Épisode 35 – Oui, je le veux
À mon retour d’Allemagne, en apercevant
Katheryn, je constate qu’elle montre des symptômes de fatigue. Plutôt que de
voir son état s’aggraver, je lui suggère de visiter sa famille au Texas. Je
n’ai pas besoin de lui tordre le bras pour la convaincre. Le lendemain matin,
elle monte dans l’avion qui l’amènera chez ses parents. Depuis des mois, elle
s’acharne à ce projet qui a grugé ses énergies.
L’occasion me paraît toute désignée pour lui
préparer une surprise à son retour. Comme j’ai besoin de la complicité d’Olivia
et de Karen, je les invite à la maison pour un souper sous prétexte que j’ai
des choses importantes à discuter avec elles. Au cours du souper, comme elles
se meurent d’envie de connaître le motif de cette rencontre, je les informe que
je projette une journée festive au chalet à l’intention des employés et de tous
ceux qui ont collaboré au projet depuis des mois. Je tiens à ce que ce soit une
surprise pour Katheryn. L’idée est bien acceptée.
Katheryn reviendra du Texas dans la matinée de
vendredi. Je lui proposerai de passer la fin de semaine au chalet, ce qu’elle
ne refusera sûrement pas. Olivia nolisera deux autobus qui partiront tôt samedi
et elle embauchera un traiteur qui apportera le dîner sur les lieux. Je lui
demande aussi d’inviter tous les employés et tous nos consultants.
Olivia – À mon avis, plusieurs employés ne
pourront venir à la fête s’ils ne sont pas accompagnés de leurs enfants.
Moi – Ceux qui préfèrent amener leurs
enfants pourront le faire en toute quiétude. Assure-toi Olivia que les enfants
aient un menu particulier.
Olivia – Deux autobus ne suffiront pas.
Karen – C’est un événement qui occasionnera
des dépenses imprévues, mais je trouve l’idée aussi nécessaire que géniale. Les
employés applaudiront ton geste de générosité.
Moi – J’ai exigé des efforts
supplémentaires de tout le monde jusqu’à présent et ils méritent ma
reconnaissance.
Pendant la semaine, j’entends des échos du
party au chalet, un événement qui fait jaser et qui enchante tout le monde.
Olivia a recueilli des idées de part et d’autre, ce qui fait grimper la
facture, mais il est trop tard pour serrer les cordons de la bourse.
Le projet de franchisage à créer une dynamique
telle que les relations entre les employés sont davantage tricotées serrées.
Ils se sentent partie prenante d’un projet, des joueurs indispensables et
nos seulement des employés à salaire fixe. Leurs talents sont sollicités plus
que jamais, mais cette fois-ci ils espèrent en retirer des bénéfices à la
hauteur de leur contribution. Ils auront toujours un salaire régulier, mais ils
se partageront une partie des profits si le projet prend son envol. Mes avocats
leur ont présenté la nouvelle structure de l’entreprise qui leur accorde le
partage d’une partie des profits. Tous comprennent que nous sommes encore loin
de sabrer le champagne, mais cet espoir d’un gain financier supplémentaire au
bout de l’année a provoqué un regain de vie insoupçonné.
Lorsque je les ai informés de ce projet
plusieurs mois auparavant, plusieurs se demandaient s’il ne valait pas mieux
apporter des changements moins bouleversants. Nous avons longuement et souvent
débattu cette interrogation légitime. L’effort en vaudra-t-il la
chandelle ? Aucune décision n’a été prise avant d’obtenir l’aval de
l’ensemble du personnel. Depuis ce temps, les employés ont compris que rien ne
se produirait sans leur collaboration et leur contribution. Certes, il y a
l’espoir de faire des profits, mais il y a surtout la fierté que leurs talents
soient reconnus ailleurs aux États-Unis.
Comme prévu, Katheryn revient du Texas
vendredi, en fin de matinée. En l’accueillant à l’aéroport, elle est pétillante
et débordante d’énergie. Je ne perds pas une seconde pour lui proposer de
passer la fin de semaine au chalet. Pour éviter un refus ou même une
hésitation, je l’informe que tout s’est bien déroulé tout au long de la semaine
et que moi aussi j’ai besoin de plein air pour refaire mon plein d’énergie.
Tout au long du parcours en nous rendant à la maison, elle m’interroge sur
divers aspects du projet et souhaite plutôt se rendre au chalet demain matin.
Moi – Tu as bénéficié d’une semaine de
répit. Je ne demande que deux jours au chalet. La raison est simple : j’en
ai besoin. J’aime travailler, mais me tuer au travail, ça ne m’intéresse guère.
J’aimerais m’y rendre aujourd’hui même.
Katheryn – C’est bien la première fois que
tu es aussi empressé de te rendre au chalet.
Moi – Ce qui prouve que je ne suis pas
exigeant.
Katheryn – Il est vrai que quelques heures
de plus au bureau ne changeront pas le monde. Quand compte-tu partir pour le
chalet ?
Moi – Dès que tu seras prête. Dans mon cas,
ma valise est prête.
Katheryn – Vraiment, tu me surprends. Aussi
bien en profiter tandis que tu es d’humeur à bénéficier de journées au bord du
lac.
Moi – Demain, j’ai quelques petits travaux
à faire au chalet, ce qui va me distraire. J’en ai besoin.
Avant de me rendre à l’aéroport, j’ai
rencontré Karen, Olivia et d’autres employés en les avisant que Katheryn ignore
tout de ce party. Tout le monde accepte la consigne : motus et bouche
cousue.
Karen – Je ne comprends pas vraiment
pourquoi Katheryn n’a pas été mise au courant du party.
Moi – Je dois t’avouer que c’était son
anniversaire de naissance, il y a deux semaines, et j’ai oublié de le
souligner. Je lui ai promis que je ferais en sorte de me faire pardonner
bientôt. J’ai tellement de choses à faire et d’échéances à rencontrer que
j’oublie des choses essentielles.
Olivia – Es-tu certain que c’était son
anniversaire de naissance ? Je croyais qu’elle était née le 18 novembre et
nous ne sommes qu’en juin.
Moi – Je suis sûr de sa date de naissance.
Est-ce que la plupart des employés se joindront à nous ? Qu’en est-il des
enfants ? Et les consultants ?
Olivia – Deux autobus suffiront. Plusieurs
préfèrent que leurs enfants passent la journée chez des amis ou de la parenté.
Cependant, la plupart des consultants ne veulent pas rater l’événement. Quant
au traiteur, je peux t’assurer que les invités repartiront le ventre plein.
J’ai aussi pris l’initiative d’inviter des musiciens.
Moi – Tout pour nous rappeler les festins
de Martha et Jacob.
Katheryn et moi arrivons au chalet au cours de
l’après-midi, à mon grand soulagement. Je suis fébrile, nerveux et Katheryn
s’en rend compte. J’allègue tous les prétextes qui me passent par la tête. Au
cours de la soirée, je touche à tout, je fais du ménage, je remanie
l’ameublement, et j’en passe. Tant et si bien qu’elle ne comprend pas pourquoi
je ne n’arrive pas à me détendre alors que je voulais justement me rendre au
chalet pour m’évader du travail.
Le lendemain matin, je me lance tôt à l’assaut
de l’entourage du chalet. Tout y passe. Lorsque les deux autobus arrêtent dans
l’entrée, je pousse un soupir de soulagement. Katheryn sort du chalet croyant
qu’il s’agit d’autobus égarés. Lorsqu’elle constate qu’il s’agit de nos
employés qui en sortent, elle n’en croit pas ses yeux. Jamais je ne l’ai vue
aussi heureuse. En même temps qu’elle les reçoit, je lui explique qu’il s’agit
d’un party pour célébrer leurs efforts.
Katheryn – Mais, comment va-t-on nourrir
tout ce monde ?
Moi – Olivia et Karen ont tout prévu. Un
traiteur arrivera sous peu. Ne t’inquiète pas. Je suis habitué depuis mon
enfance à ce genre de journée festive.
Katheryn – Je comprends maintenant ton
empressement à venir au chalet en fin de semaine. Tu aurais dû m’en parler.
Pourquoi tout ce secret autour d’un party ?
Moi – Tout le monde aime les surprises, à
n’importe quel âge.
Voyant tout ce branle-bas inattendu, Katheryn
m’en veut de ne pas l’avoir impliquée dans l’organisation du party. Bientôt,
elle va comprendre pourquoi je ne pouvais pas lui en glisser un mot.
Je circule afin de rencontrer chacun des
invités qui ne tarissent pas d’éloges envers l’événement. Plusieurs visitent le
chalet pour la première fois. D’autres sont des habitués. Je croise Gertrude
qui n’a jamais raté une fête au chalet.
Gertrude – J’étais certaine que tu
reprendrais la tradition de Martha et Jacob. Ça me rappelle de nombreux
souvenirs. Ce serait agréable si le même événement se reproduisait chaque
année. Tu verras, la semaine prochaine, l’ambiance au magasin ne sera pas la
même.
Moi – Ce chalet n’aurait jamais vu le jour
sans le travail acharné des employés. Je puis t’assurer qu’ils vont continuer
d’en bénéficier.
Gertrude – Depuis plusieurs mois, je
constate que tu es respectueux envers les employés. Jacob et Martha avaient
également beaucoup d’estime pour leurs employés. Mais, dans ton cas, tu les
traites avec davantage de générosité. Nous en discutons souvent entre nous.
Moi – J’ai une vision différente de
l’entreprise. Malgré tout, j’ignore si j’obtiendrai de meilleurs résultats.
Gertrude – Je te fais confiance, même si
parfois je m’inquiète des dépenses que tu dois faire pour relancer l’entreprise.
Moi – On ne fait pas des omelettes sans
casser des œufs, Gertrude.
Gertrude – J’ai vécu tellement longtemps
dans une routine au magasin que j’ai peine à m’habituer à tous ces projets. Tu
sais, Ethan, je n’ai jamais entendu un client se plaindre de nos confiseries.
Il y a quelque chose de magique dans les recettes de Martha. Pour cette raison,
je suis convaincu que vous ferez tout un tabac avec le franchisage.
Moi - J’ai hâte que tu vois la façade de
ces franchises. Nous allons proposer aux Américains un voyage dans le temps,
une architecture européenne, de quoi faire rêver et réveiller leur nostalgie.
Gertrude – Martha et Jacob ne se sont pas
trompés en te léguant leur entreprise. Ils savaient que tu la ferais évoluer et
que tu réussirais mieux qu’eux. Ce qui me surprend, c’est qu’ils ne t’ont
jamais mentionné que tu étais leur héritier.
Moi – Tôt ou tard, ils m’auraient parlé de
leur testament. Ils voulaient voir si j’étais capable de réussir dans une autre
profession avant de me passer le flambeau.
Gertrude – Ils ont vu juste. Tu ne cesses
de m’étonner depuis des mois. Je pensais quitter le magasin après leur décès,
mais maintenant je déborde d’enthousiasme. Ça ne m’intéresse pas de me tourner
les pouces à la maison.
Après l’arrivée des invités, je me calme et je
ne ressens aucune fatigue. Pourtant, depuis des mois, nous vivons sur la corde
raide. Il ne se passe pas une journée sans qu’un nouveau défi ne survienne. On
ne s’habitue pas à résoudre des problèmes complexes et notre réserve
d’énergie baisse inévitablement. Les conséquences de nos décisions sont
cruciales et elles comportent des risques considérables. Mais, aujourd’hui, il
ne semble rester aucune trace de cet épuisement.
Pendant deux heures, je constate à quel point
nos employés apprécient eux aussi de mettre de côté le travail et de nous
parler de tout ce qui les intéresse dans leur vie personnelle. L’ambiance du
chalet est festive et amicale. Ils ont aussi besoin de se sentir valoriser et
de me montrer d’autres facettes de leur personne. Si Martha aimait être le
centre d’attention lors de ces fêtes, Jacob préférait écouter. Ce contraste
était évident. J’ai toujours admiré l’écoute de Jacob. Il obtenait les
confidences de n’importe qui simplement en les regardant droit dans les yeux.
Olivia a donné le signal du dîner. Plusieurs
ne se sont pas fait prier pour se rendre au buffet. J’ai compris pourquoi
lorsque j’en ai fait le tour. Olivia n’a pas manqué de me rejoindre parce
qu’elle tenait à avoir mon opinion sur la diversité des mets présentés.
Moi – Comment as-tu fait, Olivia, pour
faire une telle sélection de mets ?
Olivia – J’ai signé un chèque à partir du
compte de l’entreprise.
J’ai bouffé de rire en entendant son
explication. Karen s’est approché de nous deux.
Moi – Vous avez compris que nos employés
méritent d’être traités comme des rois. Ils vont saisir le message que rien
n’est assez bon pour eux. Ils nous donnent le meilleur d’eux-mêmes et nous
devons en faire autant. Si nous faisons faillite au cours de l’année prochaine,
ce ne sera pas à cause des dépenses de ce party.
Karen – Je ne voulais surtout pas que tu
aies honte de les recevoir. Je ne savais pas non plus
comment tu voulais que les choses se passent.
Moi – Tu n’as pas oublié, je l’espère,
l’œuvre du caricaturiste.
Karen – Je l’ai laissé dans l’autobus.
J’irai le chercher dans quelques minutes. Je crois comprendre qu’il s’agit d’un
cadeau pour Katheryn. L’artiste a pris soin de bien l’emballer et n’a rien
voulu me dire à ce sujet.
Moi – C’est juste. Je crois qu’elle mérite
que je souligne son effort des derniers mois. Il est vrai que cette fête
représente des coûts importants, nous avons tous besoin de faire des
extravagances de temps à autre. Les gens qui passent leur vie à se serrer la
ceinture ne s’enrichissent pas plus vite que les autres.
Olivia – Nous comptons énormément sur
Katheryn pour améliorer le sort de l’entreprise. Jusqu’à présent, elle n’a
cessé de nous étonner. Vous êtes un couple complémentaire. Son leadership est
différent du tien. En fait, plusieurs prétendent que vous ressemblez à Jacob et
Martha. Même si Katheryn est populaire auprès des employés, ça ne diminue en
rien l’appréciation qu’ils ont de toi.
Moi – Nous ne sommes pas en compétition
l’un contre l’autre. Je sais depuis longtemps qu’elle est capable de faire une
différence marquée dans le développement de l’entreprise. À vrai dire, tous les
deux, nous trouvions que la profession d’avocat ne nous offrait pas assez de
défis.
Karen – Vous êtes passés d’un extrême à
l’autre.
Moi – Nous n’avions pas prévu tout ce qui
s’est produit depuis notre arrivée à New York.
Olivia – Ce qui plaît aux employés, c’est
de constater à quel point leur participation aux décisions est devenue
significative pour l’avenir de l’entreprise. Il est vrai que tu ne pouvais pas
demander davantage d’eux dans le but égoïste de te remplir les poches. Ils
apprécient de sentir qu’ils sont importants pour la bonne marche de
l’entreprise.
Moi – La qualité de nos produits ne dépend
pas des gestionnaires de l’entreprise, mais de l’expertise et du souci des
employés. Leur travail ne ressemble en rien avec celui des employés d’une usine
de montage où chacun ne fait que répéter un geste sans se préoccuper du
résultat au bout de la chaîne.
Karen – Ce ne sont pas tous les employés
qui sont emballés par cette nouvelle ambiance de travail. Certains préfèrent
une routine sécurisante.
Moi – Nous vivons tous une période
d’incertitude. Je n’entends pas les maintenir dans un bouleversement continuel.
Karen – La seule inquiétude persistante
chez les employés, c’est celle de savoir si nous aurons un nombre suffisant
d’employés pour rencontrer la demande.
Moi – Nous ne créerons pas plus de
franchises que nous pourrons alimenter. Ma priorité reste d’embaucher le plus
grand nombre possible de confiseurs.
Olivia – Je croyais que nous ne devions pas
parler du travail au cours de cette journée.
Karen – Je constate qu’il est temps de
passer au dessert. Pendant ce temps, je vais aller chercher cette œuvre du
caricaturiste. Je ne sais pas où tu piges tes idées, mais c’est rare qu’une
femme reçoive une caricature en cadeau.
Olivia s’occupe de faire entrer les invités
dans le chalet pour le dévoilement du cadeau que Karen a installé sur un
tréteau. J’en profite pour expliquer à quel point nous sommes tous
reconnaissants de la contribution de Katheryn depuis son arrivée. Je ne taris
pas d’éloges à son sujet. Visiblement, Katheryn est décontenancée par cette
surprise.
Ma présentation s’allonge parce qu’ils sont
nombreux à m’interrompre pour lancer des blagues et nous faire part de leurs
propres commentaires, ce qui amuse Katheryn qui a peine à contenir ses larmes.
Tant et si bien que Katheryn déballe le cadeau
au vu et au su de tout le monde. C’est une surprise pour moi aussi parce que je
ne sais pas comment le caricaturiste a abordé le sujet. Je tenais à ce que ce
soit une caricature tout simplement parce que je voulais qu’une question en
fasse partie. Je lui ai remis une photo de Katheryn et je lui ai fait part de
quelques informations pertinentes à son sujet. Pour le reste, je m’en remettais
à son imagination et sa créativité. Je voulais aussi que ce cadeau ait une
place particulière dans notre maison et que cet événement reste sous nos yeux.
Évidemment, l’artiste s’est dépassé, à en
juger par la réaction des invités. Mais, même Katheryn ne voit pas immédiatement
la question que le caricaturiste a écrite dans une bulle. Dès qu’elle a lu
cette question, elle a figé. D’autres l’ont lu aussi et on les entend répéter
la question à leurs voisins. Katheryn reste immobile et ses yeux ne quittent
pas le tableau. On sent qu’il y a de l’inquiétude dans l’air. J’ai pris un
risque en lui posant la question suivante, question incorporée dans la
caricature :
« Katheryn, veux-tu m’épouser ? Ethan
»
Et puis, Katheryn s’approche de moi et me
dit :
Katheryn – Une journée de plus et c’est moi
qui te demandais en mariage.
Sa réponse est suivie par un tonnerre
d’applaudissements et la fête prend une tout autre allure. Au fond, je n’ai
rien fait d’inhabituel : je reconnais simplement une situation que nous
avons créée de toutes pièces. Katheryn prend un risque énorme en faisant un
virage dans sa vie personnelle et professionnelle. Nous souhaitons tous que ce
soit la meilleure décision de sa vie. C’est le message qu’elle reçoit de tous
les invités qui ont acquis une confiance sans limites en elle. Personne ne
doute des talents de Katheryn et de la différence qu’elle pourrait faire à
l’avenir pour chacun de nous.
Épisode 36 – Le sucre, une industrie salée
De jour en jour, nous approchons du lancement
de la première franchise. Il ne s’agit pas d’un événement indépendant de notre
volonté, d’un spectacle où nous serons de simples spectateurs. Il s’agit de
notre création. Cette première franchise servira de modèle aux autres. Une fois
lancée, nous corrigerons tous les éléments qui achoppent.
Katheryn et l’équipe de décoratrices proposent
un aménagement des franchises qui simule une confiserie européenne. Comme je
connais les confiseries allemandes, je ne suis déçu du modèle proposé. Ce
modèle suffit à recréer l’ambiance qu’on retrouve dans les confiseries
artisanales. Pour chaque aspect du projet, elles ont introduit des éléments qui
dans son ensemble confèrent une nostalgie que les Américains sauront apprécier.
Ces magasins les transporteront littéralement dans une autre époque.
De part et d’autre, Katheryn et moi apprenons
à composer avec nos réalités, nos travers, nos habitudes qui souvent agacent
l’autre. Et puisque nous devons prendre d’innombrables décisions chaque jour
quant à divers aspects du projet, les occasions de friction entre nous ne
manquent pas. Je suis devenu davantage conciliant depuis que j’ai constaté que
Katheryn accepte de vivre avec ses décisions même si elle doit rebrousser
chemin plus tard : elle ne se fait pas du mauvais sang parce que sa
décision ne pourrait pas convenir. Elle ne craint pas de se tromper. J’adopte
de plus en plus cette attitude, ce qui harmonise notre relation.
Nous avons même appris à vivre avec nos
divergences d’opinion sans pour autant ralentir le progrès de notre projet.
J’ai vite compris que le projet ne verrait pas le jour si l’un appuyait sur
l’accélérateur, et l’autre, sur les freins. C’est maintenant Katheryn qui
pilote le projet de franchisage. Au départ, elle montrait une capacité à mener
un tel projet : maintenant, elle fait preuve de compétence que nous
reconnaissons tous.
L’historique des relations homme-femme montre
que cette relation était harmonieuse en autant que les femmes se contentaient
de jouer les seconds violons. Ce fut une erreur dans de multiples domaines. Mon
expérience en confiserie m’a enseigné que les femmes possèdent des attributs et
des habiletés carrément absentes chez les hommes. J’essaie donc de jouer un
rôle complémentaire auprès de Katheryn en créant des conditions qui lui
permettront de réussir.
Je suis en mesure de constater que la
dynamique chez les employés a changé depuis qu’elle dirige le projet : les
femmes sentent que leur opinion est plus importante qu’auparavant. Leur pouvoir
dans l’entreprise s’est accru par le simple fait que je reconnais leurs
compétences. Je ne manque jamais l’occasion de souligner leur contribution et
l’originalité de leurs idées. Il n’est donc pas étonnant que Katheryn soit
autant appréciée par l’ensemble du personnel. Admettre le talent des autres
n’entraîne pas une négation des nôtres, ce qui est difficile à vivre pour les
hommes-roi. Il ne s’agit pas de savoir qui a la meilleure idée, mais plutôt
quelle est la meilleure idée dont le projet pourrait bénéficier.
Au cours des mois qui suivent nos fiançailles,
plusieurs aspects du projet sont clairement définis. Une chocolaterie de
Manhattan a manifesté un vif désir de se métamorphoser en franchise Temptation.
Puisque la propriétaire possède déjà de l’expérience en confiserie, nous
acceptons sa demande sans hésiter. Elle continuera de fabriquer certains
produits en même temps qu’elle offrira des nôtres. Justement parce qu’elle
possède de l’expérience dans ce domaine, elle nous permet d’ajuster nos
conditions pour les autres franchises qui suivront. Ses conseils sont
déterminants et pèsent lourds pour l’avenir des autres franchises.
Katheryn n’est pas la seule femme qui est
devenue un pilier pour l’entreprise : Rachel élabore un programme de
formation des confiseurs pour répondre à leurs besoins. Pour l’instant, il
n’est pas question de dépasser les frontières de la ville de New York.
Grâce a Rachel, nous avons développé une
relation prometteuse avec l’Institut de confiserie d’Allemagne. Des étudiants
viendront compléter leur stage à New York. Une fois sur place, nous espérons
que certains accepteront d’y rester. Ces étudiants seront familiers avec nos
appareils puisqu’ils les auront utilisés tout au long de leur formation. Je
suis assuré de recevoir un contingent d’étudiants chaque année parce que
l’Institut ajoute ainsi un débouché à leurs étudiants. Non seulement ils nous
permettront d’augmenter notre production, mais ils vont surtout nous faire
bénéficier de la culture européenne dans ce domaine.
Rachel est aussi parvenue à convaincre sa
famille au complet de la rejoindre à New York. Il est évident que nos salaires
sont nettement supérieurs et que l’expertise de sa famille représente une
valeur inestimable pour nous. Nous attendons leur arrivée avant de mettre en
marche la nouvelle usine.
L’expérience de Rachel dans sa confiserie
d’Allemagne nous permet aussi de dresser l’éventail de produits que nous
voulons lancer sur le marché. Certaines confiseries sont appréciées par la
majorité des clients : on les dit classiques ou traditionnelles. Pour en
arriver à cette courte liste, nous tenons compte de plusieurs autres facteurs,
notamment l’expertise des employés. Avec le temps, nous fabriquerons d’autres
confiseries plus sophistiquées. Nous savons qu’il faudra inventer de nouvelles
confiseries chaque année de manière à maintenir l’intérêt de la clientèle.
De fil en aiguille, nous convenons que notre
atelier de production actuelle, celle de Martha et Jacob, sera réservé pour la
production de confiseries dites artisanales. Il a été décidé que cette
catégorie de confiseries sera appréciée de la clientèle : des produits
faits à la main, selon la méthode européenne. Dans chaque franchise, un
comptoir sera réservé pour ces produits dits de haute gamme.
Certes, le prix de nos produits sera supérieur
à celui des bonbons classiques qu’on retrouve dans les magasins à grande
surface ou dans les dépanneurs. Cependant, tout sera mis en œuvre pour en
offrir à des prix raisonnables. Il faut éviter qu’ils soient perçus comme étant
des exclusivités accessibles seulement aux gens qui se préoccupent peu du prix
d’un produit. Il est donc évident que les franchisés qui voudront s’établir
dans un centre commercial auront priorité sur les autres demandeurs.
Tout se déroule comme prévu ou presque jusqu’à
ce qu’un article dans le journal nous frappe de plein fouet. L’industrie du
sucre est puissante aux États-Unis, et ailleurs tout autant. Depuis que les
dirigeants ont appris que nos confiseries sans sucre laissent sous-entendre que
le sucre est nocif pour la santé, ils ont développé une contre-offensive de
taille, une attaque virulente qui nous force à modifier notre mise en
marché.
C’est une chose que de vendre des produits
sans sucre, mais c’est autre chose que de prétendre que le sucre est dommageable.
À la suite de leur article, les demandes d’entrevue de journalistes affluent.
Il est vrai que les recherches qui démontrent les méfaits du sucre sur la santé
ne sont pas légion, mais elles sont sérieuses. La population générale n’est pas
consciente de ces résultats. Nous réalisons vite qu’il nous faut éviter un
combat du type David et Goliath. Rien ne nous empêche d’annoncer des produits
sans sucre, des produits à saveurs exotiques, mais nous ne pouvons attaquer de
front les produits sucrés sous prétexte qu’ils sont nuisibles.
Notre firme de consultants nous a préparé une
riposte de manière à éliminer de notre message toute allusion aux risques
associés au sucre. Si la plupart des journalistes comprennent que nous
souhaitons éviter un début stérile, l’un d’eux a décidé de tenir tête à
l’industrie du sucre en scrutant toutes les recherches dans ce domaine.
D’autres intervenants s’introduisent dans le débat qui fait les manchettes.
Katheryn – Il y a d’autres commentaires
dans le journal au sujet du sucre. Les opinions sont polarisées.
Moi – Nous n’empêcherons pas la population
de manger du sucre intégré à plusieurs aliments. Par contre, les recherches
actuelles nous permettent d’être conscients des effets de sa surconsommation.
Katheryn – Sans dépenser un sou, nos
produits ont reçu une publicité gratuite.
Moi – Je n’aime pas être mêlé à une
publicité controversée.
Katheryn – Je ne serais pas surpris que nos
produits soient analysés par des laboratoires financés par les magnats du sucre.
Moi – Nous ne risquons rien tant que nos
produits n’occasionneront pas une diminution dans leurs ventes. Pour le moment,
nous allons afficher nos produits comme étant des véhicules de saveurs
exotiques, et non comme des confiseries qui contournent les méfaits du sucre en
alimentation. Laissons la clientèle décider entre ce qui est bon et ce qui est
mauvais pour leur santé.
Katheryn – Personne ici ne souhaite
confronter une industrie aussi répandue et redoutable.
Moi – De futures recherches pourraient
démontrer que les bienfaits du sucre sont carrément supérieurs à ses méfaits.
Katheryn – J’aime que tu prennes des
décisions finales parfois. Ça me rassure. Parce que je suis nouvelle dans cette
industrie, il m’arrive d’imposer mon point de vue alors que je devrais me
borner à écouter. Je ne vois pas toujours les conséquences à long terme de mes
décisions.
Moi – Personne ne possède le monopole de la
vérité, ici. Nous apprenons chemin faisant. Voilà pourquoi je tiens autant à
ces comités d’employés. Je suis toujours surpris des idées qui en ressortent.
Une fois que le projet sera en marche, nos erreurs seront moins coûteuses.
Katheryn – Tu proposes donc de faire la
sourde oreille à l’industrie du sucre. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux
acquiescer à la demande de la télé qui veut former un panel pour débattre de ce
sujet.
Moi – Quels en seraient les
avantages ?
Katheryn – Nous profiterions d’une
publicité gratuite.
Moi – Nous risquons aussi d’en ressortir
amochés.
Katheryn – Ça me semble une occasion
propice pour conscientiser la population à notre nouvelle gamme de produits.
Moi – Je vais suivre ton conseil, mais avec
réticence. Avise l’animatrice de cette émission que je suis disposé à
participer à ce panel.
Katheryn – D’ici quelques jours, la plupart
de nos employés déménageront à la nouvelle usine. Ils auront besoin de
quelques jours de formation pour se familiariser avec les nouveaux appareils de
production. Ces jours-ci, la chocolaterie de Manhattan est en voie de
rénovation.
Moi – Il me semble que nous devons déjà
prévoir d’embaucher une publiciste plutôt que de faire appel à une agence
extérieure. Cette employée s’occuperait de divers aspects de l’image de notre
entreprise.
Katheryn – C’est aussi l’avis d’Olivia qui
prétend que leurs services de notre agence sont dispendieux. Par contre, leur
efficacité est indéniable. Je me demande même si nous ne devrions pas faire une
offre alléchante à Heather qui travaille à cette agence et qui a démontré un
vif intérêt pour notre projet et dont la plupart des idées ont été retenues.
Moi – Il ne faut pas commettre l’erreur de
lui faire cette offre avant que notre contrat avec son entreprise prenne fin.
Katheryn – Notre contrat se terminera avec
l’ouverture de la première franchise. Je ne veux pas non plus faire des
promesses que je ne pourrai pas remplir.
Quelques jours avant que les rénovations
soient terminées à la franchise de Manhattan, nous procédons au transfert des
employés à la nouvelle usine. Nous avons accumulé un inventaire suffisant pour
continuer d’approvisionner notre clientèle régulière pendant cette période
creuse où notre production va ralentir de façon importante. Plusieurs
chocolateries, boulangeries et magasins vendent de nos produits depuis fort
longtemps. Les Schwartz prétendaient qu’ils étaient inutiles de créer d’autres
magasins comme le leur, puisqu’il était moins coûteux de se contenter
d’approvisionner des chocolateries déjà existantes et qui offraient un éventail
d’autres produits.
Nos franchises, au contraire, seront des
magasins spécialisés. Rien ne nous empêchera de continuer cette pratique des
Schwartz, au contraire. Les chocolateries ont déjà la faveur dans la
population. Pour plusieurs d’entre elles, il ne serait pas avantageux
d’abandonner ce concept au profit du nôtre. Par contre, nous serons en position
de leur démontrer que, en ajoutant de nos produits, leur chiffre d’affaires
augmenterait.
Tout le monde anticipe cette session où les
employés apprivoiseront les nouveaux appareils. Rachel est anxieuse, ne sachant
pas si les confiseurs accepteront cette mécanisation. Les premières journées de
formation sont pénibles, même si Rachel est fort à l’aise avec tous ces
appareils. Ce n’est qu’au cours de la deuxième semaine que les employés
réalisent la puissance et la versatilité de cette machinerie. Puisqu’ils
mettent moins d’effort et de temps pour arriver au même résultat, leur attitude
envers la mécanisation change complètement, et la mienne aussi au grand
soulagement de Karen qui a toujours souhaité de mécaniser l’entreprise.
Certains confiseurs continuent de préférer
leur approche artisanale. Ceux-là resteront à l’ancienne usine et seront
affectés à la fabrication de produits spécifiques, ce qui nous permettra de
valoriser dans les franchises un produit artisanal qui sera prisé par une
partie de notre clientèle. Ces confiseurs sont ceux-là mêmes qui aiment aussi
créer de nouvelles recettes. Depuis qu’ils savent que toute nouvelle création
de leur part se traduira par un montant forfaitaire, certains confiseurs
préfèrent rester coller sur leur approche artisanale et d’avoir libre cours à
leur créativité. C’est grâce à de telles mesures incitatives que je compte
assurer la pérennité de l’entreprise. Pour produire plus, il faut ajouter des
appareils, mais pour produire mieux, il faut encourager l’ingéniosité des
confiseurs.
Dans le brouhaha du transfert de nos employés
à la nouvelle usine, je reçois l’invitation de l’animatrice de télé me
précisant les informations quant à ma participation au panel. Avant de m’y
rendre, nous prenons soin de circonscrire le message que nous voulons livrer au
cours de cette discussion.
Peu après le début de l’émission, je que je
n’ai pas anticipé que l’industrie du sucre me tomberait dessus à bras
raccourcis. Heureusement, d’autres panélistes du milieu universitaire ont des
inquiétudes quant à la surconsommation du sucre. À maintes occasions,
l’animatrice doit intervenir pour calmer le jeu, car les représentants de
l’industrie du sucre montrent les dents. En fait, nos produits sans sucre ne
sont qu’un prétexte pour eux de vanter les mérite du sucre.
Je retourne déçu à la maison, et c’est le
moins qu’on puisse dire. Mais, j’ai repris courage le lendemain lorsqu’une
autre vague d’appels téléphoniques déferle chez Temptation. L’intérêt pour nos
produits a monté une fois de plus d’un cran. Les demandes d’information nous
arrivent de nombreux États de la côte Est.
Épisode 37 – Un mariage en période d’expansion
fulgurante
L’ouverture de la première franchise à
Manhattan passe pratiquement incognito, même si elle a été précédée d’une
campagne publicitaire. Mais, de jour en jour, la clientèle augmente. Chaque
jour, Katheryn et moi y passons quelques heures afin d’analyser la situation et
de rencontrer les clients. En notre absence, un journaliste qui couvre de tels
événements a écrit dans le journal à propos de cette franchise. Le lendemain,
on faisait la file sur le trottoir pour y entrer. Il a même fallu passer
derrière le comptoir et aider les propriétaires qui ne savaient plus où donner
de la tête. Force est de réaliser que notre meilleure agence de publicité,
c’est les journalistes suivis par leurs lecteurs réguliers.
Avant de repartir pour Long Island, je
téléphone à Olivia pour lui faire part de cette affluence. Au bout du fil,
Olivia ne contient plus ses émotions tellement elle est surexcitée. Elle a
passé la journée à recevoir des appels de partout le long de la Côte Est, en
particulier de la Pennsylvanie dont la population est composée de 35% de descendants
d’immigrants Allemands. Maintenant, nous sommes assurés que nos produits sont
appréciés et qu’il faut faire tourner l’usine à plein régime.
De retour à la maison, nous ne perdons pas de
temps. Le lendemain matin, nous tenons une réunion afin de mettre l’accent sur
la production de confiseries plutôt que sur la création d’autres franchises.
Nous allons écouler notre production à travers des chocolateries et des
magasins existants : la demande est astronomique. Quant aux franchises,
une équipe indépendante va s’en charger : on n’ouvre pas une franchise
comme on ouvre une boîte de conserves.
Dans les jours qui suivent, nous embauchons
une nutritionniste et du personnel pour s’occuper de vendre et de livrer nos
produits de la Pennsylvanie jusqu’au Massachusetts. Par miracle, la famille de
Rachel est finalement arrivée, ce qui nous réconforte tous. Mais, nous
réalisons vite que nous serons bientôt à l’étroit dans une usine que nous
venons tout juste de rénover. Rachel passe le premier mois à l’usine et oublie
son programme de formation. Elle voit à ce que chaque employé soit en contrôle
de sa production. Durant tout ce premier mois, les employés mettent les
bouchées doubles et le résultat ne se fait pas attendre. Il est évident que
nous pourrons maintenir un rythme de production suffisant pour approvisionner
des franchises dans tous les États bordant l’Atlantique.
Pour répondre à la demande de franchises,
Katheryn a doublé le nombre d’employés affectés à cette tâche. Elle vise à
ouvrir plusieurs franchises par mois tout simplement parce que son équipe à
développer un guide à l’intention de ceux qui en font la demande. Ce document
précise nos exigences, explique la nature de nos produits, élabore sur la
formation que nous offrons à l’usine et énumère tous les services dont ils
bénéficieront de notre part une fois leur franchise établie. Si nos exigences
s’avèrent élevées, c’est pour nous assurer que les candidats soient sérieux et
comprennent les implications d’un tel commerce. Nous voulons éviter des faillites
prématurées. D’ailleurs, le nombre de demandes est tellement élevé que nous
devons procéder à une élimination de candidats.
Au cours de la première année d’opération,
notre chiffre d’affaires a doublé trois fois. Certes, le nombre de franchises a
augmenté, mais nous écoulons surtout nos produits à travers des magasins
existants. Au bout de cette période, il est clair que nous devons agrandir
l’usine, sinon doubler sa superficie. Puisque nous avons embauché d’autres
confiseurs Allemands et que ce sera une source d’approvisionnement qui ne va
pas se tarir, les travaux d’agrandissement sont lancés tout de go.
L’équipe chargée de divers aspects de la
publicité s’est agrandie depuis que nous avons embauché Heather dont le travail
nous a permis de préciser une foule de détails se rapportant à la publicité et
à l’image de notre entreprise. Elle cumule plusieurs fonctions pour l’instant.
La tâche de présenter un produit n’a rien de banal. Chaque emballage qu’elle
imagine représente un casse-tête. Heureusement que, avant son arrivée, Heather
connaissait les entreprises qui produisent des emballages, ce qui accentue son
efficacité.
Son projet de livre de recettes arrive à
terme, ce qui contribuera à faire connaître nos produits. Certes, ce livre nous
servira de carte de visite. Si certains croient que nous prenons un risque en
révélant nos secrets de fabrication, les bénéfices que nous retirerons de ce
livre l’emporteront sur les inconvénients. D’ailleurs, nous sommes tenus
d’énumérer les ingrédients qui entrent dans la fabrication de chaque confiserie
que nous vendons. Certaines confiseries s’avèrent faciles à cuisiner, mais
d’autres exigent du doigté. Évidemment, nos recettes sont brevetées par mesure
de protection.
Il est vrai que des multinationales pourraient
s’inspirer de nos recettes. Puisque personne n’a un droit exclusif sur la
fabrication du pain, il est inutile de songer à conserver le monopole sur nos
confiseries par des mesures qui découragent le piratage de recettes. Ce qui
importe avant tout, c’est d’arriver les premiers sur le marché.
Katheryn et moi réalisons que pour maintenir
notre relation à flot, il faut s’évader au chalet la fin de semaine venue. Et
pour éviter que le travail fasse partie de nos conversations, nous invitons des
amis. Cet isolement nous force à nous connaître sous d’autres aspects
insoupçonnés que nous ne pouvons pas découvrir en milieu de travail.
Au début, je suis déstabilisé par le fait que
Katheryn soit fort différente au chalet qu’au travail. J’ai mis du temps à m’y
habituer. En fait, j’y parviens lorsque je réalise que je cherche à être la
même personne partout et en tout temps, une personne rationnelle. Curieusement,
j’apprécie de plus en plus que Katheryn n’a aucune gêne à partager ses émotions
spontanément. Elle me parle de son enfance, de ses folies de jeunesse, des
films qu’elle a regardés cent fois, des auteurs qu’elle préfère, et j’en passe.
Elle prend plaisir à me faire visiter son grenier, tout ce qu’elle a accumulé
au fil du temps et qu’elle a remisé.
Pendant longtemps, j’ai senti qu’elle était
cachottière, évitant que je la perçoive autrement qu’une avocate ou
travailleuse acharnée. Il est évident qu’elle ne craint plus de se faire voir
sous d’autres angles. Elle sait maintenant que je suis follement amoureux
d’elle et que ce sentiment est immuable. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle
fasse arriver le sujet du mariage au cours d’un séjour au chalet.
Katheryn s’est attaquée au sujet de front en
me faisant réaliser à quel point ma vie pivote autour de ma conception du travail.
Toutes mes décisions sont assujetties au travail. Je retarde le mariage sous
prétexte que nous sommes accaparés par le développement de l’entreprise.
Katheryn – Si tu attends que nous soyons
moins monopolisés par l’entreprise, notre mariage n’aura jamais lieu.
Moi – Je ne vois pas comment nous
arriverons à trouver du temps pour un tel événement. Notre horaire de travail
est surchargé.
Katheryn – Tu ne veux pas quitter le
travail parce que tu ne veux pas te rendre compte que l’entreprise peut fonctionner
sans toi. Tu ne seras pas le premier entrepreneur à se marier alors que
l’entreprise progresse.
Moi – Je ne me vois pas partir en lune de
miel en oubliant l’entreprise comme si elle n’avait jamais existé.
Katheryn – Tu ne fais pas confiance à nos
employés. Pourtant, ce sont eux qui font le travail. Lorsqu’un employé n’est
pas à son poste, la production cesse. Par contre, lorsque tu n’es pas à ton
bureau, l’usine roule à plein régime. Tu sous-estimes aussi la capacité des
employés à prendre des décisions sans te consulter. Ils savent quand et
pourquoi se référer aux gestionnaires. Je suis étonné que tu ne saisisses pas
les limites de ton rôle dans l’organisation.
Moi – Qu’arrivera-t-il si nous nous
absentons pendant une semaine et qu’une situation dramatique survienne à
l’usine ?
Katheryn – Plusieurs employés ont beaucoup
plus d’expérience que toi dans l’entreprise. Si tu n’admets pas qu’ils peuvent
faire des choix aussi judicieux que toi, tu deviendras l’esclave de ton
entreprise. Si le Président des États-Unis est capable de prendre des vacances,
tu devrais pouvoir en faire autant.
Moi – J’ai besoin de me faire à cette idée
qu’une employée peut gérer l’entreprise à notre place.
Katheryn – Les employés sont maintenant
habitués à se consulter avant de poser un geste. Ce processus de consultation
serait renforcé en notre absence. Je suis convaincu que chacun ferait un effort
supplémentaire durant cette période pour que tout marche rondement. Tu
sous-estimes les employés : voilà le nœud du problème auquel tu fais face.
J’aime croire que nous sommes utiles, mais non indispensables.
Moi – Je ne sais pas comment faire
autrement.
Katheryn – Tu as beau me dire que tu
m’adores, mais tu me demandes de retarder notre mariage aux calendes grecques.
Comment peux-tu t’imaginer que je vais patienter des années et reculer
l’événement le plus crucial dans notre vie ? Réussir en affaires, c’est
important, mais réussir notre vie de couple, c’est crucial.
Moi – J’admets que j’ai une tendance à la
procrastination.
Katheryn – Si tu attends que je fixe une
date pour notre mariage, tout ce qu’il me faut c’est un calendrier. Si je suis
capable de mettre sur pied une franchise en Pennsylvanie, je suis tout aussi
capable d’organiser notre mariage.
Moi – Prendre une décision au travail,
c’est une routine. Prendre une décision pour ma vie personnelle, je n’y arrive
pas.
Katheryn – Que feras-tu si je deviens
enceinte ? Est-ce que je devrai désamorcer une panique à chaque événement
de notre vie de famille ?
Moi – J’ai vécu sous l’aile des Schwartz,
ce qui me permettait de contourner des situations réelles, des événements de la
vie courante. Voulant m’éviter des frustrations, Martha m’a surprotégé. Je ne
vois pas d’autres explications à mon attitude qui t’exacerbe.
Katheryn - Tu retardes notre mariage
parce que tu crains d’avoir des enfants.
Moi – C’est une explication plausible.
Katheryn – Tu veux devenir grand-père sans
passer par le rôle de père. Si notre mariage n’a pas lieu avant la fin de cette
année, je déduirai que tu ne t’intéresses à moi que parce que je te permets de
réaliser tes rêves reliés au travail.
Moi – Il est vrai que, au début de notre
relation, je t’admirais pour ta contribution à mon projet.
Katheryn – Tu nourries des attentes trop
élevées envers toi-même. Sans avoir connu Martha, je sais maintenant qu’elle
t’appréciait en autant que tu performes au-delà de tes capacités. Elle te
voulait comme successeur de son œuvre et elle a orienté ta vie en
conséquence. Il est vrai qu’elle a fait de toi un administrateur compétent, visionnaire,
conciliant, déterminé et innovateur. Mais, le reste de ta personne a été mis de
côté. Je n’ai nullement l’intention de continuer ce scénario. Pour moi, ce
serait un carcan dégradant. Je ne veux pas marier l’héritier de Martha, mais
Ethan Ziegler.
Moi – Je n’ai rien connu d’autres que des
attentes. Martha me racontait que Guillaume Tell a sauvé la vie de son fils en
visant plus haut que la pomme sur sa tête. S’il avait visé la pomme, sa flèche
aurait atteint son fils dans le front.
Katheryn – C’est évident que tu n’acceptes
pas de te tromper. C’est Martha qui t’a amené à chercher la bonne réponse à
toutes les questions : il n’y avait pas de marge d’erreur. Je pourrais te
relater d’innombrables événements où tu fais en sorte d’avoir le dernier mot, la
décision finale. Personne ne t’en voudra si tu commets une bévue. Puisque tu es
à la tête de l’entreprise, personne n’ose questionner tes décisions. Cependant,
tu as une écoute remarquable et un respect pour l’opinion des autres qui
m’étonne toujours. Je crains que tu ne viennes à exiger la perfection de moi.
Ton erreur, c’est de croire que tu es parfait, alors que tu ne l’es pas. C’est
un soulagement pour nous tous de voir que tu te trompes parfois.
Moi – Je ne crois pas que je suis parfait.
Pas du tout. On compte sur moi pour prendre la meilleure décision, et c’est ce
que je fais jour après jour. Ça peut donner l’impression que toutes mes
décisions sont appropriées.
Katheryn – Compte sur moi à l’avenir pour
critiquer tes décisions. Je propose qu’on se marie la dernière semaine du mois
de mai, ce qui nous donne amplement de temps pour prévoir notre absence d’une
semaine.
Moi – Est-ce que j’aurai mon mot à dire
quant à notre lune de miel ?
Katheryn – N’essaie surtout pas de te
réserver la décision finale à ce sujet. J’ai des suggestions qui te jetteront
en bas de ta chaise. Au fond, je sais bien que tu comptes sur moi pour te faire
vivre des expériences que tu n’oserais jamais tenter en solo.
Moi – Je me demande si j’agis de cette
façon avec toi simplement pour m’assurer que tu es sincère avec moi.
Katheryn – Tu dois apprendre à percevoir ce
que je fais pour toi parce que j’ai une admiration sans bornes pour toi. Ça n’a
rien à voir avec le travail. En réalité, tu n’es pas vraiment différent des
autres hommes qui ne sont valorisés que pour leur travail et non pour leur
contribution à la vie familiale qui demeure toujours la chasse gardée des
femmes. Puisque nous avons tous les deux un travail à l’extérieur de la maison,
je m’attends à ce que ces rôles traditionnels que nous avons connus dans nos
familles respectives soient remplacés par un partage des responsabilités. En
revenant du travail, ne t’avises surtout pas de te plonger dans la lecture du
journal pendant que je te prépare le souper. Ma mère se plaisait dans ce rôle
parce qu’il lui convenait. Je ne peux cumuler à moi seule les deux rôles
Moi – Puisque j’aime travailler avec toi à
l’usine, il me semble que ce sera tout aussi agréable à la maison. Néanmoins,
je suggère que nous embauchions une femme qui verrait à tenir la maison en
ordre et à préparer les soupers. Olivia m’a parlé d’une amie qui aimerait faire
ce travail à raison de 4 ou 5 heures par jour, pendant le temps que ses enfants
fréquentent l’école. Les deux ou trois prochaines années seront épuisantes.
Nous le constatons déjà. Je ne crois pas que nous pourrons tenir le coup au
rythme actuel. Il vaut mieux prévenir que guérir.
Katheryn – L’idée me plaît. Lorsque la
fatigue me ronge, je ne suis plus efficace nulle part.
Cette discussion m’ébranle. Tout au long, j’ai
des papillons dans l’estomac. Je sens que la patience de Katheryn est au bout
du rouleau. C’est en réfléchissant à ma vie auprès des Schwartz que j’ai
compris à quel point ils avaient eu une influence sur ma personnalité, mon
caractère. Il n’est pas question de les blâmer pour mes travers. Loin de là. Ça
constituerait un prétexte pour éviter de m’ajuster aux exigences de Katheryn.
Je transporte mon rôle au travail jusqu’à la maison : puisque je gère à
l’usine, je continue de gérer à la maison. Une erreur qui a failli faire
éclater notre relation.
La fin de semaine suivante, en arrivant au
chalet, je suis mieux disposé à discuter des préparatifs du mariage, sans
offrir la moindre résistance. J’ai finalement compris qu’il y a assez d’espace dans
ma tête pour y loger un deuxième projet, notre mariage.
Dès que nous annonçons la date de notre
mariage, tout le monde nous laisse savoir que nous pourrons nous absenter
pendant une semaine sans nous inquiéter. Karen et Olivia ne demandent pas mieux
que de se partager la gestion de l’entreprise pendant notre lune de miel. Je
vais m’inquiéter, mais je dois apprendre à vivre avec cette inquiétude.
Nous planifions le mariage selon nos désirs.
Par contre, pour le développement de l’entreprise, nous avons l’impression
d’être à sa remorque tellement les demandes de franchises sont nombreuses. Afin
d’approvisionner davantage de clients, une partie de l’usine fonctionne à
raison de 16 heures par jour. Une agence en Allemagne s’occupe de dénicher des
confiseurs prêts à travailler pour nous. Nos conditions de travail sont
alléchantes pour ces immigrants. Nous réalisons qu’il est moins coûteux
d’embaucher des confiseurs d’Europe que d’en former à New York. Nous avons
acheté un bloc-appartements non loin de l’usine, ce qui élimine des casse-tête
lorsque vient le temps de leur trouver un logis.
Rachel donne de la formation à de nouveaux
employés et à des franchisés. Les résultats sont encourageants, mais il faut
compter plusieurs semaines avant qu’un employé puisse devenir rentable et
indépendant. Les confiseurs qui arrivent d’Europe ne mettent pas de temps à
produire et à être efficaces, ce qui nous permet d’augmenter la production
rapidement et de remplir nos commandes. De plus, la présence de ces Allemands
dans l’usine sert à maintenir une qualité de produit qui n’a son égal qu’en
Allemagne.
Peu de temps avant notre mariage, nous lançons
notre livre de recettes. L’occasion est toute désignée pour inviter les
journalistes qui couvrent de tels événements pour leur journal respectif. Dans
les jours qui suivent, la première édition s’envole. Katheryn est invitée à une
émission de télé qui rejoint un large public. Cette publicité gratuite fait
augmenter nos ventes de manière considérable, une fois de plus. Tant que l’ajout
à l’usine ne sera pas complété, nous devons apprendre à composer avec un retard
permanent dans nos livraisons.
Pour le mariage, il faut nous résigner à tenir
la réception dans l’ajout en construction afin de profiter de l’espace
disponible. Nous ne pouvons nous limiter à un mariage sans inviter notre
centaine d’employés. Du coup, nous réalisons que le vrai mariage pour nous deux
consiste à y rêver, à le préparer et à en prévoir les moindres détails. D’une
fin de semaine à l’autre, nous préparons les activités de cette journée dans
une ambiance joviale, ce qui cimente notre relation. Nous apprenons à mieux
nous connaître et à travailler ensemble sans nous empêtrer dans des luttes de
pouvoir.
Il est clair que les employés veulent
participer à cet événement. Même si le nombre d’employés a doublé en quelques
mois, nous maintenons une atmosphère familiale dans l’entreprise. Nous
entretenons une relation étroite avec chacun d’eux. Olivia ne se contente pas
de gérer le département de comptabilité : elle est devenue la travailleuse
sociale de l’entreprise et s’occupe surtout d’aider les immigrants allemands à
mieux s’intégrer à leur nouvel environnement.
Puisque nous voulons que notre mariage se
démarque par son originalité tout en étant un événement festif pour les employés,
Katheryn et moi planifions le tout en catimini, enfin presque tout. Comme nous
tenons à garder le secret sur la décoration de la salle et le menu, nous
faisons appel à des agences extérieures. Pour la musique, un orchestre de douze
musiciens ne manquera pas de maintenir une ambiance à la fois chaleureuse et
joyeuse.
Katheryn – Nous sommes à quelques jours de
notre mariage et tu ne sembles pas anxieux. D’habitude, tu anticipes le pire.
Que se passe-t-il ?
Moi – Depuis que nous organisons ce mariage,
mon attitude a changé, même au travail. Tu avais raison de prétendre que je ne
porte pas la Planète sur mes épaules. J’essaie surtout d’encourager les
employés plutôt que de leur parler de mes objectifs de production.
Katheryn – Même Karen se rend compte que tu
sembles plus souvent de bonne humeur et moins préoccupé.
Moi – J’ai réalisé que je n’aurais jamais
entrepris ce projet sans ta présence. Et pour qu’il perdure, il faut la
collaboration de chacun. Ma contribution est importante, mais pas plus que celle
des employés.
Katheryn – Je n’ai jamais prétendu que tu
n’étais pas essentiel à l’entreprise. Mais, ton absence momentanée n’amènera
pas l’entreprise à la faillite.
Moi – J’ai compris ton message. Je consacre
maintenant du temps à parler à d’autres de ma méthode de gestion. Si jamais je
m’absente, ils sauront à quoi s’en tenir. Je ne fais tout de même pas de la
magie.
Le jour du mariage arrive, enfin. Katheryn et
moi avons tout prévu. Cependant, nonobstant le fait que nous en connaissons le
déroulement de A à Z, nous sommes émerveillés de le vivre. Tout nous semble
différent de ce qu’on a imaginé pendant des semaines. Tout était plus beau,
plus coloré, plus excitant. Le mariage et la réception ont eu lieu à l’usine,
l’église étant trop petite pour recevoir près de 300 invités.
Grâce à l’initiative d’Olivia, certains de nos
collègues du Texas sont de la cérémonie. Qui l’eût cru ? La cérémonie est
même retardée pour nous permettre de leur exprimer notre étonnement, notre
surprise. Pendant plusieurs minutes, nous oublions qu’une foule s’impatiente.
Karen, pour sa part, a fait des pieds et des
mains pour rejoindre les membres de la famille Schwartz. Je dois admettre que
la famille est du même coup venue célébrer la réconciliation entre Karen et
moi. Cette famille compose mal avec la rancune.
Olivia et Karen ont découvert en cours de
route qui étaient les agences extérieures qui nous aidaient à orchestrer
l’événement. Elles les ont convaincues d’apporter divers changements pour nous
surprendre tout au long de la journée. Au début nous ne comprenons pas pourquoi
notre planification n’est pas suivie comme il a été convenu. Finalement, on se
laisse porter par la vague. Jamais j’aurais cru qu’autant de gens tenaient à
nous faire plaisir. Jusqu’à présent, j’ai vu Katheryn pleurer une fois,
peut-être deux. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’elle passe autant de temps à
pleurer qu’à rire. Katheryn a compris à quel point les gens l’aiment. Ce projet
est un succès grâce à elle, même si elle ne connaissait rien à l’industrie de
la confiserie à son arrivée à New York.
Lorsque je me suis adressé à nos convives, je
n’ai pas manqué de souligner que c’est moi qui a déniché cette fille qui est
devenue plus populaire que son patron. À plusieurs reprises au cours de la
journée, j’ai suggéré à Katheryn de s’arrêter quelques secondes pour bien
mémoriser ce mariage. Ce fut une journée étourdissante, surtout lorsqu’on tient
à rencontrer tous et chacun.
Nous remettons en main propre à chaque convive
un boîtier de confiseries signé de notre main propre. Nous voulons qu’ils
sachent que chacun d’eux est important pour nous. Même si ces confiseries n’ont
rien de nouveau pour des confiseurs, ce cadeau d’occasion a été le clou de la
journée, ce qui nous étonne.
Le lendemain, Katheryn et moi sommes partis
pour l’Italie. À vrai dire, elle seule connaissait la destination de notre lune
de miel. Ainsi, elle a réalisé un rêve d’enfant et moi j’ai passé la semaine à
m’émerveiller.
Épisode 38 – Une assignation en justice pour
plagiat
Au terme de nos trois années d’opération,
Temptation montre toujours une évolution fulgurante.
Notre école de formation reçoit de nombreux
candidats qui sont propriétaires de franchises et d’autres qui souhaitent
décrocher un emploi à notre usine.
Le nombre de franchises ne cesse de
croître. En plus de celles s’étendant du nord au sud, plusieurs sont
ouvertes vers l’ouest pour atteindre Chicago.
Nous avons acheté une usine spécialisée dans
la production de chocolats. Leurs produits classiques ont été remplacés par un
éventail de chocolats différent grâce à l’embauche de chocolatiers suisses.
Peu après avoir publié notre livre de
recettes, une demande a surgi pour rendre certains de nos ingrédients de base disponibles.
Plutôt que de les produire à notre usine, nous avons signé un contrat avec
l’entreprise qui nous approvisionnait afin que ces produits soient vendus sous
l’étiquette Temptation. Il n’y a pas une fortune à faire avec ces ingrédients,
mais ils renforcent la popularité de Temptation. Nous sommes à préparer des
ensembles qui faciliteraient la fabrication à la maison de certaines
friandises. Un sondage révèle que ce produit serait apprécié, car les
franchises ne desservent qu’une infime partie de la population.
Nous avons surtout développé des produits qui
sont vendus dans les magasins à grande surface sans qu’ils soient spécialisés
dans les confiseries. Même si la compétition est féroce dans ce créneau, c’est
dans ces installations que nous écoulons la plupart de nos produits.
L’usine fonctionne à plein régime, soit 24
heures sur 24. À mesure que nous avons ajouté des employés, nous avons augmenté
les heures de production. En fait, le seul frein à notre production, c’est le
nombre de confiseurs que nous devons former ou faire venir d’Europe.
Temptation possède maintenant un département
de recherches et d’innovations. Des inspecteurs en santé arrivent souvent à
l’improviste pour vérifier le contenu de nos friandises et l’état de notre
usine. Si certains les craignent, je les voie plutôt comme une police
d’assurance. Plus d’une fois, leurs critiques nous ont permis d’appliquer des
règles sanitaires que certains employés jugeaient insignifiantes.
Le rôle de Katheryn a changé avec
l’augmentation du nombre de franchises. Elle est devenue relationniste et passe
la majorité de son temps à gérer la publicité de Temptation, une tâche devenue
colossale. Chaque mois, elle s’entretient avec des journalistes. Des stations
de radio et de télévision l’invitent à l’occasion pour faire partie de panel où
le sujet de la santé en général est abordé. Elle a appris à marcher sur une
corde raide depuis que l’industrie du sucre nous a acculé au pied du mur avant
même l’ouverture de notre usine. Toutes ces occasions contribuent à faire
connaître Temptation qui est devenu un nom courant dans le vocabulaire des
Américains de la Côte Est.
L’entreprise comprend maintenant plusieurs
départements qui jouissent d’une certaine autonomie. Nous tenons des réunions
de coordination qui nous évitent des erreurs et des conflits internes. Malgré
cette disposition, j’hérite chaque jour de situations qui demandent des
solutions rapides et efficaces.
Notre magasin avoisinant l’école a conservé sa
vocation originelle. Dans l’atelier et dans l’appartement des Schwartz, nous
avons aménagé l’école de formation. Je fais souvent la navette entre ces deux
installations, au grand plaisir de Gertrude qui gère maintenant le magasin. Au
début, maintes fois elle a voulu s’en tenir à son rôle de vendeuse, mais maintenant
elle se plaît dans ses nouvelles fonctions. Je me souviens qu’elle m’a déjà
fait parvenir une lettre de démission prétextant que ce rôle de gérante lui
causait de l’insomnie. Au fond, elle ne voulait que vérifier si j’avais
vraiment confiance en elle, car elle croyait que je cherchais à la remplacer
par une employée plus jeune.
Personne ne doute que Temptation continuera de
progresser et de s’étendre à la grandeur des États-Unis d’ici quelques années,
personne sauf in confiseur allemand, Kirchner, une multinationale de la
confiserie. Notre rêve tourne au cauchemar lorsqu’un huissier se présente à mon
bureau pour me remettre une assignation en justice pour plagiat. Le document
stipule que nous avons copié bon nombre de leurs recettes. Un drame !
Je me rends tout de go au bureau de Katheryn
qui est décontenancée par cette mise en demeure.
Moi – Nos recettes sont celles de Martha.
Mais là, il faut en douter.
Katheryn – Se peut-il que Martha ait copié
ces recettes ? Avant de venir en Amérique, a-t-elle travaillé pour cette
entreprise ?
Moi – Les recettes de Martha sont celles de
sa famille. Elle les a reproduites une fois arrivée à New York. Lorsqu’elle a
été libérée d’Auschwitz, elle est retournée à sa maison qui avait été
confisquée. Il n’y avait plus aucune trace de leur confiserie familiale.
Katheryn – Nos produits ressemblent à ceux
qui sont fabriqués en Allemagne. Toutes les confiseries que nous avons
visitées, il y a trois ans, fabriquent des confiseries semblables aux nôtres.
Personne ne semblait posséder une licence exclusive pour ces confiseries.
Moi – Il y a anguille sous roche. Nous
savons que certains magasins américains importent des confiseries allemandes en
grande quantité. Nous grugeons dans les profits de ces confiseurs allemands.
Katheryn – Comment peut-on à partir de
l’Allemagne nous empêcher de fabriquer des confiseries que nous fabriquons en
Amérique ? Nous avons des brevets pour chacune de nos recettes.
Moi – Il faut éviter que cette assignation
en justice soit connue par d’autres que toi et moi. Je vais contacter une firme
d’avocats spécialisés dans les importations et les exportations. Je soupçonne
que c’est une tactique pour ralentir le développement de Temptation.
Katheryn – Je regrette maintenant d’avoir
publié nos recettes.
Moi – Ce n’était pas une erreur. Nous
prenons une part importante du marché ce qui implique que nos compétiteurs
perdent de l’argent.
Le lendemain, nous nous rendons à un cabinet
d’avocats pour leur faire part de cette mise en demeure. Après avoir pris
connaissance du document, l’avocat a téléphoné sans attendre à la firme
allemande qui représente le plaignant. Cette entreprise possède un document qui
leur permet de prétendre que leurs recettes ont préséance sur les nôtres. Peu
après la 2e Guerre mondiale, ils ont
acquis les droits de ces recettes en achetant un livre qui appartenait à une
confiserie allemande. Rien n’indique qu’il s’agit du livre de recettes de la
famille Henkel.
Bref, tout porte à croire que Martha s’est
inspirée de ce livre de recettes. La nature de la poursuite oblige le plaignant
à nous dévoiler le contenu de ce livre. L’avocat du plaignant va autoriser
l’envoi d’une copie de ce livre que nous pourrons scruté avant notre parution
en cour. Nous voilà dans de beaux draps !
Cependant, nous croyons que ces recettes
circulaient entre les confiseries et qu’elles n’appartenaient à personne avant
la 2e Guerre. Cette entreprise
aurait donc acheté un livre de recettes universelles qui n’appartenaient à
personne en particulier. Ce n’est que depuis quelques années que des fabricants
prennent des mesures extraordinaires pour conserver l’exclusivité de leurs
recettes.
Dès que nous recevons cette copie, il est
évident que nous devons consulter Karen et la nutritionniste afin de déterminer
si leurs recettes correspondent aux nôtres. Il nous faut des heures pour
exécuter cette comparaison minutieuse. À peu de détails près, il y a une
concordance étonnante. Mais, la plupart de leurs recettes comprennent un
ingrédient ou deux qui nous n’utilisons pas. Selon la nutritionniste, ces
ingrédients ajoutent une saveur particulière et sont des extraits de plantes
qu’on retrouve à l’Est de l’Europe, en Pologne et en Russie, entre autres. Ces
ingrédients existent toujours, mais sous d’autres appellations. À la fin de la
rencontre, elle va s’informer au sujet de ces ingrédients qui distinguent leurs
recettes.
Nous savons que la même recette peut être
utilisée pour fabriquer des confiseries dont l’apparence peut différer les unes
par rapport aux autres. Nous ne possédons aucune photo montrant les confiseries
en cause. Ce facteur d’apparence pourrait jouer en notre faveur.
Katheryn et moi avons aussi rencontré Gertrude
qui a vu souvent Martha rédiger ses recettes que nous conservons sous clé.
Gertrude - Martha connaissait par cœur les
premières recettes qu’elle a écrites. Par après, elle en a créé d’autres
qu’elle rédigeait seulement après une période d’essais-erreurs. Elle a toujours
procédé ainsi. Je savais qu’elle faisait des expériences avec ses recettes,
mais toujours en dehors des heures d’ouverture du magasin et de l’atelier. Elle
n’aimait pas que l’on voit ses gâchis. Je savais lorsque Martha avait passé une
soirée misérable à faire des essais.
Katheryn – Elle s’est rendue plusieurs fois
en Allemagne. Au retour de ses voyages, est-ce qu’elle a déjà mentionné qu’elle
avait trouvé de nouvelles recettes ?
Gertrude – Elle m’a souvent parlé de
nouveaux produits qu’elle avait goûtés en Allemagne. Elle s’est déjà vantée
d’avoir des friandises plus succulentes que celles d’Allemagne, mais jamais
elle a tenté de reproduire ou de copier leurs recettes.
Moi – Elle a pu s’en inspirer, cependant.
Gertrude – Martha était hantée par la
fabrication de confiseries sans sucre. Lorsqu’on élimine le sucre d’une
recette, les difficultés commencent. C’était comme fabriquer un pneu sans
caoutchouc. C’est à Auschwitz qu’elle en a eu l’idée.
Katheryn – Qu’est-ce qui l’a inspirée à
Auschwitz ?
Gertrude – Le sucre était rationné, c’est
tout. Il lui a fallu inventer une nouvelle façon de produire ses confiseries.
Katheryn – Les recettes de Kirchner ne
contiennent pas de sucre non plus. Martha a pu connaître cette méthode de
fabrication lorsqu’elle travaillait à la confiserie de son père.
Moi – Tu prétends donc que c’est son père
qui aurait copié ces recettes d’un autre confiseur.
Katheryn – Ça me semble évident.
Katheryn et moi sortons du magasin la mine
basse. Tout porte à croire que la famille Henkel s’est inspirée de recettes qui
appartenaient à un autre confiseur qui, lui, a vendu ses recettes à Kirchner.
Notre avocat a répondu en argumentant que
leurs recettes avaient libres cours en Europe longtemps avant que Kirchner les
fasse breveter. Kirchner ne veut rien entendre. Notre avocat suggère de
négocier une entente à l’amiable avec Kirchner, ce à quoi je m’oppose
catégoriquement.Mais, ce n’est pas l’avis de Katheryn qui croit qu’une entente
négociée vaut mieux que le risque d’un jugement de Cour. Selon elle, la Justice
allemande va protéger Kirchner au détriment d’une entreprise américaine. Le
juge allemand voudra éviter les représailles d’une multinationale.
Quelques jours plus tard, nous recevons de la
Cour de Berlin une sommation à paraître au palais de justice. Nous n’avons que
trois semaines pour nous préparer, tout juste asses de temps pour embaucher un
avocat de Berlin.
Entre temps, je communique avec Wilma, l’une
des amies de Martha. D’ailleurs, je l’ai revisitée lors de mon dernier voyage.
Lors d’un entretien téléphonique, elle me dit qu’elle ne se souvient pas des
recettes de Martha à Auschwitz, mais qu’Ingrid pourrait en avoir conserver un
souvenir puisqu’elle a contribué à ces recettes. Cependant, Ingrid ne pourra
pas vraiment m’aider parce qu’elle veut continuer à cacher son identité juive.
Elle me promet d’en discuter avec elle. Je l’avise que nous arriverons quelques
jours avec le procès, ce qui nous donnera assez de temps pour la rencontrer.
En arrivant chez Wilma, nous avons encaissé un
autre revers : Ingrid ne veut pas nous rencontrer à ce sujet par crainte
d’être identifiée. L’annonce de ce procès a paru dans les journaux et ça fait
déjà jaser. Elle nous indique, cependant, qu’elle sera présente en Cour, mais
elle insiste pour s’y rendre incognito.
Nous rencontrons nos avocats, car un seul
avocat ne suffira pas pour nous défendre. Nous comprenons rapidement que cette
affaire a été médiatisée par Kirchner et qu’ils vont lancer une meute de loups
à nos trousses. Malgré tout cette menace imminente et la faiblesse de notre
défense, je persiste à tirer cette affaire au clair.
C’est lors du procès que nous apprenons que
Kirchner exporte des quantités importantes de confiseries en vrac aux
États-Unis. Certaines de ces confiseries ne ressemblent en rien aux nôtres,
mais leur goût s’approche vraiment des nôtres.
Nos avocats ont trouvé que leurs brevets
s’étendent au territoire des États-Unis et qu’ils ont été enregistrés bien
avant les nôtres. Lorsqu’ils ont avancé comme argument que ces recettes
n’avaient sûrement pas d’auteur unique parce que ces confiseries existent
depuis plusieurs décennies et qu’elles font partie d’un patrimoine public, les
avocats de Kirchner ont semblé patiner, ce qui nous a donné des munitions.
Au cours de l’après-midi, Kirchner revient à
la charge avec leur livre de recettes que tout le monde peut voir. Un de leurs
avocats relate que ce livre a été acheté après la 2e
Guerre mondiale de Josef Stein qui affirmait que ce livre appartenait à sa
famille impliquée dans la confiserie depuis longtemps. Le Juge a immédiatement
demandé si cet individu vivait toujours et des informations sur cette famille.
Comme les avocats ne savaient rien d’autres, le juge a demandé aux autorités
policières de lancer un avis de recherche pour Josef.
Le Juge a expliqué qu’après la 2e
Guerre, il y a eu un marché noir pour les œuvres d’art ayant appartenues aux
Juifs. Il n’y a pas que les peintures et les sculptures qui ont été volées,
mais un nombre incalculable d’autres objets tels que des meubles, des livres,
des bijoux, etc. Le plaignant devra faire la preuve que ce livre n’a pas été
subtilisé à une famille juive.
Tout à coup, une voix s’est fait entendre dans
la salle derrière nous : c’était Ingrid.
Ingrid – Je crois pouvoir démontrer que ce
livre n’a pas été volé à une famille juive.
Juge – Madame, vous ne pouvez intervenir
dans ce procès sans la demande officielle des avocats attitrés à cette cause.
Les avocats de Kirchner croient bien faire en
demandant qu’Ingrid soit entendue. Nos avocats ne savaient rien d’Ingrid. Elle
a pris tout le monde par surprise. Le Juge lui a alors demandé de prendre place
au banc des témoins. Elle s’est d’abord identifié comme Ingrid Borowski, une
Polonaise juive qui a pris le nom de famille Gottlieb après sa libération
d’Auschwitz. Le Juge doit à nouveau demander le silence car déjà cette
affirmation provoque un tumulte.
Ingrid obtient la permission d’examiner le
livre de recettes soumis en preuve par les avocats de Kirchner. Pendant
plusieurs minutes, Ingrid feuillette le livre. Tout ce que nous entendons dans
la salle, c’est le bruit qu’elle fait en tournant les pages. Même aujourd’hui,
Auschwitz donne le frisson, couple le souffle et nous renvoie à des scènes
atroces. Voilà que cette femme ose se lever dans une Cour allemande et avouer
qu’elle a caché son identité véritable pendant des décennies. Personne n’en
doute : elle sait des choses dont elle est absolument certaine et qu’elle
n’accepte pas de voir une injustice se dérouler sous ses yeux.
Ingrid – Ce livre n’a pu appartenir à une
famille juive ou allemande. Ce livre a été rédigé à Auschwitz par un groupe de
femmes retenues comme esclaves sexuelles, mais qui, sous l’initiative de Martha
Henkel, ont développé des confiseries pour cette bande de salauds et de
pervers. Lorsque je suis arrivée à Auschwitz, Martha
fabriquait déjà des confiseries avec les quelques ingrédients qui étaient
disponibles. Mon père tenait un magasin d’épices et une pharmacie non loin
d’Auschwitz. Comme je connaissais d’autres détaillants dans ce domaine, les
gardes SS ont trouvé de nombreuses épices qu’ils ont confisquées. À un moment
donné, nous disposions d’un éventail considérable d’épices et d’extraits de
plantes. Un jour, nous avons introduits une épice puissante qui permettait aux
gardes SS de ne plus souffrir des odeurs qui se dégageaient des fours
crématoires. Comme l’armée allemande manquait de soldats, ils ont pu réduire le
nombre de gardes qui ne pouvaient, jusque-là, travailler plus que trois heures
près des fours. Le mess des officiers avait même été reculé pour leur permettre
de s’éloigner le plus possible des odeurs nauséabondes.
Un des avocats de Kirchner se lève et tente de
détruire la crédibilité d’Ingrid. Le Juge écoute son argumentation sans
intervenir. On sent qu’il croit le récit d’Ingrid, mais si elle n’avance aucune
preuve qu’il s’agit bien du livre composé à Auschwitz.
Ingrid – D’abord, je tiens à vous indiquer
que je suis pharmacienne avec mon mari et ma fille. Je connais bien tous ces
ingrédients et leur composition chimique. Ensuite, vous voyez que les pages ne
sont pas toutes d’égale grandeur : il y a des différences parce qu’elles
ont été découpées à l’aide de ciseaux. Lorsque Martha était certaine que sa
recette était à point, elle me dictait la recette. La plupart des recettes de
ce livre, c’est moi qui les ai écrites.
Lorsqu’elle mentionne que Martha n’écrivait sa
recette que lorsqu’elle était fin prêt, Katheryn et moi avons souri :
Gertrude nous a fait la même observation avant de quitter New York.
Ingrid – Ce qui prouve que ce livre a été
rédigé à Auschwitz, c’est que nous n’avions pas de papier pour écrire nos
recettes. Mais, dans un petit bureau dans le mess des officiers, derrière une
commode dans un coin, nous avons trouvé les plans du camp de concentration qui
sont restés là après la construction. Au recto, il y avait les dessins de
l’architecte, mais, il n’y avait rien d’écrit au verso.
Le Juge exige qu’on lui apporte le livre.
D’une page à l’autre, on voit sa déception : il n’y a plus de traces de
ces dessins. Il a beau tourner le livre dans tous les sens, il ne voit rien.
L’un de nos avocats se lève et suggère au Juge que le livre soit analysé par un
laboratoire médico-légal de Berlin. Selon lui, il existe un appareil
sophistiqué qui peut prélever des traces laissées sur du papier comme c’est le
cas lorsqu’on écrit sur un bloc-notes et qu’on retire le feuillet supérieur. Le
feuillet inférieur retient les traces même si elles sont invisibles à l’œil nu.
Puisque personne ne semble s’opposer à cette mesure extraordinaire, le Juge
ordonne que le livre soit livré sur le champ à ce laboratoire. Le Juge propose
de revenir en Cour trois jours plus tard, ce qui suffira au laboratoire pour
arriver à un résultat concluant.
Le lendemain, ce sujet fait les manchettes
dans tous les médias. En arrivant dans le hall de l’entrée de notre hôtel, des
journalistes nous attendent déjà. La communauté juive n’a pas attendu pour
sauter dans la mêlée. En trois jours, cette affaire prend des proportions
démesurées.
C’est un soulagement de retourner, trois jours
plus tard, au Palais de Justice afin connaître les résultats de l’analyse du
laboratoire. Nous avons peine à nous frayer un chemin pour arriver enfin à la
salle d’audience. En entrant, nous comprenons qu’il se passe quelque chose
d’anormal. La salle a littéralement été transformée en salle de projection.
Dès que le Juge déclare la Cour ouverte, il
invite les spécialistes du laboratoire à nous faire part de leurs résultats.
L’un d’eux explique en quoi consiste cet appareil qui a servi à analyser les
pages du livre. Il nous montre quelques diapositives en guise d’exemple de
manière à ce qu’on se familiarise avec l’utilité de cet appareil et sa
puissance. C’est fascinant. Sur un papier qui nous semble vierge, on peut y
percevoir de l’écriture, des dessins de tout genre. Nous déduisons qu’ils nous
réservent une surprise et qu’on ne perd rien pour attendre. Cette équipe n’a
sûrement pas mis au point un tel scénario pour nous démontrer qu’il n’y a pas
de fondement à l’argument d’Ingrid.
Lorsque qu’un autre spécialiste se lève pour
présenter les résultats, je sens la main de Katheryn qui sert la mienne. En me
retournant, mon regard croise celui d’Ingrid qui esquisse un sourire rassurant.
Wilma est aussi présente. Le Juge permet aux photographes d’exercer leur
métier, ce qui ajoute une ambiance bruyante. Le Juge décide de s’en
accommoder.
Pour chacune des feuilles du livre, la diapo
montre le recto et le verso. La première soulève un tollé
d’applaudissements : même le Juge sourit. On voit bien que des dessins ont
déjà fait partie de l’envers de cette feuille. D’une diapo à l’autre, on essaie
tous de s’imaginer quels sont ces dessins. À la fin de la présentation, le
spécialiste nous informe qu’ils ont assemblé ces photos comme des morceaux de
casse-tête.
Pour démontrer que ce sont bel et bien les
plans originaux de l’architecte, il nous montre des photos aériennes du camp
Auschwitz. Mais, rien n’est plus convaincant que l’assemblage qui montre un
four crématoire. Après les déclics des caméras, il y a un silence que personne
n’ose briser. Finalement, le juge demande une pause, le temps pour les spécialistes
de descendre l’écran qui cache son siège et le banc des témoins.
Au cours de la pause, un avocat de Kirchner
nous rejoint pour nous suggérer une négociation. Mon regard perçant a suffi
pour qu’il tourne sur ses talons.
Au retour de la pause, le Juge semble
hésitant. Finalement il trouve les mots pour nous dire que Josef Klein a été
retrouvé pendu dans son appartement. Les avocats de Kirchner sont affaissés
dans leur fauteuil. Ils attendent un jugement sévère.
Même après une séance haute en émotions, le Juge
ne perd pas son sang-froid et nous explique qu’il n’y a pas de motifs
suffisants pour justifier l’imposition d’une pénalité à Kirchner.
M. le Juge - Il est vrai que l’entreprise
aurait dû prendre des précautions afin de vérifier l’auteur de ces recettes. Il
y a eu négligence de leur part, mais pas de malversations. Kirchner est
coupable de naïveté qui n’entraîne pas de punition. Certes, on pourrait
alléguer que les dirigeants de Kirchner sont coupables d’aveuglement
volontaire, ce qui me semble impossible à démontrer.
Par contre, depuis plus de 30 ans, Kirchner
a amassé une fortune colossale et acquis une réputation qui dépasse les
frontières de l’Allemagne en vendant des produits créés par des survivantes
d’Auschwitz. Kirchner a profité de la créativité de ces femmes. Voici ma
décision qui tient compte de facteurs atténuants.
Premièrement, toutes les recettes décrites
dans le livre composé par Martha Henkel et ses associées d’Auschwitz
deviendront la propriété de Temptation fondée Martha. Kirchner devra retirer de
sa production tous ses produits qui sont inspirés des recettes de ce livre.
Deuxièmement, pour chacune des femmes qui
ont participé à la production de ce livre à Auschwitz et qui vit toujours,
Kirchner leur remettra le montant d’un million $.
Troisièmement, l’entreprise Temptation
recevra elle aussi un million $.
Quatrièmement, les droits exclusifs de
Kirchner sur ces recettes lui seront retirés.
Cinquièmement, Kirchner remettra un montant
de 5 millions $ à l’association juive vouée à la récupération des biens
confisqués durant la 2e
Guerre mondiale.
En conclusion, rien n’empêche Kirchner et
Temptation d’en arriver à une entente qui pourrait permettre à Kirchner de se
relever de ma décision. En bout de ligne, il y a des emplois en jeu et des familles
qui risquent d’en souffrir inutilement. Les montants peuvent paraître
exorbitants, mais nous savons qu’il s’agit moins que les profits engrangés au
cours de l’année dernière par Kirchner.
À notre surprise, le président de Kirchner,
Franz Becker, qui se trouve dans la salle demande à prendre la parole.
M. le Juge – Si c’est pour me demander de
réduire les montants que j’ai établis, vous perdez votre temps.
Becker – Je ne mets nullement en doute
votre jugement, Monsieur le Juge. Je tiens simplement à m’excuser pour les
torts que nous avons causés depuis que nous avons acquis ce livre. Nous avons
l’intention de réparer ces torts selon vos exigences.
J’implore maintenant les
propriétaires de Temptation de venir nous rencontrer afin que nous en venions à
un terrain d’entente concernant nos deux entreprises. Je comprends qu’ils
peuvent être furieux contre nous, mais jusqu’à hier nous étions convaincus que
nous étions les victimes. Comme nous le constatons aujourd’hui, le scénario est
aussi bouleversant qu’inattendu.
M.le Juge – Votre discours est apprécié et
c’est de bonne guerre. Maintenant, je vous exhorte à remettre aux personnes
concernées les montants que j’ai spécifiés. Cette histoire a fait le tour de la
Planète et vous avez une côte abrupte à remonter. Tant qu’à vos relations avec
l’entreprise Temptation, ça ne nous concerne plus.
Il y a deux tranchants à la publicité. Pour
éviter qu’elle se retourne contre nous, nous évitons les journalistes à la
sortie en espérant laisser cette affaire s’éteindre à petit feu. Franz Becker
est revenu à la charge à notre sortie pour nous convaincre de le rencontrer
avant de repartir pour New York.
Katheryn – Nous n’avons rien à vous offrir,
mais nous acceptons de vous écouter.
Le lendemain, une voiture de Kirchner nous amène
au bureau de Franz. Il faut pratiquement une carte routière pour circuler sur
le terrain de l’entreprise tellement c’est vaste.
Une fois que nous sommes assis dans son
bureau, nous écoutons Franz qui est visiblement inquiet de la tournure des
événements. Son discours nous surprend. Il est évident que l’argent qu’il devra
remettre ne l’inquiète pas. Mais, la perte de ses droits sur les recettes l’a
frappé dans son talon d’Achille. Nous sommes conscients du pouvoir dont nous
avons hérité suite au jugement de la Cour. Franz ne nous laissera pas repartir
sans regagner ses droits. Il a plan.
Becker – Vous savez que Kirchner est comme
un coureur à qui l’on a amputé les deux jambes. Cette disposition du juge met
en péril l’avenir de notre entreprise dont dépendent des milliers de
travailleurs partout dans le monde.
Par ailleurs, Kirchner est fortement est
une entreprise fortement capitalisée. Mais, l’argent n’achète pas tout. Votre
entreprise est jeune et vous avez sûrement des projets d’établir d’autres
franchises et d’autres usines aux États-Unis. Je sais que vous êtes capables
d’attirer des capitaux pour y arriver. Mais, vos prêteurs ne peuvent vous
offrir la condition suivante. Je vous propose de fabriquer vos produits sur le
territoire européen et vous allez fabriquer les nôtres sur le territoire
américain. Nous respecterons vos recettes, sans les copier ou les imiter bien
sûr. Vous en ferez autant pour les nôtres. Quant à la production que nous
destinons à d’autres pays, nous sommes prêts à négocier si vous acceptez le
plan initial. J’ajoute que nous vous prêterons sans intérêt les millions $ dont
vous aurez besoin. D’ailleurs, si vous voulez approvisionner nos clients en
Amérique, il faudra agrandir votre usine, sinon en construire une autre. De
nombreux confiseurs allemands travaillent chez-vous maintenant. Nous pouvons
certainement faire un effort pour en dénicher d’autres. De plus, ce serait plus
avantageux pour vous d’agrandir votre école de formation. Combien vous faut-il
pour démarrer tout ça ?
Katheryn – Votre proposition semble
alléchante. Mais, de cette façon, vous protégez votre territoire. Vos
conditions nous peinturent dans le coin.
Becker – J’écoute votre contre-proposition.
Moi – Vraiment, nous ne sommes pas venus
pour négocier. Je préfère repartir et réfléchir à l’orientation générale de
notre entreprise.
Becker – Je suis certain que bien peu de
vos plans de développement se sont concrétisés comme vous l’avez prévu. Être
entrepreneur, c’est de reconnaître les opportunités qui arrivent à l’impromptu.
Je comprends que vous êtes en droit d’avoir des soupçons quant à nos intentions
réelles.
Katheryn – Ça me semble trop beau pour être
vrai.
Becker - Puisque nous exportons dans de
nombreux pays, les produits que nous fabriquerons selon vos recettes se retrouveront
du jour au lendemain dans tous ces pays. Par ailleurs, vous êtes tenus de
vendre mes produits dans un seul pays.
Katheryn – Ainsi, vous nous empêchez
d’exporter nos produits dans d’autres pays. Notre marché se limitera aux
États-Unis.
Becker – Dans un sens, vous avez raison.
Mais, pour vendre dans d’autres pays, il vous faudra du temps et des ressources
illimitées de toutes sortes. À la fin du compte, la peine en emportera le
profit. Dans ces pays, vous ferez face à de la compétition qui n’existait pas
lorsque qu’on a débuté. Vous devez réaliser que Kirchner sera votre pire ennemi
dans ces pays.
Moi – Quelle sera notre ristourne sur les
ventes ?
Becker – Vous obtiendrez 7 % sur nos ventes
et j’obtiendrai 7 % sur les vôtres. Bien entendu, vous ne recevrez rien sur nos
produits exclusifs, seulement sur les produits inspirés de vos recettes. Comme
nous avons un volume de vente considérable, Kirchner sortira gagnant. Mais, en
revanche, vos ventes vont quintupler, sinon plus. C’est le prix que je suis
prêt à payer pour une coopération qui pourrait nous aider à tenir tête à
d’autres compétiteurs. Ils sont de plus en plus nombreux. C’est donc une sorte
d’alliance qui serait avantageuse pour nous deux.
Moi – Accepteriez-vous de faire partie de
notre bureau de direction et que je fasse partie du vôtre.
Becker – De cette façon, nous éviterons les
frais d’espionnage industriel.
Son commentaire change littéralement le cours
de la discussion. Katheryn demande qu’on se retire quelques instants pour en
discuter. Katheryn cherche à identifier les pièges qui peuvent se dissimuler
dans une telle entente. Nous sommes assurés que Franz ne cherche pas à nous
presser comme un citron ou à nous attraper avec une arnaque. Il est sincère.
Moi – Lorsque la poussière sera retombée
d’ici quelques semaines, il est possible que son offre rétrécisse ou qu’il
l’annule carrément. La chance nous sourit aujourd’hui et nous devrions en
profiter : un tien vaut mieux que deux tu l’auras.
Katheryn – Avec nos ressources actuelles,
il nous faudra une vingtaine d’années de labeur pour arriver à un tel
rayonnement. Je crois qu’il faut retourner à New York et lui soumettre des
conditions claires pour ne pas se faire avaler par une baleine. Je crois qu’on
ne peut pas refuser cette offre.
Moi – Si Franz nous prête des millions $,
il ne va pas tenter de nous nuire par la suite, bien au contraire.
Katheryn – Acceptons son offre à condition
que nos consultants préparent un contrat qu’il pourra ajuster à sa guise. Nous
verrons mieux son intention réelle derrière sa proposition initiale.
Nous revenons à son bureau. Franz est
visiblement inquiet.
Moi – Ton témoignage en Cour a été
enregistré et publié par de nombreux médias. Je crois que vous étiez sincère.
Becker – Ma famille a survécu à la 2e
Guerre, mais nos pertes ont été irréparables, parce que bien de nos amis
étaient des Juifs, des amis d’enfance, des voisins, des collègues de classe et
j’en passe. Je sais mieux que vous ce que signifie la guerre et la haine.
Katheryn – Nous allons donner suite à votre
offre. Nos consultants à New York rédigeront pour nous des conditions que vous
commenterez ou ajusterez selon vos exigences. Nous finirons par nous entendre.
On ne peut rédiger un tel contrat après avoir vécu les événements de la
dernière semaine.
Moi – En résumé, nous croyons que cette
entente sera bénéfique pour nous deux. Ce serait immoral de notre part de
mettre de vos employés au chômage pour une erreur dont ils ne sont pas
responsables.
Becker – Je vous enverrai à mon tour une
description de cette entente. Nos avocats s’amuseront à fignoler l’entente. Je
m’occupe des intentions et eux jonglent avec la signification des mots. Je n’ai
qu’une parole. Vous pouvez retourner à New York. Je vous demande de ne pas
faire de publicité concernant cette affaire. Je sais que la communauté juive
aimerait en faire ses choux gras et c’est compréhensible.
En quittant le bureau de Franz, nous rendons
visite à Wilma et Ingrid. Leur détermination a changé le cours du procès. Une
fois de plus, Ingrid a subi une humiliation à cause de son ascendance juive.
Par contre, à partir de maintenant, elle peut marcher tête haute parce qu’elle
a choisi d’être fière de ses origines.
Peu de temps après notre retour à New York,
nous avons un accord avec Kirchner. En quelques années, Temptation est devenue
une multinationale répandue à la grandeur des États-Unis comme nous le rêvions
Katheryn et moi.
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