le
personnel se retrouvera sous le même chapiteau, j’ai confiance que nos premiers
franchisés termineront leur session de formation avec les dispositions requises
pour gérer leur franchise. À partir de cette première expérience, nous saurons
sur quel pied danser pour les autres.