mardi 21 mars 2017

Épisodes 35-38


Épisode 35 – Oui, je le veux
À mon retour d’Allemagne, en apercevant Katheryn, je constate qu’elle montre des symptômes de fatigue. Plutôt que de voir son état s’aggraver, je lui suggère de visiter sa famille au Texas. Je n’ai pas besoin de lui tordre le bras pour la convaincre. Le lendemain matin, elle monte dans l’avion qui l’amènera chez ses parents. Depuis des mois, elle s’acharne à ce projet qui a grugé ses énergies.
L’occasion me paraît toute désignée pour lui préparer une surprise à son retour. Comme j’ai besoin de la complicité d’Olivia et de Karen, je les invite à la maison pour un souper sous prétexte que j’ai des choses importantes à discuter avec elles. Au cours du souper, comme elles se meurent d’envie de connaître le motif de cette rencontre, je les informe que je projette une journée festive au chalet à l’intention des employés et de tous ceux qui ont collaboré au projet depuis des mois. Je tiens à ce que ce soit une surprise pour Katheryn. L’idée est bien acceptée.
Katheryn reviendra du Texas dans la matinée de vendredi. Je lui proposerai de passer la fin de semaine au chalet, ce qu’elle ne refusera sûrement pas. Olivia nolisera deux autobus qui partiront tôt samedi et elle embauchera un traiteur qui apportera le dîner sur les lieux. Je lui demande aussi d’inviter tous les employés et tous nos consultants.
Olivia – À mon avis, plusieurs employés ne pourront venir à la fête s’ils ne sont pas accompagnés de leurs enfants.
Moi – Ceux qui préfèrent amener leurs enfants pourront le faire en toute quiétude. Assure-toi Olivia que les enfants aient un menu particulier.
Olivia – Deux autobus ne suffiront pas.
Karen – C’est un événement qui occasionnera des dépenses imprévues, mais je trouve l’idée aussi nécessaire que géniale. Les employés applaudiront ton geste de générosité.
Moi – J’ai exigé des efforts supplémentaires de tout le monde jusqu’à présent et ils méritent ma reconnaissance.
Pendant la semaine, j’entends des échos du party au chalet, un événement qui fait jaser et qui enchante tout le monde. Olivia a recueilli des idées de part et d’autre, ce qui fait grimper la facture, mais il est trop tard pour serrer les cordons de la bourse.
Le projet de franchisage à créer une dynamique telle que les relations entre les employés sont davantage tricotées serrées. Ils se sentent  partie prenante d’un projet, des joueurs indispensables et nos seulement des employés à salaire fixe. Leurs talents sont sollicités plus que jamais, mais cette fois-ci ils espèrent en retirer des bénéfices à la hauteur de leur contribution. Ils auront toujours un salaire régulier, mais ils se partageront une partie des profits si le projet prend son envol. Mes avocats leur ont présenté la nouvelle structure de l’entreprise qui leur accorde le partage d’une partie des profits. Tous comprennent que nous sommes encore loin de sabrer le champagne, mais cet espoir d’un gain financier supplémentaire au bout de l’année a provoqué un regain de vie insoupçonné.
Lorsque je les ai informés de ce projet plusieurs mois auparavant, plusieurs se demandaient s’il ne valait pas mieux apporter des changements moins bouleversants. Nous avons longuement et souvent débattu cette interrogation légitime. L’effort en vaudra-t-il la chandelle ? Aucune décision n’a été prise avant d’obtenir l’aval de l’ensemble du personnel. Depuis ce temps, les employés ont compris que rien ne se produirait sans leur collaboration et leur contribution. Certes, il y a l’espoir de faire des profits, mais il y a surtout la fierté que leurs talents soient reconnus ailleurs aux États-Unis.
Comme prévu, Katheryn revient du Texas vendredi, en fin de matinée. En l’accueillant à l’aéroport, elle est pétillante et débordante d’énergie. Je ne perds pas une seconde pour lui proposer de passer la fin de semaine au chalet. Pour éviter un refus ou même une hésitation, je l’informe que tout s’est bien déroulé tout au long de la semaine et que moi aussi j’ai besoin de plein air pour refaire mon plein d’énergie. Tout au long du parcours en nous rendant à la maison, elle m’interroge sur divers aspects du projet et souhaite plutôt se rendre au chalet demain matin.
Moi – Tu as bénéficié d’une semaine de répit. Je ne demande que deux jours au chalet. La raison est simple : j’en ai besoin. J’aime travailler, mais me tuer au travail, ça ne m’intéresse guère. J’aimerais m’y rendre aujourd’hui même.
Katheryn – C’est bien la première fois que tu es aussi empressé de te rendre au chalet.
Moi – Ce qui prouve que je ne suis pas exigeant.
Katheryn – Il est vrai que quelques heures de plus au bureau ne changeront pas le monde. Quand compte-tu partir pour le chalet ?
Moi – Dès que tu seras prête. Dans mon cas, ma valise est prête.
Katheryn – Vraiment, tu me surprends. Aussi bien en profiter tandis que tu es d’humeur à bénéficier de journées au bord du lac.
Moi – Demain, j’ai quelques petits travaux à faire au chalet, ce qui va me distraire. J’en ai besoin.
Avant de me rendre à l’aéroport, j’ai rencontré Karen, Olivia et d’autres employés en les avisant que Katheryn ignore tout de ce party. Tout le monde accepte la consigne : motus et bouche cousue.
Karen – Je ne comprends pas vraiment pourquoi Katheryn n’a pas été mise au courant du party.
Moi – Je dois t’avouer que c’était son anniversaire de naissance, il y a deux semaines, et j’ai oublié de le souligner. Je lui ai promis que je ferais en sorte de me faire pardonner bientôt. J’ai tellement de choses à faire et d’échéances à rencontrer que j’oublie des choses essentielles.
Olivia – Es-tu certain que c’était son anniversaire de naissance ? Je croyais qu’elle était née le 18 novembre et nous ne sommes qu’en juin.
Moi – Je suis sûr de sa date de naissance. Est-ce que la plupart des employés se joindront à nous ? Qu’en est-il des enfants ? Et les consultants ?
Olivia – Deux autobus suffiront. Plusieurs préfèrent que leurs enfants passent la journée chez des amis ou de la parenté. Cependant, la plupart des consultants ne veulent pas rater l’événement. Quant au traiteur, je peux t’assurer que les invités repartiront le ventre plein. J’ai aussi pris l’initiative d’inviter des musiciens.
Moi – Tout pour nous rappeler les festins de Martha et Jacob.
Katheryn et moi arrivons au chalet au cours de l’après-midi, à mon grand soulagement. Je suis fébrile, nerveux et Katheryn s’en rend compte. J’allègue tous les prétextes qui me passent par la tête. Au cours de la soirée, je touche à tout, je fais du ménage, je remanie l’ameublement, et j’en passe. Tant et si bien qu’elle ne comprend pas pourquoi je ne n’arrive pas à me détendre alors que je voulais justement me rendre au chalet pour m’évader du travail.
Le lendemain matin, je me lance tôt à l’assaut de l’entourage du chalet. Tout y passe. Lorsque les deux autobus arrêtent dans l’entrée, je pousse un soupir de soulagement. Katheryn sort du chalet croyant qu’il s’agit d’autobus égarés. Lorsqu’elle constate qu’il s’agit de nos employés qui en sortent, elle n’en croit pas ses yeux. Jamais je ne l’ai vue aussi heureuse. En même temps qu’elle les reçoit, je lui explique qu’il s’agit d’un party pour célébrer leurs efforts.
Katheryn – Mais, comment va-t-on nourrir tout ce monde ?
Moi – Olivia et Karen ont tout prévu. Un traiteur arrivera sous peu. Ne t’inquiète pas. Je suis habitué depuis mon enfance à ce genre de journée festive.
Katheryn – Je comprends maintenant ton empressement à venir au chalet en fin de semaine. Tu aurais dû m’en parler. Pourquoi tout ce secret autour d’un party ?
Moi – Tout le monde aime les surprises, à n’importe quel âge.
Voyant tout ce branle-bas inattendu, Katheryn m’en veut de ne pas l’avoir impliquée dans l’organisation du party. Bientôt, elle va comprendre pourquoi je ne pouvais pas lui en glisser un mot.
Je circule afin de rencontrer chacun des invités qui ne tarissent pas d’éloges envers l’événement. Plusieurs visitent le chalet pour la première fois. D’autres sont des habitués. Je croise Gertrude qui n’a jamais raté une fête au chalet.
Gertrude – J’étais certaine que tu reprendrais la tradition de Martha et Jacob. Ça me rappelle de nombreux souvenirs. Ce serait agréable si le même événement se reproduisait chaque année. Tu verras, la semaine prochaine, l’ambiance au magasin ne sera pas la même.
Moi – Ce chalet n’aurait jamais vu le jour sans le travail acharné des employés. Je puis t’assurer qu’ils vont continuer d’en bénéficier.
Gertrude – Depuis plusieurs mois, je constate que tu es respectueux envers les employés. Jacob et Martha avaient également beaucoup d’estime pour leurs employés. Mais, dans ton cas, tu les traites avec davantage de générosité. Nous en discutons souvent entre nous.
Moi – J’ai une vision différente de l’entreprise. Malgré tout, j’ignore si j’obtiendrai de meilleurs résultats.
Gertrude – Je te fais confiance, même si parfois je m’inquiète des dépenses que tu dois faire pour relancer l’entreprise.
Moi – On ne fait pas des omelettes sans casser des œufs, Gertrude.
Gertrude – J’ai vécu tellement longtemps dans une routine au magasin que j’ai peine à m’habituer à tous ces projets. Tu sais, Ethan, je n’ai jamais entendu un client se plaindre de nos confiseries. Il y a quelque chose de magique dans les recettes de Martha. Pour cette raison, je suis convaincu que vous ferez tout un tabac avec le franchisage.
Moi - J’ai hâte que tu vois la façade de ces franchises. Nous allons proposer aux Américains un voyage dans le temps, une architecture européenne, de quoi faire rêver et réveiller leur nostalgie.
Gertrude – Martha et Jacob ne se sont pas trompés en te léguant leur entreprise. Ils savaient que tu la ferais évoluer et que tu réussirais mieux qu’eux. Ce qui me surprend, c’est qu’ils ne t’ont jamais mentionné que tu étais leur héritier.
Moi – Tôt ou tard, ils m’auraient parlé de leur testament. Ils voulaient voir si j’étais capable de réussir dans une autre profession avant de me passer le flambeau.
Gertrude – Ils ont vu juste. Tu ne cesses de m’étonner depuis des mois. Je pensais quitter le magasin après leur décès, mais maintenant je déborde d’enthousiasme. Ça ne m’intéresse pas de me tourner les pouces à la maison.
Après l’arrivée des invités, je me calme et je ne ressens aucune fatigue. Pourtant, depuis des mois, nous vivons sur la corde raide. Il ne se passe pas une journée sans qu’un nouveau défi ne survienne. On ne s’habitue pas à résoudre des problèmes complexes et notre réserve d’énergie baisse inévitablement. Les conséquences de nos décisions sont cruciales et elles comportent des risques considérables. Mais, aujourd’hui, il ne semble rester aucune trace de cet épuisement.
Pendant deux heures, je constate à quel point nos employés apprécient eux aussi de mettre de côté le travail et de nous parler de tout ce qui les intéresse dans leur vie personnelle. L’ambiance du chalet est festive et amicale. Ils ont aussi besoin de se sentir valoriser et de me montrer d’autres facettes de leur personne. Si Martha aimait être le centre d’attention lors de ces fêtes, Jacob préférait écouter. Ce contraste était évident. J’ai toujours admiré l’écoute de Jacob. Il obtenait les confidences de n’importe qui simplement en les regardant droit dans les yeux.
Olivia a donné le signal du dîner. Plusieurs ne se sont pas fait prier pour se rendre au buffet. J’ai compris pourquoi lorsque j’en ai fait le tour. Olivia n’a pas manqué de me rejoindre parce qu’elle tenait à avoir mon opinion sur la diversité des mets présentés.
Moi – Comment as-tu fait, Olivia, pour faire une telle sélection de mets ?
Olivia – J’ai signé un chèque à partir du compte de l’entreprise.
J’ai bouffé de rire en entendant son explication. Karen s’est approché de nous deux.
Moi – Vous avez compris que nos employés méritent d’être traités comme des rois. Ils vont saisir le message que rien n’est assez bon pour eux. Ils nous donnent le meilleur d’eux-mêmes et nous devons en faire autant. Si nous faisons faillite au cours de l’année prochaine, ce ne sera pas à cause des dépenses de ce party.
Karen – Je ne voulais surtout pas que tu aies honte de les recevoir. Je ne savais pas non plus comment tu voulais que les choses se passent.
Moi – Tu n’as pas oublié, je l’espère, l’œuvre du caricaturiste.
Karen – Je l’ai laissé dans l’autobus. J’irai le chercher dans quelques minutes. Je crois comprendre qu’il s’agit d’un cadeau pour Katheryn. L’artiste a pris soin de bien l’emballer et n’a rien voulu me dire à ce sujet.
Moi – C’est juste. Je crois qu’elle mérite que je souligne son effort des derniers mois. Il est vrai que cette fête représente des coûts importants, nous avons tous besoin de faire des extravagances de temps à autre. Les gens qui passent leur vie à se serrer la ceinture ne s’enrichissent pas plus vite que les autres.
Olivia – Nous comptons énormément sur Katheryn pour améliorer le sort de l’entreprise. Jusqu’à présent, elle n’a cessé de nous étonner. Vous êtes un couple complémentaire. Son leadership est différent du tien. En fait, plusieurs prétendent que vous ressemblez à Jacob et Martha. Même si Katheryn est populaire auprès des employés, ça ne diminue en rien l’appréciation qu’ils ont de toi.
Moi – Nous ne sommes pas en compétition l’un contre l’autre. Je sais depuis longtemps qu’elle est capable de faire une différence marquée dans le développement de l’entreprise. À vrai dire, tous les deux, nous trouvions que la profession d’avocat ne nous offrait pas assez de défis.
Karen – Vous êtes passés d’un extrême à l’autre.
Moi – Nous n’avions pas prévu tout ce qui s’est produit depuis notre arrivée à New York.
Olivia – Ce qui plaît aux employés, c’est de constater à quel point leur participation aux décisions est devenue significative pour l’avenir de l’entreprise. Il est vrai que tu ne pouvais pas demander davantage d’eux dans le but égoïste de te remplir les poches. Ils apprécient de sentir qu’ils sont importants pour la bonne marche de l’entreprise.
Moi – La qualité de nos produits ne dépend pas des gestionnaires de l’entreprise, mais de l’expertise et du souci des employés. Leur travail ne ressemble en rien avec celui des employés d’une usine de montage où chacun ne fait que répéter un geste sans se préoccuper du résultat au bout de la chaîne.
Karen – Ce ne sont pas tous les employés qui sont emballés par cette nouvelle ambiance de travail. Certains préfèrent une routine sécurisante.
Moi – Nous vivons tous une période d’incertitude. Je n’entends pas les maintenir dans un bouleversement continuel.
Karen – La seule inquiétude persistante chez les employés, c’est celle de savoir si nous aurons un nombre suffisant d’employés pour rencontrer la demande.
Moi – Nous ne créerons pas plus de franchises que nous pourrons alimenter. Ma priorité reste d’embaucher le plus grand nombre possible de confiseurs.
Olivia – Je croyais que nous ne devions pas parler du travail au cours de cette journée.
Karen – Je constate qu’il est temps de passer au dessert. Pendant ce temps, je vais aller chercher cette œuvre du caricaturiste. Je ne sais pas où tu piges tes idées, mais c’est rare qu’une femme reçoive une caricature en cadeau.
Olivia s’occupe de faire entrer les invités dans le chalet pour le dévoilement du cadeau que Karen a installé sur un tréteau. J’en profite pour expliquer à quel point nous sommes tous reconnaissants de la contribution de Katheryn depuis son arrivée. Je ne taris pas d’éloges à son sujet. Visiblement, Katheryn est décontenancée par cette surprise.
Ma présentation s’allonge parce qu’ils sont nombreux à m’interrompre pour lancer des blagues et nous faire part de leurs propres commentaires, ce qui amuse Katheryn qui a peine à contenir ses larmes.
Tant et si bien que Katheryn déballe le cadeau au vu et au su de tout le monde. C’est une surprise pour moi aussi parce que je ne sais pas comment le caricaturiste a abordé le sujet. Je tenais à ce que ce soit une caricature tout simplement parce que je voulais qu’une question en fasse partie. Je lui ai remis une photo de Katheryn et je lui ai fait part de quelques informations pertinentes à son sujet. Pour le reste, je m’en remettais à son imagination et sa créativité. Je voulais aussi que ce cadeau ait une place particulière dans notre maison et que cet événement reste sous nos yeux.
Évidemment, l’artiste s’est dépassé, à en juger par la réaction des invités. Mais, même Katheryn ne voit pas immédiatement la question que le caricaturiste a écrite dans une bulle. Dès qu’elle a lu cette question, elle a figé. D’autres l’ont lu aussi et on les entend répéter la question à leurs voisins. Katheryn reste immobile et ses yeux ne quittent pas le tableau. On sent qu’il y a de l’inquiétude dans l’air. J’ai pris un risque en lui posant la question suivante, question incorporée dans la caricature :
« Katheryn, veux-tu m’épouser ? Ethan »
Et puis, Katheryn s’approche de moi et me dit :
Katheryn – Une journée de plus et c’est moi qui te demandais en mariage.
Sa réponse est suivie par un tonnerre d’applaudissements et la fête prend une tout autre allure. Au fond, je n’ai rien fait d’inhabituel : je reconnais simplement une situation que nous avons créée de toutes pièces. Katheryn prend un risque énorme en faisant un virage dans sa vie personnelle et professionnelle. Nous souhaitons tous que ce soit la meilleure décision de sa vie. C’est le message qu’elle reçoit de tous les invités qui ont acquis une confiance sans limites en elle. Personne ne doute des talents de Katheryn et de la différence qu’elle pourrait faire à l’avenir pour chacun de nous.
Épisode 36 – Le sucre, une industrie salée
De jour en jour, nous approchons du lancement de la première franchise. Il ne s’agit pas d’un événement indépendant de notre volonté, d’un spectacle où nous serons de simples spectateurs. Il s’agit de notre création. Cette première franchise servira de modèle aux autres. Une fois lancée, nous corrigerons tous les éléments qui achoppent.
Katheryn et l’équipe de décoratrices proposent un aménagement des franchises qui simule une confiserie européenne. Comme je connais les confiseries allemandes, je ne suis déçu du modèle proposé. Ce modèle suffit à recréer l’ambiance qu’on retrouve dans les confiseries artisanales. Pour chaque aspect du projet, elles ont introduit des éléments qui dans son ensemble confèrent une nostalgie que les Américains sauront apprécier. Ces magasins les transporteront littéralement dans une autre époque.
De part et d’autre, Katheryn et moi apprenons à composer avec nos réalités, nos travers, nos habitudes qui souvent agacent l’autre. Et puisque nous devons prendre d’innombrables décisions chaque jour quant à divers aspects du projet, les occasions de friction entre nous ne manquent pas. Je suis devenu davantage conciliant depuis que j’ai constaté que Katheryn accepte de vivre avec ses décisions même si elle doit rebrousser chemin plus tard : elle ne se fait pas du mauvais sang parce que sa décision ne pourrait pas convenir. Elle ne craint pas de se tromper. J’adopte de plus en plus cette attitude, ce qui harmonise notre relation.
Nous avons même appris à vivre avec nos divergences d’opinion sans pour autant ralentir le progrès de notre projet. J’ai vite compris que le projet ne verrait pas le jour si l’un appuyait sur l’accélérateur, et l’autre, sur les freins. C’est maintenant Katheryn qui pilote le projet de franchisage. Au départ, elle montrait une capacité à mener un tel projet : maintenant, elle fait preuve de compétence que nous reconnaissons tous.
L’historique des relations homme-femme montre que cette relation était harmonieuse en autant que les femmes se contentaient de jouer les seconds violons. Ce fut une erreur dans de multiples domaines. Mon expérience en confiserie m’a enseigné que les femmes possèdent des attributs et des habiletés carrément absentes chez les hommes. J’essaie donc de jouer un rôle complémentaire auprès de Katheryn en créant des conditions qui lui permettront de réussir.
Je suis en mesure de constater que la dynamique chez les employés a changé depuis qu’elle dirige le projet : les femmes sentent que leur opinion est plus importante qu’auparavant. Leur pouvoir dans l’entreprise s’est accru par le simple fait que je reconnais leurs compétences. Je ne manque jamais l’occasion de souligner leur contribution et l’originalité de leurs idées. Il n’est donc pas étonnant que Katheryn soit autant appréciée par l’ensemble du personnel. Admettre le talent des autres n’entraîne pas une négation des nôtres, ce qui est difficile à vivre pour les hommes-roi. Il ne s’agit pas de savoir qui a la meilleure idée, mais plutôt quelle est la meilleure idée dont le projet pourrait bénéficier.
Au cours des mois qui suivent nos fiançailles, plusieurs aspects du projet sont clairement définis. Une chocolaterie de Manhattan a manifesté un vif désir de se métamorphoser en franchise Temptation. Puisque la propriétaire possède déjà de l’expérience en confiserie, nous acceptons sa demande sans hésiter. Elle continuera de fabriquer certains produits en même temps qu’elle offrira des nôtres. Justement parce qu’elle possède de l’expérience dans ce domaine, elle nous permet d’ajuster nos conditions pour les autres franchises qui suivront. Ses conseils sont déterminants et pèsent lourds pour l’avenir des autres franchises.
Katheryn n’est pas la seule femme qui est devenue un pilier pour l’entreprise : Rachel élabore un programme de formation des confiseurs pour répondre à leurs besoins. Pour l’instant, il n’est pas question de dépasser les frontières de la ville de New York.
Grâce a Rachel, nous avons développé une relation prometteuse avec l’Institut de confiserie d’Allemagne. Des étudiants viendront compléter leur stage à New York. Une fois sur place, nous espérons que certains accepteront d’y rester. Ces étudiants seront familiers avec nos appareils puisqu’ils les auront utilisés tout au long de leur formation. Je suis assuré de recevoir un contingent d’étudiants chaque année parce que l’Institut ajoute ainsi un débouché à leurs étudiants. Non seulement ils nous permettront d’augmenter notre production, mais ils vont surtout nous faire bénéficier de la culture européenne dans ce domaine.
Rachel est aussi parvenue à convaincre sa famille au complet de la rejoindre à New York. Il est évident que nos salaires sont nettement supérieurs et que l’expertise de sa famille représente une valeur inestimable pour nous. Nous attendons leur arrivée avant de mettre en marche la nouvelle usine.
L’expérience de Rachel dans sa confiserie d’Allemagne nous permet aussi de dresser l’éventail de produits que nous voulons lancer sur le marché. Certaines confiseries sont appréciées par la majorité des clients : on les dit classiques ou traditionnelles. Pour en arriver à cette courte liste, nous tenons compte de plusieurs autres facteurs, notamment l’expertise des employés. Avec le temps, nous fabriquerons d’autres confiseries plus sophistiquées. Nous savons qu’il faudra inventer de nouvelles confiseries chaque année de manière à maintenir l’intérêt de la clientèle.
De fil en aiguille, nous convenons que notre atelier de production actuelle, celle de Martha et Jacob, sera réservé pour la production de confiseries dites artisanales. Il a été décidé que cette catégorie de confiseries sera appréciée de la clientèle : des produits faits à la main, selon la méthode européenne. Dans chaque franchise, un comptoir sera réservé pour ces produits dits de haute gamme.
Certes, le prix de nos produits sera supérieur à celui des bonbons classiques qu’on retrouve dans les magasins à grande surface ou dans les dépanneurs. Cependant, tout sera mis en œuvre pour en offrir à des prix raisonnables. Il faut éviter qu’ils soient perçus comme étant des exclusivités accessibles seulement aux gens qui se préoccupent peu du prix d’un produit. Il est donc évident que les franchisés qui voudront s’établir dans un centre commercial auront priorité sur les autres demandeurs.
Tout se déroule comme prévu ou presque jusqu’à ce qu’un article dans le journal nous frappe de plein fouet. L’industrie du sucre est puissante aux États-Unis, et ailleurs tout autant. Depuis que les dirigeants ont appris que nos confiseries sans sucre laissent sous-entendre que le sucre est nocif pour la santé, ils ont développé une contre-offensive de taille, une attaque virulente qui  nous force à modifier notre mise en marché.
C’est une chose que de vendre des produits sans sucre, mais c’est autre chose que de prétendre que le sucre est dommageable. À la suite de leur article, les demandes d’entrevue de journalistes affluent. Il est vrai que les recherches qui démontrent les méfaits du sucre sur la santé ne sont pas légion, mais elles sont sérieuses. La population générale n’est pas consciente de ces résultats. Nous réalisons vite qu’il nous faut éviter un combat du type David et Goliath. Rien ne nous empêche d’annoncer des produits sans sucre, des produits à saveurs exotiques, mais nous ne pouvons attaquer de front les produits sucrés sous prétexte qu’ils sont nuisibles.
Notre firme de consultants nous a préparé une riposte de manière à éliminer de notre message toute allusion aux risques associés au sucre. Si la plupart des journalistes comprennent que nous souhaitons éviter un début stérile, l’un d’eux a décidé de tenir tête à l’industrie du sucre en scrutant toutes les recherches dans ce domaine. D’autres intervenants s’introduisent dans le débat qui fait les manchettes.
Katheryn – Il y a d’autres commentaires dans le journal au sujet du sucre. Les opinions sont polarisées.
Moi – Nous n’empêcherons pas la population de manger du sucre intégré à plusieurs aliments. Par contre, les recherches actuelles nous permettent d’être conscients des effets de sa surconsommation.
Katheryn – Sans dépenser un sou, nos produits ont reçu une publicité gratuite.
Moi – Je n’aime pas être mêlé à une publicité controversée.
Katheryn – Je ne serais pas surpris que nos produits soient analysés par des laboratoires financés par les magnats du sucre.
Moi – Nous ne risquons rien tant que nos produits n’occasionneront pas une diminution dans leurs ventes. Pour le moment, nous allons afficher nos produits comme étant des véhicules de saveurs exotiques, et non comme des confiseries qui contournent les méfaits du sucre en alimentation. Laissons la clientèle décider entre ce qui est bon et ce qui est mauvais pour leur santé.
Katheryn – Personne ici ne souhaite confronter une industrie aussi répandue et redoutable.
Moi – De futures recherches pourraient démontrer que les bienfaits du sucre sont carrément supérieurs à ses méfaits.
Katheryn – J’aime que tu prennes des décisions finales parfois. Ça me rassure. Parce que je suis nouvelle dans cette industrie, il m’arrive d’imposer mon point de vue alors que je devrais me borner à écouter. Je ne vois pas toujours les conséquences à long terme de mes décisions.
Moi – Personne ne possède le monopole de la vérité, ici. Nous apprenons chemin faisant. Voilà pourquoi je tiens autant à ces comités d’employés. Je suis toujours surpris des idées qui en ressortent. Une fois que le projet sera en marche, nos erreurs seront moins coûteuses.
Katheryn – Tu proposes donc de faire la sourde oreille à l’industrie du sucre. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux acquiescer à la demande de la télé qui veut former un panel pour débattre de ce sujet.
Moi – Quels en seraient les avantages ?
Katheryn – Nous profiterions d’une publicité gratuite.
Moi – Nous risquons aussi d’en ressortir amochés.
Katheryn – Ça me semble une occasion propice pour conscientiser la population à notre nouvelle gamme de produits.
Moi – Je vais suivre ton conseil, mais avec réticence. Avise l’animatrice de cette émission que je suis disposé à participer à ce panel.
Katheryn – D’ici quelques jours, la plupart de nos employés déménageront à la nouvelle usine. Ils auront besoin de  quelques jours de formation pour se familiariser avec les nouveaux appareils de production. Ces jours-ci, la chocolaterie de Manhattan est en voie de rénovation.
Moi – Il me semble que nous devons déjà prévoir d’embaucher une publiciste plutôt que de faire appel à une agence extérieure. Cette employée s’occuperait de divers aspects de l’image de notre entreprise.
Katheryn – C’est aussi l’avis d’Olivia qui prétend que leurs services de notre agence sont dispendieux. Par contre, leur efficacité est indéniable. Je me demande même si nous ne devrions pas faire une offre alléchante à Heather qui travaille à cette agence et qui a démontré un vif intérêt pour notre projet et dont la plupart des idées ont été retenues.
Moi – Il ne faut pas commettre l’erreur de lui faire cette offre avant que notre contrat avec son entreprise prenne fin.
Katheryn – Notre contrat se terminera avec l’ouverture de la première franchise. Je ne veux pas non plus faire des promesses que je ne pourrai pas remplir.
Quelques jours avant que les rénovations soient terminées à la franchise de Manhattan, nous procédons au transfert des employés à la nouvelle usine. Nous avons accumulé un inventaire suffisant pour continuer d’approvisionner notre clientèle régulière pendant cette période creuse où notre production va ralentir de façon importante. Plusieurs chocolateries, boulangeries et magasins vendent de nos produits depuis fort longtemps. Les Schwartz prétendaient qu’ils étaient inutiles de créer d’autres magasins comme le leur, puisqu’il était moins coûteux de se contenter d’approvisionner des chocolateries déjà existantes et qui offraient un éventail d’autres produits.
Nos franchises, au contraire, seront des magasins spécialisés. Rien ne nous empêchera de continuer cette pratique des Schwartz, au contraire. Les chocolateries ont déjà la faveur dans la population. Pour plusieurs d’entre elles, il ne serait pas avantageux d’abandonner ce concept au profit du nôtre. Par contre, nous serons en position de leur démontrer que, en ajoutant de nos produits, leur chiffre d’affaires augmenterait.
Tout le monde anticipe cette session où les employés apprivoiseront les nouveaux appareils. Rachel est anxieuse, ne sachant pas si les confiseurs accepteront cette mécanisation. Les premières journées de formation sont pénibles, même si Rachel est fort à l’aise avec tous ces appareils. Ce n’est qu’au cours de la deuxième semaine que les employés réalisent la puissance et la versatilité de cette machinerie. Puisqu’ils mettent moins d’effort et de temps pour arriver au même résultat, leur attitude envers la mécanisation change complètement, et la mienne aussi au grand soulagement de Karen qui a toujours souhaité de mécaniser l’entreprise.
Certains confiseurs continuent de préférer leur approche artisanale. Ceux-là resteront à l’ancienne usine et seront affectés à la fabrication de produits spécifiques, ce qui nous permettra de valoriser dans les franchises un produit artisanal qui sera prisé par une partie de notre clientèle. Ces confiseurs sont ceux-là mêmes qui aiment aussi créer de nouvelles recettes. Depuis qu’ils savent que toute nouvelle création de leur part se traduira par un montant forfaitaire, certains confiseurs préfèrent rester coller sur leur approche artisanale et d’avoir libre cours à leur créativité. C’est grâce à de telles mesures incitatives que je compte assurer la pérennité de l’entreprise. Pour produire plus, il faut ajouter des appareils, mais pour produire mieux, il faut encourager l’ingéniosité des confiseurs.
Dans le brouhaha du transfert de nos employés à la nouvelle usine, je reçois l’invitation de l’animatrice de télé me précisant les informations quant à ma participation au panel. Avant de m’y rendre, nous prenons soin de circonscrire le message que nous voulons livrer au cours de cette discussion.
Peu après le début de l’émission, je que je n’ai pas anticipé que l’industrie du sucre me tomberait dessus à bras raccourcis. Heureusement, d’autres panélistes du milieu universitaire ont des inquiétudes quant à la surconsommation du sucre. À maintes occasions, l’animatrice doit intervenir pour calmer le jeu, car les représentants de l’industrie du sucre montrent les dents. En fait, nos produits sans sucre ne sont qu’un prétexte pour eux de vanter les mérite du sucre.
Je retourne déçu à la maison, et c’est le moins qu’on puisse dire. Mais, j’ai repris courage le lendemain lorsqu’une autre vague d’appels téléphoniques déferle chez Temptation. L’intérêt pour nos produits a monté une fois de plus d’un cran. Les demandes d’information nous arrivent de nombreux États de la côte Est.
Épisode 37 – Un mariage en période d’expansion fulgurante
L’ouverture de la première franchise à Manhattan passe pratiquement incognito, même si elle a été précédée d’une campagne publicitaire. Mais, de jour en jour, la clientèle augmente. Chaque jour, Katheryn et moi y passons quelques heures afin d’analyser la situation et de rencontrer les clients. En notre absence, un journaliste qui couvre de tels événements a écrit dans le journal à propos de cette franchise. Le lendemain, on faisait la file sur le trottoir pour y entrer. Il a même fallu passer derrière le comptoir et aider les propriétaires qui ne savaient plus où donner de la tête. Force est de réaliser que notre meilleure agence de publicité, c’est les journalistes suivis par leurs lecteurs réguliers.
Avant de repartir pour Long Island, je téléphone à Olivia pour lui faire part de cette affluence. Au bout du fil, Olivia ne contient plus ses émotions tellement elle est surexcitée. Elle a passé la journée à recevoir des appels de partout le long de la Côte Est, en particulier de la Pennsylvanie dont la population est composée de 35% de descendants d’immigrants Allemands. Maintenant, nous sommes assurés que nos produits sont appréciés et qu’il faut faire tourner l’usine à plein régime.
De retour à la maison, nous ne perdons pas de temps. Le lendemain matin, nous tenons une réunion afin de mettre l’accent sur la production de confiseries plutôt que sur la création d’autres franchises. Nous allons écouler notre production à travers des chocolateries et des magasins existants : la demande est astronomique. Quant aux franchises, une équipe indépendante va s’en charger : on n’ouvre pas une franchise comme on ouvre une boîte de conserves.
Dans les jours qui suivent, nous embauchons une nutritionniste et du personnel pour s’occuper de vendre et de livrer nos produits de la Pennsylvanie jusqu’au Massachusetts. Par miracle, la famille de Rachel est finalement arrivée, ce qui nous réconforte tous. Mais, nous réalisons vite que nous serons bientôt à l’étroit dans une usine que nous venons tout juste de rénover. Rachel passe le premier mois à l’usine et oublie son programme de formation. Elle voit à ce que chaque employé soit en contrôle de sa production. Durant tout ce premier mois, les employés mettent les bouchées doubles et le résultat ne se fait pas attendre. Il est évident que nous pourrons maintenir un rythme de production suffisant pour approvisionner des franchises dans tous les États bordant l’Atlantique.
Pour répondre à la demande de franchises, Katheryn a doublé le nombre d’employés affectés à cette tâche. Elle vise à ouvrir plusieurs franchises par mois tout simplement parce que son équipe à développer un guide à l’intention de ceux qui en font la demande. Ce document précise nos exigences, explique la nature de nos produits, élabore sur la formation que nous offrons à l’usine et énumère tous les services dont ils bénéficieront de notre part une fois leur franchise établie. Si nos exigences s’avèrent élevées, c’est pour nous assurer que les candidats soient sérieux et comprennent les implications d’un tel commerce. Nous voulons éviter des faillites prématurées. D’ailleurs, le nombre de demandes est tellement élevé que nous devons procéder à une élimination de candidats.
Au cours de la première année d’opération, notre chiffre d’affaires a doublé trois fois. Certes, le nombre de franchises a augmenté, mais nous écoulons surtout nos produits à travers des magasins existants. Au bout de cette période, il est clair que nous devons agrandir l’usine, sinon doubler sa superficie. Puisque nous avons embauché d’autres confiseurs Allemands et que ce sera une source d’approvisionnement qui ne va pas se tarir, les travaux d’agrandissement sont lancés tout de go.
L’équipe chargée de divers aspects de la publicité s’est agrandie depuis que nous avons embauché Heather dont le travail nous a permis de préciser une foule de détails se rapportant à la publicité et à l’image de notre entreprise. Elle cumule plusieurs fonctions pour l’instant. La tâche de présenter un produit n’a rien de banal. Chaque emballage qu’elle imagine représente un casse-tête. Heureusement que, avant son arrivée, Heather connaissait les entreprises qui produisent des emballages, ce qui accentue son efficacité.
Son projet de livre de recettes arrive à terme, ce qui contribuera à faire connaître nos produits. Certes, ce livre nous servira de carte de visite. Si certains croient que nous prenons un risque en révélant nos secrets de fabrication, les bénéfices que nous retirerons de ce livre l’emporteront sur les inconvénients. D’ailleurs, nous sommes tenus d’énumérer les ingrédients qui entrent dans la fabrication de chaque confiserie que nous vendons. Certaines confiseries s’avèrent faciles à cuisiner, mais d’autres exigent du doigté. Évidemment, nos recettes sont brevetées par mesure de protection.
Il est vrai que des multinationales pourraient s’inspirer de nos recettes. Puisque personne n’a un droit exclusif sur la fabrication du pain, il est inutile de songer à conserver le monopole sur nos confiseries par des mesures qui découragent le piratage de recettes. Ce qui importe avant tout, c’est d’arriver les premiers sur le marché.
Katheryn et moi réalisons que pour maintenir notre relation à flot, il faut s’évader au chalet la fin de semaine venue. Et pour éviter que le travail fasse partie de nos conversations, nous invitons des amis. Cet isolement nous force à nous connaître sous d’autres aspects insoupçonnés que nous ne pouvons pas découvrir en milieu de travail.
Au début, je suis déstabilisé par le fait que Katheryn soit fort différente au chalet qu’au travail. J’ai mis du temps à m’y habituer. En fait, j’y parviens lorsque je réalise que je cherche à être la même personne partout et en tout temps, une personne rationnelle. Curieusement, j’apprécie de plus en plus que Katheryn n’a aucune gêne à partager ses émotions spontanément. Elle me parle de son enfance, de ses folies de jeunesse, des films qu’elle a regardés cent fois, des auteurs qu’elle préfère, et j’en passe. Elle prend plaisir à me faire visiter son grenier, tout ce qu’elle a accumulé au fil du temps et qu’elle a remisé.
Pendant longtemps, j’ai senti qu’elle était cachottière, évitant que je la perçoive autrement qu’une avocate ou travailleuse acharnée. Il est évident qu’elle ne craint plus de se faire voir sous d’autres angles. Elle sait maintenant que je suis follement amoureux d’elle et que ce sentiment est immuable. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle fasse arriver le sujet du mariage au cours d’un séjour au chalet.
Katheryn s’est attaquée au sujet de front en me faisant réaliser à quel point ma vie pivote autour de ma conception du travail. Toutes mes décisions sont assujetties au travail. Je retarde le mariage sous prétexte que nous sommes accaparés par le développement de l’entreprise.
Katheryn – Si tu attends que nous soyons moins monopolisés par l’entreprise, notre mariage n’aura jamais lieu.
Moi – Je ne vois pas comment nous arriverons à trouver du temps pour un tel événement. Notre horaire de travail est surchargé.
Katheryn – Tu ne veux pas quitter le travail parce que tu ne veux pas te rendre compte que l’entreprise peut fonctionner sans toi. Tu ne seras pas le premier entrepreneur à se marier alors que l’entreprise progresse.
Moi – Je ne me vois pas partir en lune de miel en oubliant l’entreprise comme si elle n’avait jamais existé.
Katheryn – Tu ne fais pas confiance à nos employés. Pourtant, ce sont eux qui font le travail. Lorsqu’un employé n’est pas à son poste, la production cesse. Par contre, lorsque tu n’es pas à ton bureau, l’usine roule à plein régime. Tu sous-estimes aussi la capacité des employés à prendre des décisions sans te consulter. Ils savent quand et pourquoi se référer aux gestionnaires. Je suis étonné que tu ne saisisses pas les limites de ton rôle dans l’organisation.
Moi – Qu’arrivera-t-il si nous nous absentons pendant une semaine et qu’une situation dramatique survienne à l’usine ?
Katheryn – Plusieurs employés ont beaucoup plus d’expérience que toi dans l’entreprise. Si tu n’admets pas qu’ils peuvent faire des choix aussi judicieux que toi, tu deviendras l’esclave de ton entreprise. Si le Président des États-Unis est capable de prendre des vacances, tu devrais pouvoir en faire autant.
Moi – J’ai besoin de me faire à cette idée qu’une employée peut gérer l’entreprise à notre place.
Katheryn – Les employés sont maintenant habitués à se consulter avant de poser un geste. Ce processus de consultation serait renforcé en notre absence. Je suis convaincu que chacun ferait un effort supplémentaire durant cette période pour que tout marche rondement. Tu sous-estimes les employés : voilà le nœud du problème auquel tu fais face. J’aime croire que nous sommes utiles, mais non indispensables.
Moi – Je ne sais pas comment faire autrement.
Katheryn – Tu as beau me dire que tu m’adores, mais tu me demandes de retarder notre mariage aux calendes grecques. Comment peux-tu t’imaginer que je vais patienter des années et reculer l’événement le plus crucial dans notre vie ? Réussir en affaires, c’est important, mais réussir notre vie de couple, c’est crucial.
Moi – J’admets que j’ai une tendance à la procrastination.
Katheryn – Si tu attends que je fixe une date pour notre mariage, tout ce qu’il me faut c’est un calendrier. Si je suis capable de mettre sur pied une franchise en Pennsylvanie, je suis tout aussi capable d’organiser notre mariage.
Moi – Prendre une décision au travail, c’est une routine. Prendre une décision pour ma vie personnelle, je n’y arrive pas.
Katheryn – Que feras-tu si je deviens enceinte ? Est-ce que je devrai désamorcer une panique à chaque événement de notre vie de famille ?
Moi – J’ai vécu sous l’aile des Schwartz, ce qui me permettait de contourner des situations réelles, des événements de la vie courante. Voulant m’éviter des frustrations, Martha m’a surprotégé. Je ne vois pas d’autres explications à mon attitude qui t’exacerbe.
Katheryn -  Tu retardes notre mariage parce que tu crains d’avoir des enfants.
Moi – C’est une explication plausible.
Katheryn – Tu veux devenir grand-père sans passer par le rôle de père. Si notre mariage n’a pas lieu avant la fin de cette année, je déduirai que tu ne t’intéresses à moi que parce que je te permets de réaliser tes rêves reliés au travail.
Moi – Il est vrai que, au début de notre relation, je t’admirais pour ta contribution à mon projet.
Katheryn – Tu nourries des attentes trop élevées envers toi-même. Sans avoir connu Martha, je sais maintenant qu’elle t’appréciait en autant que tu performes au-delà de tes capacités. Elle te voulait comme  successeur de son œuvre et elle a orienté ta vie en conséquence. Il est vrai qu’elle a fait de toi un administrateur compétent, visionnaire, conciliant, déterminé et innovateur. Mais, le reste de ta personne a été mis de côté. Je n’ai nullement l’intention de continuer ce scénario. Pour moi, ce serait un carcan dégradant. Je ne veux pas marier l’héritier de Martha, mais Ethan Ziegler.
Moi – Je n’ai rien connu d’autres que des attentes. Martha me racontait que Guillaume Tell a sauvé la vie de son fils en visant plus haut que la pomme sur sa tête. S’il avait visé la pomme, sa flèche aurait atteint son fils dans le front.
Katheryn – C’est évident que tu n’acceptes pas de te tromper. C’est Martha qui t’a amené à chercher la bonne réponse à toutes les questions : il n’y avait pas de marge d’erreur. Je pourrais te relater d’innombrables événements où tu fais en sorte d’avoir le dernier mot, la décision finale. Personne ne t’en voudra si tu commets une bévue. Puisque tu es à la tête de l’entreprise, personne n’ose questionner tes décisions. Cependant, tu as une écoute remarquable et un respect pour l’opinion des autres qui m’étonne toujours. Je crains que tu ne viennes à exiger la perfection de moi. Ton erreur, c’est de croire que tu es parfait, alors que tu ne l’es pas. C’est un soulagement pour nous tous de voir que tu te trompes parfois.
Moi – Je ne crois pas que je suis parfait. Pas du tout. On compte sur moi pour prendre la meilleure décision, et c’est ce que je fais jour après jour. Ça peut donner l’impression que toutes mes décisions sont appropriées.
Katheryn – Compte sur moi à l’avenir pour critiquer tes décisions. Je propose qu’on se marie la dernière semaine du mois de mai, ce qui nous donne amplement de temps pour prévoir notre absence d’une semaine.
Moi – Est-ce que j’aurai mon mot à dire quant à notre lune de miel ?
Katheryn – N’essaie surtout pas de te réserver la décision finale à ce sujet. J’ai des suggestions qui te jetteront en bas de ta chaise. Au fond, je sais bien que tu comptes sur moi pour te faire vivre des expériences que tu n’oserais jamais tenter en solo.
Moi – Je me demande si j’agis de cette façon avec toi simplement pour m’assurer que tu es sincère avec moi.
Katheryn – Tu dois apprendre à percevoir ce que je fais pour toi parce que j’ai une admiration sans bornes pour toi. Ça n’a rien à voir avec le travail. En réalité, tu n’es pas vraiment différent des autres hommes qui ne sont valorisés que pour leur travail et non pour leur contribution à la vie familiale qui demeure toujours la chasse gardée des femmes. Puisque nous avons tous les deux un travail à l’extérieur de la maison, je m’attends à ce que ces rôles traditionnels que nous avons connus dans nos familles respectives soient remplacés par un partage des responsabilités. En revenant du travail, ne t’avises surtout pas de te plonger dans la lecture du journal pendant que je te prépare le souper. Ma mère se plaisait dans ce rôle parce qu’il lui convenait. Je ne peux cumuler à moi seule les deux rôles 
Moi – Puisque j’aime travailler avec toi à l’usine, il me semble que ce sera tout aussi agréable à la maison. Néanmoins, je suggère que nous embauchions une femme qui verrait à tenir la maison en ordre et à préparer les soupers. Olivia m’a parlé d’une amie qui aimerait faire ce travail à raison de 4 ou 5 heures par jour, pendant le temps que ses enfants fréquentent l’école. Les deux ou trois prochaines années seront épuisantes. Nous le constatons déjà. Je ne crois pas que nous pourrons tenir le coup au rythme actuel. Il vaut mieux prévenir que guérir.
Katheryn – L’idée me plaît. Lorsque la fatigue me ronge, je ne suis plus efficace nulle part.
Cette discussion m’ébranle. Tout au long, j’ai des papillons dans l’estomac. Je sens que la patience de Katheryn est au bout du rouleau. C’est en réfléchissant à ma vie auprès des Schwartz que j’ai compris à quel point ils avaient eu une influence sur ma personnalité, mon caractère. Il n’est pas question de les blâmer pour mes travers. Loin de là. Ça constituerait un prétexte pour éviter de m’ajuster aux exigences de Katheryn. Je transporte mon rôle au travail jusqu’à la maison : puisque je gère à l’usine, je continue de gérer à la maison. Une erreur qui a failli faire éclater notre relation.
La fin de semaine suivante, en arrivant au chalet, je suis mieux disposé à discuter des préparatifs du mariage, sans offrir la moindre résistance. J’ai finalement compris qu’il y a assez d’espace dans ma tête pour y loger un deuxième projet, notre mariage.
Dès que nous annonçons la date de notre mariage, tout le monde nous laisse savoir que nous pourrons nous absenter pendant une semaine sans nous inquiéter. Karen et Olivia ne demandent pas mieux que de se partager la gestion de l’entreprise pendant notre lune de miel. Je vais m’inquiéter, mais je dois apprendre à vivre avec cette inquiétude.
Nous planifions le mariage selon nos désirs. Par contre, pour le développement de l’entreprise, nous avons l’impression d’être à sa remorque tellement les demandes de franchises sont nombreuses. Afin d’approvisionner davantage de clients, une partie de l’usine fonctionne à raison de 16 heures par jour. Une agence en Allemagne s’occupe de dénicher des confiseurs prêts à travailler pour nous. Nos conditions de travail sont alléchantes pour ces immigrants. Nous réalisons qu’il est moins coûteux d’embaucher des confiseurs d’Europe que d’en former à New York. Nous avons acheté un bloc-appartements non loin de l’usine, ce qui élimine des casse-tête lorsque vient le temps de leur trouver un logis.
Rachel donne de la formation à de nouveaux employés et à des franchisés. Les résultats sont encourageants, mais il faut compter plusieurs semaines avant qu’un employé puisse devenir rentable et indépendant. Les confiseurs qui arrivent d’Europe ne mettent pas de temps à produire et à être efficaces, ce qui nous permet d’augmenter la production rapidement et de remplir nos commandes. De plus, la présence de ces Allemands dans l’usine sert à maintenir une qualité de produit qui n’a son égal qu’en Allemagne.
Peu de temps avant notre mariage, nous lançons notre livre de recettes. L’occasion est toute désignée pour inviter les journalistes qui couvrent de tels événements pour leur journal respectif. Dans les jours qui suivent, la première édition s’envole. Katheryn est invitée à une émission de télé qui rejoint un large public. Cette publicité gratuite fait augmenter nos ventes de manière considérable, une fois de plus. Tant que l’ajout à l’usine ne sera pas complété, nous devons apprendre à composer avec un retard permanent dans nos livraisons.
Pour le mariage, il faut nous résigner à tenir la réception dans l’ajout en construction afin de profiter de l’espace disponible. Nous ne pouvons nous limiter à un mariage sans inviter notre centaine d’employés. Du coup, nous réalisons que le vrai mariage pour nous deux consiste à y rêver, à le préparer et à en prévoir les moindres détails. D’une fin de semaine à l’autre, nous préparons les activités de cette journée dans une ambiance joviale, ce qui cimente notre relation. Nous apprenons à mieux nous connaître et à travailler ensemble sans nous empêtrer dans des luttes de pouvoir.
Il est clair que les employés veulent participer à cet événement. Même si le nombre d’employés a doublé en quelques mois, nous maintenons une atmosphère familiale dans l’entreprise. Nous entretenons une relation étroite avec chacun d’eux. Olivia ne se contente pas de gérer le département de comptabilité : elle est devenue la travailleuse sociale de l’entreprise et s’occupe surtout d’aider les immigrants allemands à mieux s’intégrer à leur nouvel environnement.
Puisque nous voulons que notre mariage se démarque par son originalité tout en étant un événement festif pour les employés, Katheryn et moi planifions le tout en catimini, enfin presque tout. Comme nous tenons à garder le secret sur la décoration de la salle et le menu, nous faisons appel à des agences extérieures. Pour la musique, un orchestre de douze musiciens ne manquera pas de maintenir une ambiance à la fois chaleureuse et joyeuse.
Katheryn – Nous sommes à quelques jours de notre mariage et tu ne sembles pas anxieux. D’habitude, tu anticipes le pire. Que se passe-t-il ?
Moi – Depuis que nous organisons ce mariage, mon attitude a changé, même au travail. Tu avais raison de prétendre que je ne porte pas la Planète sur mes épaules. J’essaie surtout d’encourager les employés plutôt que de leur parler de mes objectifs de production.
Katheryn – Même Karen se rend compte que tu sembles plus souvent de bonne humeur et moins préoccupé.
Moi – J’ai réalisé que je n’aurais jamais entrepris ce projet sans ta présence. Et pour qu’il perdure, il faut la collaboration de chacun. Ma contribution est importante, mais pas plus que celle des employés.
Katheryn – Je n’ai jamais prétendu que tu n’étais pas essentiel à l’entreprise. Mais, ton absence momentanée n’amènera pas l’entreprise à la faillite.
Moi – J’ai compris ton message. Je consacre maintenant du temps à parler à d’autres de ma méthode de gestion. Si jamais je m’absente, ils sauront à quoi s’en tenir. Je ne fais tout de même pas de la magie.
Le jour du mariage arrive, enfin. Katheryn et moi avons tout prévu. Cependant, nonobstant le fait que nous en connaissons le déroulement de A à Z, nous sommes émerveillés de le vivre. Tout nous semble différent de ce qu’on a imaginé pendant des semaines. Tout était plus beau, plus coloré, plus excitant. Le mariage et la réception ont eu lieu à l’usine, l’église étant trop petite pour recevoir près de 300 invités.
Grâce à l’initiative d’Olivia, certains de nos collègues du Texas sont de la cérémonie. Qui l’eût cru ? La cérémonie est même retardée pour nous permettre de leur exprimer notre étonnement, notre surprise. Pendant plusieurs minutes, nous oublions qu’une foule s’impatiente.
Karen, pour sa part, a fait des pieds et des mains pour rejoindre les membres de la famille Schwartz. Je dois admettre que la famille est du même coup venue célébrer la réconciliation entre Karen et moi. Cette famille compose mal avec la rancune.
Olivia et Karen ont découvert en cours de route qui étaient les agences extérieures qui nous aidaient à orchestrer l’événement. Elles les ont convaincues d’apporter divers changements pour nous surprendre tout au long de la journée. Au début nous ne comprenons pas pourquoi notre planification n’est pas suivie comme il a été convenu. Finalement, on se laisse porter par la vague. Jamais j’aurais cru qu’autant de gens tenaient à nous faire plaisir. Jusqu’à présent, j’ai vu Katheryn pleurer une fois, peut-être deux. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’elle passe autant de temps à pleurer qu’à rire. Katheryn a compris à quel point les gens l’aiment. Ce projet est un succès grâce à elle, même si elle ne connaissait rien à l’industrie de la confiserie à son arrivée à New York.
Lorsque je me suis adressé à nos convives, je n’ai pas manqué de souligner que c’est moi qui a déniché cette fille qui est devenue plus populaire que son patron. À plusieurs reprises au cours de la journée, j’ai suggéré à Katheryn de s’arrêter quelques secondes pour bien mémoriser ce mariage. Ce fut une journée étourdissante, surtout lorsqu’on tient à rencontrer tous et chacun.
Nous remettons en main propre à chaque convive un boîtier de confiseries signé de notre main propre. Nous voulons qu’ils sachent que chacun d’eux est important pour nous. Même si ces confiseries n’ont rien de nouveau pour des confiseurs, ce cadeau d’occasion a été le clou de la journée, ce qui nous étonne.
Le lendemain, Katheryn et moi sommes partis pour l’Italie. À vrai dire, elle seule connaissait la destination de notre lune de miel. Ainsi, elle a réalisé un rêve d’enfant et moi j’ai passé la semaine à m’émerveiller.
Épisode 38 – Une assignation en justice pour plagiat
Au terme de nos trois années d’opération, Temptation montre toujours une évolution fulgurante.
Notre école de formation reçoit de nombreux candidats qui sont propriétaires de franchises et d’autres qui souhaitent décrocher un emploi à notre usine.
Le nombre de franchises ne cesse de croître.  En plus de celles s’étendant du nord au sud, plusieurs sont ouvertes vers l’ouest pour atteindre Chicago.
Nous avons acheté une usine spécialisée dans la production de chocolats. Leurs produits classiques ont été remplacés par un éventail de chocolats différent grâce à l’embauche de chocolatiers suisses.
Peu après avoir publié notre livre de recettes, une demande a surgi pour rendre certains de nos ingrédients de base disponibles. Plutôt que de les produire à notre usine, nous avons signé un contrat avec l’entreprise qui nous approvisionnait afin que ces produits soient vendus sous l’étiquette Temptation. Il n’y a pas une fortune à faire avec ces ingrédients, mais ils renforcent la popularité de Temptation. Nous sommes à préparer des ensembles qui faciliteraient la fabrication à la maison de certaines friandises. Un sondage révèle que ce produit serait apprécié, car les franchises ne desservent qu’une infime partie de la population.
Nous avons surtout développé des produits qui sont vendus dans les magasins à grande surface sans qu’ils soient spécialisés dans les confiseries. Même si la compétition est féroce dans ce créneau, c’est dans ces installations que nous écoulons la plupart de nos produits.
L’usine fonctionne à plein régime, soit 24 heures sur 24. À mesure que nous avons ajouté des employés, nous avons augmenté les heures de production. En fait, le seul frein à notre production, c’est le nombre de confiseurs que nous devons former ou faire venir d’Europe.
Temptation possède maintenant un département de recherches et d’innovations. Des inspecteurs en santé arrivent souvent à l’improviste pour vérifier le contenu de nos friandises et l’état de notre usine. Si certains les craignent, je les voie plutôt comme une police d’assurance. Plus d’une fois, leurs critiques nous ont permis d’appliquer des règles sanitaires que certains employés jugeaient insignifiantes.
Le rôle de Katheryn a changé avec l’augmentation du nombre de franchises. Elle est devenue relationniste et passe la majorité de son temps à gérer la publicité de Temptation, une tâche devenue colossale. Chaque mois, elle s’entretient avec des journalistes. Des stations de radio et de télévision l’invitent à l’occasion pour faire partie de panel où le sujet de la santé en général est abordé. Elle a appris à marcher sur une corde raide depuis que l’industrie du sucre nous a acculé au pied du mur avant même l’ouverture de notre usine. Toutes ces occasions contribuent à faire connaître Temptation qui est devenu un nom courant dans le vocabulaire des Américains de la Côte Est.
L’entreprise comprend maintenant plusieurs départements qui jouissent d’une certaine autonomie. Nous tenons des réunions de coordination qui nous évitent des erreurs et des conflits internes. Malgré cette disposition, j’hérite chaque jour de situations qui demandent des solutions rapides et efficaces.
Notre magasin avoisinant l’école a conservé sa vocation originelle. Dans l’atelier et dans l’appartement des Schwartz, nous avons aménagé l’école de formation. Je fais souvent la navette entre ces deux installations, au grand plaisir de Gertrude qui gère maintenant le magasin. Au début, maintes fois elle a voulu s’en tenir à son rôle de vendeuse, mais maintenant elle se plaît dans ses nouvelles fonctions. Je me souviens qu’elle m’a déjà fait parvenir une lettre de démission prétextant que ce rôle de gérante lui causait de l’insomnie. Au fond, elle ne voulait que vérifier si j’avais vraiment confiance en elle, car elle croyait que je cherchais à la remplacer par une employée plus jeune.
Personne ne doute que Temptation continuera de progresser et de s’étendre à la grandeur des États-Unis d’ici quelques années, personne sauf in confiseur allemand, Kirchner, une multinationale de la confiserie. Notre rêve tourne au cauchemar lorsqu’un huissier se présente à mon bureau pour me remettre une assignation en justice pour plagiat. Le document stipule que nous avons copié bon nombre de leurs recettes. Un drame !
Je me rends tout de go au bureau de Katheryn qui est décontenancée par cette mise en demeure.
Moi – Nos recettes sont celles de Martha. Mais là, il faut en douter.
Katheryn – Se peut-il que Martha ait copié ces recettes ? Avant de venir en Amérique, a-t-elle travaillé pour cette entreprise ?
Moi – Les recettes de Martha sont celles de sa famille. Elle les a reproduites une fois arrivée à New York. Lorsqu’elle a été libérée d’Auschwitz, elle est retournée à sa maison qui avait été confisquée. Il n’y avait plus aucune trace de leur confiserie familiale.
Katheryn – Nos produits ressemblent à ceux qui sont fabriqués en Allemagne. Toutes les confiseries que nous avons visitées, il y a trois ans, fabriquent des confiseries semblables aux nôtres. Personne ne semblait posséder une licence exclusive pour ces confiseries.
Moi – Il y a anguille sous roche. Nous savons que certains magasins américains importent des confiseries allemandes en grande quantité. Nous grugeons dans les profits de ces confiseurs allemands.
Katheryn – Comment peut-on à partir de l’Allemagne nous empêcher de fabriquer des confiseries que nous fabriquons en Amérique ? Nous avons des brevets pour chacune de nos recettes.
Moi – Il faut éviter que cette assignation en justice soit connue par d’autres que toi et moi. Je vais contacter une firme d’avocats spécialisés dans les importations et les exportations. Je soupçonne que c’est une tactique pour ralentir le développement de Temptation.
Katheryn – Je regrette maintenant d’avoir publié nos recettes.
Moi – Ce n’était pas une erreur. Nous prenons une part importante du marché ce qui implique que nos compétiteurs perdent de l’argent.
Le lendemain, nous nous rendons à un cabinet d’avocats pour leur faire part de cette mise en demeure. Après avoir pris connaissance du document, l’avocat a téléphoné sans attendre à la firme allemande qui représente le plaignant. Cette entreprise possède un document qui leur permet de prétendre que leurs recettes ont préséance sur les nôtres. Peu après la 2e Guerre mondiale, ils ont acquis les droits de ces recettes en achetant un livre qui appartenait à une confiserie allemande. Rien n’indique qu’il s’agit du livre de recettes de la famille Henkel.
Bref, tout porte à croire que Martha s’est inspirée de ce livre de recettes. La nature de la poursuite oblige le plaignant à nous dévoiler le contenu de ce livre. L’avocat du plaignant va autoriser l’envoi d’une copie de ce livre que nous pourrons scruté avant notre parution en cour. Nous voilà dans de beaux draps !
Cependant, nous croyons que ces recettes circulaient entre les confiseries et qu’elles n’appartenaient à personne avant la 2e Guerre. Cette entreprise aurait donc acheté un livre de recettes universelles qui n’appartenaient à personne en particulier. Ce n’est que depuis quelques années que des fabricants prennent des mesures extraordinaires pour conserver l’exclusivité de leurs recettes.
Dès que nous recevons cette copie, il est évident que nous devons consulter Karen et la nutritionniste afin de déterminer si leurs recettes correspondent aux nôtres. Il nous faut des heures pour exécuter cette comparaison minutieuse. À peu de détails près, il y a une concordance étonnante. Mais, la plupart de leurs recettes comprennent un ingrédient ou deux qui nous n’utilisons pas. Selon la nutritionniste, ces ingrédients ajoutent une saveur particulière et sont des extraits de plantes qu’on retrouve à l’Est de l’Europe, en Pologne et en Russie, entre autres. Ces ingrédients existent toujours, mais sous d’autres appellations. À la fin de la rencontre, elle va s’informer au sujet de ces ingrédients qui distinguent leurs recettes.
Nous savons que la même recette peut être utilisée pour fabriquer des confiseries dont l’apparence peut différer les unes par rapport aux autres. Nous ne possédons aucune photo montrant les confiseries en cause. Ce facteur d’apparence pourrait jouer en notre faveur.
Katheryn et moi avons aussi rencontré Gertrude qui a vu souvent Martha rédiger ses recettes que nous conservons sous clé.
Gertrude - Martha connaissait par cœur les premières recettes qu’elle a écrites. Par après, elle en a créé d’autres qu’elle rédigeait seulement après une période d’essais-erreurs. Elle a toujours procédé ainsi. Je savais qu’elle faisait des expériences avec ses recettes, mais toujours en dehors des heures d’ouverture du magasin et de l’atelier. Elle n’aimait pas que l’on voit ses gâchis. Je savais lorsque Martha avait passé une soirée misérable à faire des essais.
Katheryn – Elle s’est rendue plusieurs fois en Allemagne. Au retour de ses voyages, est-ce qu’elle a déjà mentionné qu’elle avait trouvé de nouvelles recettes ?
Gertrude – Elle m’a souvent parlé de nouveaux produits qu’elle avait goûtés en Allemagne. Elle s’est déjà vantée d’avoir des friandises plus succulentes que celles d’Allemagne, mais jamais elle a tenté de reproduire ou de copier leurs recettes.
Moi – Elle a pu s’en inspirer, cependant.
Gertrude – Martha était hantée par la fabrication de confiseries sans sucre. Lorsqu’on élimine le sucre d’une recette, les difficultés commencent. C’était comme fabriquer un pneu sans caoutchouc. C’est à Auschwitz qu’elle en a eu l’idée.
Katheryn – Qu’est-ce qui l’a inspirée à Auschwitz ?
Gertrude – Le sucre était rationné, c’est tout. Il lui a fallu inventer une nouvelle façon de produire ses confiseries.
Katheryn – Les recettes de Kirchner ne contiennent pas de sucre non plus. Martha a pu connaître cette méthode de fabrication lorsqu’elle travaillait à la confiserie de son père.
Moi – Tu prétends donc que c’est son père qui aurait copié ces recettes d’un autre confiseur.
Katheryn – Ça me semble évident.
Katheryn et moi sortons du magasin la mine basse. Tout porte à croire que la famille Henkel s’est inspirée de recettes qui appartenaient à un autre confiseur qui, lui, a vendu ses recettes à Kirchner.
Notre avocat a répondu en argumentant que leurs recettes avaient libres cours en Europe longtemps avant que Kirchner les fasse breveter. Kirchner ne veut rien entendre. Notre avocat suggère de négocier une entente à l’amiable avec Kirchner, ce à quoi je m’oppose catégoriquement.Mais, ce n’est pas l’avis de Katheryn qui croit qu’une entente négociée vaut mieux que le risque d’un jugement de Cour. Selon elle, la Justice allemande va protéger Kirchner au détriment d’une entreprise américaine. Le juge allemand voudra éviter les représailles d’une multinationale.
Quelques jours plus tard, nous recevons de la Cour de Berlin une sommation à paraître au palais de justice. Nous n’avons que trois semaines pour nous préparer, tout juste asses de temps pour embaucher un avocat de Berlin.
Entre temps, je communique avec Wilma, l’une des amies de Martha. D’ailleurs, je l’ai revisitée lors de mon dernier voyage. Lors d’un entretien téléphonique, elle me dit qu’elle ne se souvient pas des recettes de Martha à Auschwitz, mais qu’Ingrid pourrait en avoir conserver un souvenir puisqu’elle a contribué à ces recettes. Cependant, Ingrid ne pourra pas vraiment m’aider parce qu’elle veut continuer à cacher son identité juive. Elle me promet d’en discuter avec elle. Je l’avise que nous arriverons quelques jours avec le procès, ce qui nous donnera assez de temps pour la rencontrer.
En arrivant chez Wilma, nous avons encaissé un autre revers : Ingrid ne veut pas nous rencontrer à ce sujet par crainte d’être identifiée. L’annonce de ce procès a paru dans les journaux et ça fait déjà jaser. Elle nous indique, cependant, qu’elle sera présente en Cour, mais elle insiste pour s’y rendre incognito.
Nous rencontrons nos avocats, car un seul avocat ne suffira pas pour nous défendre. Nous comprenons rapidement que cette affaire a été médiatisée par Kirchner et qu’ils vont lancer une meute de loups à nos trousses. Malgré tout cette menace imminente et la faiblesse de notre défense, je persiste à tirer cette affaire au clair.
C’est lors du procès que nous apprenons que Kirchner exporte des quantités importantes de confiseries en vrac aux États-Unis. Certaines de ces confiseries ne ressemblent en rien aux nôtres, mais leur goût s’approche vraiment des nôtres.
Nos avocats ont trouvé que leurs brevets s’étendent au territoire des États-Unis et qu’ils ont été enregistrés bien avant les nôtres. Lorsqu’ils ont avancé comme argument que ces recettes n’avaient sûrement pas d’auteur unique parce que ces confiseries existent depuis plusieurs décennies et qu’elles font partie d’un patrimoine public, les avocats de Kirchner ont semblé patiner, ce qui nous a donné des munitions.
Au cours de l’après-midi, Kirchner revient à la charge avec leur livre de recettes que tout le monde peut voir. Un de leurs avocats relate que ce livre a été acheté après la 2e Guerre mondiale de Josef Stein qui affirmait que ce livre appartenait à sa famille impliquée dans la confiserie depuis longtemps. Le Juge a immédiatement demandé si cet individu vivait toujours et des informations sur cette famille. Comme les avocats ne savaient rien d’autres, le juge a demandé aux autorités policières de lancer un avis de recherche pour Josef.
Le Juge a expliqué qu’après la 2e Guerre, il y a eu un marché noir pour les œuvres d’art ayant appartenues aux Juifs. Il n’y a pas que les peintures et les sculptures qui ont été volées, mais un nombre incalculable d’autres objets tels que des meubles, des livres, des bijoux, etc. Le plaignant devra faire la preuve que ce livre n’a pas été subtilisé à une famille juive.
Tout à coup, une voix s’est fait entendre dans la salle derrière nous : c’était Ingrid.
Ingrid – Je crois pouvoir démontrer que ce livre n’a pas été volé à une famille juive.
Juge – Madame, vous ne pouvez intervenir dans ce procès sans la demande officielle des avocats attitrés à cette cause.
Les avocats de Kirchner croient bien faire en demandant qu’Ingrid soit entendue. Nos avocats ne savaient rien d’Ingrid. Elle a pris tout le monde par surprise. Le Juge lui a alors demandé de prendre place au banc des témoins. Elle s’est d’abord identifié comme Ingrid Borowski, une Polonaise juive qui a pris le nom de famille Gottlieb après sa libération d’Auschwitz. Le Juge doit à nouveau demander le silence car déjà cette affirmation provoque un tumulte.
Ingrid obtient la permission d’examiner le livre de recettes soumis en preuve par les avocats de Kirchner. Pendant plusieurs minutes, Ingrid feuillette le livre. Tout ce que nous entendons dans la salle, c’est le bruit qu’elle fait en tournant les pages. Même aujourd’hui, Auschwitz donne le frisson, couple le souffle et nous renvoie à des scènes atroces. Voilà que cette femme ose se lever dans une Cour allemande et avouer qu’elle a caché son identité véritable pendant des décennies. Personne n’en doute : elle sait des choses dont elle est absolument certaine et qu’elle n’accepte pas de voir une injustice se dérouler sous ses yeux.
Ingrid – Ce livre n’a pu appartenir à une famille juive ou allemande. Ce livre a été rédigé à Auschwitz par un groupe de femmes retenues comme esclaves sexuelles, mais qui, sous l’initiative de Martha Henkel, ont développé des confiseries pour cette bande de salauds et de pervers. Lorsque je suis arrivée à Auschwitz, Martha fabriquait déjà des confiseries avec les quelques ingrédients qui étaient disponibles. Mon père tenait un magasin d’épices et une pharmacie non loin d’Auschwitz. Comme je connaissais d’autres détaillants dans ce domaine, les gardes SS ont trouvé de nombreuses épices qu’ils ont confisquées. À un moment donné, nous disposions d’un éventail considérable d’épices et d’extraits de plantes. Un jour, nous avons introduits une épice puissante qui permettait aux gardes SS de ne plus souffrir des odeurs qui se dégageaient des fours crématoires. Comme l’armée allemande manquait de soldats, ils ont pu réduire le nombre de gardes qui ne pouvaient, jusque-là, travailler plus que trois heures près des fours. Le mess des officiers avait même été reculé pour leur permettre de s’éloigner le plus possible des odeurs nauséabondes.
Un des avocats de Kirchner se lève et tente de détruire la crédibilité d’Ingrid. Le Juge écoute son argumentation sans intervenir. On sent qu’il croit le récit d’Ingrid, mais si elle n’avance aucune preuve qu’il s’agit bien du livre composé à Auschwitz.
Ingrid – D’abord, je tiens à vous indiquer que je suis pharmacienne avec mon mari et ma fille. Je connais bien tous ces ingrédients et leur composition chimique. Ensuite, vous voyez que les pages ne sont pas toutes d’égale grandeur : il y a des différences parce qu’elles ont été découpées à l’aide de ciseaux. Lorsque Martha était certaine que sa recette était à point, elle me dictait la recette. La plupart des recettes de ce livre, c’est moi qui les ai écrites.
Lorsqu’elle mentionne que Martha n’écrivait sa recette que lorsqu’elle était fin prêt, Katheryn et moi avons souri : Gertrude nous a fait la même observation avant de quitter New York.
Ingrid – Ce qui prouve que ce livre a été rédigé à Auschwitz, c’est que nous n’avions pas de papier pour écrire nos recettes. Mais, dans un petit bureau dans le mess des officiers, derrière une commode dans un coin, nous avons trouvé les plans du camp de concentration qui sont restés là après la construction. Au recto, il y avait les dessins de l’architecte, mais, il n’y avait rien d’écrit au verso.
Le Juge exige qu’on lui apporte le livre. D’une page à l’autre, on voit sa déception : il n’y a plus de traces de ces dessins. Il a beau tourner le livre dans tous les sens, il ne voit rien. L’un de nos avocats se lève et suggère au Juge que le livre soit analysé par un laboratoire médico-légal de Berlin. Selon lui, il existe un appareil sophistiqué qui peut prélever des traces laissées sur du papier comme c’est le cas lorsqu’on écrit sur un bloc-notes et qu’on retire le feuillet supérieur. Le feuillet inférieur retient les traces même si elles sont invisibles à l’œil nu. Puisque personne ne semble s’opposer à cette mesure extraordinaire, le Juge ordonne que le livre soit livré sur le champ à ce laboratoire. Le Juge propose de revenir en Cour trois jours plus tard, ce qui suffira au laboratoire pour arriver à un résultat concluant.
Le lendemain, ce sujet fait les manchettes dans tous les médias. En arrivant dans le hall de l’entrée de notre hôtel, des journalistes nous attendent déjà. La communauté juive n’a pas attendu pour sauter dans la mêlée. En trois jours, cette affaire prend des proportions démesurées.
C’est un soulagement de retourner, trois jours plus tard, au Palais de Justice afin connaître les résultats de l’analyse du laboratoire. Nous avons peine à nous frayer un chemin pour arriver enfin à la salle d’audience. En entrant, nous comprenons qu’il se passe quelque chose d’anormal. La salle a littéralement été transformée en salle de projection.
Dès que le Juge déclare la Cour ouverte, il invite les spécialistes du laboratoire à nous faire part de leurs résultats. L’un d’eux explique en quoi consiste cet appareil qui a servi à analyser les pages du livre. Il nous montre quelques diapositives en guise d’exemple de manière à ce qu’on se familiarise avec l’utilité de cet appareil et sa puissance. C’est fascinant. Sur un papier qui nous semble vierge, on peut y percevoir de l’écriture, des dessins de tout genre. Nous déduisons qu’ils nous réservent une surprise et qu’on ne perd rien pour attendre. Cette équipe n’a sûrement pas mis au point un tel scénario pour nous démontrer qu’il n’y a pas de fondement à l’argument d’Ingrid.
Lorsque qu’un autre spécialiste se lève pour présenter les résultats, je sens la main de Katheryn qui sert la mienne. En me retournant, mon regard croise celui d’Ingrid qui esquisse un sourire rassurant. Wilma est aussi présente. Le Juge permet aux photographes d’exercer leur métier, ce qui ajoute une ambiance bruyante. Le Juge  décide de s’en accommoder.
Pour chacune des feuilles du livre, la diapo montre le recto et le verso. La première soulève un tollé d’applaudissements : même le Juge sourit. On voit bien que des dessins ont déjà fait partie de l’envers de cette feuille. D’une diapo à l’autre, on essaie tous de s’imaginer quels sont ces dessins. À la fin de la présentation, le spécialiste nous informe qu’ils ont assemblé ces photos comme des morceaux de casse-tête.
Pour démontrer que ce sont bel et bien les plans originaux de l’architecte, il nous montre des photos aériennes du camp Auschwitz. Mais, rien n’est plus convaincant que l’assemblage qui montre un four crématoire. Après les déclics des caméras, il y a un silence que personne n’ose briser. Finalement, le juge demande une pause, le temps pour les spécialistes de descendre l’écran qui cache son siège et le banc des témoins.
Au cours de la pause, un avocat de Kirchner nous rejoint pour nous suggérer une négociation. Mon regard perçant a suffi pour qu’il tourne sur ses talons.
Au retour de la pause, le Juge semble hésitant. Finalement il trouve les mots pour nous dire que Josef Klein a été retrouvé pendu dans son appartement. Les avocats de Kirchner sont affaissés dans leur fauteuil. Ils attendent un jugement sévère.
Même après une séance haute en émotions, le Juge ne perd pas son sang-froid et nous explique qu’il n’y a pas de motifs suffisants pour justifier l’imposition d’une pénalité à Kirchner.
M. le Juge - Il est vrai que l’entreprise aurait dû prendre des précautions afin de vérifier l’auteur de ces recettes. Il y a eu négligence de leur part, mais pas de malversations. Kirchner est coupable de naïveté qui n’entraîne pas de punition. Certes,  on pourrait alléguer que les dirigeants de Kirchner sont coupables d’aveuglement volontaire, ce qui me semble impossible à démontrer.
Par contre, depuis plus de 30 ans, Kirchner a amassé une fortune colossale et acquis une réputation qui dépasse les frontières de l’Allemagne en vendant des produits créés par des survivantes d’Auschwitz. Kirchner a profité de la créativité de ces femmes. Voici ma décision qui tient compte de facteurs atténuants.
Premièrement, toutes les recettes décrites dans le livre composé par Martha Henkel et ses associées d’Auschwitz deviendront la propriété de Temptation fondée Martha. Kirchner devra retirer de sa production tous ses produits qui sont inspirés des recettes de ce livre.
Deuxièmement, pour chacune des femmes qui ont participé à la production de ce livre à Auschwitz et qui vit toujours, Kirchner leur remettra le montant d’un million $.
Troisièmement, l’entreprise Temptation recevra elle aussi un million $.
Quatrièmement, les droits exclusifs de Kirchner sur ces recettes lui seront retirés.
Cinquièmement, Kirchner remettra un montant de 5 millions $ à l’association juive vouée à la récupération des biens confisqués durant la 2e Guerre mondiale.
En conclusion, rien n’empêche Kirchner et Temptation d’en arriver à une entente qui pourrait permettre à Kirchner de se relever de ma décision. En bout de ligne, il y a des emplois en jeu et des familles qui risquent d’en souffrir inutilement. Les montants peuvent paraître exorbitants, mais nous savons qu’il s’agit moins que les profits engrangés au cours de l’année dernière par Kirchner.
À notre surprise, le président de Kirchner, Franz Becker, qui se trouve dans la salle demande à prendre la parole.
M. le Juge – Si c’est pour me demander de réduire les montants que j’ai établis, vous perdez votre temps.
Becker – Je ne mets nullement en doute votre jugement, Monsieur le Juge. Je tiens simplement à m’excuser pour les torts que nous avons causés depuis que nous avons acquis ce livre. Nous avons l’intention de réparer ces torts selon vos exigences.
 J’implore maintenant les propriétaires de Temptation de venir nous rencontrer afin que nous en venions à un terrain d’entente concernant nos deux entreprises. Je comprends qu’ils peuvent être furieux contre nous, mais jusqu’à hier nous étions convaincus que nous étions les victimes. Comme nous le constatons aujourd’hui, le scénario est aussi bouleversant qu’inattendu.
M.le Juge – Votre discours est apprécié et c’est de bonne guerre. Maintenant, je vous exhorte à remettre aux personnes concernées les montants que j’ai spécifiés. Cette histoire a fait le tour de la Planète et vous avez une côte abrupte à remonter. Tant qu’à vos relations avec l’entreprise Temptation, ça ne nous concerne plus.
Il y a deux tranchants à la publicité. Pour éviter qu’elle se retourne contre nous, nous évitons les journalistes à la sortie en espérant laisser cette affaire s’éteindre à petit feu. Franz Becker est revenu à la charge à notre sortie pour nous convaincre de le rencontrer avant de repartir pour New York.
Katheryn – Nous n’avons rien à vous offrir, mais nous acceptons de vous écouter.
Le lendemain, une voiture de Kirchner nous amène au bureau de Franz. Il faut pratiquement une carte routière pour circuler sur le terrain de l’entreprise tellement c’est vaste.
Une fois que nous sommes assis dans son bureau, nous écoutons Franz qui est visiblement inquiet de la tournure des événements. Son discours nous surprend. Il est évident que l’argent qu’il devra remettre ne l’inquiète pas. Mais, la perte de ses droits sur les recettes l’a frappé dans son talon d’Achille. Nous sommes conscients du pouvoir dont nous avons hérité suite au jugement de la Cour. Franz ne nous laissera pas repartir sans regagner ses droits. Il a plan.
Becker – Vous savez que Kirchner est comme un coureur à qui l’on a amputé les deux jambes. Cette disposition du juge met en péril l’avenir de notre entreprise dont dépendent des milliers de travailleurs partout dans le monde.
Par ailleurs, Kirchner est fortement est une entreprise fortement capitalisée. Mais, l’argent n’achète pas tout. Votre entreprise est jeune et vous avez sûrement des projets d’établir d’autres franchises et d’autres usines aux États-Unis. Je sais que vous êtes capables d’attirer des capitaux pour y arriver. Mais, vos prêteurs ne peuvent vous offrir la condition suivante. Je vous propose de fabriquer vos produits sur le territoire européen et vous allez fabriquer les nôtres sur le territoire américain. Nous respecterons vos recettes, sans les copier ou les imiter bien sûr. Vous en ferez autant pour les nôtres. Quant à la production que nous destinons à d’autres pays, nous sommes prêts à négocier si vous acceptez le plan initial. J’ajoute que nous vous prêterons sans intérêt les millions $ dont vous aurez besoin. D’ailleurs, si vous voulez approvisionner nos clients en Amérique, il faudra agrandir votre usine, sinon en construire une autre. De nombreux confiseurs allemands travaillent chez-vous maintenant. Nous pouvons certainement faire un effort pour en dénicher d’autres. De plus, ce serait plus avantageux pour vous d’agrandir votre école de formation. Combien vous faut-il pour démarrer tout ça ?
Katheryn – Votre proposition semble alléchante. Mais, de cette façon, vous protégez votre territoire. Vos conditions nous peinturent dans le coin.
Becker – J’écoute votre contre-proposition.
Moi – Vraiment, nous ne sommes pas venus pour négocier. Je préfère repartir et réfléchir à l’orientation générale de notre entreprise.
Becker – Je suis certain que bien peu de vos plans de développement se sont concrétisés comme vous l’avez prévu. Être entrepreneur, c’est de reconnaître les opportunités qui arrivent à l’impromptu. Je comprends que vous êtes en droit d’avoir des soupçons quant à nos intentions réelles.
Katheryn – Ça me semble trop beau pour être vrai.
Becker - Puisque nous exportons dans de nombreux pays, les produits que nous fabriquerons selon vos recettes se retrouveront du jour au lendemain dans tous ces pays. Par ailleurs, vous êtes tenus de vendre mes produits dans un seul pays.
Katheryn – Ainsi, vous nous empêchez d’exporter nos produits dans d’autres pays. Notre marché se limitera aux États-Unis.
Becker – Dans un sens, vous avez raison. Mais, pour vendre dans d’autres pays, il vous faudra du temps et des ressources illimitées de toutes sortes. À la fin du compte, la peine en emportera le profit. Dans ces pays, vous ferez face à de la compétition qui n’existait pas lorsque qu’on a débuté. Vous devez réaliser que Kirchner sera votre pire ennemi dans ces pays.
Moi – Quelle sera notre ristourne sur les ventes ?
Becker – Vous obtiendrez 7 % sur nos ventes et j’obtiendrai 7 % sur les vôtres. Bien entendu, vous ne recevrez rien sur nos produits exclusifs, seulement sur les produits inspirés de vos recettes. Comme nous avons un volume de vente considérable, Kirchner sortira gagnant. Mais, en revanche, vos ventes vont quintupler, sinon plus. C’est le prix que je suis prêt à payer pour une coopération qui pourrait nous aider à tenir tête à d’autres compétiteurs. Ils sont de plus en plus nombreux. C’est donc une sorte d’alliance qui serait avantageuse pour nous deux.
Moi – Accepteriez-vous de faire partie de notre bureau de direction et que je fasse partie du vôtre.
Becker – De cette façon, nous éviterons les frais d’espionnage industriel.
Son commentaire change littéralement le cours de la discussion. Katheryn demande qu’on se retire quelques instants pour en discuter. Katheryn cherche à identifier les pièges qui peuvent se dissimuler dans une telle entente. Nous sommes assurés que Franz ne cherche pas à nous presser comme un citron ou à nous attraper avec une arnaque. Il est sincère.
Moi – Lorsque la poussière sera retombée d’ici quelques semaines, il est possible que son offre rétrécisse ou qu’il l’annule carrément. La chance nous sourit aujourd’hui et nous devrions en profiter : un tien vaut mieux que deux tu l’auras.
Katheryn – Avec nos ressources actuelles, il nous faudra une vingtaine d’années de labeur pour arriver à un tel rayonnement. Je crois qu’il faut retourner à New York et lui soumettre des conditions claires pour ne pas se faire avaler par une baleine. Je crois qu’on ne peut pas refuser cette offre.
Moi – Si Franz nous prête des millions $, il ne va pas tenter de nous nuire par la suite, bien au contraire.
Katheryn – Acceptons son offre à condition que nos consultants préparent un contrat qu’il pourra ajuster à sa guise. Nous verrons mieux son intention réelle derrière sa proposition initiale.
Nous revenons à son bureau. Franz est visiblement inquiet.
Moi – Ton témoignage en Cour a été enregistré et publié par de nombreux médias. Je crois que vous étiez sincère.
Becker – Ma famille a survécu à la 2e Guerre, mais nos pertes ont été irréparables, parce que bien de nos amis étaient des Juifs, des amis d’enfance, des voisins, des collègues de classe et j’en passe. Je sais mieux que vous ce que signifie la guerre et la haine.
Katheryn – Nous allons donner suite à votre offre. Nos consultants à New York rédigeront pour nous des conditions que vous commenterez ou ajusterez selon vos exigences. Nous finirons par nous entendre. On ne peut rédiger un tel contrat après avoir vécu les événements de la dernière semaine.
Moi – En résumé, nous croyons que cette entente sera bénéfique pour nous deux. Ce serait immoral de notre part de mettre de vos employés au chômage pour une erreur dont ils ne sont pas responsables.
Becker – Je vous enverrai à mon tour une description de cette entente. Nos avocats s’amuseront à fignoler l’entente. Je m’occupe des intentions et eux jonglent avec la signification des mots. Je n’ai qu’une parole. Vous pouvez retourner à New York. Je vous demande de ne pas faire de publicité concernant cette affaire. Je sais que la communauté juive aimerait en faire ses choux gras et c’est compréhensible.
En quittant le bureau de Franz, nous rendons visite à Wilma et Ingrid. Leur détermination a changé le cours du procès. Une fois de plus, Ingrid a subi une humiliation à cause de son ascendance juive. Par contre, à partir de maintenant, elle peut marcher tête haute parce qu’elle a choisi d’être fière de ses origines.

Peu de temps après notre retour à New York, nous avons un accord avec Kirchner. En quelques années, Temptation est devenue une multinationale répandue à la grandeur des États-Unis comme nous le rêvions Katheryn et moi. 

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